psychologie
Aileen Wuornos : la reine des « women serial killers »
Le 14/02/2026
La construction d'une identité de survie
Aileen Carol Pittman naît le 29 février 1956 à Rochester, Michigan. Son père, Leo Dale Pittman, est pédophile et schizophrène. Il est incarcéré pour viol d'enfants quand Aileen a trois ans, se pendra en prison en 1969. Elle ne le connaîtra jamais. Sa mère, Diane Wuornos, l'abandonne avec son frère Keith quand Aileen a quatre ans. Les enfants sont adoptés par les grands-parents maternels, Lauri et Britta Wuornos, qui leur font croire qu'ils sont leurs parents biologiques. Aileen découvrira la vérité à onze ans, par des camarades d'école qui se moquent d'elle.
Le grand-père Lauri est alcoolique chronique et violent. Il bat Aileen régulièrement, à la ceinture, au poing, avec ce qui lui tombe sous la main. La grand-mère Britta est passive, effacée, n'intervient jamais. Lauri utilise probablement Aileen sexuellement, bien qu'elle ne le dira jamais explicitement. Ce qui est documenté : à partir de onze ans, Aileen échange des actes sexuels contre de l'argent ou des cigarettes avec des garçons du quartier, puis avec des hommes adultes. À quatorze ans, elle tombe enceinte. Le père est probablement un ami de Lauri, beaucoup plus âgé qu'elle. Certaines sources mentionnent un viol par son propre grand-père, jamais confirmé. Elle accouche seule dans un foyer pour mères adolescentes en mars 1971. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.
Quelques mois après, en juillet 1971, la grand-mère Britta meurt d'insuffisance hépatique (alcoolisme). Le grand-père jette Aileen dehors. Elle a quinze ans. Elle survit dans les bois autour de Troy, Michigan, dort dans des voitures abandonnées, se prostitue pour manger. Son frère Keith meurt d'un cancer de la gorge en 1976. Elle a vingt ans, elle est complètement seule.
L'apprentissage de la route : 1976-1989
Aileen dérive. Elle monte vers le nord, puis redescend vers le sud. Elle fait du stop, se prostitue sur les aires d'autoroute, dans les bars de routiers, les parkings de motels. Elle dort dans les voitures, dans les bois, parfois dans des chambres payées par des clients. Elle boit massivement, se bat dans les bars, accumule les arrestations pour ivresse publique, vol à l'étalage, conduite sans permis, port d'arme illégal, chèques sans provision.
En 1976, elle se marie avec Lewis Fell, un homme de soixante-neuf ans (elle en a vingt). Le mariage dure moins d'un mois. Elle le bat avec sa canne, il obtient une ordonnance restrictive. Divorce immédiat.
Elle essaie brièvement d'autres métiers. Serveuse, elle se fait virer pour vol. Femme de ménage, elle se fait virer pour agressivité. Elle revient toujours à la prostitution parce que c'est ce qu'elle connaît, ce qu'elle sait faire, la seule transaction où elle garde un semblant de contrôle.
En 1986, elle rencontre Tyria Moore dans un bar gay de Daytona Beach. Tyria a vingt-quatre ans, Aileen trente. C'est le coup de foudre. Pour la première fois de sa vie, Aileen ressent quelque chose qui ressemble à de l'amour. Tyria devient sa compagne, sa raison de vivre. Aileen se prostitue pour les faire vivre toutes les deux. Tyria sait, accepte, profite. Elles louent des chambres de motel, boivent ensemble, vivent une relation chaotique mais intensément investie par Aileen.
1989, la bascule
Le 30 novembre 1989, Aileen tue pour la première fois. Richard Mallory, cinquante et un ans, propriétaire d'un magasin d'électronique. Elle monte dans sa voiture comme prostituée, ils roulent vers une zone isolée. Selon sa version, il devient violent, la menace, la viole, lui injecte de l’alcool à 70° dans le rectum, dans le vagin, la maintient attachée au volant, une corde autour du cou (Aileen reviendra sur cette version lorsqu’elle sera dans le couloir de la mort, et s’il n’y a pas eu d’acte de torture, il n’en demeurre pas moins qu’elle a bien été violée et agressée). Elle arrive à s’en extraire, lui crache dessus, il redevient très violent. Elle sort un revolver calibre .22 qu'elle transporte depuis peu, elle tire. Elle le tue, part avec sa voiture, son argent, ses affaires. Elle abandonne le corps dans les bois.
Elle rentre au motel, raconte tout à Tyria. Elles vendent la voiture, dépensent l'argent. Aileen dit à Tyria que c'était de la légitime défense. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police.
1989-1990, six autres victimes
Entre décembre 1989 et novembre 1990, Aileen tue six autres hommes, tous selon le même pattern. Elle monte en voiture comme prostituée, à un moment elle sort le revolver, elle tire, elle vole la voiture et les affaires, elle abandonne le corps. David Spears (quarante-trois ans, ouvrier), Charles Carskaddon (quarante ans, mécanicien), Peter Siems (soixante-cinq ans, missionnaire), Troy Burress (cinquante ans, livreur), Charles Humphreys (cinquante-six ans, policier à la retraite), Walter Antonio (soixante-deux ans, réserviste). Sept hommes en un an.
Les corps s'accumulent le long de l'Interstate 75 en Floride. La police fait le lien, cherche une prostituée blonde conduisant les voitures des victimes. Des témoins la voient, donnent des descriptions. En juillet 1990, Aileen et Tyria abandonnent une voiture volée après un accident. Des empreintes sont relevées. Le filet se resserre.
1991, l’arrestation
Le 9 janvier 1991, Aileen est arrêtée dans un bar de Port Orange pour port d'arme. La police sait qui elle est, attend juste de rassembler les preuves. Tyria est localisée en Pennsylvanie chez sa sœur. Les flics lui proposent un deal : elle collabore, elle téléphone à Aileen en prison, elle lui fait avouer, et elle ne sera pas poursuivie. Tyria accepte.
Les appels sont enregistrés. Tyria joue la peur, dit qu'elle va être arrêtée si Aileen n'avoue pas, qu'elle va aller en prison. Aileen craque. Elle dit qu'elle va tout prendre sur elle, que Tyria n'a rien fait, qu'elle l'aime. Elle avoue les sept meurtres. Tout est enregistré.
Procès, condamnation, exécution
Les procès s'étalent sur plusieurs années. Pour le meurtre de Richard Mallory, elle plaide la légitime défense. Elle explique qu'il l'a violée et agressée. Des éléments troublants émergent : Mallory avait effectivement été condamné pour viol en 1957. Mais l'information n'est pas prise en compte (sciemment ?) par la défense pendant le procès. Elle est condamnée à mort en janvier 1992.
Pour les six autres meurtres, elle plaide coupable en échange de l'abandon de la peine de mort. Mais les procureurs ne respectent pas l'accord. Elle écope de six autres condamnations à mort.
Le 9 octobre 2002, Aileen Wuornos est exécutée par injection létale à la prison d'État de Floride. Elle a quarante-six ans.
Analyse DS2C niveau 1 : Le pulsionnel (Darwin)
Wuornos n'a pas choisi sa niche, elle y a été jetée, balancée comme on balance un sac d’ordures. À quinze ans dans les bois du Michigan, à vingt ans sur les routes de Floride, elle occupe un territoire hostile : les autoroutes, les aires de repos, les parkings de motels miteux, les bars de routiers. C'est un environnement exclusivement masculin, violent, régi par les rapports de force physique bruts.
Dans cet écosystème, les règles darwiniennes sont simples : tu es forte ou tu es morte. Pas de protection institutionnelle, pas de filet social, pas de police qui intervient quand une prostituée se fait violer dans une voiture. La loi du plus fort s'applique sans médiation. Les clients peuvent violer, frapper, torturer, tuer. Ils le font régulièrement. Le taux de meurtre des travailleuses du sexe de rue est quarante-cinq à soixante-quinze fois supérieur à la moyenne nationale américaine. Wuornos le sait, elle l'a vécu.
Sa solution adaptative est l'armement. Le revolver calibre .22 qu'elle transporte devient son égalisateur darwinien. Elle pèse cinquante-cinq kilos, les clients font quatre-vingt-dix, cent kilos. Sans arme, elle perd toutes les confrontations physiques. Avec l'arme, elle inverse le rapport de force. C'est de la sélection naturelle pure : les prostituées désarmées meurent, les prostituées armées survivent.
Normalement, l'avantage compétitif féminin ancestral passe par l'indirect : manipulation sociale, alliances, poison, influence invisible. Wuornos n'a accès à aucun de ces leviers. Elle n'a pas de réseau social, pas d'alliances, pas de position institutionnelle de care, pas d'accès à la nourriture ou aux médicaments des victimes. Elle est une marginale itinérante, elle ne voit chaque client qu'une seule fois.
Le poison est non-fonctionnel dans son écosystème. Comment empoisonner quelqu'un que tu ne reverras jamais ? Comment préparer un poison quand tu vis dans ta voiture ou dans les bois ? L'arme à feu devient l'outil adaptatif optimal non pas par préférence, mais par contrainte écologique absolue.
C'est un détournement fascinant : elle utilise une arme typiquement masculine pour compenser non pas l'infériorité musculaire abstraite, mais l'impossibilité concrète d'accéder aux armes féminines traditionnelles. Elle tue comme un homme parce qu'elle n'a pas les moyens matériels et sociaux de tuer comme une femme.
Les tueuses en série femmes classiques (Puente, Jones, Gilbert, Allitt) ciblent des victimes structurellement dominées : enfants, personnes âgées, malades, handicapés. Elles tuent depuis une position de pouvoir institutionnel (infirmière, logeuse, mère) vers des victimes sans défense. C'est de la prédation vers le bas, exploitation d'une asymétrie de pouvoir préexistante.
Wuornos inverse complètement ce schéma. Ses victimes sont des hommes adultes, physiquement plus forts qu'elle, en position de domination structurelle initiale (client payant/prostituée). Elle tue latéralement ou même vers le haut dans la hiérarchie de pouvoir. Ce n'est pas de l'exploitation d'une vulnérabilité, c'est de l'inversion active d'une domination.
Darwiniennement, c'est extrêmement risqué. Elle attaque (ou plutôt, elle se défend contre) des proies dangereuses qui peuvent se défendre. Mais c'est aussi le seul type de victime auquel elle a accès. Elle ne côtoie pas d'enfants, de vieillards, de malades. Elle côtoie des hommes qui veulent la baiser, qui la violent, qui la torturent. Donc elle les tue.
Les cinq ou six premiers meurtres (novembre 1989 à mi-1990) suivent probablement sa narration : légitime défense réelle ou perçue. Des clients deviennent violents, elle tire. C'est de la survie armée dans un environnement hostile. Darwiniennement pur : élimination de la menace immédiate.
Mais progressivement, le pattern change. Les derniers meurtres (fin 1990) ressemblent moins à de la défense qu'à de la prédation planifiée. Elle commence à cibler, à voler systématiquement, à utiliser les voitures. La survie devient business model. Le meurtre n'est plus seulement défensif, il devient productif : il rapporte de l'argent, des voitures, des biens.
C'est une dérive adaptative classique. Le comportement défensif qui a permis la survie devient renforcé, ritualisé, puis détourné vers la prédation pure. Elle découvre que tuer est non seulement possible mais rentable. Et elle continue parce que ça fonctionne, jusqu'à ce que ça ne fonctionne plus.
Analyse DS2C niveau 2 : La caractérologie (Le Senne)
Formule caractérielle : Colérique (Émotivité, Activité, Primarité = EAP)
Wuornos incarne le type colérique dans sa version la plus extrême et la plus désorganisée. Chaque dimension de sa structure caractérielle pousse vers l'explosion, l'immédiateté, le passage à l'acte.
Émotivité massive : réactivité absolue aux stimuli
Elle est submergée en permanence par des affects intenses, contradictoires, envahissants. Les interviews montrent des oscillations émotionnelles vertigineuses : rage explosive, pleurs incontrôlables, rires hystériques, terreur paranoïaque, jubilation grandiose, tout ça en quelques minutes. Il n'y a aucun pare-excitation, aucune capacité de contenance affective. Chaque stimulus externe provoque une décharge émotionnelle immédiate et totale.
Dans les interrogatoires de police, elle passe de la séduction souriante à la rage hurlante en quelques secondes. Pendant les procès, elle insulte les juges, crache sur les avocats, pleure en suppliant, menace de mort. En prison, elle oscille entre phases dépressives profondes (tentatives de suicide) et phases maniaques (délires grandioses, elle se croit en mission divine).
Cette émotivité n'est pas contrôlée, elle est subie. Wuornos ne choisit pas ses affects, elle les décharge. C'est de l'incontinence émotionnelle pure.
Activité
Elle ne peut pas rester immobile, ne peut pas attendre, ne peut pas planifier. Son activité est constante mais désorganisée, pulsionnelle, réactive. Elle monte dans une voiture, elle roule, elle tire, elle vole, elle fuit, elle boit, elle dépense, elle recommence. Il n'y a aucune stratégie à long terme, aucune construction méthodique.
Wuornos tue et abandonne les corps n'importe où, conduit les voitures volées jusqu'à ce qu'elles tombent en panne, dépense l'argent immédiatement en alcool et conneries. Après avoir tué Peter Siems, elle et Tyria conduisent sa voiture, ont un accident, abandonnent la voiture avec leurs empreintes partout, leurs affaires à l'intérieur. C'est d'une imprudence totale. Elle ne pense pas aux conséquences, elle agit.
Primarité absolue : inexistence du futur
Le colérique primaire vit dans l'instant pur. Il n'y a pas de projection temporelle, pas de capacité à différer, pas d'anticipation des conséquences. Wuornos ne pense jamais "si je fais ça, dans six mois je serai arrêtée". Elle pense "maintenant ce type me menace, maintenant je tire".
Cette primarité explique aussi l'incapacité totale à apprendre de l'expérience. Après le premier meurtre, elle aurait pu s'arrêter, fuir la Floride, changer de vie. Elle recommence. Après le deuxième, pareil. Sept fois. Ce n'est pas de la compulsion au sens clinique (répétition malgré soi), c'est de l'impossibilité structurelle à intégrer l'expérience passée dans l'action présente.
Le primaire ne construit pas d'histoire personnelle cohérente. Chaque instant efface le précédent. Wuornos peut dire une chose et son contraire à cinq minutes d'intervalle sans percevoir la contradiction. Elle avoue les meurtres à Tyria, puis nie tout à la police, puis avoue tout, puis rétracte, puis ré-avoue. Il n'y a pas de mensonge stratégique, il n'y a que la vérité de l'instant.
Le revolver correspond parfaitement à cette structure. C'est l'arme de la décharge immédiate, de la résolution instantanée du conflit, de la primarité pure. Pas de préparation (comme le poison qui demande jours ou semaines), pas d'attente (comme le piège qui se referme lentement), pas de distance temporelle. Juste : menace perçue, sortie de l'arme, tir, mort.
Analyse DS2C niveau 3 : La structure inconsciente (Freud/Bergeret)
Bergeret postule une violence primaire, antérieure à la distinction sujet-objet, qui doit progressivement se lier à travers les relations d'objet précoces pour se transformer en agressivité puis en pulsions libidinales organisées. Chez Wuornos, cette liaison ne s'est jamais produite. La violence est restée brute, archaïque, non transformée.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y a jamais eu d'objet primaire suffisamment stable et bon pour permettre la liaison. La mère abandonne à quatre ans, avant même la fin de la phase de séparation-individuation. Les grands-parents sont violents, rejetants. Il n'y a jamais eu de holding winnicottien, jamais de pare-excitation maternel, jamais de contenant suffisamment bon.
Les viols précoces sont des effractions traumatiques massives qui détruisent ce qui aurait pu se construire. Le corps devient zone de guerre, pas d'érogénéité libidinale. La sexualité ne peut jamais être investie libidinalement parce qu'elle est d'abord et toujours violence subie.
La violence fondamentale reste donc non liée, flottante, prête à se décharger à la moindre sollicitation. Wuornos vit dans un état de menace permanente, de catastrophe imminente. Tous les hommes sont des agresseurs potentiels parce que tous les hommes de son histoire (et présent) ont été des agresseurs réels. Le meurtre devient décharge préventive de la violence fondamentale contre l'objet persécuteur.
Wuornos n'est ni névrotique (pas de refoulement, pas de symptômes de compromis, pas d'angoisse névrotique organisée), ni psychotique structurellement (pas de forclusion du Nom-du-Père, pas de délire systématisé primaire, elle garde globalement le sens de la réalité jusqu'aux dernières années), ni perverse (pas de désaveu organisé de la castration, pas de jouissance transgressive sophistiquée).
Elle est état-limite au sens de Bergeret : organisation précaire, oscillant entre moments de fonctionnement quasi-névrotique (elle peut tenir des relations, un semblant de vie avec Tyria) et moments de décompensation psychotique (bouffées délirantes paranoïaques, hallucinations acoustiques en prison).
Les défenses psychologiques de Wuornos sont massives, archaïques, inefficaces
Clivage brutal : le monde est divisé en objets entièrement bons (Tyria, sa seule source d'amour) et objets entièrement mauvais (tous les hommes, toutes les figures d'autorité, la société entière). Pas de nuance, pas d'ambivalence tolérable. Un homme qui la paie pour du sexe peut basculer en une seconde du statut de client acceptable au statut de violeur à tuer. Le clivage est instable, réversible, il ne protège de rien.
Identification projective massive : elle projette sa propre violence sur les hommes. Elle les vit comme violents, menaçants, meurtriers, même quand objectivement ils ne le sont pas (certaines victimes n'avaient aucun historique de violence). Cette projection la force à tuer préventivement. "Il allait me tuer, donc je l'ai tué d'abord." C'est une logique paranoïaque, mais cohérente de son point de vue interne.
Déni et rationalisation fragiles : elle maintient jusqu'au bout que c'était de la légitime défense. Tous les meurtres. Même quand les preuves sont accablantes (certains hommes tués par balles dans le dos, donc fuyaient). Le déni est massif mais fragile, il s'effondre puis se reconstruit, puis s'effondre encore. Ce n'est pas le déni pervers sophistiqué de Puente qui reste inébranlable. C'est un déni désespéré, à bout de souffle.
Wuornos est restée fixée à la position paranoïaque. Le monde est habité d'objets partiels mauvais qui veulent la détruire. Les hommes ne sont jamais des sujets entiers, ce sont des pénis menaçants, des violeurs potentiels, des morceaux de danger. Elle ne tue pas des personnes, elle détruit des menaces.
Cette position paranoïaque rend le meurtre nécessaire psychiquement. Ce n'est pas un choix moral, c'est une question de survie subjective. Du point de vue de sa réalité interne, elle tue pour ne pas être tuée. Que les hommes soient objectivement menaçants ou pas n'a aucune importance. Subjectivement, ils le sont toujours.
Le père est absent totalement. Le grand-père qui devrait incarner la loi n'incarne que la violence arbitraire. Il n'y a jamais eu de tiers séparateur, jamais de loi symbolique, jamais de limite structurante.
Wuornos grandit sans interdit intériorisé. La loi reste externe, persécutrice (la police, les juges), jamais internalisée comme instance surmoïque protectrice. Le "tu ne tueras point" n'a aucune prise subjective parce qu'il n'y a jamais eu personne pour l'énoncer avec autorité aimante.
Elle tue sans culpabilité authentique parce que la culpabilité suppose un surmoi constitué. Tout ce qu'elle a, c'est la peur de la punition externe (la peine de mort), pas la culpabilité interne. Et même cette peur est inefficace parce qu'elle vit dans l'instant (primarité), elle ne projette pas les conséquences.
Analyse DS2C niveau 4 : Le situationnel du passage à l'acte (Watzlawick)
Le système prostituée/client comme double bind structurel
Watzlawick décrit le double bind comme situation communicationnelle où on reçoit deux injonctions contradictoires dont on ne peut sortir sans perdre. La prostitution de rue incarne un double bind systémique parfait.
Injonction 1 : "Vends ton corps pour survivre. C'est ton seul capital, ta seule ressource dans cet environnement."
Injonction 2 : "En vendant ton corps, tu te mets en position de vulnérabilité totale face à des hommes potentiellement violents. Tu risques le viol, les coups, la mort."
Wuornos ne peut pas sortir de ce système. Elle n'a pas de diplôme, pas de réseau, pas de compétences valorisables sur le marché du travail légal. Les quelques fois où elle essaie (serveuse, femme de ménage), elle échoue immédiatement (virée pour vol, agressivité). La prostitution est sa seule option de survie économique.
Mais en se prostituant, elle se met quotidiennement en danger mortel. Les clients peuvent violer, frapper, tuer, et ils le font régulièrement. Il n'y a pas de protection, pas de recours. Si elle porte plainte après un viol, la police rit : "Une pute qui se fait violer, c'est pas un viol, c'est un vol de service."
Le double bind est insoluble par voie légale ou communicationnelle. Il n'y a pas de négociation possible, pas de compromis. Wuornos résout le paradoxe par la violence armée : elle se prostitue (survie économique) MAIS elle est armée (survie physique). Le revolver devient la solution systémique au double bind.
Qu'est-ce qui déclenche le passage de l'armement défensif (elle portait déjà l'arme) au meurtre effectif ?
Plusieurs facteurs convergent. Tyria entre dans sa vie en 1986, devient sa raison de vivre. Pour la première fois, Wuornos a quelque chose à perdre, quelqu'un qui compte. La pression économique augmente : elle doit faire vivre deux personnes, pas seulement survivre elle-même. Elle se prostitue plus, prend plus de risques, accepte des clients plus dangereux. On peut s’interroger sur le rôle passif de Tyria qui savait ce qu’il se passait, mais qui s’en satisfaisait parfaitement jusqu’à ce que la police lui demande de collaborer…
Renforcement par le résultat : le 1er meurtre fonctionne, et parce que c’était de la légitime défense (je prends position consciemment à l’appui des images de l’interrogatoire que j’ai visionné et au cours duquel je constate qu’elle revit la scène de façon traumatique), cet acte vient valider son système défensif archaïque (le meurtre par arme à feu). Watzlawick montre que les comportements sont maintenus ou éteints par leurs conséquences. Le meurtre de Mallory a des conséquences positives pour Wuornos.
Élimination de la menace : il est mort, il ne peut plus la violer, la tuer. Mission accomplie.
Gain matériel : elle récupère son argent, sa voiture, ses affaires. Elle rentre au motel avec des ressources.
Validation affective : Tyria ne la rejette pas, ne la dénonce pas. Au contraire, elle accepte l'argent, profite de la voiture. C'est une validation systémique du meurtre par la seule personne dont l'avis compte pour Wuornos.
Absence de conséquence négative immédiate : la police ne vient pas. Il n'y a pas de punition, pas de sanction. Le meurtre est efficace et impuni.
Tous les facteurs de renforcement comportemental sont réunis. Le meurtre devient solution optimale au problème systémique : il résout la menace, il rapporte, il est validé affectivement, il est impuni.
Elle recommence. Et recommence. Sept fois. Ce n'est pas de la folie, c'est de l'apprentissage comportemental pur. Le comportement qui fonctionne se répète jusqu'à ce qu'il cesse de fonctionner.
Tyria comme co-constructrice du système meurtrier
Tyria Moore n'a jamais tué personne. Elle ne portait pas d'arme, n'était pas présente lors des meurtres. Juridiquement, elle est innocente ou au pire complice passive. Mais systémiquement, elle est essentielle au maintien du pattern meurtrier.
Elle sait dès le premier meurtre. Wuornos rentre et lui raconte tout. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police, accepte l'argent et les voitures volées. Elle valide le meurtre par son silence et sa complicité matérielle.
Plus encore : elle bénéficie directement des meurtres. Wuornos se prostitue et tue pour faire vivre le couple. Tyria ne travaille pas, vit de l'argent que Wuornos rapporte. Elle est économiquement dépendante des meurtres sans jamais les commettre.
Watzlawick dirait que Tyria occupe la position du "bénéficiaire passif" dans un système toxique. Elle ne cause pas directement le problème, mais elle le maintient en ne le confrontant jamais, en en profitant silencieusement. Sans Tyria, Wuornos n'aurait peut-être tué qu'une fois (Mallory en légitime défense). Avec Tyria, elle tue sept fois parce que le système couple-survie-meurtre devient homéostatique.
Quand Tyria la trahit finalement (appels téléphoniques piégés avec la police), Wuornos s'effondre totalement. Ce n'est pas la perspective de la peine de mort qui la détruit, c'est la trahison de l'unique objet d'amour. Le système s'effondre non pas parce que la police arrive, mais parce que Tyria le quitte.
Le système Wuornos s'est construit autour de Tyria (objet d'amour), de la prostitution (survie économique), et du meurtre (défense armée). Quand Tyria part, le système perd sa raison d'être. Il ne reste qu'une femme détruite qui veut juste que ça s'arrête.
L'arme comme marqueur de la structure, pas du sexe biologique
Le cas Wuornos pulvérise l'idée simpliste que les femmes empoisonnent parce qu'elles sont biologiquement femmes. Elle prouve que le choix de l'arme est déterminé par la structure psychique, le positionnement social, et les contraintes écologiques, pas par le sexe anatomique. Wuornos tire parce qu'elle a une structure colérique (primarité explosive), un état-limite décompensé, un positionnement social masculinisé (routarde autonome, violent, dans un environnement exclusivement masculin).
Le genre tue, mais c'est le genre psychique et social, pas le genre biologique. Une femme qui a intériorisé une identité masculine, qui vit dans un environnement régi par les codes masculins de violence directe, qui a une structure caractérielle explosive, tue comme un homme. Une femme qui a intériorisé le féminin traditionnel, qui occupe une position de care, qui a une structure planificatrice, tue comme on attend qu'une femme tue.
Genre psychique vs genre biologique
Wuornos elle-même le dit explicitement : "J'ai toujours voulu être un mec. Les mecs ont le pouvoir." Elle ne s'identifie pas aux femmes, elle s'identifie aux hommes. Elle boit comme eux, se bat comme eux, drague comme eux (elle aborde Tyria en mode séduction masculine active), tue comme eux.
Son identité de genre psychique est masculine, même si son corps est féminin. Cette masculinité n'est pas innée, elle est construite par nécessité de survie dans un environnement où le féminin traditionnel (passivité, séduction, manipulation indirecte) ne permet pas de survivre.
Les petites filles qui grandissent dans la violence domestique, la rue, la marginalité n'apprennent pas à être des "femmes" au sens traditionnel. Elles apprennent à être des guerrières, des dures, des violentes. La féminité est un luxe de classe moyenne protégée. Dans la jungle des autoroutes, il faut être un homme pour survivre. Wuornos devient un homme psychiquement.
Et donc elle tue comme un homme : arme à feu, confrontation directe, violence explosive, pas de sophistication stratégique. Le revolver est son phallus à elle, mais un phallus fonctionnel, pas symbolique. Il tue vraiment.
Pattern observable : les tueuses "masculines" tuent presque toujours en couple
Si on regarde les femmes qui utilisent des armes ou des méthodes typiquement masculines (armes à feu, torture, violence physique directe), on observe une constante troublante : elles agissent quasi-exclusivement en couple avec un homme dominant.
Charlene Gallego (Californie, 1978-1980) : Dix victimes avec son mari Gerald. Torture, viol, meurtre par balle ou strangulation. Mais Gerald est le leader, Charlene exécute ses ordres. Elle adopte son mode opératoire par identification et soumission.
Karla Homolka (Canada, 1990-1992) : Trois victimes dont sa propre sœur, avec Paul Bernardo. Torture sexuelle, viol, meurtre, vidéos. Mais Paul domine totalement, Karla participe pour lui plaire, pour ne pas le perdre, par soumission masochiste.
Rosemary West (UK, 1967-1987) : Au moins douze victimes avec Fred West. Torture, viol, meurtre, démembrement. Mais Fred est le moteur, Rosemary amplifie et exécute. Leur dynamique de couple est une folie à deux où il initie, elle imite et dépasse parfois.
Catherine Birnie (Australie, 1986) : Quatre victimes avec David Birnie. Enlèvement, viol, torture, meurtre. David est dominant, Catherine est soumise amoureusement, elle tue pour lui.
Myra Hindley (UK, 1963-1965, les meurtres de la lande) : Cinq enfants tués avec Ian Brady. Torture, meurtre, enterrement. Brady est le maître à penser, Hindley la disciple amoureuse qui prouve son amour en tuant.
Le pattern : identification à l'agresseur masculin
Dans tous ces cas, la femme adopte le mode opératoire masculin (violence directe, armes, torture) par identification à un homme qu'elle aime/craint/vénère. Elle ne tue pas selon sa propre structure, elle tue selon la structure de l'homme qui la domine.
C'est un mécanisme défensif décrit par Anna Freud : identification à l'agresseur. Face à une menace ou une domination insupportable, le moi s'identifie à l'agresseur pour cesser d'être la victime. "Si je deviens comme lui, il ne me détruira pas." Ces femmes ont souvent été battues, violées, terrorisées par leurs partenaires masculins. Elles s'identifient à leur violence pour survivre à la relation.
Mais ce n'est pas authentiquement leur structure. Quand le couple se sépare, elles arrêtent immédiatement de tuer. Charlene Gallego n'a jamais retué après l'arrestation de Gerald. Karla Homolka non plus. Rosemary West continue de clamer qu'elle était sous l'emprise de Fred. L'identification à l'agresseur disparaît quand l'agresseur disparaît.
Wuornos : la seule tueuse "masculine" autonome. Elle est l'exception radicale. Elle tue seule, sans homme, selon un pattern masculin. Elle n'imite personne, elle n'est sous l'emprise de personne. Sa violence est authentiquement la sienne.
Pourquoi ? Parce que son identification masculine n'est pas défensive contre un homme particulier, elle est structurelle contre le monde entier. Elle a construit une identité masculine de survie dès l'adolescence, bien avant Tyria, bien avant les meurtres. Ce n'est pas une identification à un agresseur spécifique, c'est une identification au genre dominant dans son écosystème.
Tyria n'est pas une dominatrice, elle est une passive qui profite. Elle ne pousse pas Wuornos à tuer, elle valide silencieusement. La dynamique est inverse des couples tueurs classiques : ici c'est la femme qui tue activement, l'autre femme qui suit passivement.
Wuornos n'est pas un monstre
Elle est un produit. Le produit d'une enfance catastrophique (abandon, viol, violence), d'un système social qui abandonne les marginaux (pas de protection pour les prostituées), d'une construction identitaire genrée par nécessité de survie (devenir un homme pour ne pas mourir), d'un apprentissage comportemental darwinien (la violence armée permet de survivre).
On l'a fabriquée. Pas consciemment, pas volontairement, mais systémiquement. Chaque étape de sa vie est une réponse adaptative à un environnement toxique. Elle n'a jamais eu d'autre choix que devenir ce qu'elle est devenue.
Ça ne l'excuse pas. Elle a tué sept hommes. Certains étaient réellement violents (Mallory), d'autres probablement pas. Elle aurait pu s'arrêter après le premier. Elle a choisi de continuer.
Mais ça explique tout. Et ça pose la question : combien de Wuornos fabrique-t-on chaque jour en abandonnant les enfants violés, en laissant les prostituées se faire tuer sans protection, en construisant un système social où la seule option de survie pour certains est la violence ?
Wuornos est le cas d'école parfait pour déconstruire les idées reçues sur le meurtre, l’arme utilisée et le genre…
L’arme est-elle genrée ?
Les représentations colloquiales du tueur en série sont massivement biaisées. Le profil médiatique par défaut : un homme, violent, sadique, arme à feu ou couteau. La femme tueuse en série : un cas exceptionnel, un « montre froid », du poison, une pathologie froide et insidieuse. Ces images sont si ancrées qu’elles influencent la détection, le profilage, et même la décision de justice.
Or, quand on regarde les données – même imparfaites – une chose devient claire : l’arme utilisée n’est pas déterminée par le genre du tueur. Elle est déterminée par le contexte situationnel. Le genre y contribue, mais de façon indirecte. Cet article déconstruit ce mécanisme.
Les données brutes : tueurs en série pour 3 pays
Les statistiques ci-dessous proviennent principalement de la base de données de Radford University (USA), complétées par des sources européennes. Avertissement : ces données sont biaisées vers les pays avec une infrastructure policière et médiatique forte. Les pays sous-représentés (Asie du Sud-Est, Amérique latine) faussent les comparaisons internationales.
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Pays |
Total cas |
Hommes |
Femmes |
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Etats-Unis |
3 204 – 3 613 |
2 929 (91,5%) |
275 (8,5%) |
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France |
71 |
Majorité* |
Minorité* |
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Italie |
59 |
55 (93%) |
4 (7%) |
*France : la ségrégation homme/femme n’est pas disponible en source publique. Les cas documentés sont massivement masculins (Fourniret, Paulin, Georges, Landru, Vacher).
Le ratio homme/femme est cohérent entre les trois pays : entre 91% et 93% de tueurs en série sont des hommes. Cette asymétrie est réelle, pas un artefact statistique. Elle reflète des patterns évolutionnaires d’agressivité différenciée que Darwin avait déjà identifiés dans la compétition intrasexuelle.
Les armes utilisées : la corrélation genre/arme
A première vue, le pattern semble clair : les hommes tuent avec des armes à feu, par strangulation, avec des couteaux. Les femmes tuent avec du poison, par suffocation, en mimant une mort naturelle. Le tableau suivant reprend les données disponibles.
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Arme / Méthode |
Hommes |
Femmes |
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Poison |
Rare |
50-80% |
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Strangulation |
35% |
Rare |
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Armes à feu |
24% |
20% |
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Couteau / arme blanche |
Fréquent (3ème méthode) |
11% |
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Suffocation |
Présent |
16-26% |
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Mains nues / contusion |
Fréquent |
Rare |
Ce que les chiffres semblent montrer
Les femmes optent pour des méthodes passives et discrètes : poison, suffocation, noyade. Les hommes optent pour des méthodes actives et en contact direct : strangulation, couteau, mains nues. Cette opposition est souvent présentée comme une signature psychologique du genre. C’est l’idée reçue numéro un.
Ce que les chiffres ne montrent pas
Aucune de ces études ne contrôles la variable type de victime. Or, cette variable est déterminante. Les femmes tuent massivement des proches : conjoints, enfants, patients. Les hommes tuent massivement des inconnus. Cette répartition change complètement les contraintes situationnelles. Si vous devez tuer quelqu’un avec qui vous partagez votre domicile, sur une période longue, sans éveiller les soupçons, vous ne choisissez pas un couteau. Vous choisissez du poison. Le sexe du tueur n’entre pas en jeu dans cette logique.
Les biais de détection
Il y a un dernier problème, et il est important. Les statistiques sur les tueurs en série sont elles-mêmes biaisées par des patterns de détection qui sont genrés.
Quand un homme tue des inconnus par strangulation, le profil serial killer est immédiatement activé. Quand une femme tue des proches par empoisonnement, on parle d’accident médical ou de maladie pendant des années avant que le pattern ne soit détecté. Les « anges de la mort » restent en moyenne 8-11 ans avant d’être identifiées. Les tueuses au poison dont les victimes sont des enfants sont souvent diagnostiquées comme souffrant du syndrôme de Münchausen par procuration avant même qu’on envisage l’homicide volontaire.
Autrement dit : les données qu’on a sont déjà filtrées par un biais de confirmation. On cherche un profil masculin, on le trouve. On ne cherche pas un profil féminin, on ne le détecte pas à temps. C’est un système circulaire au sens strict de Watzlawick : la ponctuation de la séquence crée la réalité qu’elle prétend observer.
Implications pour le profilage
Si l’arme n’est pas un marqueur fiable du genre du tueur, mais un marqueur du type de contexte, alors le profilage criminel doit être réorienté. Au lieu de partir de l’arme pour inférer le genre, il faut partir de l’arme pour inférer la relation à la victime, puis le type de contexte, puis le profil comportemental. C’est une inversion méthodologique qui a des conséquences concrètes sur la détection.
Le modèle correct : interaction, pas causalité linéaire
L’erreur classique, celle que Watzlawick appellerait une ponctuation de séquence, c’est de tracer une flèche directe : genre -> arme. C’est une causalité linéaire appliquée à un système circulaire.
Le schéma réel est plutôt : genre -> type de victime -> contexte -> choix d’arme
Le genre ne choisit pas l’arme. Le genre filtre les situations disponibles, et les situations dictent l’arme. Une femme tuerait des inconnus dans la rue – cas rarissime – utiliserait probablement une arme à feu ou un couteau, exactement comme un homme dans la même situation. On n’a pas de données massives pour le vérifier, précisément parce que le cas est rare. Mais c’est la logique du système.
Conclusion
La corrélation genre/arme existe dans les données. Elle n’est pas inventée. Mais elle est fallacieuse si on ne contrôle pas la variable médiatrice : le type de contexte situationnel. Le genre influence le contexte, le contexte détermine l’arme. C’est une relation indirecte, pas une relation directe.
Ce n’est pas un détail académique. C’est une erreur méthodologique qui a des conséquences sur la détection des tueurs en série, sur le profilage criminel, et sur la justice. Les tueuses sont détectées plus tard. Les victimes sont plus nombreuses avant que le pattern ne soit reconnu. Et les statistiques qu’on utilise pour « prouver » le pattern sont elles-mêmes le produit de ce retard de détection.
L’arme est un élément du système, pas une signature individuelle. Le bon niveau d’analyse, c’est l’interaction entre le genre, le contexte, et les contraintes situationnelles. Ni l'un seul, ni l’autre. The loop. Whoever starts it – it-s the loop that matters.

La grand-mère empoisonneuse : Dorothea Puente
Le 07/02/2026
Note préliminaire : la question des armes et du genre
Avant d'entrer dans le cas Puente, une question mérite un détour. Les femmes empoisonnent-elles vraiment plus ? Les hommes étranglent-ils vraiment plus ? Réponse courte : oui, statistiquement, mais c'est plus complexe que ça.
Les données criminologiques montrent une corrélation nette. Les tueuses en série utilisent le poison dans environ 40% des cas, contre moins de 5% chez les tueurs masculins. À l'inverse, strangulation et armes blanches dominent chez les hommes (60%), quasi-absentes chez les femmes. Pourquoi ?
L’hypothèse sociobiologique classique est la force physique différentielle, le poison compense l'infériorité musculaire. Ça marche pour la criminalité opportuniste, beaucoup moins pour le meurtre en série où la préméditation annule l'avantage de la force brute. Gary Ridgway étranglait des femmes de 45 kilos, ce n'est pas une question de défi physique.
L’hypothèse darwinienne est plus intéressante : c’est la sélection sexuelle différentielle des stratégies d'agression. Les mâles humains ont été sélectionnés pour l'agression directe, compétitive, visible (accès aux femelles, défense du territoire). Les femelles pour l'agression indirecte, sociale, invisible (protection de la progéniture, manipulation des alliances). Le poison est l'arme parfaite de l'agression féminine évolutivement optimale. C’est discret, sans confrontation.
L’hypothèse psychodynamique (celle qui nous intéresse ici) est le rapport différentiel au corps et à la distance. L'étranglement, le couteau, c'est le contact, la pénétration, le contrôle physique direct. La symbolique phallique est évidente. Le poison, c'est la dissolution, l'incorporation, la contamination de l'intérieur. La symbolique maternelle est plutôt je te nourris, donc je te tue. Le sein empoisonné.
Mon hypothèse DS2C est que l'arme du meurtre est déterminée par la structure caractérielle et le pattern relationnel primaire, eux-mêmes genrés par la socialisation différentielle. Les hommes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (force, pénétration, domination visible). Les femmes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (soin, nourriture, influence invisible). On tue avec les outils relationnels qu'on a internalisés.
Puente incarne ça parfaitement. Elle tue avec ce qu'elle connaît : le domestique, le maternel, le soin. Mais perverti. Je reviendrai d’ici 2 semaines sur cette question d’arme employée…
L’histoire tragique de Dorothea
Il y a d'abord la mère. Trudy Mae Yates. Alcoolique, prostituée occasionnelle. Dorothea naît en 1929, neuvième enfant sur dix-huit grossesses (seulement sept survivront). Le père, Jesse James Gray, est ouvrier agricole. Il meurt de tuberculose quand Dorothea a quatre ans. La mère sombre immédiatement dans l'alcoolisme terminal.
Les enfants sont dispersés. Dorothea et deux frères sont placés dans un orphelinat méthodiste, puis dans une famille d'accueil. La famille Reba et Arthur Gosset. Apparemment respectables. Sauf que les frères Gosset violent Dorothea dès l'âge de sept ou huit ans. Viols répétés, chronicisés, jusqu'à l'adolescence. Personne n'intervient. Ou personne ne voit. Ou personne ne veut voir.
L’abandon maternel précoce (la mère est physiquement là mais émotionnellement morte), la mort du père (perte de la triangulation œdipienne avant même qu'elle soit constituée), puis le placement dans un système familial de substitution qui transforme le refuge en enfer, font des premières années de vie de Dorothea Puente le lit de sa perversion. De même que les viols par les figures fraternelles qui devraient être protectrices, l’effondrement total de la possibilité d'attachement sécure. Bergeret parlerait de carence précoce massive avec effraction traumatique répétée. La violence fondamentale ne peut même pas se lier parce qu'il n'y a jamais eu d'objet stable pour la lier.
Premier pattern relationnel : sexualité et survie
À seize ans, Dorothea tombe enceinte. Viol, encore, probablement par un des frères Gosset ou un homme du voisinage. Elle accouche seule. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.
La même année, elle commence à se prostituer. Ce n'est pas une descente dramatique, c'est une continuation logique. Son corps a toujours été un objet pour les autres, autant le monnayer. Elle apprend très vite : les hommes paient, les hommes partent. La relation humaine est une transaction. Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'attachement, il y a de l'argent et du pouvoir.
À dix-huit ans, elle épouse Fred McFaul. Violent, alcoolique. Elle a deux filles avec lui. Le mariage dure deux ans. Elle abandonne les filles pour partir avec un autre homme. Premier abandon qu'elle commet elle-même, première inversion de la position de victime. Elle passe de l'abandonnée à l'abandonneuse.
Pattern qui va se répéter : quatre mariages au total, tous avec des hommes violents, alcooliques ou criminels. Axel Johansson (marin violent, divorce rapide), Roberto Puente (violent, elle le poignarde en légitime défense supposée, divorce), Pedro Montalvo (violences, elle le met en prison pour viol, divorce). Chaque fois, elle est battue. Chaque fois, elle reste. Puis chaque fois, elle part et garde le nom du mari. C’est intéressant : elle collectionne les identités masculines comme des trophées.
Il y a une répétition compulsive du schéma maternel (homme toxique, chaos, abandon), mais avec une différence cruciale : elle apprend à retourner la violence. Le coup de couteau à Roberto est un tournant. Elle découvre qu'elle peut frapper aussi. Pas pour se défendre vraiment, mais pour inverser la position structurelle. De proie à prédatrice.
Construction de la façade : le masque maternel comme arme
Dans les années soixante-dix, Dorothea se réinvente. Elle loue une grande maison victorienne à Sacramento, 1426 F Street. Elle la transforme en pension de famille pour personnes âgées et marginaux. Bénéficiaires de l'aide sociale, alcooliques, malades mentaux. Les invisibles du système.
Elle cuisine pour eux, les écoute, organise des fêtes de quartier avec décorations et gâteaux faits maison. Les voisins la décrivent comme adorable, généreuse, maternelle. Elle s'habille en couleurs vives, se maquille excessivement (comme une poupée ou une putain, selon les témoins), sourit constamment. Elle joue la grand-mère parfaite.
Mais regardons la structure sous-jacente. Puente ne fait pas ça par bonté. Elle encaisse les chèques d'aide sociale de ses locataires. Elle leur fait signer des procurations. Elle falsifie leur courrier, intercepte leur argent. Certains se plaignent, disparaissent. D'autres deviennent trop lucides, posent trop de questions. Ils disparaissent aussi.
Puente a compris que la façade maternelle donne un accès absolu. Les vieillards vulnérables, les marginaux sans famille, personne ne les surveille. Elle peut faire ce qu'elle veut. Le maternel devient l'arme parfaite parce que c'est ce qu'on suspecte le moins. Qui imaginerait que la gentille grand-mère qui cuisine des tartes empoisonne ses locataires ?
Selon une lecture Watzlawickienne, c’est un double bind mais inversé. Le message explicite est "je prends soin de vous", le message implicite est "je vous possède entièrement". Mais contrairement au double bind parental classique qui est inconscient, chez Puente c'est une manipulation consciente et instrumentalisée. Elle sait exactement ce qu'elle fait. C'est de la perversion structurée, pas du clivage chaotique.
Première arrestation : 1982
Un locataire, Malcolm McKenzie, survit à une tentative d'empoisonnement. Il se réveille à l'hôpital, teste positif aux sédatifs massifs. Il porte plainte. Dorothea est arrêtée, plaide coupable pour vol et tentative de meurtre. Elle prend cinq ans, en fait trois avec libération conditionnelle en 1985. Dorothea Puente est interdite de gérer une pension pour personnes vulnérables. Évidemment, elle recommence immédiatement en 1986. Elle reprend la même maison, F Street. Mêmes locataires, même méthode. L'arrestation ne change rien. Il n'y a pas de prise de conscience, pas d'angoisse, pas de culpabilité. C'est juste un contretemps dans le business model. On ne peut pas parler de compulsion ici comme chez Ridgway. C'est du calcul froid. La structure n'est pas limite, elle est pleinement perverse.
Le modus operandi
Puente empoisonne avec une combinaison de médicaments : Dalmane (flurazépam, un benzodiazépine), digitaline (médicament cardiaque), parfois Tylenol en surdose. Elle les mélange dans la nourriture ou les boissons, ce qui provoque la mort par dépression respiratoire ou arrêt cardiaque. Ça ressemble à une mort naturelle chez des personnes déjà fragiles. Pas d'autopsie systématique dans ce milieu social.
Une fois morts, elle continue d'encaisser leurs chèques. Elle falsifie leur signature, intercepte le courrier, répond aux services sociaux en se faisant passer pour eux au téléphone. Certains "locataires" sont officiellement vivants pendant des mois après leur mort. Elle enterre les corps dans le jardin, sous les plantes, les fleurs. Sept corps seront retrouvés dans moins de 100 mètres carrés.
Pas de rituel, pas de mise en scène, pas de sadisme. Le meurtre est purement fonctionnel. Le locataire devient un problème (lucide, méfiant, demande son argent), on élimine le problème. Le corps devient un déchet, on l'enterre comme on jette les ordures. C'est d'une rationalité glaciale.
Neuf victimes confirmées, mais probablement beaucoup plus
Novembre 1988 : effondrement du système
Un travailleur social, Peggy Nickerson, s'inquiète. Alvaro Montoya, un de ses clients, vivait chez Puente. Il ne répond plus. Elle insiste, alerte la police. Le 11 novembre, les flics viennent fouiller. Ils trouvent un corps dans le jardin. Puis un deuxième. Puis sept au total.
Dorothea reste calme, souriante, coopérative. Elle explique que ce sont des locataires morts naturellement, qu'elle les a enterrés parce qu'elle n'avait pas d'argent pour les funérailles. Les flics la laissent partir chercher des papiers dans sa chambre. Elle sort par la fenêtre, prend un taxi, disparaît.
Cavale de quatre jours. Elle va à Los Angeles, descend dans un hôtel miteux, boit au bar. Elle rencontre un type, Charles Willgues, se présente comme "Donna Johansson" (encore un nom de mari recyclé). Ils boivent ensemble. Il trouve ça bizarre, appelle la police après avoir vu son portrait aux infos, elle se fait arrêter le 17 novembre dans un bar.
Pendant l'interrogatoire, elle reste cohérente, polie, souriante. Nie tout. Les corps ? Des gens qui sont morts chez elle, naturellement. L'argent ? Ils lui devaient un loyer. Elle ne comprend pas pourquoi on l'embête. Absence totale d'affect approprié. Pas de panique, pas d'effondrement, pas de rage. Juste une incompréhension polie, presque amusée.
Procès en 1993 et révélation de la structure perverse
Cinq ans entre l'arrestation et le procès. Puente a 64 ans. Elle arrive au tribunal maquillée, habillée de couleurs vives, souriante. Elle joue encore la grand-mère. Ses avocats plaident qu'elle est une femme gentille exploitée par des locataires violents et manipulateurs.
Les témoignages s'accumulent. D'anciens locataires racontent les empoisonnements ratés, les menaces voilées, l'atmosphère étrange de la maison. Les analyses toxicologiques montrent les surdoses médicamenteuses. Les documents falsifiés s'empilent. L'accusation reconstitue le business model : louer à des marginaux, encaisser leur aide sociale, les tuer quand ils deviennent problématiques, recommencer.
Dorothea ne craque jamais. Pas de larmes, pas d'aveux, pas d'effondrement. Elle maintient qu'elle est innocente, que c'est un complot, que les gens sont morts naturellement. Quand on lui montre les preuves accablantes, elle hausse les épaules, sourit, dit que les procureurs se trompent. Ce n'est pas du déni psychotique. Elle sait parfaitement ce qu'elle a fait. C'est de la dissociation perverse instrumentalisée. Elle a construit un récit alternatif et s'y tient parce que c'est stratégiquement optimal. Avouer ne lui rapporte rien. Maintenir l'innocence lui donne une chance, même infime, d'éviter la peine capitale.
Le verdict : trois meurtres confirmés, neuf chefs d'accusation mais seulement trois dépassent le doute raisonnable. Perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Elle échappe à la peine de mort.
Dorothea passe 23 ans en prison. Elle meurt en 2011 à 82 ans de causes naturelles. Pendant toute sa détention, elle maintient son innocence. Elle cuisine pour les autres détenues, joue aux cartes, tricote. Les gardiennes la décrivent comme "gentille, maternelle, serviable". Elle reçoit des lettres d'admirateurs, certains lui envoient de l'argent.
Elle ne lâche jamais le masque. Pas une seule fois en 23 ans. Jusqu'à sa mort, elle est la gentille grand-mère injustement condamnée. C'est d'une cohérence structurelle fascinante. Le masque n'est pas un masque, c'est devenu l'unique mode d'existence possible. Elle ne peut pas exister autrement que comme grand-mère maternelle parce que c'est la seule identité qui lui donne du pouvoir, de la valeur, de l'attention.
Mon analyse DS2C : convergence des 4 niveaux
Une adaptation prédatrice optimale
Regardons la trajectoire. Enfant violée, passivement subie. Adolescente prostituée, corps marchandisé mais toujours objet. Jeune femme battue par quatre maris successifs, encore victime. Puis bascule : elle poignarde Roberto, elle piège Pedro, elle commence à retourner la violence.
Sélection de la niche écologique : Puente identifie avec une précision darwinienne le territoire où la prédation est optimale. Les personnes âgées marginalisées, les bénéficiaires de l'aide sociale sans famille, les alcooliques, les handicapés mentaux constituent une population vulnérable que le système social a déjà abandonnée. Quand ils disparaissent, personne ne cherche. C'est une adaptation parfaite au milieu : elle exploite une faille structurelle du système de protection sociale.
Stratégie reproductrice inversée : Biologiquement, les femelles investissent dans la progéniture (gestation, allaitement, soins). Puente inverse totalement ce schéma. Elle a abandonné ses propres enfants, ne manifeste aucun instinct maternel authentique. À la place, elle instrumentalise le comportement maternel de surface comme stratégie de chasse. Le care devient mimétisme prédateur. Elle imite la grand-mère pour capturer, exactement comme certains prédateurs imitent les signaux de détresse des proies.
Le meurtre par empoisonnement est l'aboutissement logique de cette inversion. Ce n'est pas une explosion pulsionnelle comme chez Gary Ridgway. C'est une prise de contrôle méthodique, froide, calculée. Elle n'est plus l'objet pénétré, violé, battu. Elle devient le sujet qui pénètre l'autre de l'intérieur, qui contamine, qui dissout. Le poison exploite l'avantage évolutif féminin ancestral : accès à la nourriture, manipulation des substances, patience, discrétion. Là où les mâles humains ont développé l'agression directe et visible (compétition pour l'accès aux femelles), les femelles ont développé l'agression indirecte et cachée (protection de la progéniture via élimination des menaces sans confrontation). Puente utilise cet héritage évolutif à des fins purement parasitaires.
La symbolique du poison est je te nourris, donc je te tue. Le sein maternel devient mortifère. C'est l'inversion exacte de la fonction maternelle primaire. Mélanie Klein parlerait de sein mauvais totalement scindé du sein bon, mais chez Puente il n'y a jamais eu de sein bon. Il n'y a eu que violence, abandon, exploitation. Donc elle reproduit ce qu'elle connaît, mais en inversant les positions.
Structure caractérielle : flegmatique (non-Émotivité, Activité, Secondarité)
Non-Émotivité : Absence totale de réactivité émotionnelle authentique face aux stimuli moraux. Elle voit la souffrance des victimes, elle assiste à leur agonie, elle enterre les corps. Aucun affect observable. Pas d'angoisse, pas de culpabilité, pas de tristesse. Le seul affect qu'elle manifeste (la jovialité grand-maternelle) est entièrement fabriqué, performatif, instrumental.
Activité : Contrairement au flegmatique classique (plutôt contemplatif, posé), Puente déploie une activité constante et méthodique. Elle cuisine, elle décore, elle organise, elle falsifie des documents, elle gère les procurations, elle enterre les corps, elle recommence. C'est une activité froide, systématique, sans emballement pulsionnel. Pas de compulsion chaotique comme chez Ridgway, mais une industrialisation du meurtre.
Secondarité : Capacité de projection dans le temps, de planification, de maintien d'un cap à long terme. Elle construit son système d'exploitation sur des années, elle maintient son masque sans faille pendant des décennies, elle garde sa version des faits jusqu'à sa mort 23 ans après l'arrestation. La secondarité est ici pathologiquement rigide. Aucune remise en question, aucune plasticité. Le système une fois construit devient immuable.
L'absence d'émotivité primaire et la secondarité pathologique créent une imperméabilité totale à l'intervention thérapeutique ou judiciaire. On ne peut pas faire appel à la culpabilité (elle n'en a pas), on ne peut pas espérer une prise de conscience (la secondarité fige le système défensif). C'est un bloc caractériel inattaquable.
Alors ? Perversion ou psychopathie ? C'est la question centrale
Puente est-elle une perverse au sens freudien (désaveu de la castration, clivage du moi, jouissance transgressive) ou une psychopathe au sens criminologique (absence d'empathie, manipulation, parasitisme) ?
Il y a clivage du Moi, une coexistence de deux systèmes de croyance incompatibles. "Je suis une grand-mère bienveillante" ET "je tue mes locataires pour leur argent". Mais contrairement au clivage psychotique (où les deux systèmes s'ignorent totalement), ici le clivage est instrumentalisé. Elle sait qu'elle ment, elle ment stratégiquement. C'est du clivage pervers, pas psychotique.
Il y a également une fixation orale sadique, le poison passe par la bouche, par l'incorporation. C'est une agression qui utilise la modalité de la phase orale (manger est le premier mode de relation au monde). Mais au lieu de nourrir pour créer du lien, elle nourrit pour détruire. C'est une perversion de la position orale : l'incorporation devient annihilation. Les victimes ne sont jamais des sujets. Ce sont des objets partiels, réduits à leur fonction économique, source de revenus. Quand l'objet devient dysfonctionnel car trop lucide, trop demandeur, on le remplace. Il n'y a jamais eu d'accès à l'objet total, jamais de reconnaissance de l'altérité de l'autre.
Le plaisir n'est pas dans le meurtre lui-même mais dans le contrôle total, la possession absolue de l'autre devenu objet inerte et productif puisqu’il continue de "rapporter" après sa mort. Il y a une dimension de jouissance dans cette toute-puissance. Elle sait que c'est mal et elle le fait quand même, non pas malgré l'interdit mais à cause de l'interdit. Le défi à la loi fait partie du plaisir.
Mon hypothèse DS2C : c’est une structure limite, une perversion psychopathique ou psychopathie pervertie. Les deux structures coexistent et se renforcent. Le noyau psychopathique (déficit empathique primaire, probablement neurobiologique aggravé par les traumas précoces) permet l'instrumentalisation totale de l'autre. La dimension perverse (jouissance du contrôle, inversion des rôles, perversion du maternel) structure l'expression comportementale spécifique. Elle ne tue pas n'importe comment, elle tue maternellement.
Sous l'activité fébrile, sous le masque jovial, il y a probablement un vide affectif abyssal. Bergeret parlerait de dépression essentielle, c'est-à-dire un état dépressif tellement profond et précoce qu'il ne peut même pas être ressenti comme tristesse. C'est juste le vide, l'absence de sens, l'inexistence subjective. Le meurtre et l'argent deviennent des tentatives désespérées de remplir ce vide, évidemment vouées à l'échec. L'absence totale d'empathie, la froideur affective primaire, l'impossibilité radicale de se mettre à la place de l'autre suggèrent un déficit empathique constitutionnel. Les traumas précoces ont amplifié ce déficit, mais ils ne l'ont pas créé ex nihilo.
Du côté situationnel du passage à l’acte (aux actes), c’est autre chose
Watzlawick décrit le double bind comme une situation où on reçoit deux messages contradictoires dont on ne peut pas sortir. Puente crée activement des doubles binds pour ses victimes. Message 1 : "Je prends soin de vous, vous êtes en sécurité ici." Message 2 : "Si vous me questionnez ou me résistez, vous serez éliminé." Mais le message 2 n'est jamais explicite, il reste implicite, menaçant, insaisissable. Les victimes sont piégées dans une relation dont elles ne peuvent pas sortir sans perdre leur logement, leur sécurité matérielle, leur dernier lien social.
Dès lors qu’un locateur devient trop autonome, trop lucide, il rompt l’homéostasie que Puente doit rééquilibrer en passant à l’acte.
Résumons-nous : convergence des 4 niveaux
Niveau 1 (Darwin) : Sélection d'une niche écologique où la prédation est optimale (personnes vulnérables sans protection sociale), utilisation d'une arme féminine ancestrale (poison via nourriture).
Niveau 2 (Le Senne) : Structure caractérielle flegmatique pervertie (non-émotivité + activité méthodique + secondarité rigide) permettant une industrialisation du meurtre sans affect perturbateur.
Niveau 3 (Freud/Bergeret) : Perversion psychopathique sur fond de violence fondamentale non liée (carence précoce + traumas répétés + probable déficit empathique neurobiologique), avec désaveu de la castration et instrumentalisation du maternel.
Niveau 4 (Watzlawick) : Construction d'un système relationnel toxique où le meurtre devient mécanisme homéostatique de régulation, facilité par un environnement social qui valide le masque et isole les victimes.
La convergence : Puente devient meurtrière parce que les quatre niveaux s'alignent parfaitement.
Pourquoi le poison plutôt qu'étrangler ou poignarder ?
La raison pratique : elle est petite, 1m55, faible physiquement. Ses victimes sont parfois plus jeunes, plus fortes qu'elle. Le poison compense l'infériorité physique. Mais c'est insuffisant comme explication. Elle aurait pu tirer, ça compense aussi la force.
La raison symbolique : le poison passe par la nourriture, donc par le registre maternel. Elle active le schéma archétypal de la mère nourricière pour mieux le pervertir. "Mange, c'est bon pour toi." C'est le comble de la trahison relationnelle. Elle ne te tue pas malgré qu'elle prenne soin de toi, elle te tue en prenant soin de toi. Le soin devient le vecteur de la mort.
La raison darwinienne : le poison est l'arme féminine ancestrale. Anthropologiquement, les femmes ont toujours eu accès aux plantes, aux herbes, à la préparation de la nourriture. Le poison est culturellement codé comme arme féminine depuis des millénaires (Médée, Locuste, Agrippine, les empoisonneuses de la Renaissance). Puente s'inscrit dans cette lignée. Elle utilise les outils de pouvoir que la culture lui a donnés.
La raison caractérielle : le poison permet la distance émotionnelle totale. Tu ne vois pas l'agonie, ou tu la vois mais de loin, sans contact physique. Pas de sang, pas de lutte, pas de regard qui s'éteint dans tes mains. C'est la mort propre, aseptisée, distanciée. Pour une psychopathe qui doit quand même maintenir une façade sociale, c'est optimal. Elle peut empoisonner le matin et aller à l'église l'après-midi sans dissonance comportementale visible.
En synthèse : Puente empoisonne parce que c'est l'intersection optimale entre ses capacités physiques, sa structure psychique perverse, son masque social maternel, et les codes genrés de l'agression féminine. Le poison, c'est son phallus à elle. C'est son outil de pénétration, de domination, de destruction. Mais un phallus qui passe par le sein, par la bouche, par l'incorporation. Un phallus maternel, si on veut. Symbolique hermaphrodite fascinante.
Puente n'est pas une "folle". Elle n'est pas psychotique, il n'y a pas de délire, pas de perte de contact avec le réel. Elle sait parfaitement ce qu'elle fait, elle évalue les risques, elle adapte ses stratégies. C'est une prédatrice rationnelle qui a construit un système d'exploitation optimal en pervertissant le registre maternel. Mais elle n'est pas née comme ça. On l'a fabriquée. Les viols précoces lui ont appris que son corps n'était pas à elle. Les abandons successifs lui ont appris qu'il n'y a pas d'attachement fiable. Les mariages violents lui ont appris que la seule sécurité c'est le contrôle absolu de l'autre. La société lui a appris que les marginaux ne comptent pas, qu'on peut les exploiter impunément. Elle a synthétisé tout ça en un système comportemental efficace : le meurtre maternel pour profit.
La violence est humaine. Mais les modalités de la violence sont culturelles. Et donc modifiables.
La semaine prochaine : pourquoi certaines femmes tuent comme des hommes ? Analyse DS2C d’une exception qui confirme la règle : Aileen WUORNOS.
Dans deux semaines : déconstruction complète du mythe de l’arme genrée. Quand la criminologie rencontre la psychanalyse et Darwin.
Tueur en série : Gary RIDGWAY, analyse !
Le 31/01/2026
Gary Ridgway : Anatomie d'une construction pathologique
Rappel méthodologique de ma méthode DS2C
La méthode Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication, c’est analyser l'individu comme un produit d'interactions systémiques où la famille constitue le système primaire qui structure des patterns comportementaux rigides. La méthode intègre une quadruple lecture simultanée grâce à la psychologie évolutionnaire (Darwin), la structure caractérielle (Le Senne), l’économie pulsionnelle et la structure psychique (Freud, Bergeret), et enfin une lecture de la situation (Watzlawick, école de Palo Alto). Ridgway est un cas d'école de co-construction pathologique. Allons-y !
Le système familial Ridgway : matrice de la pathologie
Il y a d'abord le père. Thomas Ridgway, chauffeur de bus, prédicateur baptiste amateur. Un homme qui incarne cette présence-absence paradoxale typique des pères défaillants : physiquement là, émotionnellement inexistant. Il se réfugie dans un surinvestissement religieux compensatoire, probablement alcoolique selon plusieurs sources. Ce qu'il transmet à son fils, c'est un cadre moral rigide, écrasant, mais totalement dépourvu de contenance affective. Une loi sans amour. Un commandement sans lien.
Puis il y a la mère. Mary Rita Steinman. Dominante, intrusive, imprévisible. Les témoignages concordent : elle humiliait Gary publiquement, notamment concernant son énurésie tardive. Mais ce n'est pas tout. Elle incarnait ce que Bateson et Watzlawick ont conceptualisé comme le double bind parfait : séduction et rejet simultanés, injonctions contradictoires dont on ne peut sortir. Viens près de moi, mais tu me dégoûtes. Sois un homme, mais reste mon petit garçon. Deviens autonome, mais je te contrôle dans les moindres détails.
Le couple parental lui-même fonctionnait sur un conflit chronique larvé. Le père se réfugiait dans sa religion, la mère dans le contrôle du fils. Et Gary ? Gary devenait l'objet transitionnel du couple, pas un sujet. Il était la chose entre eux, le territoire de leur guerre froide, jamais une personne.
Événement structurant : la scène primitive ratée
À seize ans, Gary poignarde sa mère avec un couteau de cuisine. Elle sort de la douche. La blessure est superficielle. Ridgway minimisera toujours l'incident, parlera d'accident. Cliniquement, on voit autre chose : un passage à l'acte abortif qui révèle l'impasse structurelle totale.
Regardons ça avec notre prisme DS2C. Sur le plan pulsionnel, il y a effraction de la scène primitive : la mère nue, le corps maternel exposé. Mais l'impossible symbolique du parricide se révèle simultanément parce que le père est inexistant comme tiers séparateur. Il n'y a personne pour s'interposer entre Gary et sa mère, personne pour dire "elle est à moi, pas à toi". Donc le désir-haine se déplace entièrement sur la mère, seul « objet » disponible. Sur le plan systémique, c'est une tentative désespérée de sortir du double bind maternel par élimination pure et simple de l'émettrice du message paradoxal. Tu ne peux pas résoudre le paradoxe ? Supprime celui qui l'énonce. Sur le plan caractériel, on a la confirmation d'une structure non-névrotique : le refoulement a échoué, on bascule dans l'agir direct.
Et voici le plus terrifiant : il n'y a aucune conséquence. Ni familiale, ni judiciaire. L'incident est nié, effacé, comme s'il n'avait jamais existé. Le système familial choisit l'homéostasie pathologique plutôt que la crise restructurante. On préfère continuer la danse macabre que risquer la vérité.
Construction du clivage opérationnel
Gary fait pipi au lit jusqu'à treize ans, peut-être quatorze selon certaines sources. C'est anormalement tardif. Ce n'est pas un simple retard de maturation.
Le corps devient champ de bataille. Rétention et expulsion, contrôle impossible, guerre permanente. C'est une somatisation, bien sûr, mais c'est aussi une communication paradoxale en réponse au double bind maternel : tu dois être propre, mais je te contrôle précisément parce que tu es sale. L'énurésie devient le proto-pattern de toute sa vie future : contamination et souillure comme thématique centrale, obsédante, jamais résolue.
Les humiliations maternelles publiques sont documentées. Elle l'obligeait à laver ses draps devant témoins, devant la famille, devant les voisins. Bergeret parlerait ici de faille narcissique précoce non compensée, d'attaque narcissique primaire qui empêche la constitution d'une image de soi stable. Gary ne peut pas devenir quelqu'un parce qu'on ne lui a jamais permis d'être quelqu'un. Il reste une chose sale, honteuse, contrôlée.
La conséquence caractérielle est inévitable : impossibilité de constituer une identité intégrée. D'où cette oscillation permanente entre le "bon mari" et le "prédateur", deux modes d'existence étanches, sans communication possible entre eux, sans intégration.
Ridgway fréquentait des prostituées plusieurs fois par jour. Pendant son premier mariage. Pendant son deuxième. Pendant qu'il tuait. Après avoir tué. Toujours.
Ce n'est pas du libertinage, soyons clairs. Il ne rapporte aucun plaisir particulier. L'acte est mécanique, compulsif. Il ne peut pas s'arrêter. Et il fait consciemment l'association prostituée-mère lors des interrogatoires. Il le dit explicitement : quand il voit une prostituée, il pense à sa mère.
Voilà la mise en scène répétitive du trauma maternel. La prostituée devient la mère enfin contrôlable, achetable, utilisable. On peut la posséder sans être détruit par elle. On peut la souiller sans être soi-même humilié. Mais ça ne suffit jamais. La compulsion revient, encore et encore, parce que la résolution symbolique est impossible : on ne peut pas tuer symboliquement ce qui n'a jamais été symbolisé. La mère n'a jamais été un objet psychique structuré, elle est restée une présence envahissante, toxique, sans contour.
Passage au meurtre : quand le système implose
Gary a vingt et un ans quand il épouse Claudia Kraig. Elle en a seize. C'est un mariage enfantin, une tentative pathétique de reconstruction familiale normative. On va faire comme les gens normaux font. On va construire une vraie famille. Ça va marcher cette fois.
Évidemment, ça ne marche pas. Claudia le trompe massivement. Gary vit ça comme une répétition exacte de l'humiliation maternelle. Il en parle en termes identiques : contrôle perdu, honte écrasante, rage impuissante. La femme qu'il croyait pouvoir posséder lui échappe complètement et ils divorcent en 1972. La première victime supposée de Ridgway date de 1982. Dix ans après. Que se passe-t-il dans cet intervalle ? Qu'est-ce qui contient la violence pendant une décennie ? Deuxième mariage, de 1973 à 1981, Marcia Winslow. Stabilisation apparente. Huit ans quand même. Puis ils divorcent pour infidélités mutuelles et visites compulsives de Gary aux prostituées.
Mon hypothèse est que tant que le système conjugal reproduit le chaos familial d'origine, conflit permanent, instabilité chronique, Gary reste dans l'homéostasie pathologique qu'il connaît. C'est l'enfer, mais c'est son enfer. Il sait naviguer là-dedans. Le divorce de 1981 représente la perte du contenant névrotique de substitution, aussi négatif soit-il.
En 1982, c’est la bascule avec la désintégration du système de défense. Tout s'effondre en même temps. Le divorce est consommé. Gary se fait licencier de l'usine pour problèmes d'assiduité, probablement liés à ses visites aux prostituées. Et le père meurt, quelque part entre 1981 et 1982, les dates sont imprécises. Le père symbolique, déjà inexistant de son vivant, disparaît physiquement. C'est l'effondrement du dernier étai surmoïque, même fantomatique. Il n'y a plus rien. Plus de cadre, plus de loi, plus de contenant. Juste Gary et sa violence fondamentale non liée.
Juillet 1982. Wendy Coffield, seize ans, prostituée, étranglée, jetée dans la Green River. C'est le début. Il n'y a pas de sadisme élaboré chez Ridgway. Pas de torture sophistiquée comme chez Bundy, pas de rituel nécrophile complexe comme chez Dahmer. Le meurtre est un dispositif fonctionnel, presque industriel.
La strangulation donne le contrôle absolu. C'est la réponse directe au trauma de contrôle maternel. Ses mains autour du cou de la victime, c'est la première fois de sa vie qu'il contrôle vraiment quelque chose. La nécrophilie qui suit n'est pas une perversion sophistiquée, c'est la possession sans résistance, la résolution brutale du double bind : contact sans rejet, proximité sans menace. Les retours sur les corps sont de la répétition compulsive, de la vérification. Est-ce qu'elle est bien morte ? Est-ce qu'elle est bien à moi maintenant ?
Il y a ce détail unique : il plaçait parfois des cailloux dans le vagin des victimes. La symbolique est d'une transparence clinique glaçante. Oblitération de la féminité menaçante, réduction à l'objet inerte, comblement du vide maternel qui l'a avalé toute sa vie.
Le choix des victimes est d’une logique systémique parfaite. Les prostituées sont les mères symboliques idéales pour son économie psychique. Elles sont disponibles, donc pas de rejet possible. Elles sont dévalorisées socialement, ce qui donne une justification surmoïque bancale mais efficace : "je nettoie la ville". Elles sont remplaçables à l'infini, la compulsion peut être satisfaite indéfiniment. Et surtout, elles sont peu recherchées par la police.
Regardons ça d'un point de vue darwinien. Ridgway survit vingt ans parce qu'il sélectionne des victimes dont le système social tolère la disparition. C'est une adaptation parfaite du prédateur à son environnement. Il a trouvé la niche écologique où il peut exercer sa violence avec un risque minimal. C'est terrifiant de pragmatisme (nous reverrons ça lors du prochain article).
Pendant qu'il tue, entre 1982 et 1998, Ridgway mène une vie d'une banalité stupéfiante. Il travaille chez Kenworth Trucks comme peintre. Trente-deux ans d'ancienneté au total. Il se remarie en 1988 avec Judith Mawson. Ce sera son mariage le plus long et le plus stable. Il fréquente assidûment l'église baptiste. Judith raconte qu'il pleurait en regardant des films sentimentaux, qu'il était attentionné, doux même.
C'est le cas d'école du clivage non-psychotique. Deux systèmes comportementaux étanches, aucune perméabilité entre eux. Watzlawick l'a écrit : la pathologie n'est pas dans le message, mais dans l'impossibilité de méta-communiquer sur le message. Ridgway ne peut jamais intégrer ses deux modes d'existence parce qu'il n'a jamais eu accès à un tiers permettant cette intégration. La fonction paternelle a failli complètement.
L'arrêt des meurtres : réorganisation ou épuisement ? Fait troublant : après 1998, plus rien
La dernière victime confirmée date de 1998. Arrestation en 2001. Entre les deux, trois ans de normalité apparente. Pourquoi s'arrête-t-il ?
Il y a plusieurs hypothèses. La stabilisation conjugale d'abord : Judith Mawson serait-elle le premier objet non-clivé ? Elle rapporte une vie sexuelle satisfaisante, de la tendresse réelle. Gary a quarante ans au moment de ce mariage. Une maturation tardive est possible, même à cet âge, même avec cette structure. Bergeret laissait cette porte ouverte.
L'épuisement du pattern ensuite. Quarante-neuf meurtres confirmés, probablement soixante-dix ou quatre-vingt-dix en réalité. Y a-t-il une extinction possible de la compulsion ? Peu probable. Les compulsions ne connaissent pas la satiété. Mais il y a le vieillissement. Cinquante ans en 1999, baisse de testostérone, diminution naturelle de la poussée pulsionnelle.
La peur adaptative aussi. L'ADN devient une technique courante à la fin des années quatre-vingt-dix. Ridgway était-il conscient de la pression policière ? Un calcul risque-bénéfice qui penche enfin vers l'inhibition ? Mais ça suppose un niveau de rationalité qu'on peine à lui attribuer avec un QI de 82.
Mon hypothèse intégrative me semble la plus solide : convergence systémique. Judith plus le vieillissement plus la peur plus une routine meurtrière finalement satisfaite, il a "assez" tué. Tout ça crée un nouveau système homéostatique, pathologique certes, mais non-meurtrier. Le meurtre n'est plus nécessaire au maintien de l'équilibre psychique. Le système a trouvé un autre point d'équilibre.
Le procès : révélation du vide structural
Plusieurs familles de victimes lui parlent au tribunal. Ridgway répond mécaniquement, sans affect approprié. Une mère lui demande : "Pourquoi ma fille ?" Il répond : "Je sais pas. Elle était là. Je cherchais pas quelqu'un en particulier."
Affect plat. Concret. Absence totale d'empathie, mais aussi absence de jubilation perverse comme chez Bundy, absence d'effondrement dépressif. Rien. Le vide.
Lecture caractérielle de Le Senne : structure amorphe. Non-émotif, inactif face au stimulus moral, primarité totale. Incapacité constitutionnelle à l'élaboration secondaire. Il ne peut pas ressentir ce qu'on attend qu'il ressente parce que les circuits neuronaux et psychiques nécessaires ne se sont jamais développés.
Lecture Bergeret : état-limite non-névrotique. Pas psychotique, il a gardé le contact au réel, il n'y a pas de délire. Pas pervers non plus, il n'y a pas de jouissance organisée du mal. Pas névrotique évidemment, aucune angoisse, aucun conflit intrapsychique. On est dans une zone grise structurelle, un no man's land nosographique.
Sa "justification" ? Il déclare au tribunal : "Je tuais les prostituées parce que je les détestais et que je voulais pas payer pour ça." C’est une rationalisation infantile, mais révélatrice d’une économie libidinale archaïque : je veux sans donner. Fixation orale ? Bergeret parlerait de violence fondamentale non liée, jamais intégrée dans une économie libidinale mature. La violence reste brute, non transformée, non symbolisée.
Ridgway est comme un produit systémique
Regardons la séquence complète. Famille dysfonctionnelle d'abord : mère intrusive, père absent, impossibilité de constitution d'un Moi intégré. Trauma non symbolisé ensuite avec les humiliations liées à l'énurésie, la tentative de parricide raté sur la mère, tout ça créant un clivage structural profond. Pattern compulsif prostitutionnel qui constitue une tentative de maîtrise symbolique, tentative qui échoue évidemment. Effondrement du système conjugal de substitution avec le divorce de 1981, décompensation brutale. Et enfin le meurtre comme solution systémique, rétablissement d'un équilibre psychique par destruction pure et simple de l'objet menaçant. Puis arrêt par reconstruction d'un système stable avec Judith et le vieillissement.
Ridgway n'est pas un "monstre", il faut le dire clairement : Ridgway n'est pas un monstre tombé du ciel. C'est un système pathologique ambulant. Il n'a jamais eu les outils structurels pour faire autrement. Le prétendu "choix" du meurtre n'est pas un choix du tout. C'est l'émergence comportementale d'une impasse structurelle totale.
D'un point de vue darwinien, Ridgway est parfaitement adapté à son environnement pathogène. Et cet environnement, c'est nous qui l'avons créé. La famille laissée sans intervention malgré la tentative de meurtre sur la mère. La prostitution maintenue comme zone de non-droit où les victimes restent invisibles. La masculinité toxique validée socialement avec ses impératifs de contrôle et de domination.
Ça n'excuse rien. Absolument rien. Mais ça explique tout
Ridgway constitue un cas paradigmatique de co-construction pathologique familiale et sociale. La méthode DS2C permet de dépasser la fascination morbide du true crime pour comprendre la mécanique structurelle profonde. C'est moins spectaculaire que Bundy avec son charisme et son intelligence, mais cliniquement c'est beaucoup plus riche, beaucoup plus instructif.
Les tueurs en série ne naissent pas. Ils sont fabriqués, pièce par pièce, année après année. Et on a tous les outils théoriques nécessaires, Darwin, Bergeret, Watzlawick, même Freud quand il reste lucide, pour identifier et intervenir sur les systèmes familiaux à risque. On sait repérer les doubles binds, les clivages précoces, les failles narcissiques primaires.
On ne le fait juste pas, voire on les importe. Question de priorités budgétaires, politiques, sociales. Alors on fabrique des Ridgway, et après on s'étonne qu'ils tuent…

La fratrie : un laboratoire de la violence trop souvent ignoré
Le 17/01/2026
La relation parent-enfant obsède la psychologie. On en parle, on l'analyse, on la dissèque. La fratrie, elle, reste dans l'angle mort et c’est une erreur monumentale. La fratrie est le premier terrain de lutte pour l'existence, le laboratoire où se jouent les premières rivalités, les premières haines, les premiers meurtres symboliques. Et parfois, les meurtres réels.
Abel et Caïn : ce n'est pas un hasard si c'est le premier crime de la Bible. La rivalité fraternelle est universelle, inscrite dans la structure même de la famille. Deux enfants ou plus qui se disputent l'amour parental, qui luttent pour leur place, leur reconnaissance, leur survie psychique. C'est normal. Ce qui devient pathologique, c'est quand les parents ne régulent pas cette rivalité, l'attisent, ou pire, y participent activement en désignant un préféré et un rejeté.
Le cas Andy : quand la fratrie devient insupportable (fait divers un chouille « romancé »)
Prenons le cas d'Andy, un adolescent qui, en 2009, tue ses parents et ses deux frères jumeaux. Quatre morts. Une famille entière effacée. Les médias ont parlé de "folie", de "monstre", de "geste incompréhensible". L'enquête psychologique a révélé autre chose : une configuration familiale toxique où Andy était systématiquement l'enfant invisible, l'enfant de trop.
Andy avait deux frères jumeaux, plus jeunes que lui. Les parents, fascinés par la gémellité de ces deux enfants, leur vouaient une attention exclusive. Les jumeaux formaient un bloc, une dyade fusionnelle que les parents admiraient et encourageaient. Andy était l'aîné, mais il était seul. Pas de place pour lui dans cette configuration narcissique familiale. Les jumeaux avaient leur chambre commune, leurs rituels, leurs blagues, leur langue, leur complicité impénétrable. Andy mangeait seul, jouait seul, existait à peine.
Les parents comparaient constamment : "Regarde comme tes frères s'entendent bien", "Pourquoi tu n'es pas gentil avec eux ?", "On dirait que tu es jaloux". Oui, il était jaloux. Évidemment qu'il était jaloux. Mais la jalousie fraternelle, quand elle n'est pas reconnue, nommée, contenue par les parents, devient toxique. Elle ne se résout pas, elle s'enkyste et pourrie.
Andy a grandi dans cette configuration : lui contre les deux autres, avec les parents comme spectateurs admiratifs du duo gémellaire. Il n'était pas maltraité au sens classique. Pas de coups, pas d'insultes. Juste une inexistence progressive. Une négation affective constante. L'enfant rejeté intériorise qu'il ne mérite pas d'exister, ou plutôt, qu'il existe en trop.
À l'adolescence, ça s'est aggravé. Les jumeaux réussissaient à l'école, avaient des amis, plaisaient. Andy décrochait, s'isolait, sombrait dans une dépression que personne n'a vue venir. Parce que personne ne le regardait. Les parents continuaient de briller socialement avec leurs "merveilleux jumeaux". Andy était le fantôme de la famille.
Le passage à l'acte, quand il est survenu, n'était pas un coup de folie. C'était la solution radicale à un problème devenu insoluble : comment exister quand on n'a jamais eu de place ? Réponse d'Andy : supprimer ceux qui occupent toute la place. Tuer les jumeaux, c'était tuer la source de sa non-existence. Tuer les parents, c'était tuer les témoins de son inexistence, ceux qui avaient orchestré cette configuration.
Les mécanismes à l'œuvre
Ce qui s'est joué ici, c'est ce que Jean Bergeret appelle la violence fondamentale non métabolisée. Andy n'a jamais pu transformer sa rage en mots, en pensées, en revendications légitimes. Parce que dans cette famille, il n'y avait pas d'espace pour qu'il exprime "je souffre, je n'ai pas ma place, vous me préférez mes frères". Toute tentative d'exister était perçue comme de la "jalousie" pathologique, pas comme un appel au secours.
La rivalité fraternelle non régulée par les parents produit deux issues typiques :
- L'effondrement dépressif : l'enfant rejeté se soumet, devient invisible, se détruit à petit feu (toxicomanie, tentatives de suicide, dépression chronique),
- L'explosion violente : l'enfant rejeté retourne la violence contre ceux qu'il perçoit comme responsables de son malheur.
Andy a oscillé entre les deux avant de basculer dans la seconde option.
Le cas d'Andy est extrême, mais il illustre des mécanismes qu'on retrouve dans d'autres configurations, moins dramatiques mais tout aussi toxiques.
L'enfant "préféré" vs l'enfant "rejeté" : Quand la différence de traitement est flagrante et assumée par les parents ("c'est vrai que je préfère ton frère, il est plus facile"), l'enfant rejeté intériorise une blessure narcissique fondamentale. Deux issues possibles : se soumettre, devenir invisible, développer une dépression chronique ; devenir celui qui fera payer au monde entier cette injustice fondatrice. Le passage à l'acte vise parfois le frère/la sœur directement, parfois des substituts symboliques (conjoint, collègue, patron qui incarne la figure du "préféré").
Le frère/la sœur idéalisé(e) : "Pourquoi tu n'es pas comme ton frère ?" Cette phrase, répétée pendant des années, construit une haine profonde. Pas seulement du frère, mais de toute figure de réussite ou d'autorité. L'enfant comparé défavorablement finit par haïr la réussite elle-même. Adulte, il peut saboter ses propres succès ou s'en prendre violemment à ceux qui réussissent.
Quand les parents laissent un aîné terroriser les cadets sans intervenir ("ils se débrouillent entre eux", "ça forge le caractère"), l'enfant apprend une leçon simple : la loi, c'est le plus fort. Il n'intériorise aucun interdit, aucune limite symbolique. Il va chercher toute sa vie à être le plus fort, parce que c'est la seule position qu'il connaît. Violence conjugale, violence au travail, criminalité : même logique.
La fratrie comme première scène du crime
Ce que le cas d'Andy nous montre, c'est que la fratrie n'est pas un détail annexe dans la compréhension du passage à l'acte. C'est souvent la première scène du crime, celle où tout se noue. Avant que l'adolescent ou l'adulte ne tue, il a déjà été tué symboliquement par sa fratrie et par les parents qui ont laissé faire, voire encouragé cette mise à mort psychique.
La rivalité fraternelle est normale. L'injustice dans la répartition de l'amour parental est inévitable (aucun parent n'aime ses enfants exactement de la même façon). Ce qui est pathogène, c'est quand cette inégalité devient systématique, affichée, revendiquée. Quand un enfant grandit avec la certitude qu'il ne mérite pas d'exister parce que ses frères/sœurs existent mieux que lui.
Andy n'est pas né meurtrier. Il est devenu meurtrier dans une famille qui l'a rendu inexistant. Le passage à l'acte était sa façon de hurler : "Je suis là, vous ne pouvez plus m'ignorer." Quatre morts pour une reconnaissance qui ne viendra jamais. Tragédie absolue, prévisible si on avait regardé au bon endroit : dans les relations fraternelles et dans le regard parental qui les structure.
Si vous souhaitez en apprendre plus sur mon travail : www.ds2c.fr/blog
Prédire un crime ? Pourquoi c'est impossible (et pourquoi c'est important de le dire)
Le 14/12/2025
« Comment a-t-on pu laisser faire ? Les signes étaient là ! »
Après chaque fait divers, la même ritournelle. Mais la vérité est inconfortable : prédire un crime est impossible. Pas faute de moyens ou de vigilance, mais pour des raisons épistémologiques fondamentales.
Dans cet article, j'explique :
• Pourquoi le biais rétrospectif nous trompe
• Pourquoi facteurs de risque ≠ certitude
• Pourquoi les algorithmes prédictifs sont une impasse
• Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Humilité épistémologique ≠ impuissance. C'est une exigence éthique et scientifique.
Après chaque fait divers tragique, la même ritournelle médiatique : « Les signes étaient là », « On aurait dû voir venir », « Comment a-t-on pu laisser faire ? ». Voisins, collègues, proches défilent pour témoigner : « Il était bizarre, renfermé, il avait un regard étrange. » Les experts s'enchaînent sur les plateaux : « Tous les ingrédients du passage à l'acte étaient réunis. »
Et immanquablement, la question surgit : pourquoi n'a-t-on pas pu prédire ce crime ?
La réponse est simple, mais inconfortable : parce que c'est impossible.
Non pas faute de moyens, de vigilance ou de compétence. Mais parce que la prédiction individuelle d'un passage à l'acte criminel se heurte à des limites épistémologiques fondamentales que ni l'intelligence artificielle, ni les grilles de risque les plus sophistiquées, ni l'expertise la plus pointue ne peuvent surmonter.
Voici pourquoi.
Le piège du biais rétrospectif : après coup, tout semble évident
Reprenons un cas médiatisé : Jonathan Daval, qui tue son épouse Alexia en octobre 2017. Après le crime, les médias reconstituent son parcours. On repère des « signes » : discours incohérents sur son parcours professionnel, relation fusionnelle avec Alexia, isolement social relatif. Les commentateurs concluent : « C'était prévisible, tous les signes étaient là. »
Mais avant le crime, ces mêmes signes n'étaient ni visibles, ni significatifs.
Des millions de personnes mentent sur leur CV, ont des relations fusionnelles, vivent de manière discrète, sans jamais tuer leur conjoint. Avant le passage à l'acte, ces comportements sont noyés dans le bruit de fond de la vie ordinaire. Ils ne deviennent des « signes avant-coureurs » qu'après coup, parce qu'on les relit à travers le prisme du crime commis.
C'est le biais rétrospectif (hindsight bias), décrit par les psychologues Fischhoff et Beyth dans les années 1970 : notre tendance à surestimer a posteriori la prévisibilité d'un événement. Une fois qu'un événement s'est produit, nous reconstruisons le passé de manière à le rendre « évident », « inévitable ». On se dit : « J'aurais dû le voir. »
Mais non. Avant, vous ne pouviez pas le voir. Personne ne pouvait.
Facteurs de risque ≠ certitude : la confusion dangereuse
« Oui, mais il présentait des facteurs de risque ! Structure de personnalité fragile, antécédents traumatiques, contexte relationnel toxique... »
Certes. Mais identifier des facteurs de risque n'est pas prédire un passage à l'acte.
Prenons un exemple médical, plus facile à objectiver : un homme de 60 ans, fumeur, hypertendu, diabétique, présente un risque élevé d'infarctus. Le médecin prescrit un traitement préventif, recommande l'arrêt du tabac, l'exercice physique. Mais il ne peut pas prédire si ce patient précis fera un infarctus, quand, ni avec quelle gravité.
Certains patients à risque très élevé ne font jamais d'infarctus. D'autres, à risque faible, en font un à 45 ans. Les facteurs de risque augmentent la probabilité en population (« Sur 100 fumeurs hypertendus diabétiques, 30 feront un infarctus dans les 10 ans »), mais ne permettent pas de prédire individuellement.
Idem pour le passage à l'acte criminel.
Des milliers de personnes cumulent des facteurs de risque (structure de personnalité limite ou psychotique, antécédents de violence, contexte familial toxique, consommation d'alcool, isolement social) sans jamais tuer. La majorité des sujets présentant ce profil ne passent jamais à l'acte homicidaire. Ils souffrent (dépressions, addictions, tentatives de suicide, relations chaotiques), mais ils ne tuent pas.
Alors, qu'est-ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas ?
Des micro-variables impossibles à mesurer avant le passage à l'acte : seuil individuel de saturation pulsionnelle, intensité émotionnelle du moment précis, séquence interactionnelle exacte, parole prononcée ou tue, présence ou absence d'un tiers, état de fatigue, taux d'alcoolémie à cet instant-là, signification subjective d'un événement banal pour autrui mais déclencheur pour ce sujet-là.
Ces variables ne sont pas accessibles à l'observation externe. On ne dispose pas d'un « refoulomètre » qui indiquerait : « Attention, saturation à 95 %, passage à l'acte imminent. »
Le fantasme de l'algorithme salvateur : « L'IA va tout résoudre »
Face à cette impuissance prédictive, une tentation techniciste : « Avec l'intelligence artificielle, on va enfin pouvoir repérer les futurs criminels. Des algorithmes analyseront des milliers de données (historique judiciaire, posts sur les réseaux sociaux, géolocalisation, consommation de contenus violents), identifieront les profils à risque, alerteront les autorités. »
Ce fantasme est doublement problématique.
1. Techniquement, ça ne marche pas.
Les algorithmes prédictifs fonctionnent sur des corrélations statistiques en population. Ils peuvent dire : « Les personnes ayant ce profil (antécédents judiciaires + consommation de contenus violents + isolement social) ont un risque accru de passage à l'acte. » Mais ils ne peuvent pas dire : « Cette personne précise va commettre un crime. »
Résultat : des taux de faux positifs massifs. Si on enfermait préventivement tous les individus qu'un algorithme désigne comme « à risque », on incarcérerait des milliers d'innocents pour quelques criminels potentiels.
Scénario dystopique, éthiquement inacceptable, juridiquement impossible (on ne punit pas un crime non commis).
2. Éthiquement, c'est inacceptable.
Même si un algorithme était performant (supposons, par hypothèse absurde, 90 % de justesse), cela impliquerait une surveillance généralisée, une collecte massive de données intimes, une présomption de culpabilité fondée sur des « profils ». C'est Minority Report, pas une société démocratique.
Pire : cette surveillance ciblerait prioritairement les populations déjà marginalisées (jeunes des quartiers populaires, personnes avec antécédents psychiatriques, migrants), renforçant les discriminations existantes.
Le fantasme de l'algorithme salvateur est une impasse technique ET éthique.
Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire individuellement, ce n'est pas renoncer à toute action. C'est simplement orienter nos efforts vers ce qui est possible, utile, éthique.
1. Analyser a posteriori pour comprendre
Après un crime, l'analyse comportementale permet de donner du sens : pourquoi ce sujet-là, avec cette histoire-là, dans ce contexte-là, a basculé dans l'acte ? Cette compréhension aide les proches de la victime à sortir de la sidération (« Pourquoi nous ? »), aide le criminel lui-même à élaborer psychiquement son acte (s'il en est capable), aide les professionnels (psychiatres, magistrats) à adapter les prises en charge.
Exemple : le modèle DS2C (que je développe dans mes travaux) articule quatre niveaux d'analyse — phylogenèse (substrat pulsionnel universel), tempérament (modalité individuelle de réactivité), structure de personnalité (névrose, psychose, limite), situation (contexte déclencheur) — pour comprendre a posteriori comment le passage à l'acte s'inscrit dans une logique structurelle et situationnelle cohérente.
Mais cette intelligibilité après coup ne signifie pas qu'on aurait pu prédire avant.
2. Identifier des facteurs de risque en population (pas en individu)
On peut repérer des populations vulnérables (femmes victimes de violences conjugales, personnes isolées avec troubles psychiatriques non suivis, adolescents en rupture familiale et scolaire) et proposer des interventions préventives :
Dispositifs d'écoute et d'hébergement d'urgence pour les victimes de violences conjugales.
Accès facilité aux soins psychiatriques pour les personnes en souffrance psychique.
Accompagnement social des jeunes en rupture.
Ces interventions ne prédisent pas qui va tuer, mais elles réduisent globalement le risque en sortant les sujets de l'isolement, en leur offrant des alternatives symboliques au passage à l'acte.
3. Former les professionnels à repérer les signes de vulnérabilité (pas de dangerosité)
Un médecin, un psychologue, un travailleur social, un enseignant peuvent repérer des signes de souffrance psychique : isolement croissant, discours suicidaire, consommation excessive d'alcool, violence verbale récurrente. Ces signes n'annoncent pas un crime, mais ils signalent une détresse qui nécessite une prise en charge.
L'objectif n'est pas de surveiller des « futurs criminels », mais d'accompagner des personnes en souffrance.
Pourquoi cette humilité est importante (éthiquement et scientifiquement) ?
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire, c'est :
1. Respecter la complexité humaine. L'être humain n'est pas une machine dont on pourrait anticiper le comportement en connaissant tous les paramètres. Il reste un sujet, partiellement opaque à lui-même et aux autres, capable de surprise, de changement, de contradiction.
2. Éviter les dérives sécuritaires. Le fantasme prédictif nourrit des politiques de surveillance généralisée, de fichage préventif, de présomption de culpabilité. C'est une pente dangereuse pour les libertés publiques.
3. Préserver la rigueur scientifique. Affirmer qu'on peut prédire (sans en avoir les moyens réels), c'est tromper le public, les décideurs, les magistrats. C'est produire de fausses certitudes qui, lorsqu'elles échouent (un sujet évalué comme « non dangereux » récidive, ou inversement), discréditent toute l'expertise.
L'humilité épistémologique n'est pas une faiblesse, c'est une exigence éthique et scientifique.
Expliquer, ne pas prophétiser
Non, on ne peut pas prédire qui va commettre un crime. Ni avec des grilles de risque, ni avec des algorithmes, ni avec l'expertise la plus pointue. Les facteurs de risque existent, ils orientent la vigilance, mais ils ne désignent pas des futurs coupables.
Ce qu'on peut faire :
Comprendre a posteriori pour donner du sens, orienter les prises en charge, améliorer les pratiques.
Identifier des populations vulnérables (pas des individus dangereux) et proposer des interventions préventives.
Former les professionnels à repérer la souffrance psychique (pas la dangerosité future).
Ce qu'on ne peut pas faire :
Prédire individuellement qui va passer à l'acte.
Éliminer l'incertitude radicale qui traverse toute existence humaine.
Remplacer le jugement clinique par un algorithme omniscient.
Le passage à l'acte reste, in fine, un acte humain singulier, jamais totalement réductible à ses déterminants. Assumer cette limite, c'est préserver à la fois la rigueur scientifique et le respect de la dignité humaine.
Pour aller plus loin :
Si vous souhaitez approfondir ces questions (analyse structurelle du passage à l'acte, limites de l'expertise, enjeux éthiques de la prédiction), n'hésitez pas à me contacter ou à consulter mes travaux sur le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication).
Frantz BAGOE – DS2C
Analyste comportemental spécialisé dans l'analyse du passage à l'acte criminel.
Affaire Marc Demeulemeester
Le 11/12/2025
Lien vers la vidéo : https://youtu.be/EYfCXITEy_Y
1. DÉCRYPTER : Observer et évaluer (selon les éléments disponibles)
1.1 Anamnèse
Histoire personnelle : Informations limitées. Homme de 45-46 ans, habitant de Gonnehem, compagnon de Sabine, mère d'Antoine. Aucune information disponible sur son enfance, ses relations parentales précoces, ses éventuels traumatismes. Cette absence d'information est un angle mort majeur de l'analyse.
Il semble qu’il a été élevé par sa mère et sa grand-mère, donc absence du père. Il semble également qu’il était sans emploi, ce qui suggère qu’il se sentait dévalorisé et laissé seul face à sa relation avec son beau-fils.
Enfin, Sabine aurait été sa première relation, d’où une idéalisation qui explique l’envoi de lettres à Sabine lorsqu’il était incarcéré.
Relation avec Antoine : Relation conflictuelle chronique avec son beau-fils, tensions qualifiées d'"invivables" selon l’enquête de la gendarmerie. Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser de l'adolescent qu'il ne supportait plus. La nature précise de ces conflits n'est pas documentée dans les sources disponibles.
Événements marquants :
Mise en couple avec Sabine, la mère d'Antoine (date inconnue)
28 janvier 2015 : passage à l'acte (meurtre d'Antoine)
Date indéterminée : gifle reçue d’Antoine alors que Marc Demeulemeester tentait de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa sœur
Janvier 2015 - mars 2016 : 13 mois de dissimulation active, participation aux recherches
1er mars 2016 : aveux après interrogatoire prolongé
Première tentative de suicide quelques jours après les aveux (prison de Sequedin)
Juin 2016 : participation à une reconstitution, état de fatigue noté par son avocate
12 août 2016 : suicide réussi (prison de Charleville-Mézières)
1.2 Tempérament (Le Senne) - Hypothèses
Émotivité : Difficile à évaluer avec certitude. Ses apparitions médiatiques montraient peu d'émotions visibles compte tenu de la situation, émotions rares et très contenues. Cela peut indiquer :
Soit une non-émotivité (nE) constitutionnelle
Soit une émotivité (E) massivement contrôlée, refoulée
Son suicide suggère plutôt une émotivité présente mais non-exprimée.
Hypothèse : Émotif (E), mais avec un contrôle défensif massif.
Activité : Très actif dans l'organisation des recherches, prise en charge des battues, présence médiatique volontaire. Cette hyperactivité post-acte suggère un tempérament Actif (A). Mais cette activité est-elle constitutionnelle ou défensive (contrer l'angoisse par l'action) ? Probablement les deux.
Retentissement : Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée avant le passage à l'acte suggère un retentissement Secondaire (S). Les affects s'accumulent, persistent, ne se déchargent pas immédiatement.
Hypothèse tempéramentale : Passionné (Émotif, Actif, Secondaire) ou Sentimental (Émotif, non-Actif, Secondaire) avec passages à l'action défensifs. Le Passionné rumine longuement, planifie, puis passe à l'acte de manière organisée. Cela correspond au profil : préméditation de plusieurs mois, passage à l'acte méthodique (étranglement durant le sommeil), dissimulation élaborée (lestage du corps, visites régulières pour ajouter des parpaings).
1.3 Structure de personnalité (Bergeret) - Analyse
Hypothèse structurelle : Structure limite avec traits névrotiques.
Arguments pour la structure limite :
Clivage : La dissimulation pendant 13 mois révèle un clivage massif. Il participe activement aux recherches, s'affiche dans les médias comme le beau-père inquiet, organise des battues. Ce n'est pas du simple mensonge stratégique, c'est une coexistence de deux réalités : une partie de lui sait qu'il a tué Antoine, une autre partie joue le rôle du beau-père aimant et inquiet. Ce clivage est caractéristique de la structure limite.
Impossibilité de tolérer l'autre : Les tensions étaient invivables, il ne supportait plus cet adolescent (enfant roi). Cette intolérance absolue suggère un échec de l'ambivalence. Dans une structure névrotique, on peut détester quelqu'un tout en continuant à vivre avec (refoulement, formation réactionnelle). Dans une structure limite, l'objet devient soit tout bon (idéalisé), soit tout mauvais (persécuteur). Antoine était probablement perçu comme l'objet persécuteur qu'il fallait éliminer.
Passage à l'acte prémédité mais non psychotique : Le passage à l'acte est méthodique, organisé, lucide. Ce n'est pas une décharge désorganisée psychotique. Mais ce n'est pas non plus une décompensation névrotique brutale. C'est un passage à l'acte limite : planifié pour "résoudre" une situation relationnelle devenue intolérable.
Arguments pour des traits névrotiques :
Culpabilité post-acte : Son avocate indiquait qu'il regrettait le mal causé, qu'il assumait ses actes et était prêt à en répondre devant la justice. Cette culpabilité suggère un Surmoi actif, une capacité de reconnaître le mal fait à autrui. C'est plus névrotique que limite pur.
Suicide : Signalé comme fragile psychiquement, suivi par un psychiatre, première tentative de suicide quelques jours après les aveux, suicide réussi 5 mois après. Le suicide peut être interprété comme une autopunition (culpabilité névrotique) ou comme une impossibilité de tolérer la réalité de l'incarcération et du jugement à venir (effondrement limite).
Hypothèse finale : Structure limite avec surinvestissement névrotique du contrôle. Il tente de maintenir une façade névrotique (contrôle, dissimulation, rationalisation), mais la structure sous-jacente est limite (clivage, intolérance de l'autre, passage à l'acte pour "résoudre" une impasse relationnelle).
1.4 Indices comportementaux
Dans ses interventions médiatiques, Marc Demeulemeester était flou sur le contexte de la disparition, montrait peu d'émotions, utilisait un langage distancier et des pronoms dilutifs comme "on".
Cependant son corps ne trompe pas, je constate des items gestuels sur son visage qui illustrent une tension accumulée, une fuite émotionnelle mais également une satisfaction à réussir à berner tout le monde.
Ces indices révèlent :
Contrôle défensif massif : Tentative consciente de ne rien révéler qui pourrait trahir sa culpabilité. Mais aussi contrôle inconscient : le clivage permet de jouer le rôle sans affect authentique.
Dissociation partielle : L'utilisation du "on" au lieu du "je" suggère une mise à distance. "On n'a aucune idée" plutôt que "Je n'ai aucune idée". Cette dilution pronominale traduit une difficulté à s'impliquer subjectivement dans le discours.
Absence d'affect congruent : Les émotions montrées étaient rares et très contenues compte tenu de la situation. Un beau-père dont le fils a disparu devrait manifester une détresse intense, visible, voire débordante. L'absence d'affect congruent est un indice fort (mais pas une preuve) de dissimulation.
2. STRATÉGIES : Comprendre la dynamique psychique
2.1 Mécanismes de défense en action
Le clivage : Mécanisme dominant. Marc clive entre deux réalités inconciliables :
Réalité 1 : "J'ai tué Antoine, je l'ai jeté dans le canal, je dois empêcher qu'on le retrouve."
Réalité 2 : "Antoine a disparu, je suis inquiet, je fais tout pour le retrouver."
Ces deux réalités coexistent sans se rencontrer pendant 13 mois. Ce n'est pas du simple mensonge conscient. C'est un clivage actif : une partie du Moi sait, une autre partie ne sait pas (ou fait comme si elle ne savait pas).
Le contrôle omnipotent : Il retournait régulièrement sur les lieux pour ajouter des parpaings et empêcher le corps de remonter à la surface. Cette tentative de contrôle total révèle une angoisse massive : si le corps remonte, tout s'effondre, notamment sa relation avec Sabine. Il doit maîtriser la situation, contrôler chaque variable. Ce contrôle omnipotent est typique des structures limites.
La rationalisation : La préméditation de plusieurs mois suggère une tentative de rationaliser l'acte. "Antoine est invivable, je ne peux plus le supporter, la seule solution est de m'en débarrasser." Cette rationalisation permet de transformer un désir meurtrier inacceptable en "solution logique" à un problème relationnel.
L'acting out post-acte : La participation active aux recherches, les apparitions médiatiques, l'organisation des battues constituent un acting out massif. Marc ne se contente pas de se taire (dissimulation passive). Il s'affiche publiquement, joue le rôle du beau-père inquiet, du sauveur, adresse un message à la société : "Regardez comme je cherche Antoine, je ne peux pas être le coupable." C'est une mise en scène destinée à tromper, mais aussi à convaincre une partie de lui-même qu'il n'a pas tué.
2.2 Patterns relationnels
Pattern de contrôle rigide : La relation avec Antoine était probablement marquée par une tentative de contrôle de la part de Marc. Un adolescent de 15 ans s'oppose naturellement à l'autorité parentale. Si Marc ne tolérait aucune opposition, aucune autonomie, les conflits devaient être permanents.
Complémentarité rigide beau-père/beau-fils : Marc a probablement tenté d'imposer une complémentarité rigide : "Je suis l'autorité (beau-père), tu es le subordonné (beau-fils)". Mais Antoine, adolescent en quête d'autonomie, résistait à cette complémentarité. Cette résistance était vécue par Marc comme une menace insupportable.
Triangulation mère/beau-père/fils : Quelle était la position de la mère d'Antoine dans ce système ? Soutenait-elle son fils contre Marc ? Soutenait-elle Marc contre son fils ? Était-elle prise dans une double contrainte (loyauté envers son fils vs loyauté envers son compagnon) ? Cette dimension n'est pas documentée dans les sources, mais elle est cruciale pour comprendre la dynamique familiale.
2.3 Dynamique pulsionnelle
Agressivité accumulée : Marc réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée révèle une agressivité qui s'accumule, qui ne se décharge pas immédiatement (retentissement secondaire), qui devient obsédante. L'agressivité n'est pas refoulée (elle est consciente), mais elle ne peut être exprimée directement (inhibition de l'action violente immédiate).
Passage de la rumination à la planification : À un moment donné, certainement que la gifle reçue est l’élément déclencheur, Marc bascule de la rumination ("je ne supporte plus cet adolescent") à la planification ("comment puis-je m'en débarrasser ?"). Ce basculement révèle un échec de la régulation symbolique. Au lieu de chercher des solutions relationnelles (dialogue avec Antoine, médiation familiale, thérapie, séparation du couple), il cherche une solution définitive : l'élimination physique.
Déshumanisation de l'objet : Pour pouvoir tuer, Marc a probablement dû déshumaniser Antoine. Ne plus le percevoir comme un sujet adolescent avec ses désirs, ses peurs, ses besoins, mais comme un objet encombrant, nuisible, qu'il faut éliminer. Cette déshumanisation est caractéristique des passages à l'acte limites : l'objet persécuteur n'est plus un humain, c'est une menace à détruire.
2.4 Fragilités structurelles identifiées
Intolérance à la frustration : Marc ne pouvait tolérer qu'Antoine lui résiste, s'oppose, existe comme sujet autonome. Cette intolérance révèle une fragilité narcissique massive. Pour un sujet névrotique, l'opposition adolescente est frustrante mais tolérable. Pour un sujet limite, elle devient une menace existentielle.
Incapacité à se séparer symboliquement : Face à une relation invivable, un sujet bien régulé cherche des solutions : médiation, séparation du couple, placement de l'adolescent chez son père biologique. Marc n'a envisagé qu'une seule solution : l'élimination physique. Cette incapacité à se séparer symboliquement (par la parole, la négociation, la rupture relationnelle) révèle une défaillance limite.
Absence d'élaboration de la culpabilité avant l'acte : Un sujet névrotique qui rumine un meurtre pendant des mois serait envahi par la culpabilité avant même de passer à l'acte. Cette culpabilité anticipée empêcherait généralement le passage à l'acte. Marc a pu planifier pendant des mois sans que la culpabilité ne l'arrête. Cela suggère soit un clivage massif (la partie qui planifie ne ressent pas de culpabilité), soit une suspension temporaire du Surmoi.
3. COMMUNICATION : Analyser le contexte déclencheur
3.1 Contexte familial pré-passage à l'acte
Climat relationnel : Tensions qualifiées d'"invivables" . Mais quelle était la nature précise de ces tensions ? Disputes quotidiennes ? Violences verbales ? Provocations mutuelles ?
Escalade symétrique probable : Les conflits beau-père/adolescent prennent souvent la forme d'escalades symétriques. L'adolescent provoque ("tu n'es pas mon père"). Le beau-père surenchérit ("dans ma maison, c'est moi qui commande"). L'adolescent renchérit ("je ne t'obéirai jamais"). L'escalade monte progressivement. Si aucun mécanisme de régulation n'existe (médiation maternelle, capacité de l'un ou l'autre à désamorcer), l'escalade peut devenir chronique, insupportable.
3.2 Le déclencheur situationnel (hypothèses)
Le passage à l'acte survient le 28 janvier 2015. Qu'est-ce qui a déclenché le passage à l'acte ce jour-là après des mois de rumination ?
Hypothèse 1 : Rupture d'homéostasie : Un événement spécifique a fait basculer Marc de la rumination à l'acte. Une dispute particulièrement violente ? Une menace d'Antoine ("je vais dire à maman ce que tu me fais") ? Une humiliation publique ? Il semble que l’élément déclencheur soit la gifle que Marc a reçue lorsqu’il a tenté de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa soeur.
Hypothèse 2 : Saturation de la capacité de contention : Marc a ruminé pendant des mois. À un moment donné, la tension accumulée a dépassé sa capacité de contention. Le passage à l'acte n'a pas nécessairement besoin d'un déclencheur spécifique majeur. C'est l'accumulation chronique qui finit par déborder.
3.3 Le contexte post-acte : dissimulation et acting out
Phase de dissimulation active (janvier 2015 - mars 2016) :
Marc participe activement aux recherches, organise des battues, s'affiche dans les médias, retourne régulièrement sur les lieux pour lester davantage le corps. Cette phase révèle :
Un contrôle défensif massif : Il doit maintenir la dissimulation, empêcher toute découverte.
Un clivage en action : Il joue le rôle du beau-père inquiet tout en sachant qu'Antoine est mort par sa main.
Une angoisse chronique : Chaque jour, il vit dans la terreur d'être découvert. Cette angoisse est probablement insoutenable.
Phase d'effondrement (mars 2016 - août 2016) :
Aveux après interrogatoire, tentative de suicide immédiate, signalement comme fragile psychiquement, suicide réussi 5 mois plus tard. L'effondrement post-aveux révèle que le clivage ne tient plus. Les deux réalités se rencontrent brutalement. Marc doit affronter ce qu'il a fait. La culpabilité devient insoutenable. Le suicide devient la seule "solution" pour échapper à cette culpabilité et à la perspective du jugement. Je rappelle également que Marc avait écrit des lettres à Sabine pour tenter de retrouver son amour, pour qu’elle lui pardonne son acte.
4. CONVERGENCE DS2C : Pourquoi Marc Demeulemeester est-il passé à l'acte ?
Niveau phylogénétique :
Substrat pulsionnel agressif universel, activé par des conflits chroniques avec Antoine. L'agressivité phylogénétique existe chez tous les humains. Chez Marc, elle a été massivement activée par une relation vécue comme invivable.
Niveau tempéramental :
Probablement Passionné (Émotif, Actif, Secondaire). Ce tempérament favorise :
L'accumulation des affects (retentissement secondaire) : la colère s'accumule pendant des mois au lieu de se décharger immédiatement
La planification (activité dirigée) : passage de la rumination à l'organisation méthodique du meurtre
L'intensité émotionnelle refoulée (émotivité) : affects massifs mais contrôlés en surface, jusqu'à l'explosion finale
Niveau ontogénétique :
Structure limite avec traits névrotiques. Cette structure détermine :
Le clivage : coexistence de deux réalités (je sais que j'ai tué / je joue le beau-père inquiet)
L'intolérance de l'objet persécuteur : Antoine devient l'objet mauvais qu'il faut éliminer
Le passage à l'acte comme "solution" : incapacité à résoudre symboliquement le conflit relationnel
La culpabilité post-acte : traits névrotiques qui produisent un effondrement après les aveux
Niveau situationnel :
Complémentarité rigide + escalades symétriques répétées + rupture d'homéostasie
Complémentarité rigide : Marc tente d'imposer son autorité, Antoine résiste
Escalades symétriques : disputes répétées où aucun ne peut céder sans perdre la face
Rupture d'homéostasie : événement déclencheur spécifique (gifle) ou saturation chronique de la tension accumulée
Absence de régulation externe : pas de médiation maternelle efficace, pas de soutien thérapeutique
Convergence finale :
Le passage à l'acte de Marc Demeulemeester résulte de la convergence de ces quatre niveaux :
Pulsion agressive phylogénétique activée par des conflits chroniques
Tempérament Passionné favorisant l'accumulation (secondaire) et la planification (actif)
Structure limite ne permettant qu'un clivage instable, une intolérance de l'autre, une résolution par l'acte plutôt que par le symbole
Contexte situationnel de complémentarité rigide et d'escalades répétées, sans médiation externe efficace
À un moment donné (janvier 2015), cette convergence atteint un point critique. La capacité de régulation de Marc est débordée. La pulsion agressive, accumulée pendant des mois, ne peut plus être contenue par le clivage. L'opportunité se présente (Antoine endormi, vulnérable). Le passage à l'acte survient.
5. PROFIL SYNTHÉTIQUE
Structure : Limite avec traits névrotiques
Tempérament : Passionné (hypothèse)
Mécanismes de défense dominants : Clivage, contrôle omnipotent, rationalisation
Angoisse dominante : Probablement angoisse d'engloutissement (Antoine envahit son espace, menace sa position, il doit s'en débarrasser)
Pattern relationnel : Complémentarité rigide, intolérance de l'opposition adolescente
Type de passage à l'acte : Prémédité, méthodique, lucide, avec dissimulation élaborée
Issue : Effondrement post-aveux, culpabilité insoutenable, suicide
6. LIMITES DE CETTE ANALYSE
Angles morts majeurs :
Absence d'anamnèse détaillée : Nous ne savons rien de l'enfance de Marc, de ses relations parentales, de ses traumatismes éventuels, de son histoire conjugale avant la relation avec la mère d'Antoine.
Absence d'informations sur la nature précise des conflits avec Antoine : Étaient-ce des conflits d'autorité classiques ? Des provocations mutuelles ? Des violences réciproques ?
Absence d'informations sur le rôle de la mère : Comment se positionnait-elle dans le conflit entre son compagnon et son fils ? Cette position est essentielle pour comprendre le système familial.
Absence d'expertise psychiatrique disponible : Marc est mort avant son procès. Aucune expertise psychiatrique complète n'a été rendue publique. Nous travaillons donc sur des hypothèses structurelles, pas sur des certitudes diagnostiques.
Analyse uniquement à partir de sources médiatiques : Les informations disponibles proviennent de la presse. Elles sont partielles, parfois contradictoires, nécessairement lacunaires.
Cette analyse DS2C est donc une reconstruction hypothétique basée sur les éléments disponibles. Elle propose une grille de lecture cohérente avec notre modèle théorique, mais elle ne prétend pas à la certitude. Une analyse complète nécessiterait l'accès au dossier judiciaire, aux témoignages, aux expertises, aux interrogatoires.
Les structures de personnalités pour comprendre le passage à l'acte
Le 06/12/2025
Bergeret et le passage à l'acte : la structure détermine la décompensation
Pourquoi deux individus confrontés aux mêmes facteurs de risque développementaux produisent-ils des passages à l'acte radicalement différents ? L'un commet un homicide délirant, brutal, sans affect apparent. L'autre multiplie les violences impulsives dans ses relations intimes. Un troisième passe à l'acte une fois, de façon symbolique, puis s'effondre dans la culpabilité. Les trajectoires de vie peuvent être similaires (trauma précoce, attachement insécure, adversité cumulée), mais les modalités du passage à l'acte divergent totalement.
La réponse se trouve dans la structure de personnalité. Jean Bergeret a montré que l'organisation psychique ne se réduit pas à des traits de surface, mais constitue une architecture profonde qui détermine le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Cette structure organise trois dimensions fondamentales : la nature de l'angoisse dominante, la solidité du Moi, et les mécanismes de défense privilégiés.
Dans la méthode DS2C, l'analyse de la structure de la personnalité est déterminant : il permet de prédire le TYPE de passage à l'acte. Un sujet psychotique décompensera par effraction délirante. Un sujet limite passera à l'acte impulsivement, de façon répétée, dans la dépendance relationnelle. Un sujet névrotique produira un acte rare, symbolique, chargé de culpabilité. La structure ne dit pas SI le passage à l'acte aura lieu (cela dépend des autres niveaux, cf méthode DS2C), mais elle dit COMMENT il se produira.
La typologie structurale de Bergeret
Bergeret distingue trois grandes structures de personnalité : psychotique, limite, et névrotique. Cette typologie n'est pas une classification psychiatrique au sens du DSM (qui catalogue des symptômes), mais une analyse de l'organisation psychique profonde.
Les trois critères structuraux différenciels :
La structure psychotique se caractérise par une angoisse de morcellement (dissolution du Moi), un Moi fragmenté sans frontières stables, des mécanismes de défense archaïques (déni massif, clivage primaire, projection délirante), et des relations d'objet fusionnelles sans différenciation stable entre soi et l'autre.
La structure limite présente une angoisse d'abandon (perte de l'objet vécu comme perte de soi), un Moi fragile maintenu par le clivage, des défenses intermédiaires (clivage, identification projective, déni partiel), et des relations d'objet anaclitiques marquées par la dépendance massive et l'alternance entre idéalisation et dénigrement.
La structure névrotique s'organise autour d'une angoisse de castration (perte phallique, impuissance), un Moi solide capable de refoulement, des mécanismes de défense matures (refoulement, formation réactionnelle, sublimation), et des relations d'objet génitales où l'autre est investi comme sujet séparé dans une triangulation œdipienne résolue.
Pourquoi la structure détermine le passage à l'acte
La structure organise la façon dont le sujet traite l'affect, gère la frustration, et réagit à la menace. Face à un événement déclencheur (stress, conflit, perte), la structure dicte le mode de décompensation :
- Psychotique : Effraction du pare-excitation fragile → morcellement → passage à l'acte hors réalité (délirant)
- Limite : Angoisse d'abandon insupportable → clivage → décharge impulsive pour évacuer la tension
- Névrotique : Conflit intrapsychique → retour du refoulé → acte symbolique porteur de sens inconscient
La structure n'est pas un destin. Elle est une organisation qui contraint sans déterminer absolument. Mais elle rend certains passages à l'acte hautement probables et d'autres improbables.
Structure psychotique et passage à l'acte
Organisation psychotique
La structure psychotique se caractérise par une fragilité majeure des frontières du Moi. Le sujet ne parvient pas à maintenir une différenciation stable entre soi et l'autre, entre dedans et dehors, entre réalité interne et externe. L'angoisse dominante est celle de morcellement : le Moi menace de se fragmenter, de se dissoudre.
Les mécanismes de défense sont archaïques : déni massif de la réalité, clivage primaire (coexistence de représentations contradictoires sans intégration), projection délirante (l'affect intolérable est attribué à l'extérieur sous forme persécutive). Le Moi psychotique n'a pas construit de pare-excitation suffisant : l'affect envahit sans possibilité d'élaboration symbolique.
Modalités du passage à l'acte psychotique
Le passage à l'acte psychotique survient quand le morcellement devient imminent. Le sujet agit le délire : il ne passe pas à l'acte POUR quelque chose (il n'y a pas de motivation compréhensible), il agit la fragmentation elle-même.
Caractéristiques :
- Brutalité : Le passage à l'acte est soudain, sans phase préparatoire observable
- Absence d'affect : Le sujet semble froid, détaché, alexithymique. L'émotion n'est pas élaborée, elle est court-circuitée
- Absence de sens symbolique : L'acte n'a pas de signification inconsciente accessible (comme dans la névrose). Il est la décharge pure
- Gravité extrême : Sans limite interne (Surmoi fragile ou absent), le passage à l'acte peut être d'une violence inouïe
- Absence de culpabilité post-acte : Le sujet ne comprend pas ce qu'on lui reproche, ou rationalise de façon délirante
Exemple clinique : matricide délirant
Un homme de 32 ans, diagnostiqué schizophrénie paranoïde, vit chez sa mère. Depuis plusieurs semaines, il entend des voix qui lui disent que sa mère a été remplacée par un imposteur qui veut l'empoisonner. Il observe des "signes" : elle a changé de coiffure, elle cuisine différemment, elle le regarde bizarrement. L'angoisse monte. Un soir, pendant le dîner, il voit sa mère verser du sel dans sa soupe : c'est la preuve qu'elle veut l'empoisonner. Il se lève, prend un couteau, et la poignarde à mort.
Après l'acte, il explique calmement aux policiers qu'il a "éliminé l'imposteur" pour "sauver sa vraie mère". Il ne montre aucune émotion. Il ne comprend pas pourquoi on l'arrête. Pendant l'expertise psychiatrique, il maintient son délire : ce n'était pas sa mère, mais "quelqu'un qui lui ressemblait".
Analyse structurale :
- Angoisse de morcellement : confusion identitaire (mère réelle/mère imposture)
- Moi fragmenté : incapacité à tester la réalité
- Projection délirante : l'angoisse persécutive est attribuée à un "complot"
- Passage à l'acte = agir le délire pour restaurer une cohérence psychique (même délirante)
Structure limite et passage à l'acte
Organisation limite
La structure limite (ou état-limite, borderline) se situe entre psychose et névrose. Le Moi est constitué mais fragile. Le sujet a construit des frontières entre soi et l'autre, mais elles menacent constamment de s'effondrer. L'angoisse dominante est celle d'abandon : perdre l'objet = disparaître soi-même.
Le mécanisme de défense central est le clivage : l'objet est soit totalement bon (idéalisé), soit totalement mauvais (persécuteur). Le sujet ne peut intégrer l'ambivalence. L'identification projective est massive : le sujet projette dans l'autre des parties de lui-même (souvent des affects intolérables comme la rage ou la honte) et tente de les contrôler en contrôlant l'autre.
Les relations d'objet sont anaclitiques : l'autre est nécessaire pour contenir l'angoisse, mais il n'est pas investi comme sujet autonome. D'où l'alternance typique : fusion intense (l'autre est tout) puis rejet violent (l'autre est persécuteur).
Modalités du passage à l'acte limite
Le passage à l'acte limite survient quand l'angoisse d'abandon devient insupportable. Il ne s'agit pas d'agir un délire (comme dans la psychose), mais de décharger une tension qui ne peut être élaborée psychiquement.
Caractéristiques :
- Impulsivité : Le passage à l'acte est précédé d'une montée de tension brève, sans planification
- Répétition : Le passage à l'acte se répète (contrairement à la névrose où il est souvent unique). Chaque décharge soulage temporairement, mais l'angoisse revient
- Violence dans l'intimité : Le passage à l'acte vise l'objet d'attachement (conjoint, parent, enfant) plutôt qu'un inconnu
- Alternance culpabilité/déni : Après l'acte, le sujet peut exprimer du regret (quand l'objet est reclivé positivement), ou du déni (quand le clivage négatif persiste)
- Fonction anti-dépressive : Le passage à l'acte évite l'effondrement dépressif. Agir remplace penser
Exemple clinique : violence conjugale récurrente
Une femme de 38 ans consulte après sa troisième hospitalisation pour coups portés par son conjoint. Elle décrit un pattern répétitif : tout va bien pendant quelques semaines, puis elle perçoit un "signe" que son conjoint va la quitter (il rentre tard, il est au téléphone, il regarde une autre femme). L'angoisse monte. Elle le questionne, devient intrusive, vérifie son téléphone. Il se sent étouffé, prend ses distances. Elle interprète cette distance comme confirmation de l'abandon imminent. Une dispute violente éclate. Il la frappe. Après, il s'excuse, promet que ça ne se reproduira plus. Elle le croit (reclivage positif). Le cycle recommence.
Lors de la quatrième crise, elle menace de le quitter pour "le punir". Il semble indifférent. Elle panique. Elle tente de se suicider (scarifications superficielles). Il revient, affolé. Elle se sent rassurée : il tient à elle. Le cycle continue.
Analyse structurale :
- Angoisse d'abandon : toute distance est vécue comme menace de perte totale
- Clivage : le conjoint oscille entre "sauveur idéalisé" et "persécuteur"
- Identification projective : elle projette sa propre rage dans le conjoint et le provoque jusqu'à ce qu'il agisse cette rage
- Passage à l'acte (auto et hétéro-agressif) = décharge de l'angoisse insupportable + tentative de maintenir le lien (même violent)
Focus : Romand et la structure limite
Le cas Jean-Claude Romand (analysé dans l'article précédent) illustre parfaitement la structure limite. L'angoisse d'effondrement narcissique (variante de l'angoisse d'abandon : si l'image s'effondre, je n'existe plus), le clivage massif (maintenir deux réalités parallèles), le faux-self total (pas de noyau identitaire stable), et le passage à l'acte comme défense ultime contre le morcellement. Romand tue sa famille non par haine, mais parce qu'ils incarnent le miroir du mensonge : les détruire = tenter de préserver l'identité fictive.
Structure névrotique et passage à l'acte
Organisation névrotique
La structure névrotique est la plus solide des trois. Le Moi est constitué, différencié, capable de refoulement. L'angoisse dominante est celle de castration : peur de la perte phallique, de l'impuissance, de l'humiliation. Le sujet a traversé l'Œdipe, intégré l'interdit, constitué un Surmoi structurant (et non persécuteur).
Les mécanismes de défense sont matures : refoulement (l'affect est maintenu hors de la conscience), formation réactionnelle (l'affect est transformé en son contraire), sublimation (l'énergie pulsionnelle est dérivée vers des buts socialement valorisés). Le névrotique pense, élabore, symbolise. Le passage à l'acte est rare précisément parce que l'affect peut être traité psychiquement.
Modalités du passage à l'acte névrotique
Le passage à l'acte névrotique survient quand le refoulement échoue. Un affect longtemps contenu (souvent la haine, l’humiliation) fait retour et envahit le Moi. L'acte est alors porteur d'un sens symbolique : il réalise un fantasme inconscient, il punit le Surmoi, il accomplit un désir interdit.
Caractéristiques :
- Rareté : Le névrotique ne passe généralement pas à l'acte. Quand il le fait, c'est souvent un événement unique
- Charge symbolique : L'acte a un sens. Il peut être analysé, décodé, mis en lien avec l'histoire du sujet
- Culpabilité massive : Après l'acte, le sujet s'effondre. Le Surmoi le persécute. Il exprime des regrets authentiques, parfois se dénonce
- Planification inconsciente : L'acte peut sembler impulsif, mais une reconstruction montre souvent une préparation inconsciente (actes manqués, oublis, qui facilitent le passage à l'acte)
Exemple clinique : crime passionnel isolé
Un homme de 45 ans, cadre supérieur, marié depuis 20 ans, découvre que sa femme le trompe. Il ne dit rien. Il encaisse. Pendant trois mois, il observe, accumule des preuves, rumine. Il n'exprime rien : ni colère, ni tristesse. Il continue la vie conjugale comme si de rien n'était.
Un soir, elle rentre tard. Il lui demande calmement où elle était. Elle ment. Il sort un revolver (qu'il a acheté deux semaines plus tôt, prétendument pour "se protéger d'une agression") et tire. Une balle. Elle meurt. Il appelle immédiatement la police, avoue, pleure, dit : "Je ne sais pas ce qui m'a pris, je l'aimais".
Pendant l'expertise, il se révèle qu'il a été élevé par une mère froide, séductrice, qui alternait entre proximité et rejet. Enfant, il fantasmait la tuer. Adolescent, il a refoulé ces fantasmes matricides. Sa femme, par son infidélité, a réactivé l'humiliation infantile (être rejeté par la mère). Le passage à l'acte est un retour du refoulé : il tue symboliquement la mère en tuant la femme.
Analyse structurale :
- Angoisse de castration : l'infidélité = humiliation phallique insupportable
- Moi solide mais débordé : pendant trois mois, le refoulement tient, puis cède
- Retour du refoulé : le fantasme matricide infantile se réalise sur la femme
- Culpabilité massive : le Surmoi le persécute, il se dénonce, s'effondre
- Passage à l'acte = accomplissement d'un désir inconscient longtemps refoulé
Implications cliniques pour DS2C
Identifier la structure = prédire le type de décompensation
Dans l'analyse DS2C, la structure de personnalité permet de poser une hypothèse prédictive :
- Si structure psychotique : risque de passage à l'acte délirant, brutal, potentiellement gravissime. Surveillance des signes de décompensation psychotique (repli, bizarreries, discours persécutif).
- Si structure limite : risque de passages à l'acte répétés, impulsifs, dans l'intimité relationnelle. Surveillance des signes d'angoisse d'abandon (comportements intrusifs, alternance idéalisation/dénigrement, menaces suicidaires).
- Si structure névrotique : passage à l'acte rare, mais si facteurs de stress cumulés + échec du refoulement, acte isolé, symbolique, suivi d'effondrement. Surveillance des signes de rumination cachée, d'inhibition émotionnelle excessive, d'accumulation de tension non exprimée.
Conséquences pour l'évaluation du risque
Un facteur de risque criminologique (trauma précoce, violence familiale) n'a pas le même poids selon la structure. Un sujet limite avec attachement insécure présente un risque élevé de violences répétées dans l'intimité. Un sujet névrotique avec le même attachement insécure présentera des difficultés relationnelles, mais rarement un passage à l'acte violent.
L'évaluation du risque doit donc impérativement intégrer la structure. Les outils actuariels (qui quantifient des facteurs de risque) doivent être complétés par une analyse structurale qualitative.
En conclusion
La structure de personnalité n'est pas un destin, mais une organisation qui contraint le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Face à un même déclencheur, le psychotique décompense par effraction délirante, le limite par décharge impulsive, le névrotique par retour du refoulé. La structure détermine le TYPE de passage à l'acte.
Frantz Bagoe
Analyste comportemental
Créateur de la méthode DS2C
DS2C : une méthode intégrative développementale et psychodynamique du passage à l'acte
Le 22/11/2025
L'analyse du passage à l'acte souffre d'un cloisonnement disciplinaire préjudiciable. D'un côté, la criminologie actuarielle multiplie les facteurs de risque, quantifie les probabilités de récidive, mais reste en surface : elle prédit sans comprendre. De l'autre, la psychanalyse explore les profondeurs de l'économie psychique, accède au sens du symptôme, mais peine à opérationnaliser ses intuitions : elle comprend sans prédire.
Cette fracture épistémologique pose problème. L’analyste confronté à un passage à l'acte violent a besoin d'une double lecture : identifier les facteurs de vulnérabilité (pour évaluer le risque) ET saisir la dynamique psychique singulière (pour comprendre pourquoi cet individu, à ce moment précis, a basculé dans l'acte).
DS2C est une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur clinique. Elle s'appuie sur deux piliers complémentaires : l'approche développementale de la psychocriminologie moderne (trajectoires de vie, attachement, facteurs de risque) et la lecture psychodynamique (structure de personnalité, économie pulsionnelle, caractérologie, pragmatique de la communication). Cette double lecture permet une analyse à la fois prédictive et compréhensive du passage à l'acte.
Génèse de la méthode
DS2C naît d'une insatisfaction clinique. Formé à la psychologie, je m’intéresse rapidement à la psychologie évolutionniste et comportementale, mais j'ai rapidement buté sur les limites du behaviorisme radical. Watson et Skinner évacuent le psychisme, cette "boîte noire" dont ils refusent de spéculer le contenu. Le comportement observable devient la seule réalité : stimulus, réponse, conséquence. Cette approche fonctionnelle permet de modifier des comportements, certes, mais elle ignore ce qui fait l'essence du passage à l'acte : le sens qu'il prend dans l'économie psychique du sujet.
Abandonner le behaviorisme pur ne signifie pas renoncer à l'observation comportementale. L'analyse des séquences (antécédents, comportement, conséquences), l'identification des renforçateurs, la compréhension des patterns d'adaptation restent des outils précieux. Mais ils doivent être intégrés à une lecture plus large qui interroge : pourquoi ce sujet a-t-il construit ce mode d'adaptation plutôt qu'un autre ? Quelle angoisse cherche-t-il à éviter ? Quel affect ne peut-il élaborer autrement que par l'agir ?
La psychanalyse structurale (Freud, Bergeret) offre ce cadre de compréhension. Elle permet de saisir l'organisation psychique du sujet, la nature de ses angoisses, la solidité de son Moi, ses mécanismes de défense dominants. Elle donne accès au sens inconscient du passage à l'acte : compulsion de répétition, retour du refoulé, effraction traumatique, décharge d'un affect insupportable.
Mais la psychanalyse seule ne suffit pas. Il lui manque l'ancrage empirique de la psychocriminologie moderne : les données sur les trajectoires développementales, les recherches sur l'attachement, les études sur les facteurs de risque validés statistiquement. Ces travaux (Moffitt, Fonagy, Cusson, Coutanceau) permettent de quantifier les vulnérabilités, d'identifier les fenêtres critiques, d'évaluer les probabilités de récidive. Ils offrent un socle factuel indispensable à toute expertise.
DS2C articule ces deux approches. Elle refuse le réductionnisme (tout expliquer par les facteurs de risque OU tout expliquer par l'inconscient) pour construire une lecture stratifiée du passage à l'acte.
Les piliers de DS2C
A. Pilier empirique : l'approche développementale
Le passage à l'acte ne surgit jamais ex nihilo. Il s'inscrit dans une trajectoire de vie, résultat d'interactions cumulées entre vulnérabilités individuelles et adversité environnementale. L'approche développementale reconstitue cette trajectoire.
Les trajectoires de vie (Moffitt, Patterson) distinguent plusieurs patterns : début précoce avec continuité (life-course persistent), passage à l'acte limité à l'adolescence (adolescence-limited), ou début tardif. Ces trajectoires ne sont pas immuables : des turning points (événements charnières) peuvent les réorienter, positivement ou négativement.
La théorie de l'attachement (Bowlby, Ainsworth, Fonagy) montre que la qualité du lien précoce détermine la capacité de régulation émotionnelle et les stratégies relationnelles ultérieures. L'attachement insécure, et particulièrement l'attachement désorganisé, constitue un facteur de risque majeur de violence. La mentalisation (capacité à comprendre ses propres états mentaux et ceux d'autrui) se construit dans ce lien précoce : sa défaillance compromet la capacité d'empathie et favorise le passage à l'acte.
Les facteurs de risque et de protection (Cusson, Coutanceau) s'accumulent au fil du développement. L'Adverse Childhood Experiences (ACE) score quantifie cette adversité cumulée : maltraitance, négligence, dysfonctionnement familial. Plus le score est élevé, plus le risque de passage à l'acte violent augmente. À l'inverse, les facteurs de protection (ressources personnelles, soutien social, expériences positives) peuvent contrebalancer ces vulnérabilités.
Ce pilier empirique répond à la question : QUELS facteurs ont conduit à ce passage à l'acte ? Il permet d'établir un pronostic criminologique, d'identifier les fenêtres de vulnérabilité, d'évaluer le risque de récidive.
B. Pilier psychodynamique : structure et dynamique
Les facteurs de risque ne produisent pas les mêmes effets chez tous les individus. Deux sujets avec un parcours développemental similaire peuvent présenter des passages à l'acte radicalement différents. Pourquoi ? Parce que la structure de personnalité détermine le type de décompensation.
La structure de personnalité (Bergeret) organise le fonctionnement psychique selon trois grands modes : psychotique (morcellement du Moi, angoisse de morcellement), limite (clivage, angoisse d'abandon), névrotique (refoulement, angoisse de castration). Le passage à l'acte psychotique (brutal, délirant, sans affect) n'a rien à voir avec le passage à l'acte limite (impulsif, répété, dans la dépendance relationnelle) ou névrotique (rare, symbolique, chargé de culpabilité).
L'économie pulsionnelle (Freud) interroge la balance entre Éros et Thanatos, la capacité de liaison de l'affect, la nature des mécanismes de défense. Le passage à l'acte survient quand l'affect ne peut être élaboré psychiquement : soit parce que les défenses sont trop rigides (refoulement excessif → retour du refoulé), soit parce qu'elles sont trop fragiles (clivage → décharge). La compulsion de répétition pousse à rejouer le trauma, tentative inconsciente de maîtrise qui échoue et se répète.
La caractérologie (Le Senne) affine cette analyse en introduisant la dimension temporelle. Selon le profil caractériel (émotif/non-émotif, actif/non-actif, primaire/secondaire), le délai entre tension et passage à l'acte varie. Le Colérique (émotif-actif-primaire) explose immédiatement. Le Passionné (émotif-actif-secondaire) rumine longuement avant d'agir. Le Sentimental (émotif-non-actif-secondaire) accumule jusqu'à l'effondrement brutal. Cette typologie permet de prédire la temporalité du passage à l'acte et d'identifier les signaux précurseurs.
En supplément, la pragmatique de la communication (Watzlawick) replace le passage à l'acte dans son contexte interactionnel. Les escalades symétriques (surenchère), les complémentarités rigides, les doubles contraintes (injonctions paradoxales) créent des spirales comportementales qui mènent à l'acte. La prophétie auto-réalisatrice fonctionne : "tu vas me quitter" → comportements de contrôle → étouffement relationnel → abandon effectif → passage à l'acte violent. L'observation de la communication non-verbale (congruence/incongruence avec le discours, signaux de tension) complète cette analyse.
Ce pilier psychodynamique répond à la question : COMMENT et POURQUOI ce sujet singulier a basculé dans l'acte à ce moment précis ? Il donne accès au sens inconscient du passage à l'acte et permet de comprendre sa fonction dans l'économie psychique.
Les 6 phases d'analyse DS2C
DS2C déploie une analyse stratifiée en six phases, du plus général (développemental) au plus singulier (interactionnel).
Phase 1 : Analyse développementale
- Questions posées : Quelle est l'histoire d'attachement du sujet ? Quels traumas a-t-il subis ? Quelle est sa trajectoire de vie ? Quels facteurs de risque et de protection sont présents ?
- Outils mobilisés : Anamnèse structurée, ACE score, identification des turning points, cartographie des ressources.
- Apport : Ce niveau établit le terreau développemental. Il permet d'identifier les vulnérabilités précoces, les patterns de continuité ou de rupture, les fenêtres critiques. Il fournit la base empirique pour l'évaluation du risque de récidive.
Phase 2 : Structure de personnalité (Bergeret)
- Questions posées : Quelle est la nature de l'angoisse dominante ? Quelle est la solidité du Moi ? Quels mécanismes de défense prédominent ? Quelle est la qualité des relations d'objet ?
- Outils mobilisés : Grille structurale de Bergeret (psychotique/limite/névrotique), analyse des mécanismes de défense (primaires/secondaires), observation clinique.
- Apport : Ce niveau détermine le TYPE de passage à l'acte. Une structure psychotique décompensera par effraction délirante, une structure limite par décharge impulsive, une structure névrotique par retour du refoulé. La structure prédit également la qualité de l'affect (absent, clivé, culpabilisé) et la capacité d'élaboration post-acte.
Phase 3 : Dynamique pulsionnelle (Freud + évolutionnisme)
- Questions posées : Quelle est la balance Éros/Thanatos ? Quel affect ne peut être élaboré ? Quel trauma est rejoué ? Quelle pulsion évolutionniste est en jeu (survie, reproduction, dominance) ?
- Outils mobilisés : Écoute psychanalytique, identification de la compulsion de répétition, analyse du sens inconscient, perspective évolutionniste darwinienne.
- Apport : Ce niveau donne accès au SENS du passage à l'acte. Il révèle ce que le sujet cherche inconsciemment à accomplir : décharger une rage archaïque, maîtriser un trauma en le rejouant, évacuer un affect insupportable. L'intégration de Darwin permet de comprendre comment certaines pulsions (territorialité, jalousie sexuelle, protection de la descendance) s'articulent avec les mécanismes psychiques.
Phase 4 : Profil caractériel (Le Senne)
- Questions posées : Le sujet est-il émotif ou non-émotif ? Actif ou non-actif ? Primaire ou secondaire ? Quel est son type caractériel parmi les 8 possibles ?
- Outils mobilisés : Grille caractérologique de Le Senne, observation de la réactivité émotionnelle et de la temporalité comportementale.
- Apport : Ce niveau prédit la TEMPORALITÉ du passage à l'acte. Il indique le délai probable entre montée de tension et décharge, identifie les signaux précurseurs spécifiques à chaque type, permet d'anticiper le mode de décompensation (explosion immédiate, rumination prolongée, effondrement brutal après inhibition).
Phase 5 : Analyse interactionnelle (Watzlawick)
- Questions posées : Qui sont les protagonistes (auteur, victime, tiers) ? Quelle est la séquence communicationnelle ? Y a-t-il escalade symétrique, double contrainte, prophétie auto-réalisatrice ? Que révèle la communication non-verbale ?
- Outils mobilisés : Axiomes de Watzlawick, analyse des patterns interactionnels, observation comportementale (posture, gestuelle, micro-expressions).
- Apport : Ce niveau replace le passage à l'acte dans sa dimension relationnelle. Il montre comment les spirales interactionnelles amplifient les tensions, comment les paradoxes communicationnels piègent les protagonistes, comment l'observation du non-verbal peut révéler la montée de tension avant l'acte. Il évite l'écueil d'une analyse purement intrapsychique en intégrant le contexte relationnel immédiat.
Phase 6 : Synthèse et prédiction
- Questions posées : Comment s'articulent les cinq niveaux précédents ? Quelle est la fonction du passage à l'acte (décharge, défense, communication, maîtrise) ? Quel est le risque de récidive ? Dans quelles conditions le passage à l'acte risque-t-il de se reproduire ?
- Outils mobilisés : Intégration multi-niveaux, reconstruction de la chaîne causale, identification des facteurs déclenchants, évaluation clinique du risque.
- Apport : Ce niveau synthétise l'analyse complète. Il reconstruit le passage à l'acte comme résultante d'une trajectoire développementale (terreau), d'une structure psychique (type de décompensation), d'une dynamique pulsionnelle (énergie et sens), d'un tempérament caractériel (temporalité) et d'une escalade interactionnelle (déclencheur). Cette reconstruction permet d'évaluer le risque de récidive, d'identifier les conditions critiques, de proposer des stratégies d'intervention adaptées.
Limites
DS2C ne prédit pas avec certitude. L'être humain n'est pas une machine déterministe. Des facteurs imprévisibles (événement fortuit, rencontre, décision consciente) peuvent modifier la trajectoire. L'analyse DS2C identifie des probabilités, des vulnérabilités, des patterns, mais ne peut garantir qu'un passage à l'acte aura lieu ou non.
Les biais de l'analyste sont inévitables. Toute observation comporte une part de subjectivité, toute interprétation psychanalytique reste hypothétique. L'analyste projette ses propres schémas, son contre-transfert influence sa lecture. La transparence sur ces limites est une exigence méthodologique.
DS2C nécessite des données complètes. L'analyse ne peut se faire sans anamnèse développementale, sans observation clinique prolongée, sans éléments contextuels détaillés. Une analyse rétrospective sur dossier reste partielle et doit être présentée comme telle.
Conclusion
DS2C propose un pont entre psychocriminologie et psychanalyse, entre approche actuarielle et lecture clinique. Elle refuse le cloisonnement disciplinaire pour construire une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur psychodynamique.
Cette double lecture permet d'évaluer les risques (facteurs développementaux quantifiables) tout en accédant au sens (dynamique psychique singulière). Elle évite le double écueil du réductionnisme scientiste (tout expliquer par des corrélations statistiques) et de l'herméneutique pure (tout expliquer par l'inconscient sans validation empirique).
DS2C s'adresse aux cliniciens confrontés à l'analyse du passage à l'acte : psychologues, psychiatres, experts judiciaires, professionnels de la protection. Elle se veut un outil opérationnel, rigoureux, mais humble dans ses prétentions. Le dialogue interdisciplinaire reste ouvert : DS2C n'a pas vocation à être un système clos, mais une méthode évolutive, enrichie par les apports de la recherche et de la pratique clinique.
La semaine prochaine, j'aborderai un cas concret...
Frantz BAGOE
Psychologue comportementaliste
Créateur de la méthode DS2C

Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
Le 15/11/2025
Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
La question que personne ne pose
Les criminologues classent, les psychiatres diagnostiquent, les neuroscientifiques scannent. Mais personne ne pose la question fondamentale : pourquoi cette capacité existe-t-elle dans le répertoire comportemental humain ?
La sélection naturelle est impitoyablement économe. Elle ne conserve pas de traits coûteux sans raison. Or le meurtre en série est manifestement contre-adaptatif : il expose à la capture, l'exécution, l'ostracisation totale, et compromet radicalement la reproduction. Un tueur en série capturé transmet zéro gène. Échec darwinien absolu.
Alors pourquoi ce comportement persiste-t-il, certes rare (environ 1 pour 2 millions d'individus), mais universel dans toutes les cultures humaines documentées ? Quatre hypothèses méritent examen.
Hypothèse 1 : Le byproduct pathologique
Mécanismes adaptatifs détournés
Le meurtre en série pourrait être un effet secondaire non sélectionné de traits qui, eux, furent adaptatifs :
- L'agressivité mâle compétitive
Dans l'Environnement d'Adaptation Évolutive (EAE), l'agressivité masculine était cruciale pour :
-
- La compétition intrasexuelle (accès aux femelles)
- La défense du territoire
- La prédation
- La protection du groupe
Cette agressivité est régulée par des mécanismes neurologiques précis : cortex préfrontal ventromédian (inhibition), amygdale (détection de menace), système sérotoninergique (modulation de l'impulsivité). Chez certains individus, ces régulateurs dysfonctionnent.
Neurobiologie des tueurs en série documentée :
-
- Hypométabolisme préfrontal (Raine et al., 1997)
- Réactivité amygdalienne aberrante
- Déficit d'empathie cognitive (théorie de l'esprit intacte) mais absence d'empathie affective (résonance émotionnelle)
- Polymorphisme MAO-A (gène warrior) combiné à maltraitance infantile = facteur de risque massif
- Analogie évolutionniste : l'agressivité est comme un thermostat. Réglée normalement, elle permet compétition et survie. Déréglée (combinaison génétique + environnement développemental toxique), elle produit des déviations extrêmes.
Le tueur en série serait donc un accident de régulation : le système a été construit pour une chose (compétition calibrée) mais peut, dans des conditions pathologiques, produire autre chose (prédation conspécifique).
La capacité prédatrice généralisée
Homo sapiens est un super-prédateur. Nous avons exterminé la mégafaune quaternaire, colonisé tous les continents, développé des stratégies de chasse sophistiquées (traque, embuscade, mise à mort efficace).
Cette machinerie cognitive de prédation inclut :
- Capacité à planifier sur le long terme
- Objectification de la proie (déshumanisation nécessaire)
- Insensibilité à la souffrance de la cible
- Plaisir lié à la capture réussie (récompense dopaminergique)
Normalement, cette machinerie est inhibée envers les conspécifiques par des mécanismes puissants :
- Reconnaissance des signaux de détresse (pleurs, supplications)
- Empathie affective
- Normes sociales internalisées
- Peur de la réciprocité (vengeance du groupe)
Chez le tueur en série, ces inhibiteurs sont défaillants. La machinerie prédatrice, intacte, se retourne vers des humains. Les victimes deviennent des proies. La chasse procure la même satisfaction neurochimique que la traque d'un cerf pour un chasseur-cueilleur.
Conclusion partielle : le meurtre en série n'a jamais été sélectionné positivement. C'est un bug, pas une feature. Un dérapage de systèmes conçus pour autre chose.
Hypothèse 2 : Stratégie reproductive déviante (dark triad maximisée)
Le continuum des stratégies sexuelles
La psychologie évolutionniste distingue deux grandes stratégies reproductives :
Stratégie K : investissement parental élevé, partenaires stables, peu de descendants, soins prolongés. Stratégie dominante chez Homo sapiens.
Stratégie r : maximisation du nombre d'accouplements, investissement minimal, nombreux descendants, pas de soins. Rare chez les humains mais présente dans certaines sous-populations.
Entre les deux, un continuum de stratégies mixtes. À l'extrémité pathologique de la stratégie r, on trouve la coercition sexuelle : viol, violence, manipulation.
- Le tueur en série comme stratège r déviant
Certains tueurs en série (sous-type lust principalement) présentent un profil troublant :
- Nombre élevé de victimes (tentatives "reproductives" avortées)
- Violence sexuelle systématique
- Objectification totale de la victime (partenaire réduit à support physiologique)
- Absence d'attachement, de relation, de réciprocité
- Compulsion répétitive (incapacité à satiation)
Interprétation évolutionniste hérétique : et si c'était une stratégie r pathologiquement désinhibée ? Le viol comme tentative de transmission génétique par coercition est documenté chez plusieurs espèces. Chez les humains, c'est une stratégie ultra-minoritaire, réprimée violemment, mais elle existe.
Le tueur en série sexuel serait alors un individu :
- À très faible statut social (accès nul aux partenaires par voie normale)
- Incapable de compétition intrasexuelle conventionnelle
- Privé de toute ressource attractive (ressources matérielles, statut, charisme)
- Dont les inhibiteurs neurologiques/sociaux ont échoué
- Qui bascule dans la coercition extrême comme dernière "tentative" reproductive
Évidemment, le meurtre sabote cette "stratégie" : une victime morte ne transmet rien. Mais le système motivationnel sous-jacent pourrait être une version détraquée du mating effort (effort d'accouplement).
- Dark Triad et fitness reproductive
Les traits de personnalité Dark Triad (narcissisme, machiavélisme, psychopathie) sont faiblement mais positivement corrélés avec le succès reproductif à court terme dans certaines études (Jonason et al., 2009).
Pourquoi ? Parce qu'ils favorisent :
- Manipulation sociale efficace
- Extraction de ressources
- Multiplication des partenaires sexuels
- Désengagement rapide (pas d'investissement parental)
Mais : au-delà d'un certain seuil, ces traits deviennent contre-productifs. La psychopathie complète (comme chez les tueurs en série) entraîne incarcération ou mort violente. C'est le principe de l'inverted U-curve : un peu de machiavélisme peut être adaptatif, trop est désastreux.
Le tueur en série serait situé au-delà du seuil viable sur ce continuum. Un Dark Triad poussé si loin qu'il s'auto-détruit.
Objection majeure : cette "stratégie" ne fonctionne pas. Les tueurs en série ont une fitness reproductive proche de zéro. Donc ce n'est PAS une adaptation, plutôt un misfiring d'un système de coercition sexuelle qui, à dose modérée, a pu être marginalement efficace dans certains contextes ancestraux (guerre, raids, contextes d'effondrement social).
Hypothèse 3 : Inadaptation environnementale (mismatch évolutionniste)
Le cerveau paléolithique dans la modernité
Notre neurobiologie s'est forgée pendant 2 millions d'années de vie en petits groupes de chasseurs-cueilleurs (50-150 individus). Les pressions de sélection de cette époque ont sculpté nos circuits comportementaux.
Mécanismes régulateurs ancestraux du meurtre conspécifique :
1. Visibilité totale : dans un groupe de 80 personnes, impossible de cacher un meurtre. Détection immédiate.
2. Ostracisation rapide : un individu dangereux était expulsé ou exécuté. Pas de prison, pas de procédure. Justice tribale immédiate.
3. Coût de réputation : tuer un membre du groupe détruisait instantanément le capital social de l'agresseur, compromettant ses chances reproductives.
4. Vengeance de sang : la famille de la victime vengeait le mort. Dissuasion puissante.
5. Rareté de l'anonymat : tout le monde connaît tout le monde. Pas de victimes "étrangères" disponibles.
Ces mécanismes ne fonctionnent plus dans les sociétés modernes :
- Anonymat urbain : possibilité de cibler des inconnus, de se déplacer sans être reconnu.
- Délai de justice : entre le crime et la sanction (si elle arrive), des années peuvent passer.
- Absence de régulation tribale : personne ne vous expulse immédiatement du groupe social.
- Mobilité géographique : possibilité de fuir, de changer de territoire.
- Densité de population : réservoir quasi-illimité de victimes potentielles.
Le meurtre en série est un phénomène moderne (première documentation au 19e siècle, explosion au 20ème). Pourquoi ? Parce que les conditions environnementales qui le rendaient impossible ancestralement ont disparu.
L'hypothèse du mismatch toxique
Le tueur en série serait un individu dont :
1. La régulation neurobiologique de l'agressivité est défaillante (génétique + trauma développemental)
2. Cette défaillance aurait été neutralisée dans l'Environnement d’Adaptation Evolutive (contexte écologique et social ancestral) par les mécanismes sociaux (ostracisation immédiate, exécution)
3. Mais dans l'environnement moderne, ces freins externes n'existent plus
4. L'individu pathologique peut donc exprimer pleinement sa dysfonction sans régulation sociale efficace
Analogie : une voiture sans freins sur terrain plat (EAE) ne cause pas d'accident. La même voiture sur autoroute (modernité) est mortelle.
Le meurtre en série ne serait donc pas une adaptation mais une pathologie rendue possible par l'inadéquation entre notre cerveau archaïque et notre environnement récent.
Cela expliquerait :
- Sa rareté (la pathologie de base reste rare)
- Son émergence moderne (l'environnement permissif est récent)
- Sa présence transculturelle (toutes les sociétés modernes présentent ce mismatch)
Hypothèse 4 : Pathologie du statut et monopolisation reproductive
Compétition intrasexuelle et hiérarchie
Chez les primates sociaux, que nous sommes, l'accès à la reproduction est inégalement distribué. Les mâles de haut rang monopolisent l'accès aux femelles. Les mâles de bas rang ont une fitness reproductive drastiquement réduite.
Mécanismes adaptatifs pour les mâles de bas rang :
- Tentatives furtives d'accouplement
- Formation de coalitions pour renverser le dominant
- Migration vers un autre groupe
- Attente patiente d'une opportunité
Mais : que se passe-t-il quand ces stratégies alternatives échouent toutes ? Quand un mâle se trouve dans une impasse reproductive totale ?
- Le désespoir reproductif
Données troublantes chez les tueurs en série :
- Majorité écrasante de mâles (>90%)
- Faible attractivité (physique, sociale, économique)
- Échecs répétés dans les relations amoureuses/sexuelles
- Sentiment d'humiliation, d'invisibilité sociale
- Rage narcissique contre les femmes (représentantes du rejet)
Mécanisme hypothétique :
1. L'individu perçoit (souvent correctement) qu'il est exclu de la compétition reproductive normale.
2. Son système motivationnel reproductif (dopaminergique, testostérone-dépendant) reste actif, créant une frustration massive.
3. Les circuits de dominance masculine, incapables de s'exprimer normalement, se déforment.
4. La violence devient un substitut pathologique à l'expression de la dominance sexuelle.
5. Le meurtre en série représente une tentative démente de réaffirmer une puissance qui n'existe pas socialement.
Les victimes sont souvent :
- Des femmes jeunes, sexuellement attractives (représentantes de ce qui est inaccessible)
- Des personnes socialement vulnérables : dominance possible
Interprétation darwinienne brutale : le tueur en série est un perdant génétique (faible fitness) qui exprime sa rage d'exclusion par la seule forme de domination qui lui reste accessible : la destruction.
Ce n'est PAS une stratégie adaptative (elle ne transmet aucun gène). C'est une réaction pathologique à l'échec adaptatif. Un court-circuit motivationnel.
- Comparaison inter-espèces
Chez certaines espèces, les mâles exclus de la reproduction présentent des comportements aberrants :
- Infanticide chez les lions (tuer les petits du mâle dominant)
- Violence contre les femelles chez les orangs-outans
- Auto-destruction chez certains rongeurs (syndrome du "behavioral sink")
Le meurtre en série humain pourrait être notre version de ce désespoir biologique : quand l'impératif reproductif rencontre une impossibilité structurelle, le système se détraque.
Synthèse : un faisceau de dysfonctions convergentes
Aucune de ces quatre hypothèses ne suffit seule. La réalité est probablement un enchevêtrement :
Niveau 1 : Substrat neurobiologique
- Dysfonction préfrontale (inhibition défaillante)
- Hypersensibilité aux signaux de menace/humiliation
- Déficit d'empathie affective
- Système de récompense déréglé (dopamine)
Niveau 2 : Développement pathologique
- Trauma précoce (majorité des tueurs en série ont subi maltraitance/négligence)
- Échec d'attachement sécure
- Construction d'une personnalité psychopathique ou limite
- Fantasmatique sadique progressivement renforcée
Niveau 3 : Positionnement social
- Échec de compétition intrasexuelle
- Exclusion reproductive
- Statut social très faible
- Rage narcissique
Niveau 4 : Contexte environnemental
- Anonymat urbain
- Disparition des mécanismes régulateurs tribaux
- Disponibilité de victimes isolées
- Délai de justice
Le meurtre en série émerge quand ces quatre niveaux s'alignent : un cerveau dysfonctionnel, un développement catastrophique, une exclusion sociale/reproductive, dans un environnement qui ne régule plus.
Conclusion : le monstre comme révélateur
Le tueur en série n'est pas un alien. C'est un extrême pathologique de processus qui existent en chacun de nous :
- Capacité d'agression
- Compétition pour les ressources reproductives
- Objectification temporaire d'autrui
- Fantasmes de dominance
Chez la plupart, ces processus sont régulés par :
- Neurobiologie fonctionnelle
- Socialisation réussie
- Empathie affective
- Coût social dissuasif
- Alternatives adaptatives disponibles
Chez le tueur en série, tous les régulateurs ont échoué simultanément. Ce n'est pas une espèce à part, c'est nous-mêmes quand tous les fusibles ont sauté.
La leçon darwinienne : l'évolution ne produit pas de solutions parfaites, seulement des compromis viables. Le meurtre en série est le prix statistique que notre espèce paie pour avoir des systèmes d'agressivité, de compétition reproductive, et de prédation.
Ces systèmes sont globalement adaptatifs. Mais dans une infime minorité de cas (combinaison génétique malheureuse + environnement développemental toxique + contexte social pathogène + modernité anomique), ils produisent des monstres.
Le monstre ne vient pas d'ailleurs. Il est l'ombre portée de notre propre architecture évolutive.
Darwin nous enseigne que rien en biologie n'a de sens sauf à la lumière de l'évolution. Le meurtre en série n'échappe pas à cette règle : c'est un accident darwinien, pas un dessein, mais un accident profondément révélateur de ce que nous sommes.

Taxonomie des tueurs en série
Le 08/11/2025
Echec épistémologique d'un champ athéorique
Le fantasme classificatoire
La criminologie moderne, particulièrement anglo-saxonne, s'est évertuée depuis quarante ans à catégoriser les tueurs en série avec l'espoir naïf qu'une bonne taxonomie révélerait la nature profonde du phénomène.
Trois approches dominent : Holmes & DeBurger (1988), David Canter (années 1990), et la position évolutive du FBI. Chacune échoue différemment, et cet échec nous renseigne davantage sur les limites de la pensée classificatoire que sur l'objet étudié.
Holmes & DeBurger : la tentation phénoménologique
Ronald Holmes et James DeBurger proposent en 1988 une typologie quadripartite basée sur la « motivation inférée du tueur :
- Le Visionnaire tue sous l'impulsion de voix, d'hallucinations, d'injonctions divines ou démoniaques. Break psychotique patent, structure délirantielle. Désorganisation comportementale majeure.
- Le Missionnaire possède une pseudo-rationalité : éliminer les prostituées, les homosexuels, les "parasites sociaux". Pas de psychose, mais rigidité idéologique extrême. L'acte est "nécessaire", pas jouissif.
- L'Hédoniste tue pour le plaisir, subdivisé en trois sous-types :
- Lust : gratification sexuelle directe
- Thrill : excitation, frisson, chasse
- Comfort : gain matériel (assurances, héritages)
- Le Dominateur cherche le contrôle absolu sur sa victime. Torture prolongée, humiliation, réduction à l'objet. La mort n'est que l'aboutissement regrettable de la domination totale.
Critique structurale
Ce modèle souffre d'un vice circulaire fondamental : on infère la motivation du comportement observé, puis on classe selon cette motivation inférée. Le raisonnement se mord la queue. Comment distinguer empiriquement un hédoniste-thrill d'un dominateur ? Les deux torturent, les deux prolongent, les deux jouissent du contrôle.
L'échantillon (110 cas environ) ne permet aucune validation statistique robuste. Plus grave : les catégories se chevauchent constamment. Un dominateur EST nécessairement hédoniste. Un missionnaire peut éprouver du thrill. La typologie ne découpe pas le réel, elle le quadrille arbitrairement.
Biais rétrospectif massif
Connaissant l'issue et les déclarations post-capture, on "trouve" facilement la motivation. Mais ce modèle n'a aucun pouvoir prédictif prospectif. C'est de l'herméneutique criminologique déguisée en science.
Plasticité ignorée
Un même individu peut passer d'un registre à l'autre selon les opportunités, l'évolution de sa pathologie, les contingences situationnelles. BTK était missionnaire au début (éliminer des familles "idéales" par jalousie), hédoniste-lust ensuite, dominateur toujours. Quelle est sa "vraie" catégorie ?
Intérêt résiduel
Utile comme heuristique grossière pour initier une réflexion, rien de plus. En pédagogie, peut-être. En investigation, dangereux : risque de biais de confirmation ("il doit être visionnaire, cherchons des signes de psychose").
David Canter : le behaviorisme statistique
David Canter, psychologue environnemental britannique, adopte une approche radicalement différente dans les années 1990. Pas de spéculation motivationnelle. Uniquement des variables comportementales observables, analysées statistiquement sur 100 tueurs britanniques via Smallest Space Analysis (analyse multidimensionnelle).
Les dimensions canteriennes
Canter refuse les types discrets. Il propose des continuums :
- Dimension 1 : Expressif vs Instrumental
- Expressif : violence excessive, mutilations, rage manifeste, désorganisation émotionnelle, overkill, acharnement post-mortem. Le crime exprime un affect débordant.
- Instrumental : violence minimale nécessaire, planification, froideur, dissimulation du corps, nettoyage de la scène. Le crime est un moyen, pas une fin émotionnelle.
- Dimension 2 : Conservateur vs Explorateur (cognitive)
- Conservateur : zone géographique restreinte, routines rigides, victimes du voisinage, territorialité, faible mobilité.
- Explorateur : mobilité élevée, adaptation, nouveaux territoires, victimes éloignées du domicile, flexibilité opportuniste.
Ces dimensions sont « orthogonales » : on peut être expressif-conservateur (rage locale) ou instrumental-explorateur (tueur itinérant froid).
Forces méthodologiques
Empirisme rigoureux. Données observables, reproductibles, mesurables. Pas d'inférence psychologique hasardeuse. Le modèle est prédictif pour le Geographic Profiling : un conservateur-expressif opérera probablement près de chez lui dans un rayon de 2-3 km.
Compatible avec une épistémologie behavioriste stricte : si on ne peut pas l'observer sur la scène de crime, on ne le modélise pas.
Limites épistémologiques
- Réductionnisme statistique : la singularité du cas disparaît dans les moyennes. Un tueur n'est jamais réductible à ses coordonnées sur deux axes.
- Athéorique : Canter décrit des patterns sans les expliquer. POURQUOI existe-t-il des expressifs et des instrumentaux ? Quelle étiologie développementale ? Quelle économie pulsionnelle ? Silence total.
- Culturellement situé : échantillon britannique, contexte légal et social spécifique. La généralisation aux USA ou ailleurs reste douteuse.
En termes Le-Senniens, Canter cherche les "caractères" (au sens caractérologie) mais sans théorie de la personnalité. C'est de la cartographie sans géologie. On sait où sont les montagnes, pas pourquoi elles sont là.
Le FBI : de l'enthousiasme typologique au pragmatisme radical
Phase 1 (1970s-80s) : l'âge d'or des profilers
Robert Ressler, John Douglas, Roy Hazelwood du Behavioral Science Unit lancent le Criminal Personality Research Project. Ils interviewent 36 tueurs en série (Bundy, Kemper, Gacy...) et forgent la dichotomie célèbre :
- Organisé : QI élevé, planification, contrôle de la scène, dissimulation du corps, socialement compétent, suit l'affaire dans les médias.
- Désorganisé : QI faible, impulsif, scène chaotique, corps abandonné, isolement social, pas de suivi médiatique.
Opérationnel, médiatique, séduisant. Adopté massivement par les départements de police. Un succès de communication criminologique.
Phase 2 (1990s) : la critique empirique
David Canter démontre que 75% des scènes de crime présentent des éléments des DEUX catégories. La dichotomie ne reflète pas un "type" de tueur mais plutôt :
- L'évolution dans la série (début désorganisé, apprentissage, devenir organisé)
- Les variations situationnelles (victime résiste = désorganisation)
- La séquence temporelle (planification organisée, exécution émotionnelle désorganisée)
Exemple paradigmatique : BTK (Dennis Rader). Planification obsessionnelle (organisé), mais lors du passage à l'acte, perte de contrôle émotionnelle, jouissance prolongée, désordre (désorganisé). Quelle est sa "vraie" nature ?
La dichotomie est un artefact classificatoire qui simplifie abusivement une réalité continue et contextuelle.
Phase 3 (2005-aujourd'hui) : l'abandon des typologies
En 2005, Robert Morton et Mark Hilts publient pour le FBI un rapport sévère : les typologies sont "artificielles et contre-productives". Position officielle actuelle du BAU (Behavioral Analysis Unit) :
- Principes directeurs
- Refus des catégories a priori. Chaque cas est analysé inductivement, sans grille préétablie.
- Focus sur les comportements observables uniquement :
- Modus operandi (MO) : techniques utilisées, évoluent avec l'expérience
- Signature : éléments psychologiquement nécessaires, stables, liés à la gratification
- Contrôle de la victime (verbal, physique, chimique)
- Niveau de risque pris
- Temps passé sur la scène
- Comportement post-offense
- Pas de profil psychologique spéculatif. Trop aléatoire, juridiquement fragile, scientifiquement invérifiable.
- Pragmatisme investigatif : ce qui n'aide pas à identifier ou capturer le suspect est écarté.
Lecture Watzlawickienne : les typologies créent ce qu'elles décrivent
Le FBI a compris, probablement sans le conceptualiser ainsi, un principe constructiviste fondamental : les classifications ne décrivent pas une réalité préexistante, elles la construisent.
- Effets circulaires observés
- Les interrogatoires biaisés ("Vous êtes organisé, n'est-ce pas ?") obtiennent des réponses conformes.
- Les médias reproduisent les catégories, créant des scripts culturels.
- Les criminels eux-mêmes se catégorisent, adoptent l'identité proposée, agissent en conséquence (effet copycat raffiné).
- Les enquêteurs cherchent des indices confirmant leur hypothèse typologique initiale (biais de confirmation).
- La prophétie autoréalisatrice en action. Les tueurs "organisés" existent parce qu'on a inventé cette catégorie et qu'elle circule dans l'imaginaire collectif.
- Le FBI a fait son épistémologie pragmatique à la Peirce : si ça n'a pas d'effet pratique différentiel, c'est une distinction vide. Et les typologies n'en avaient plus.
Constat d'échec : l'absence criante de théorie
Ces trois approches partagent un vide théorique abyssal concernant :
- L'étiologie développementale : Que s'est-il passé dans l'enfance, l'adolescence ? Quelle trajectoire d'attachement ? Quels traumas séquentiels ? Quelle construction de la mentalisation ? Bergeret aurait des choses à dire sur les états-limites et les structures psychotiques, mais personne ne l'invite dans ce champ.
- La neurobiologie : Anomalies préfrontales, dysrégulation sérotoninergique, hypersensibilité amygdalienne, déficit d'empathie cognitive vs affective. Données massives ignorées.
- L'économie pulsionnelle : Quel rapport à la pulsion de mort ? Quelle défaillance du Surmoi ? Quelle jouissance spécifique ? Le meurtre en série n'est pas un comportement, c'est une solution psychique à une problématique interne. Personne ne le traite comme tel.
- La fonction adaptative darwinienne : pourquoi ce répertoire comportemental existe-t-il dans l'espèce humaine ? Quelle pression de sélection, quelle niche écologique, quelle stratégie reproductive aberrante ?
On cartographie des surfaces sans explorer les profondeurs. C'est de la criminologie plate.
Vers une approche intégrative
Les taxonomies ont échoué parce qu'elles confondent « description » et « explication ». Holmes & DeBurger spéculent sans rigueur. Canter mesure sans théoriser. Le FBI observe sans interpréter.
Une approche authentiquement scientifique devrait :
1. Ancrer l'analyse dans une théorie développementale robuste (attachement, trauma, construction de la personnalité).
2. Intégrer les données neurobiologiques disponibles, sans réductionnisme.
3. Penser la fonction adaptative du comportement, même aberrant, dans une perspective évolutionniste.
4. Reconnaître la construction sociale du phénomène (Watzlawick) sans tomber dans le relativisme.
5. Accepter la singularité irréductible de chaque cas, tout en cherchant des patterns généralisables.
Ce champ reste un désert théorique. Les tueurs en série continuent d'être traités comme des curiosités à classer plutôt que comme des révélateurs de processus psychopathologiques fondamentaux.
Le prochain article abordera précisément ce qui manque : l'angle darwinien. Pourquoi l'évolution a-t-elle permis qu'existe dans le répertoire comportemental humain cette capacité au meurtre en série ? Quelle est sa fonction, son coût, sa niche écologique ? Qu'est-ce que cela révèle de notre espèce ?
Sources :
Holmes, R. M., & DeBurger, J. (1988). Serial Murder. Sage Publications.
Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual Homicide: Patterns and Motives. Lexington Books.
Canter, D., & Wentink, N. (2004). "An empirical test of Holmes and Holmes's serial murder typology". Criminal Justice and Behavior, 31(4), 489-515.
Canter, D. (1994). Criminal Shadows. HarperCollins. (Vulgarisation de ses travaux)
Canter, D., & Youngs, D. (2009). Investigative Psychology : Offender Profiling and the Analysis of Criminal Action. Wiley.
Morton, R. J., & Hilts, M. A. (Eds.). (2005). Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators. Behavioral Analysis Unit, FBI.
Raine, A., Buchsbaum, M., & LaCasse, L. (1997). "Brain abnormalities in murderers indicated by positron emission tomography". Biological Psychiatry, 42(6), 495-508.
Raine, A. (2013). The Anatomy of Violence : The Biological Roots of Crime. Pantheon. (Synthèse accessible)
Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity. Mosby.

L'Amour à tout prix ?
Le 01/11/2025
Anatomie de l'idéalisation narcissique pathologique
Quand l'amour devient tyrannie
« Je ne peux pas vivre sans toi. » Cette phrase, qui semble exprimer l'intensité d'un sentiment amoureux, révèle parfois une tout autre réalité : celle d'une dépendance narcissique où l'autre n'existe que comme prothèse psychique. L'idéalisation pathologique de l'objet n'est pas l'amour — c'est son ersatz, sa contrefaçon économique. Elle procède d'une confusion fondamentale : ce que le sujet prend pour de l'amour n'est qu'un investissement massif visant à combler une béance narcissique primitive.
Cette dynamique, que Freud identifiait dès 1914 dans « Pour introduire le narcissisme », pose une question centrale : comment distinguer l'investissement libidinal d'objet authentique de sa version pathologique, où l'autre devient le réceptacle projeté de ce que le sujet ne peut tolérer en lui-même ? L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas un excès d'amour — c'est son impossibilité.
Genèse structurale : Les racines du mirage
Le narcissisme primaire et ses avatars
Pour comprendre l'idéalisation pathologique, il faut remonter à l'économie narcissique primitive. Le narcissisme primaire, état mythique de complétude originaire, reste un fantasme organisateur pour tout sujet. Mais chez certains, la blessure narcissique précoce — liée à une carence d'investissement maternel suffisamment bon, pour parler comme Winnicott, ou à une défaillance des fonctions pare-excitantes — laisse une cicatrice béante.
Le processus normal dans des circonstances optimales de l’enfance se déroule de la façon suivante : l’enfant éprouve peu à peu une déception devant l’objet idéalisé (qui est le parent idéalisé) à mesure que l’évaluation qu’il en fait devient plus réaliste. L’enfant se rend compte des failles du parent. Il se produit alors un retrait des investissements narcissiques envers ce parent idéalisé et leur intériorisation se fait progressivement pour mener à l’acquisition de structures psychologiques permanentes qui continuent, à l’intérieur de soi, les fonctions auparavant exercées par le fameux parent idéalisé.
Mais cette intériorisation n’aura pas lieu si la perte de l’objet (le parent idéalisé) a été traumatique. L’enfant n’acquiert pas la structure interne nécessaire et son psychisme reste fixé à cette étape traumatique et tout au long de sa vie, son psychisme sera dépendant d’autres personnes (idéalisées a priori) en tant que substituts des fragments absents du parent idéalisé disparu.
Bergeret décrit avec précision comment cette faille précoce empêche la constitution d'un Moi suffisamment solide. Le sujet reste alors fixé à une économie narcissique archaïque, où la différenciation Moi/non-Moi demeure fragile. L'autre n'est pas reconnu dans son altérité : il n'existe que comme prolongement fantasmé du Moi, support d'une projection massive.
L'échec de la triangulation œdipienne
L'Œdipe, lorsqu'il est traversé pathologiquement, laisse le sujet captif d'une relation duelle fusionnelle. La fonction paternelle — qui devrait opérer la séparation d'avec l'objet primaire et introduire la castration symbolique — échoue à s'installer. Le tiers manque, l’altérité manque. L’enfant cherche désespérément dans chaque relation à reconstituer cette unité perdue.
Cette fixation explique pourquoi il y a « idéalisation pathologique ». La jalousie y est délirante, car tout tiers est vécu comme menace vitale : il vient rappeler la séparation insupportable.
La défaillance des identifications structurantes
Le Senne nous rappelle que le caractère se forge dans la durée, par sédimentation d'expériences relationnelles. Or, chez le sujet à idéalisation pathologique, les identifications primaires sont défaillantes ou conflictuelles. Soit le modèle parental était lui-même trop fragile narcissiquement pour offrir un support identificatoire solide, soit les images parentales étaient clivées (toute-bonne/toute-mauvaise), empêchant l'intégration d'une représentation nuancée de l'autre.
Cette carence identificatoire laisse le Moi appauvri, contraint de chercher à l'extérieur ce qu'il ne peut générer en lui-même : une cohérence, une valeur, une consistance. D'où la nécessité vitale de l'autre idéalisé, qui vient compenser ce déficit structural.
« Comme toute la perfection et la puissance résident maintenant dans l’objet idéalisé, l’enfant se sent vide et impuissant quand il en est séparé, aussi tente-t-il de maintenir avec cet objet une union continue. » (« Le Soi », Heinz Kohut, puf 1971).
Mécanismes de fonctionnement : L'économie du mirage
Le choix d'objet narcissique
Freud distingue deux types de choix d'objet (une personne) : le choix par étayage (la personne choisie ressemble aux figures protectrices de l'enfance) et le choix narcissique (la personne représente ce que le sujet est, a été, voudrait être ou une partie de lui-même). Dans l'idéalisation pathologique, le choix est exclusivement narcissique : l'autre n'est choisi que pour ce qu'il représente fantasmatiquement.
La personne idéalisée incarne le Moi idéal archaïque — cette image grandiose de complétude que le sujet ne peut maintenir seul. Il porte la projection massive de toutes les qualités que le sujet s'est vu contraint de renoncer sous la pression de la réalité et du Surmoi. L'autre devient littéralement le dépositaire du narcissisme perdu.
La projection et l'identification projective
Le mécanisme central de l'idéalisation pathologique est la projection massive. Le sujet projette sur l'objet ses propres qualités fantasmées, ses aspirations inaccessibles, sa puissance imaginaire. Mais cette projection n'est pas une simple attribution externe : elle s'accompagne d'une identification projective, où le sujet tente de contrôler l'autre de l'intérieur, de le forcer à incarner réellement ce qui est projeté sur lui.
Watzlawick et l'école de Palo Alto nous aideraient ici à comprendre la dimension interactionnelle : le sujet envoie des messages paradoxaux (« sois ce que je projette sur toi, mais ne change pas »), créant un double bind qui rend l'autre captif d'une assignation impossible. La communication devient pathologique, circulaire, autoconfirmatrice.
Le déni de la réalité et le clivage
Pour maintenir l'idéalisation, le sujet doit dénier toute information contradictoire. Le clivage opère massivement : la personne est soit totalement bonne (idéalisée), soit totalement mauvaise (persécutrice). Pas de nuances. Cette économie psychotique du clivage révèle la fragilité de l'organisation défensive.
Le réel est constamment dénié au profit de la construction fantasmatique. Chaque indice qui viendrait contredire l'image idéale est soit scotomisé (nié parce qu’intolérable), soit rationalisé, soit projeté ailleurs (« c'est moi qui ne le comprends pas assez bien »). Cette distorsion systématique de la perception maintient le mirage au prix d'une dépense énergétique considérable.
L'économie libidinale : tout ou rien
L'investissement libidinal dans l'idéalisation pathologique est massif, exclusif, totalitaire. Le sujet désinvestit toute autre personne, tout autre intérêt, toute autre source de satisfaction narcissique. C'est une économie du « tout ou rien », sans régulation possible. La libido est captive, figée sur cet objet unique.
Cette économie est intrinsèquement instable. Elle ne peut se maintenir qu'au prix d'un effort constant de déni, de contrôle, de surinvestissement. Elle épuise les ressources psychiques du sujet, qui vit dans l'angoisse permanente de perdre cet objet dont il dépend vitalement.
Le cycle addiction/désillusion
Comme Darwin nous le rappellerait, les comportements se répètent s'ils ont une fonction adaptative — même pathologique. L'idéalisation fonctionne sur un mode addictif : elle procure une jouissance immédiate (comblement fantasmatique de la béance narcissique), suivie inévitablement d'une chute (confrontation au réel de l'objet, qui ne peut incarner indéfiniment la projection).
Cette alternance génère un cycle infernal : idéalisation → surinvestissement → désillusion → dévalorisation (parfois haine) → nouvelle quête d'un objet idéal. Le sujet passe d'une relation à l'autre, reproduisant le même scénario, sans jamais interroger la structure qui le sous-tend. La répétition est ici au service du déni : chaque nouvel objet est censé être « le bon », celui qui enfin comblera la faille.
Manifestations cliniques : Les visages du mirage
Le tableau de la dépendance affective
Cliniquement, l'idéalisation pathologique se présente souvent sous le masque de la « dépendance affective ». Le sujet rapporte une impossibilité de vivre sans l'autre, des angoisses d'abandon massives, une jalousie envahissante, des comportements de contrôle et de surveillance. Il décrit son partenaire en termes hyperboliques, niant systématiquement ses défauts ou les minimisant.
Le discours révèle une confusion identitaire : « sans lui, je ne suis rien », « il est toute ma vie », « je ne sais plus qui je suis quand il n'est pas là ». Le sujet ne se perçoit pas comme entité autonome mais comme fragment d'un tout fantasmatique dont l'autre serait l'autre moitié (mythe de l'androgyne, utilisé défensivement).
Les avatars du masochisme relationnel
L'idéalisation pathologique conduit fréquemment à des configurations masochistes. Le sujet tolère l'intolérable — maltraitance, infidélités répétées, mépris — au nom de l'amour. Mais cette tolérance n'est pas altruiste : elle sert à préserver l'objet idéalisé coûte que coûte, quitte à se détruire soi-même.
Le masochisme ici n'est pas recherche de la souffrance pour elle-même mais conséquence logique d'une économie où la survie psychique est vécue comme dépendante du maintien de l'objet, quel qu'en soit le prix. Le sujet préfère souffrir que renoncer à l'illusion.
La violence du retournement
Lorsque l'idéalisation s'effondre — et elle s'effondre toujours, car aucun être réel ne peut soutenir indéfiniment une projection aussi massive — le renversement est brutal. L'amour se transforme en haine, l'objet idéalisé devient persécuteur, le même qui était « parfait » devient « le pire ».
Cette violence du retournement révèle que l'ambivalence n'avait jamais été intégrée. Le clivage se maintient, seul change le pôle investi. Le sujet oscille entre positions paranoïde (« il me veut du mal, il m'a trompé depuis le début ») et dépressive (« je suis nul, je n'ai rien compris, je mérite cette souffrance »), sans parvenir à une position intermédiaire de reconnaissance de la complexité de l'objet et de soi.
Conséquences : Le coût psychique et relationnel
L'appauvrissement du Moi
L'idéalisation pathologique appauvrit considérablement le Moi. Toute l'énergie psychique étant investie dans le maintien de l'illusion, les autres fonctions du Moi sont négligées : capacité de jugement, pensée autonome, créativité, investissements sociaux et professionnels. Le sujet se vide de sa substance propre au profit d'une existence par procuration.
Cet appauvrissement crée un cercle vicieux : plus le Moi s'appauvrit, plus il dépend de l'objet externe pour se sentir exister, plus l'idéalisation devient nécessaire. La dépendance se renforce au fil du temps, jusqu'à des états de décompensation grave lorsque l'objet fait défection.
L'impossibilité de la rencontre authentique
En figeant l'autre dans un rôle fantasmatique, l'idéalisation empêche toute rencontre véritable. L'autre réel — avec ses désirs propres, ses contradictions, sa finitude — ne peut exister. Il est réduit au statut d'objet partiel, support d'une projection. Cette négation de l'altérité empêche toute relation dialogique, au sens où Watzlawick pourrait l'entendre : il n'y a pas d'ajustement réciproque, pas de négociation, pas de reconnaissance mutuelle.
Le partenaire idéalisé se trouve assigné à une place impossible. Il doit incarner le fantasme du sujet tout en restant « naturel ». Toute tentative d'affirmer sa propre subjectivité est vécue comme trahison, abandon, preuve qu'il n'est « pas le bon ». Cette situation génère chez lui culpabilité, confusion, parfois même effondrement identitaire.
La répétition compulsive et l'échec thérapeutique
L'idéalisation pathologique s'inscrit dans une compulsion de répétition particulièrement résistante. Le sujet répète inlassablement le même scénario relationnel, cherchant dans chaque nouvelle relation à effacer l'échec de la précédente. Mais la structure demeurant inchangée, l'issue est prévisible.
Les risques de décompensation
Lorsque l'objet idéalisé se dérobe définitivement — rupture, décès, révélation de sa « vraie nature » — le risque de décompensation est majeur. Le sujet peut basculer dans des états mélancoliques graves (avec risque suicidaire élevé), des décompensations persécutives (l'objet perdu devient persécuteur), ou des agirs violents (passage à l'acte contre l'objet ou contre soi).
La mélancolie post-idéalisation est particulièrement grave car l'objet perdu emporte avec lui tout ce que le sujet avait projeté de valorisant. Le Moi, déjà appauvri, se retrouve confronté à sa vacuité. Les auto-reproches mélancoliques (« je suis nul, je ne vaux rien ») sont en réalité des reproches adressés à l'objet intériorisé.
Comment sortir du mirage
La confrontation progressive au fantasme
Il est nécessaire de ne pas conforter l'idéalisation. Face à une personne qui décrit son partenaire en termes dithyrambiques, on doit introduire le doute, questionner, pointer les contradictions. Non pour détruire brutalement l'illusion — ce serait traumatique — mais pour ouvrir un espace de questionnement.
Le travail sur les assises narcissiques
Il faut aider la personne à développer des sources de valorisation internes, indépendantes du regard de l'autre. Bergeret insisterait sur la nécessité de consolider le Moi par un étayage analytique patient, permettant au sujet d'intérioriser progressivement des fonctions auparavant externalisées.
Cela passe par la reconnaissance de ses affects, de ses désirs, de ses pensées propres, souvent niés ou confondus avec ceux de l'autre idéalisé.
La tolérance de l'ambivalence
Il est nécessaire que la personne puisse intégrer l'ambivalence. Tout objet est à la fois bon et mauvais, aimable et détestable, satisfaisant et frustrant. Cette réalité, évidente pour un sujet sain, est insupportable pour celui qui fonctionne sur le mode du clivage.
Progressivement, la personne peut apprendre que l'ambivalence n'est pas destruction, que l'on peut aimer quelqu'un tout en voyant ses défauts.
De l'illusion à la rencontre
L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas une forme extrême de l'amour — c'est son antithèse. Là où l'amour reconnaît l'altérité et accepte la vulnérabilité, l'idéalisation nie et contrôle. Là où l'amour tolère l'ambivalence, l'idéalisation clive. Là où l'amour accepte le manque, l'idéalisation exige la complétude.
Comprendre cette pathologie exige d'en saisir les racines structurales : faille narcissique primitive, défaut de triangulation œdipienne, identifications défaillantes. Elle impose aussi d'analyser ses mécanismes économiques : choix d'objet narcissique, projection massive, déni du réel, surinvestissement exclusif. Les conséquences sont graves : appauvrissement du Moi, impossibilité de la rencontre, répétition compulsive, risques dépressifs majeurs.
Peut-être faut-il, pour conclure, rappeler cette évidence : on n'aime pas quelqu'un parce qu'il est parfait, mais parce qu'il est lui, avec ses failles et ses contradictions. L'amour véritable commence là où l'idéalisation s'achève — dans la reconnaissance lucide et néanmoins bienveillante de l'altérité irréductible de l'autre.
Ce qui se paie « à tout prix » n'est jamais l'amour — c'est toujours la défense contre son impossibilité.
Le sentiment d'utilité : un besoin fondamental porteur d'espoir
Le 19/10/2025
L'angoisse du vide
Dans nos relations, nous pouvons souvent entendre cette plainte : "Je ne sers à rien", "Ma vie est vide", "À quoi bon ?". Ce n'est pas un hasard si les statistiques sur l'épuisement professionnel, la dépression et la quête de sens au travail explosent dans les sociétés occidentales. Derrière ces maux contemporains se cache une question fondamentale : comment exister quand on ne se sent utile à rien ni personne ?
Le sentiment d'inutilité n'est pas qu'un inconfort passager. C'est une menace existentielle qui peut mener à l'effondrement psychique. À l'inverse, se sentir utile - avoir l'impression que notre présence au monde produit quelque chose de valable - constitue un rempart puissant contre l'angoisse. Plus encore : c'est porteur d'espoir, car contrairement à d'autres besoins fondamentaux, nous disposons d'une certaine capacité à agir sur ce sentiment.
Explorons pourquoi l'utilité est un besoin psychique fondamental, comment elle se construit, quels pièges elle recèle, et surtout comment cultiver un sentiment d'utilité sain qui donne du sens à notre existence sans nous enfermer dans des défenses rigides.
L'utilité comme besoin fondamental
- Deux niveaux distincts
Il faut d'abord distinguer deux choses qui se confondent souvent : *être utile* et *se sentir utile*. Le premier relève d'une réalité objective - j'accomplis des tâches, je produis des effets, j'ai une fonction dans un système. Le second est une construction subjective - je me perçois comme ayant de la valeur à travers mes actions.
Ces deux dimensions ne se recouvrent pas toujours. On peut être objectivement utile (un soignant qui sauve des vies) tout en se sentant vide et insignifiant. À l'inverse, on peut se sentir profondément utile dans des activités dont l'utilité objective est questionnable. Ce qui compte pour l'équilibre psychique, c'est avant tout le sentiment subjectif, l'expérience vécue d'être agent productif dans le monde.
- Une perspective évolutionniste
D'un point de vue darwinien, la contribution au groupe a toujours représenté un avantage adaptatif majeur. Nos ancêtres qui participaient activement à la survie collective - chasse, cueillette, protection, soin aux enfants - avaient plus de chances de transmettre leurs gènes. Le besoin de se sentir utile pourrait donc être ancré dans notre architecture psychique comme mécanisme favorisant la coopération.
Cette lecture évolutionniste explique pourquoi l'exclusion du groupe, l'inutilité sociale, provoque une souffrance si intense. Être inutile, c'était historiquement être éjecté du groupe, donc condamné. L'angoisse que nous ressentons face à notre propre inutilité n'est peut-être que l'écho lointain de cette menace primordiale.
- Une défense mature
Du point de vue psychanalytique, l'utilité peut fonctionner comme une défense mature contre l'angoisse existentielle. Freud parlait de sublimation : transformer nos pulsions en réalisations socialement valorisées. Faire quelque chose d'utile, c'est donner forme à notre énergie psychique, la canaliser vers des buts constructifs plutôt que de la laisser se retourner contre nous en symptômes.
Bergeret distinguerait probablement les organisations de personnalité selon leur rapport à l'utilité. Une personnalité bien structurée peut investir des projets utiles avec souplesse, en tirant satisfaction de l'action elle-même. Une organisation plus fragile risque de faire de l'utilité un rempart désespéré : "je n'existe que si je sers". Dans le premier cas, c'est une défense mâture. Dans le second, une défense rigide qui peut se retourner en pathologie.
- Le caractère et ses projets
René Le Senne, philosophe du caractère, voyait dans les projets et réalisations le moyen par lequel la personne se construit et se définit. Le caractère n'est pas une essence figée, mais une structure dynamique qui se forge à travers ce que nous faisons du monde et ce que le monde fait de nous.
Être utile, dans cette perspective, c'est inscrire sa marque dans le réel. C'est sortir de soi pour agir sur l'environnement, et en retour être transformé par cette action. Le sentiment d'utilité serait alors le témoin subjectif de cette inscription réussie : je ne suis pas un spectateur passif, je suis acteur de ma propre existence et, modestement, de celle du monde.
- La transition nécessaire
Ces cadres théoriques - darwinien, psychanalytique, caractérologique - convergent vers une idée centrale : l'utilité répond à un besoin psychique profond. Mais ils ne disent pas comment, concrètement, on construit ce sentiment. Comment passe-t-on du besoin d'être utile à l'expérience effective de l'utilité ? C'est là qu'intervient un concept plus opérationnel : l'agentivité.
L'agentivité : le moteur de l'utilité
- Bandura et le sentiment d'efficacité personnelle
Le psychologue Albert Bandura a introduit un concept qui éclaire puissamment notre propos : l'agentivité (agency en anglais), ou sentiment d'efficacité personnelle (self-efficacy). Il s'agit de la capacité à se vivre comme cause de ses propres actions et de leurs effets sur le monde.
Ce n'est pas exactement "être utile aux autres". C'est plus fondamental : c'est produire des effets voulus, transformer le réel par son action, se percevoir comme agent causal plutôt que comme objet passif des événements. Vous pouvez être agent sans être utile à quiconque - un ermite qui construit sa cabane dans les bois fait preuve d'agentivité. Et inversement, vous pouvez être utile sans aucune agentivité - un esclave est utile à son maître mais ne choisit ni ses actions ni leurs finalités.
L'utilité devient porteuse de sens quand elle s'articule avec l'agentivité. Non pas "on se sert de moi", mais "je choisis d'agir et mes actions produisent des effets que je valorise". C'est cette combinaison - action + intention + effet + valeur - qui nourrit le sentiment d'utilité profond.
- Les quatre sources du sentiment d'efficacité
Bandura identifie quatre sources qui construisent notre sentiment d'efficacité personnelle :
- Les expériences de maîtrise : la plus puissante. J'ai réussi à faire quelque chose, j'en ai vu les résultats concrets. Cette expérience s'inscrit en moi et renforce ma conviction que je peux agir efficacement. Un parent qui voit son enfant progresser grâce à son accompagnement, un artisan qui contemple l'objet qu'il a fabriqué, un bénévole qui constate l'amélioration du lieu qu'il a nettoyé - toutes ces expériences nourrissent l'agentivité.
- Les expériences vicariantes : j'observe quelqu'un qui me ressemble réussir. Si elle y arrive, pourquoi pas moi ? C'est pourquoi les modèles identificatoires sont cruciaux. Voir d'autres personnes ordinaires accomplir des choses utiles élargit notre champ des possibles et stimule notre propre désir d'agir.
- La persuasion verbale : quelqu'un en qui j'ai confiance me dit que je suis capable, que mon action a de la valeur. Ce feedback externe peut renforcer temporairement le sentiment d'efficacité, à condition d'être crédible et étayé par des faits. Les encouragements vides ont peu d'effet ; la reconnaissance précise et ajustée, beaucoup.
- Les états physiologiques et émotionnels : quand je me sens calme, énergique, confiant, mon sentiment d'efficacité augmente. À l'inverse, l'anxiété, la fatigue, le stress le diminuent. C'est un facteur souvent sous-estimé : prendre soin de son état physique et émotionnel est une condition de l'agentivité.
- Le cercle vertueux action-maîtrise
Bandura décrit un cercle vertueux : le sentiment d'efficacité conduit à l'action, l'action à la maîtrise, la maîtrise renforce le sentiment d'efficacité. À l'inverse, le sentiment d'impuissance conduit à l'évitement, l'évitement à la perte de compétences, qui renforce l'impuissance. C'est ce qu'on appelle l'impuissance apprise.
Le sentiment d'utilité s'inscrit dans cette dynamique. Quand je me vis comme agent efficace, j'ose entreprendre des actions utiles. Quand ces actions produisent des effets positifs, mon sentiment d'utilité se renforce. Quand ce sentiment est fort, j'ose davantage. Et ainsi de suite.
- L'antidote à la rumination
Pourquoi l'agentivité protège-t-elle de l'angoisse ? Parce que l'action structure, oriente, ancre dans le présent. L'angoisse, à l'inverse, se nourrit de rumination, d'anticipation catastrophique, de ressassement. Quand j'agis - vraiment, avec intention et attention - je sors de ma tête. Je suis confronté au réel, à ses résistances, à ses réponses. Je ne peux pas ruminer en même temps que je construis, répare, crée, soigne, enseigne.
Paul Watzlawick, théoricien de la communication, affirmait qu'on ne peut pas ne pas communiquer. De même, on ne peut pas ne pas agir - même l'inaction est une forme d'action. Mais l'agentivité, c'est agir *avec intention*, pas subir passivement le cours des choses. C'est ponctuer la séquence des événements en se positionnant comme sujet actif plutôt que comme objet passif.
- Du besoin à la pratique
L'apport de Bandura est de rendre opérationnel ce qui pourrait rester abstrait. Le besoin d'utilité ne se satisfait pas par décret ou par introspection. Il se construit par l'action répétée, par l'accumulation d'expériences de maîtrise, par le feedback du réel. Ce n'est pas "penser qu'on est utile", c'est *faire des choses utiles et en constater les effets*.
Cette perspective est libératrice : elle sort du registre du jugement moral ("tu devrais te sentir utile") pour entrer dans celui de la pratique ("que peux-tu faire aujourd'hui qui te donnera cette expérience ?"). C'est en cela qu'elle est porteuse d'espoir.
Les pièges et dérives
Mais attention. Le sentiment d'utilité, comme tout besoin psychique, peut déraper en pathologie quand il devient rigide, exclusif, désespéré. Il faut examiner les pièges pour mieux les éviter.
- Le paradoxe de la quête désespérée
Cliniquement, on observe un paradoxe cruel : ceux qui cherchent le plus désespérément à se sentir utiles deviennent souvent contre-productifs. Le codépendant qui anticipe tous les besoins de l'autre avant même qu'ils ne s'expriment, le collègue qui s'impose dans tous les projets pour "aider", le parent qui surprotège son enfant au point de l'étouffer - tous cherchent à se sentir indispensables et tous créent, à terme, de la dépendance, du rejet, de l'inefficacité.
Pourquoi ? Parce que leur "utilité" ne sert pas vraiment l'autre, elle sert leur propre besoin de se sentir nécessaires. L'autre le sent, consciemment ou non, et finit par fuir ou se rebeller. Certains ont tellement besoin de se sentir utiles qu'ils deviennent l'équivalent humain d'un spam : techniquement présents, objectivement superflus, subjectivement agaçants.
Le vrai service, l'utilité ajustée, suppose une écoute de l'autre, une conscience de ses besoins réels, et surtout l'acceptation qu'on n'est pas toujours nécessaire. Paradoxalement, ceux qui sont les plus utiles sont ceux qui peuvent tolérer de ne pas l'être tout le temps.
- L'utilité comme tyrannie
Autre dérive : faire de l'utilité une condition d'existence. "Je ne vaux que ce que je produis", "je n'ai le droit d'exister que si je sers à quelque chose". Cette croyance sous-tend le workaholisme, le syndrome du sauveur, l'épuisement professionnel.
On rencontre souvent cette configuration chez des personnalités qui ont intériorisé très tôt qu'elles ne seraient aimées que pour ce qu'elles apportent, pas pour ce qu'elles sont. L'utilité devient alors une monnaie d'échange désespérée contre la reconnaissance et l'amour. Le problème, c'est qu'on ne peut jamais en faire assez. La dette est infinie. L'épuisement guette.
Bergeret parlerait peut-être d'une défense contre l'angoisse abandonnique : "si je suis indispensable, on ne pourra pas me quitter". Mais cette défense est coûteuse. Elle ne laisse aucun répit, aucun espace pour simplement être, sans faire. Elle transforme la vie en performance anxieuse.
- La confusion valeur et fonction
Troisième piège, sociétal celui-là : confondre notre valeur avec notre fonction. Les sociétés productivistes nous poussent dans ce sens. On nous juge à notre CV, notre rendement, notre employabilité. Quand on perd son travail, on dit qu'on "n'a plus rien" - comme si notre emploi épuisait notre identité.
Cette confusion a des conséquences ravageuses. Elle rend insupportable toute période d'inactivité - retraite, maladie, chômage. Elle disqualifie tous ceux qui ne produisent pas selon les critères dominants - personnes handicapées, personnes âgées dépendantes, personnes en situation de précarité. Elle alimente le sentiment d'inutilité et, par extension, la honte et le désespoir.
Or nous ne sommes pas réductibles à notre fonction. Notre valeur en tant qu'êtres humains est inconditionnelle, elle ne dépend pas de notre productivité. Distinguer "ce que je fais" et "ce que je suis" est une nécessité psychique. On peut perdre sa fonction sans perdre sa valeur. On peut être utile de mille manières qui ne passent pas par l'utilité économique.
- Les limites objectives
Dernier point, crucial : ne pas nier les déterminismes et les limites objectives. Tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources pour développer son agentivité. Une personne en dépression sévère, par exemple, n'a tout simplement pas l'énergie psychique disponible pour s'engager dans l'action. Lui dire "il suffit d'agir pour aller mieux" relève du déni cruel.
De même, les contextes sociaux, économiques, les discriminations, les handicaps, les traumatismes créent des obstacles réels à l'agentivité. On ne peut pas ignorer ces réalités au nom d'un optimisme béat. L'agentivité n'est pas que affaire de volonté individuelle, elle dépend aussi des possibilités objectives qu'offre l'environnement.
Reconnaître ces limites n'est pas du fatalisme, c'est de la lucidité. Cela permet d'ajuster nos attentes, de chercher des marges de manœuvre réalistes, et d'éviter la culpabilisation toxique de ceux qui ne parviennent pas à "se sentir utiles" parce que leur contexte de vie ne le permet tout simplement pas.
Comment cultiver un sentiment d'utilité sain
Passons maintenant à la dimension pratique. Comment développer un sentiment d'utilité qui nourrisse sans dévorer, qui structure sans rigidifier ?
- Commencer petit : les micro-actions
L'erreur courante est de viser trop grand : "je vais sauver le monde", "je vais révolutionner mon entreprise". Ces projets grandioses échouent souvent et renforcent le sentiment d'impuissance. Bandura insiste sur l'importance des expériences de maîtrise progressives.
Commencez par des actions minuscules dont vous pouvez constater les effets rapidement. Préparer un repas équilibré et le savourer. Ranger un espace qui était en désordre. Répondre attentivement à un message d'un proche. Arroser une plante. Réparer un objet cassé. Ces micro-actions produisent des effets mesurables, immédiats, tangibles.
L'accumulation de ces petites expériences de maîtrise reconstruit peu à peu le sentiment d'efficacité. C'est comme un muscle atrophié qu'on réhabilite doucement. On commence par soulever des poids légers avant d'augmenter progressivement la charge. L'utilité se cultive de même : par petites touches, jour après jour.
- Diversifier les sources
Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier. Si toute votre utilité repose sur votre travail, que se passe-t-il en cas de licenciement, de retraite, de burnout ? Si elle repose exclusivement sur votre rôle parental, que se passe-t-il quand les enfants partent ?
Diversifiez vos domaines d'investissement : travail, famille, activités associatives, créations personnelles, transmissions de compétences, engagement citoyen, soin à l'environnement, pratiques artistiques ou manuelles... Plus vos sources d'utilité sont variées, plus vous êtes résilient face aux aléas de la vie.
Cette diversification a un autre avantage : elle permet de nourrir différentes dimensions de votre identité. Vous n'êtes pas seulement un professionnel, un parent, un ami. Vous êtes tout cela à la fois, et chaque rôle peut être investi de manière utile.
- Accepter l'imperfection
L'utilité relative vaut mieux que l'inutilité absolue. Vous n'avez pas besoin de changer le monde, de guérir tous les maux, de résoudre toutes les souffrances pour vous sentir légitimement utile. Faire un petit pas dans la bonne direction, c'est déjà beaucoup.
Cette acceptation de l'imperfection protège du découragement. Beaucoup de personnes abandonnent leurs projets utiles parce qu'elles constatent que leur action ne règle pas tout. Mais c'est un critère absurde. Personne n'a ce pouvoir. Ce qui compte, c'est l'orientation, le mouvement, la contribution modeste mais réelle.
Un exemple clinique : une patiente dépressive se reprochait de ne pas être "assez présente" pour ses amis. En thérapie, nous avons redéfini ce qu'était une présence suffisamment bonne - répondre aux messages quand elle le pouvait, même brièvement. Pas besoin d'être toujours disponible 24h/24. Cette redéfinition réaliste lui a permis de se sentir à nouveau utile dans ses amitiés, au lieu de s'enfermer dans la culpabilité et le retrait.
- Distinguer contrôle et influence
Nous ne contrôlons pas tout, mais nous influençons beaucoup. Cette distinction, popularisée par les thérapies cognitivo-comportementales, est fondamentale pour maintenir un sentiment d'agentivité sain.
Je ne contrôle pas si mon enfant réussira sa vie, mais j'influence ses chances en l'éduquant avec attention. Je ne contrôle pas l'issue d'une crise écologique, mais j'influence marginalement les choses par mes choix quotidiens. Je ne contrôle pas si mon action sera reconnue, mais j'influence la probabilité en communiquant clairement.
Accepter qu'on ne contrôle pas tout évite le sentiment de toute-puissance et la culpabilité démesurée en cas d'échec. Reconnaître qu'on influence quand même maintient l'agentivité et le désir d'agir. C'est un équilibre subtil, mais essentiel.
- Des exemples concrets
Quelles actions concrètes nourrissent le sentiment d'utilité ? Voici une liste non exhaustive, pour stimuler votre réflexion :
- Transmission de compétences : enseigner quelque chose que vous savez faire, formellement ou informellement. Mentorat, tutorat, partage de savoir-faire.
- Soin aux autres : écouter un proche en difficulté, accompagner une personne âgée, soutenir un collègue. Attention : sans tomber dans le piège du sauveur.
- Engagement associatif ou citoyen : bénévolat, participation à des projets collectifs, implication dans la vie de la cité.
- Création : écrire, dessiner, composer, construire. Toute création laisse une trace dans le monde, produit quelque chose qui n'existait pas.
- Maintien et soin de l'environnement : jardiner, nettoyer un espace public, trier ses déchets, réparer plutôt que jeter. Ces gestes modestes inscrivent notre action dans le réel.
- Travail bien fait : quelle que soit votre profession, la faire avec conscience et compétence. L'utilité ne réside pas nécessairement dans la grandeur de la tâche, mais dans la qualité de l'exécution.
- Cuisiner : préparer des repas sains pour soi et ses proches. Geste humble, quotidien, mais profondément nourricier au sens propre et figuré.
- Écoute active : simplement être présent à l'autre, sans jugement, sans chercher à tout résoudre. C'est une forme d'utilité souvent sous-estimée.
L'essentiel est de trouver ce qui résonne avec votre tempérament, vos compétences, vos contraintes. Il n'y a pas d'utilité noble et d'utilité indigne. Toute action qui produit du sens pour vous et un effet positif dans le monde mérite d'être valorisée.
- Le rôle du feedback
Bandura insiste sur l'importance du feedback - ces informations qui nous reviennent sur les effets de nos actions. Sans feedback, impossible de savoir si on est efficace, donc impossible de développer le sentiment d'efficacité.
Cherchez activement ce feedback. Demandez à vos proches, vos collègues, les bénéficiaires de vos actions comment ils perçoivent votre contribution. Pas pour quémander des compliments, mais pour ajuster votre action et en mesurer les effets réels.
Apprenez aussi à vous auto-évaluer de manière réaliste. Qu'ai-je accompli aujourd'hui ? Quel effet cela a-t-il eu ? Tenir un journal peut aider : noter chaque jour trois actions utiles accomplies. Cette pratique simple renforce la conscience de sa propre agentivité.
Attention toutefois à ne pas dépendre exclusivement du feedback externe. Certains environnements sont avares en reconnaissance. Si vous attendez toujours qu'on vous dise que vous êtes utile, vous risquez l'épuisement et la frustration. Il faut aussi développer une capacité à reconnaître soi-même la valeur de ses actions, indépendamment du regard d'autrui.
- Créer des boucles de rétroaction positives
Enfin, pensez systémiquement. Comment créer des situations où votre action utile produit des effets qui, en retour, vous encouragent à continuer ? C'est ce qu'on appelle une boucle de rétroaction positive.
Exemple : vous commencez à jardiner. Vous voyez les plantes pousser grâce à vos soins. Cette croissance visible vous encourage à continuer. Vous apprenez, vous progressez, votre jardin s'embellit. Des voisins vous complimentent. Vous leur donnez des conseils. Ils jardinent à leur tour. Le quartier se végétalise. Vous vous sentez partie prenante d'un mouvement positif. Votre sentiment d'utilité s'approfondit.
Ces boucles vertueuses ne se créent pas toujours spontanément. Parfois, il faut les amorcer consciemment : choisir des actions dont on pourra constater les résultats, s'entourer de personnes qui valorisent le type d'utilité qu'on cherche à déployer, s'inscrire dans des collectifs où l'entraide et la reconnaissance mutuelle sont la norme.
L'utilité comme espoir
Revenons à l'intuition initiale : pourquoi le sentiment d'utilité est-il porteur d'espoir ?
Parce que, contrairement à d'autres besoins psychiques fondamentaux - être aimé, être reconnu, être valorisé - qui dépendent largement des autres et échappent en grande partie à notre contrôle, l'agentivité et le sentiment d'utilité relèvent en partie de nous.
On ne peut pas *décider* d'être aimé. On ne peut pas *forcer* les autres à nous reconnaître. Mais on peut *agir* pour se sentir utile. On peut choisir des actions, constater leurs effets, ajuster, recommencer. C'est un domaine où nous disposons d'une marge de manœuvre réelle.
Cette marge de manœuvre est précisément ce qui fonde l'espoir. Pas un espoir naïf du type "tout dépend de moi", mais un espoir réaliste : "je ne suis pas totalement impuissant, je peux faire quelque chose, même modeste, et cela compte".
Face à l'absurde, face à la finitude, face aux multiples sources d'angoisse qui traversent l'existence humaine, l'action utile est une réponse. Elle ne résout pas tout, elle ne supprime pas l'angoisse existentielle, mais elle la rend supportable. Elle donne une direction, un sens, une raison de se lever le matin.
C'est en cela que le sentiment d'utilité est un besoin fondamental : il nous permet de sortir de la position victimaire, de la passivité désespérée, pour retrouver une posture d'agent. Non pas tout-puissant, mais capable. Non pas contrôlant, mais influent. Non pas sauveur du monde, mais contributeur modeste au bien commun.
L'espoir, dans cette perspective, n'est pas l'attente passive que les choses s'arrangent. C'est la conviction active que nous pouvons, à notre échelle, participer à ce que les choses s'arrangent. Ou au moins, à ce qu'elles ne s'arrangent pas trop mal.
Et peut-être, finalement, est-ce là la définition d'une vie réussie : non pas une vie exceptionnelle, admirée, spectaculaire, mais une vie où l'on s'est senti, la plupart du temps, utile à quelque chose ou à quelqu'un. Une vie où l'on a agi plutôt que subi. Une vie où l'on a laissé, ici et là, de petites traces positives.
Ce n'est pas grand-chose, direz-vous. C'est tout, répondrai-je.
Cet article n'a pas la prétention d'épuiser la question du sentiment d'utilité, ni de fournir des recettes miracle. Il vise simplement à ouvrir une réflexion sur un besoin psychique trop souvent négligé, et à suggérer quelques pistes praticables. Si une seule idée vous inspire une action, même minuscule, alors cet article aura été utile. Ce qui, vous en conviendrez, serait satisfaisant.

Les matrices de compatibilité caractérielle sont-elles une impasse ?
Le 05/10/2025
Précision liminaire
Je pratique une branche de la psychologie - la caractérologie - notamment celle de Le Senne. Mais il faut être clair sur ce qu'elle apporte par rapport aux tests conventionnels de personnalité.
Les tests standardisés (MBTI, Big Five, DISC, etc.) produisent des profils statiques et descriptifs. Ils photographient un état supposé stable, catégorisent, et souvent promettent de prédire les comportements. Leur logique est celle du catalogue : vous êtes ceci, donc vous êtes susceptibles de faire cela.
La caractérologie fonctionne autrement. Elle n'est pas prédictive mais compréhensive.
Elle offre un langage pour saisir les tendances d'une personne – son rapport à l'émotion, à l'action, au temps – non pas pour l'enfermer dans une case, mais pour comprendre comment elle se défend, comment elle entre en relation, comment elle souffre. C'est un outil d'intelligibilité du fonctionnement psychique, pas un verdict.
Surtout, la caractérologie que je pratique n'est jamais isolée du contexte relationnel et systémique. Savoir qu'un sujet est "colérique" ou "sentimental" ne dit rien de sa relation à l'autre tant qu'on n'analyse pas « comment » ces tendances s'actualisent dans l'interaction concrète. C'est une grille de lecture parmi d'autres, pas une vérité finale.
L'appel du catalogue
La tentation est compréhensible. Face à un couple en crise ou une équipe dysfonctionnelle, pouvoir consulter une matrice croisant les profils psychologiques pour prédire qui "fonctionne" avec qui procurerait une illusion rassurante de maîtrise. Les tests de personnalité en recrutement, les applications de rencontre basées sur des algorithmes de compatibilité, les conseils conjugaux simplistes oscillant entre "les opposés s'attirent" et "qui se ressemble s'assemble" témoignent de ce fantasme prédictif.
Le marché regorge de ces outils : MBTI, ennéagramme (j’y suis formé moi-même), DISC (j’y suis moi-même certifié), et même des réappropriations sauvages de typologies cliniques comme celle de Le Senne. Tous promettent la même chose : anticiper le fonctionnement relationnel en additionnant des caractéristiques individuelles. C'est séduisant, c'est vendeur, et c'est fondamentalement erroné.
Bergeret : la structure se révèle dans le lien
Jean Bergeret nous rappelle que la structure de personnalité n'est pas un objet fixe qu'on "apporterait" dans la relation comme un bagage préexistant. Elle se révèle, se mobilise et se transforme *dans* l'interaction.
Prenons un exemple : un sujet à fonctionnement obsessionnel ne "sera" pas le même avec un partenaire hystérique qu'avec un autre obsessionnel. Ce n'est pas une simple addition de traits (obsessionnel + hystérique = X). C'est un processus relationnel où chacun convoque chez l'autre certaines défenses, certains modes de fonctionnement plutôt que d'autres.
Avec un partenaire hystérique, l'obsessionnel pourra se rigidifier davantage pour contenir l'émotion débordante de l'autre, ou au contraire découvrir une souplesse insoupçonnée face à la séduction. Avec un autre obsessionnel, il pourra entrer dans une compétition féroce pour le contrôle, ou trouver un confort dans la prévisibilité partagée. Ce qui émerge n'est pas prédictible par une matrice mais par l'analyse du système défensif activé « entre » ces deux personnes-là, dans ce contexte-là.
La personnalité se co-construit dans le lien. Vouloir prédire la relation à partir des individus isolés, c'est comme vouloir prévoir la mélodie en examinant séparément chaque note.
Darwin : l'adaptation contextuelle prime
Charles Darwin nous enseigne que la sélection naturelle ne favorise pas « le meilleur » ou le plus « fort » en absolu, mais l'adéquation au milieu. Transposé aux relations humaines : il n'existe pas de combinaison caractérielle universellement fonctionnelle.
Un couple formé de deux sujets "colériques" (au sens de Le Senne : émotifs, actifs, primaires) peut être parfaitement adapté dans un contexte d'adversité nécessitant de l'action rapide et de l'intensité – gérer une entreprise en crise, affronter une maladie grave, traverser une période d'instabilité sociale. Le même couple, placé dans un contexte de stabilité et de routine quotidienne, peut devenir dysfonctionnel par surinvestissement énergétique sans exutoire.
Inversement, deux « flegmatiques » (non-émotifs, actifs, secondaires) excelleront dans la consolidation tranquille d'un projet à long terme mais risquent l'enlisement face à une urgence requérant réactivité émotionnelle.
L'environnement – matériel, social, temporel – détermine quelle configuration relationnelle sera adaptative. Une matrice de compatibilité fige ce qui est par nature évolutif et contextuel. Elle présuppose un essentialisme des caractères là où règne le mouvement adaptatif.
Watzlawick : la circularité contre la causalité linéaire
Paul Watzlawick et l'école de Palo Alto démolissent définitivement l'idée qu'on pourrait prédire une interaction en additionnant des caractéristiques individuelles. Leur apport majeur : substituer la causalité circulaire à la causalité linéaire.
La pensée linéaire dit : "A est dominateur, donc B devient soumis". La pensée circulaire dit : "A et B co-créent un pattern complémentaire de domination/soumission, chacun renforçant le comportement de l'autre dans une boucle sans origine assignable". Qui a commencé ? Question absurde. Le système interactionnel précède les positions individuelles.
Les patterns relationnels – complémentaires (différence acceptée) ou symétriques (égalité revendiquée) – émergent de l'interaction. Ils ne préexistent pas dans les "caractères" des protagonistes. Un même individu développera des patterns radicalement différents selon son interlocuteur et le contexte communicationnel.
Le paradoxe devient alors évident : chercher LA bonne combinaison de profils empêche précisément de voir COMMENT fonctionne le système relationnel réel. On cherche la cause dans les individus alors qu'elle réside dans la structure de leur interaction.
Vouloir établir une matrice de compatibilité, c'est comme vouloir prédire une partie d'échecs en examinant séparément les pièces blanches et noires, sans considérer le jeu lui-même.
Implications pratiques
En thérapie conjugale
Le couple qui consulte en disant "nous ne sommes pas compatibles" exprime souvent un renoncement à comprendre ce qui se joue entre eux. Le travail thérapeutique consiste alors à déplacer la question : non pas "sommes-nous faits l'un pour l'autre ?" mais "que jouons-nous ensemble et pouvons-nous jouer autrement ?"
Explorer les patterns circulaires, identifier les double-liens, mettre au jour les bénéfices secondaires des dysfonctionnements : voilà le travail clinique. Une matrice de compatibilité court-circuite cette élaboration en offrant un verdict pseudo-scientifique là où il faudrait une analyse.
En intervention systémique (équipes, organisations)
En contexte professionnel, l'illusion est encore plus prégnante. Les outils RH promettent de composer "l'équipe idéale" en croisant des profils. Résultat : on constitue des groupes sur le papier harmonieux qui dysfonctionnent dans la réalité, parce que personne n'a pensé à la régulation systémique nécessaire.
Une équipe n'est pas une collection d'individus mais un système avec ses règles implicites, ses coalitions, ses boucs émissaires, ses non-dits. La vraie question n'est pas "qui avec qui ?" mais "quelles régulations mettre en place pour que la diversité devienne ressource plutôt que handicap ?"
Un sujet à structure limite peut être toxique dans une équipe sans cadre, et précieux dans une équipe fortement structurée où son intensité émotionnelle apporte du liant. Un obsessionnel sera paralysant dans un contexte exigeant de la réactivité, et salvateur dans un projet nécessitant rigueur et anticipation.
Conclusion : de la carte au territoire
Les outils typologiques – que ce soit Le Senne, le Big Five, le MBTI ou tout autre système classificatoire – ont leur utilité comme « cartes heuristiques » pour penser. Ils permettent de nommer, de différencier, de conceptualiser des tendances caractérielles. Ce sont des instruments d'intelligibilité, pas des GPS prédictifs.
L'erreur catastrophique consiste à les transformer en matrices de compatibilité, c'est-à-dire en instruments prédictifs d'appareillage relationnel. C'est confondre la carte avec le territoire, le concept avec le réel, la typologie avec la clinique.
La vraie expertise du praticien – thérapeute, coach, consultant – ne réside pas dans la maîtrise d'un catalogue de profils, mais dans sa capacité à analyser finement ce qui se joue « ici et maintenant » entre CES personnes-là, dans CE contexte-là. C'est plus exigeant intellectuellement, plus inconfortable pour le praticien/consultant et pour le patient ou client, mais c'est la seule voie cliniquement honnête.

Affaire Daval : trajectoire d'un meurtrier
Le 04/09/2025
L’affaire Daval a bouleversé la France par son paradoxe : celui du « gendre idéal » devenu meurtrier. Comment comprendre ce basculement ? La seule explication rationnelle ne peut se réduire à la jalousie, à une dispute ou au hasard tragique d’une soirée. Pour éclairer ce drame, il faut se tourner vers la caractérologie de René Le Senne, et plus particulièrement vers le type émotif – non actif – secondaire (EnAS).
Ce profil de caractère, bien identifié, est prédisposé à accumuler les tensions intérieures jusqu’au moment où la soupape cède. Jonathann Daval en incarne une illustration clinique.
Un terrain psychologique fragile
L’émotif vit tout intensément. Ses expériences, ses relations, ses échecs comme ses réussites, prennent une dimension disproportionnée. Daval apparaît, dès son adolescence, comme un garçon timide, introverti, manquant de confiance en lui. L’émotivité, sans l’activité qui permet de la transformer en action constructive, devient un poids.
Or, chez le non-actif, les conflits ne se règlent pas dans l’affrontement ou le dialogue. Ils s’intériorisent, se ruminent, fermentent. À cela s’ajoute la secondarité, c’est-à-dire la tendance à ressasser les blessures et à entretenir les rancunes. Dans le cas de Daval, cela se traduit par des années de frustrations silencieuses, soigneusement contenues derrière un masque d’effacement.
L’idéalisation comme refuge
Rencontrer Alexia au lycée fut pour lui une planche de salut narcissique. Elle était plus vive, plus affirmée, plus énergique. En la choisissant, il s’offrait une identité par procuration : « elle a changé ma vie », disait-il. En réalité, il s’est installé dans une relation asymétrique : elle comme moteur, lui comme suiveur.
L’idéalisation d’Alexia lui évitait la confrontation avec son propre vide intérieur. Mais idéaliser, c’est aussi se condamner : si l’objet aimé s’éloigne, c’est tout l’édifice psychique qui s’effondre. Or, leur couple traversait une crise majeure : disputes répétées, difficulté à concevoir un enfant, déséquilibre des places. L’homme effacé voyait poindre le risque ultime : être abandonné, se retrouver nu, sans femme, sans foyer, sans identité.
La cocotte-minute caractérologique
Un profil EnAS fonctionne comme une cocotte-minute émotionnelle. Chaque reproche, chaque humiliation, chaque conflit non exprimé s’ajoute dans le réservoir. Rien ne sort, tout se dépose dans les couches profondes de la mémoire affective. La secondarité maintient vivace ces blessures, la non-activité empêche de les sublimer, et l’émotivité leur donne une intensité presque insupportable.
Le soir du meurtre, la dispute fut « la dispute de trop ». Les mots d’Alexia, ses reproches, ont rouvert des années de blessures enfouies. Jonathann lui-même l’a reconnu à l’audience : « Tout est ressorti, ces années de colère, tout ce que j’ai emmagasiné… »
Il ne s’agit pas d’une explosion « soudaine » au sens strict. Le terrain était préparé depuis longtemps. La rupture, impossible à concevoir pour lui, équivalait psychiquement à une annihilation. Le passage à l’acte fut alors l’expression ultime d’un effondrement du Moi incapable de contenir davantage la pression.
Le meurtre comme fausse solution
Étrangler Alexia n’était pas un projet, mais une issue brutale à un conflit intérieur insoluble. Il voulait « qu’elle se taise », disait-il. Derrière cette phrase, on lit le désespoir d’un homme incapable d’affronter la vérité de son couple et de sa propre fragilité. Le meurtre fut une tentative désespérée de faire taire la source de ses tourments internes.
Mais une fois l’acte accompli, l’émotif redevient… émotif. D’où ces larmes, ces signes de tristesse authentique, ce chagrin réel. L’émotif-non actif-secondaire n’est pas un psychopathe froid : c’est un être hypersensible, mais prisonnier de son incapacité à transformer sa sensibilité en confrontation constructive. D’où ce paradoxe : meurtrier et triste à la fois.
Une leçon de caractérologie
L’affaire Daval montre avec une crudité tragique comment certains profils caractérologiques, laissés à eux-mêmes, peuvent devenir dangereux dans un contexte de crise. L’EnAS est vulnérable face à l’accumulation de stress. Tant que le cadre est protecteur, il s’y fond. Mais dès que le cadre menace de se fissurer, le risque d’explosion devient réel.
Comprendre cela n’excuse rien. Cela permet en revanche d’identifier un mécanisme psychologique récurrent : la violence comme débordement de tensions trop longtemps contenues. Daval n’est pas l’incarnation du mal absolu, mais l’illustration tragique d’une structure de caractère fragile, confrontée à une situation de couple destructrice.
Conclusion
Le « gendre idéal » n’a pas tenu. Non parce qu’il était pervers ou manipulateur de bout en bout, mais parce que son profil caractérologique le condamnait à l’échec face à un stress conjugal extrême.
L’émotif-non actif-secondaire peut être tendre, fidèle, attachant. Mais il est aussi celui qui, privé d’espace d’expression, accumule les rancunes silencieuses jusqu’à ce que l’implosion devienne inévitable. L’affaire Daval nous rappelle que la compréhension des structures de caractère n’est pas une spéculation théorique : c’est une grille de lecture indispensable pour prévenir, anticiper et, peut-être, éviter le pire.

Convergences
Le 30/08/2025
Les convergences de Freud, René Le Senne, Jean Bergeret, Charles Darwin et Paul Watzlawick : une lecture croisée de l’humain
L’histoire de la pensée psychologique et scientifique a souvent pris des chemins divergents. D’un côté, la psychanalyse freudienne, marquée par l’exploration des profondeurs de l’inconscient et des conflits psychiques. De l’autre, la caractérologie de René Le Senne, cherchant à décrire les structures fondamentales de la personnalité. À côté encore, la clinique de Jean Bergeret, attentive aux pathologies de la relation et aux modes d’organisation de la vie psychique. Mais également, l’évolutionnisme de Charles Darwin, qui replace l’homme dans la continuité biologique du vivant. Enfin, la théorie de la communication de Paul Watzlawick, ancrée dans une lecture interactionnelle et systémique.
À première vue, ces cinq penseurs n’ont pas grand-chose en commun. Freud s’intéressait aux rêves, Darwin aux pinsons des Galápagos, Le Senne à la typologie des caractères, Bergeret aux cliniques borderline et Watzlawick aux paradoxes de la communication humaine. Pourtant, si l’on gratte la surface, on découvre un faisceau de points de rencontre, qui dessinent une vision cohérente de l’homme : un être déterminé, contraint, traversé par des tensions internes et externes, fondamentalement relationnel, limité dans sa liberté mais inscrit dans une dynamique évolutive.
Je vous propose d’explorer ces convergences. Non pas pour les forcer artificiellement, mais parce qu’elles révèlent une manière commune d’aborder l’humain : non pas comme un individu souverain, mais comme un être façonné par des structures qui le dépassent.
Nous suivrons cinq fils directeurs : les structures qui déterminent l’homme, les conflits qui l’animent, la centralité du lien à l’autre, les limites de sa liberté, et enfin la dimension évolutive qui traverse sa condition.
L’homme déterminé par ses structures
Freud, Darwin, Le Senne, Bergeret et Watzlawick partagent une conviction fondamentale : l’homme ne se définit pas d’abord par sa liberté, mais par des structures qui le déterminent.
Freud : la tyrannie de l’inconscient
Freud a montré que l’homme est gouverné par des forces inconscientes. Le « ça », réservoir pulsionnel, agit en dehors de toute volonté consciente. Le « moi » tente de composer avec la réalité, tandis que le « surmoi » impose ses interdits. Loin d’être libre, l’homme est ainsi travaillé par des instances psychiques contradictoires. Les rêves, les lapsus, les symptômes névrotiques montrent la puissance de cet inconscient structuré.
René Le Senne : la structure caractérologique
René Le Senne a proposé une approche caractérologique fondée sur trois dimensions stables : l’émotivité, l’activité et le retentissement (primaire ou secondaire). Ces paramètres dessinent une « structure » relativement fixe, qui conditionne la manière d’être au monde. Un émotif primaire ne réagira pas comme un non-émotif secondaire : la liberté se trouve encadrée par cette trame.
Darwin : l’héritage de l’évolution
Pour Darwin, l’homme est avant tout un animal. Son comportement, ses instincts, ses émotions trouvent leur origine dans des processus évolutifs. La peur, la jalousie, la coopération, la tendance à protéger sa descendance : autant de traits qui s’expliquent par la sélection naturelle. L’individu ne choisit pas ces dispositions, il les reçoit en héritage.
Bergeret : les organisations de la personnalité
Jean Bergeret a montré que la personnalité se structure selon des organisations – névrotique, psychotique, limite – qui orientent la manière de gérer les conflits internes et externes. Ces organisations ne sont pas des choix conscients, mais des adaptations précoces à des environnements affectifs et relationnels.
Watzlawick : la prison de la communication
Pour Paul Watzlawick, l’homme est pris dans des systèmes de communication dont il ne peut sortir. « On ne peut pas ne pas communiquer » : même le silence est un message. Les relations imposent des codes et des significations qui échappent souvent au contrôle individuel.
Point commun : tous ces penseurs montrent que l’homme est déterminé par des structures – inconscientes, caractérologiques, biologiques, organisationnelles ou communicationnelles.
Conflits et tensions comme moteur
L’homme n’est pas seulement structuré : il est traversé par des tensions. Ces conflits constituent le moteur même de son fonctionnement psychique et social.
Freud : les conflits pulsionnels
La psychanalyse repose sur l’idée que l’homme est travaillé par des pulsions contradictoires : Eros (vie, sexualité, lien) et Thanatos (mort, destruction). Le principe de plaisir se heurte au principe de réalité. Les symptômes naissent de ces tensions jamais complètement résolues.
Bergeret : les conflits psychiques organisateurs
Bergeret a décrit comment chaque organisation de la personnalité gère les conflits. Le névrotique vit dans le conflit intrapsychique (désir vs interdit). Le psychotique gère la menace d’effondrement de l’identité. Le borderline oscille entre ces deux pôles, avec un conflit constant autour de l’abandon et de la dépendance.
Le Senne : la tension caractère/situation
Le Senne insistait sur la confrontation entre structure caractérologique et circonstances. Un caractère rigide se heurte à une situation exigeant de la souplesse, et naît alors un conflit intérieur qui oriente le comportement.
Darwin : la lutte pour l’existence
L’évolution repose sur la tension entre individus pour la survie et la reproduction. La nature est une scène de conflits permanents : prédateur et proie, individus concurrents, espèces en compétition.
Watzlawick : les paradoxes de la communication
La double contrainte (double bind) illustre la conflictualité relationnelle : « sois spontané ! », injonction contradictoire qui piège l’individu. Les relations humaines sont traversées de paradoxes inévitables.
Point commun : chez tous, l’homme est un être de contradiction, son équilibre dépend de la manière dont il gère ses conflits.
L’importance du lien à l’autre
Aucun de ces auteurs ne pense l’homme isolément. Tous soulignent la dimension fondamentale de la relation.
Freud : le transfert et l’amour
Freud a montré que le rapport à l’autre est fondateur : le sujet se constitue dans le regard et le désir de l’autre. Le transfert en psychanalyse révèle combien les relations passées continuent de structurer les relations présentes.
Bergeret : pathologies relationnelles
Pour Bergeret, les troubles de la personnalité sont avant tout des troubles du lien. Les borderline, par exemple, oscillent entre fusion et rejet, dépendance et haine de l’autre.
Watzlawick : les axiomes de la communication
La communication est constitutive du lien humain. On ne peut pas ne pas communiquer, chaque message porte un contenu et une dimension relationnelle, et toute interaction est ponctuée différemment selon les acteurs.
Darwin : l’origine de la coopération
Darwin voyait dans la coopération et la solidarité des instincts sociaux favorisés par l’évolution. Les groupes capables d’entraide avaient plus de chances de survie.
Le Senne : compatibilités caractérologiques
La caractérologie éclaire les affinités et les incompatibilités : certains caractères se complètent, d’autres s’affrontent. La relation dépend de ces structures profondes.
Point commun : l’homme est un être de relation, le lien à l’autre conditionne son existence.
Les limites de la liberté et de la conscience
Tous ces penseurs convergent sur un point dérangeant : la liberté humaine est très relative.
Pour Freud, nous croyons décider, mais c’est l’inconscient qui gouverne.
Pour Le Senne, nous croyons choisir, mais c’est le caractère qui fixe nos marges.
Pour Bergeret, nous croyons être autonomes, mais notre histoire affective nous détermine.
Pour Darwin, nous croyons être supérieurs, mais nous restons soumis aux lois biologiques.
Pour Watzlawick, nous croyons être libres, mais nous sommes pris dans des systèmes communicationnels dont nous ne maîtrisons pas les règles.
Point commun : l’homme est limité, sa liberté est un mythe réconfortant plus qu’une réalité.
Une vision dynamique et évolutive de l’humain
Malgré ces contraintes, ces penseurs ne décrivent pas un homme figé. Au contraire, tous insistent sur la dimension dynamique de l’humain.
Freud : l’appareil psychique est un champ de forces en perpétuel mouvement.
Darwin : l’évolution est un processus continu, qui façonne encore nos comportements.
Bergeret : les organisations psychiques sont des adaptations dynamiques à l’environnement relationnel.
Le Senne : le caractère est stable, mais il se module selon les expériences.
Watzlawick : la communication est un système vivant, toujours en réorganisation.
Point commun : l’homme est un processus, pas une essence.
En conclusion
Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick appartiennent à des traditions intellectuelles très différentes. Pourtant, leurs pensées se rejoignent sur plusieurs points :
L’homme est déterminé par des structures qui le dépassent.
Son existence est traversée de conflits et de contradictions.
Le lien à l’autre est fondamental.
Sa liberté est limitée.
Il est un être en mouvement, inscrit dans une dynamique évolutive.
En croisant ces perspectives, on obtient une image de l’humain bien plus complexe qu’une vision naïve de l’individu libre et rationnel. L’homme est un être paradoxal : contraint mais dynamique, limité mais créatif, toujours pris entre des déterminismes et des possibles.
Cette lecture croisée permet d’éclairer nos comportements contemporains. Face aux nouvelles pathologies du lien, aux illusions de liberté entretenues par les réseaux sociaux, ou encore aux tensions identitaires, les enseignements de Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick demeurent d’une actualité brûlante.
Pourquoi certaines personnes répètent les mêmes erreurs ?
Le 31/07/2025
« Je ne comprends pas… je retombe toujours dans les mêmes travers. »
« J’attire toujours le même type de personne. »
« Chaque fois que j’avance, je finis par saboter. »
Ces phrases résonnent dans les cabinets de psychologues, de thérapeutes et de coachs. Derrière l’apparent hasard de certaines répétitions se cache une mécanique bien plus profonde, enracinée dans la personnalité, le tempérament et l’histoire du sujet.
Voici une lecture croisée à la fois caractérologique, comportementale et psychanalytique, pour mieux comprendre ces scénarios qui se rejouent, souvent au détriment de notre épanouissement.
La répétition : un symptôme courant, une fonction adaptative
Répéter, en soi, n’a rien d’anormal. Notre cerveau fonctionne par schémas et routines, ce qui lui permet d’économiser de l’énergie cognitive. Ainsi, nous apprenons à marcher, conduire, parler ou résoudre des conflits à partir de nos expériences passées. Le problème surgit lorsque ces répétitions deviennent rigides, douloureuses, ou autodestructrices.
Le comportement appris : le poids du conditionnement
La psychologie comportementale montre que nos réactions sont souvent le fruit d’apprentissages précoces. Nous développons des réponses conditionnées selon les conséquences que nos actions ont eues par le passé :
Un comportement renforcé (par une récompense ou une réduction d’un malaise) tend à se maintenir.
Un comportement puni ou inefficace tend à s’éteindre… sauf si une dimension affective s’y accroche.
Par exemple, une personne qui a appris dans l’enfance que la soumission évitait les conflits familiaux pourra reproduire ce pattern dans ses relations adultes, même si cela nuit à son affirmation de soi.
Freud et la compulsion de répétition : rejouer pour (ne pas) comprendre
Freud fut l’un des premiers à théoriser la compulsion de répétition : la tendance inconsciente à rejouer certains scénarios traumatiques non élaborés.
Pourquoi ? Parce que le psychisme, pour intégrer un événement, doit pouvoir le représenter, le symboliser, le mettre en récit. Si ce n’est pas le cas (par exemple dans un trauma infantile), l’expérience revient… mais sous forme d’action, de répétition.
On ne s’en souvient pas, on le revit.
Par exemple, un sujet abandonné par un parent négligent peut inconsciemment choisir des partenaires distants ou indisponibles. Il tente de réparer l’histoire… mais en réactivant exactement le même schéma.
La structure caractérielle : nos filtres émotionnels et relationnels
La caractérologie, notamment celle initiée par René Le Senne, permet de comprendre comment nos traits de caractère profonds influencent la manière dont nous vivons et interprétons le monde.
Selon Le Senne, trois facteurs principaux structurent le caractère :
- Émotivité : sensibilité à l’impact affectif d’un événement. L’émotif adhère à ce qui l’émeut. D’autre part, l’émotivité se spécifie et souvent ne se traduira que dans les domaines où les intérêts vitaux de l’individu sont engagés. Ainsi, un émotif pourra être froid pour ce qui ne l’intéresse pas.
- Activité : tendance à passer à l’action ou à rester passif. L’inactif agit contre son gré, l’actif vit pour agir.
- Retentissement : on doit distinguer entre le retentissement actuel d’une représentation et son retentissement posthume. Tous les effets produits par une représentation pendant qu’elle occupe la conscience constituent le premier retentissement, la fonction primaire de la représentation. Tous les effets produits par une représentation après qu’elle a cessé d’être présente à la conscience constituent le second retentissement, la fonction secondaire de la représentation. Quand les effets d’une donnée mentale actuellement présente à la conscience refoulent ceux des données passées, la fonction primaire domine, on se trouve en présence d’un « primaire ». Dans le cas inverse, la « secondarité » domine et l’homme doit être dit secondaire. (Guy Palmade – « La caractérologie » – Puf, 1995).
Ces variables donnent naissance à plusieurs types caractériels, chacun ayant ses répétitions typiques.
Quelques exemples :
Le Passionné (émotif, actif, secondaire) : recherche de relations intenses. Il répète souvent des histoires d’amour conflictuelles, jalouses ou fusionnelles. Il dramatise, amplifie, relance des scénarios relationnels intenses, quitte à s’épuiser.
Le Flegmatique (non émotif, non actif, secondaire) : évite le conflit, préfère la stabilité. Il peut se retrouver dans des contextes professionnels ou conjugaux médiocres mais s’y maintient longtemps, par peur du changement ou du conflit.
Le Nerveux (émotif, non actif, primaire) : hypersensible, impulsif, souvent instable. Il peut répéter des décisions précipitées ou des sabotages à court terme, sous le coup de l’émotion.
Ces traits ne sont pas des fatalités, mais ils structurent des filtres de perception qui influencent nos choix, nos attirances, nos réactions, donc… nos répétitions.
Schémas précoces inadaptés
La thérapie des schémas de Jeffrey Young propose une lecture intégrative : certaines répétitions comportementales viennent de schémas précoces inadaptés, c’est-à-dire de croyances négatives construites très tôt (souvent dans l’enfance) à partir d’expériences relationnelles dévalorisantes ou insécurisantes.
Par exemple :
- Schéma d’abandon → partenaires émotionnellement indisponibles.
- Schéma de carence affective → recherche excessive de validation.
- Schéma de défaveur → sabotage des réussites.
Ces schémas activent des réponses comportementales automatiques, que le patient confond souvent avec sa « personnalité » alors qu’il s’agit de stratégies de survie émotionnelle.
Illustrations concrètes
Marie, 34 ans, passionnée
Marie tombe toujours amoureuse d’hommes instables, parfois violents, mais ne « supporte pas » la tiédeur ou la prévisibilité. En caractérologie, elle correspond à un type émotif-actif-secondaire (passionnée).
Sa compulsion de répétition est aussi alimentée par un schéma de trahison (père infidèle). Elle rejoue l’abandon et cherche à le maîtriser… en le provoquant.
Thomas, 41 ans, flegmatique
Thomas reste dans un poste sous-payé depuis dix ans malgré un potentiel reconnu. Il évite les conflits, n’ose pas demander une augmentation ni postuler ailleurs. Il est de type flegmatique secondaire, peu émotif, peu actif, ruminant.
Son schéma de soumission l’amène à répéter des situations de dévalorisation, par peur de perdre l’approbation des autres.
Comment sortir de la répétition ?
Briser les répétitions nécessite :
La prise de conscience du schéma : reconnaître le pattern, voir ses origines, repérer les déclencheurs.
L’identification des croyances associées : « Je ne mérite pas mieux », « Je suis trop… », « Si je me défends, on me rejette ».
Un travail sur les traits de caractère : non pas pour les « changer », mais pour les apprivoiser et les adapter.
La mise en place de nouvelles réponses comportementales : expérimenter progressivement d’autres manières d’agir ou de réagir.
Une forme de tolérance à l’inconfort : car sortir d’un schéma familier, même douloureux, provoque de l’angoisse.
La répétition n’est pas une faiblesse, c’est un signal
Répéter les mêmes erreurs n’est pas un défaut moral mais un langage de l’inconscient et du caractère. C’est une tentative de maintenir une forme de cohérence interne, souvent coûteuse émotionnellement mais qui a du sens si on sait l’écouter.
Analyser ses schémas, comprendre son fonctionnement caractériel, décrypter ses conditionnements comportementaux, c’est ouvrir la voie à une transformation réelle — pas celle d’un idéal rêvé, mais celle d’un soi plus libre, plus lucide et plus apaisé.
Agir sous le coup de l'émotion
Le 19/07/2025
Est-il bon d’agir sous le coup de la colère ou de la tristesse ?
Une perspective comportementale sur l’impact des émotions intenses sur nos décisions.
Emotion et action, un lien instinctif
Il est courant d’entendre des expressions telles que : « J’ai réagi à chaud », « Je n’étais pas moi-même », ou « Je regrette d’avoir agi sous le coup de l’émotion ». Ces formulations traduisent une réalité neuropsychologique bien documentée : les émotions, lorsqu’elles atteignent une certaine intensité, modifient profondément nos prises de décision, nos actions et nos jugements.
Mais faut-il pour autant s’abstenir systématiquement d’agir lorsqu’on ressent de la colère ou de la tristesse ? Toute émotion forte est-elle mauvaise conseillère ? Dans cet article, nous examinons ces questions sous un angle comportementaliste, en nous appuyant sur les notions de régulation émotionnelle, de renforcement et de contingence.
Colère et tristesse : deux émotions fondamentales, deux fonctions adaptatives
La colère et la tristesse sont des réponses émotionnelles naturelles, universelles, et fonctionnelles. Elles remplissent des rôles bien précis dans notre adaptation à l’environnement :
La colère est liée à une perception d’injustice, de violation de règles ou de frustration. Elle est souvent associée à une activation physiologique intense (augmentation du rythme cardiaque, tension musculaire, vigilance accrue) et à une tendance à l’action : confrontation, revendication, défense des limites.
La tristesse, en revanche, est une émotion de perte, de désespoir ou d’impuissance. Elle s’accompagne d’un ralentissement global (baisse d’énergie, retrait social, rumination) et vise souvent à favoriser la réévaluation, la demande de soutien, ou l’introspection.
Ces émotions, dans un cadre adaptatif, servent à mobiliser des ressources ou à susciter des ajustements dans nos relations et nos comportements. Elles ne sont pas intrinsèquement négatives, mais leur influence sur nos comportements peut devenir problématique lorsqu’elles bloquent l’analyse rationnelle ou renforcent des patterns dysfonctionnels.
Agir "à chaud" : quels risques comportementaux ?
D’un point de vue comportemental, agir sous le coup d’une émotion intense revient à réagir automatiquement à un antécédent émotionnel, souvent sans analyse des conséquences. Cela pose plusieurs problèmes :
1. Distorsion de l’évaluation des contingences
Sous l’effet de la colère ou de la tristesse, l’individu surestime ou sous-estime certaines conséquences de ses actes. Par exemple, une personne en colère peut frapper ou insulter un proche, pensant "remettre les pendules à l’heure", sans anticiper les dommages relationnels à long terme.
2. Renforcement immédiat du comportement émotionnel
Si l’action entreprise "soulage" l’émotion (ex. : crier ou claquer une porte apaise temporairement la tension), un renforcement négatif se produit : on est plus susceptible de réutiliser ce mode d’action à l’avenir, même s’il est inadapté.
3. Inhibition des fonctions exécutives
Les émotions fortes activent le système limbique (notamment l’amygdale), au détriment du cortex préfrontal impliqué dans la planification, la logique et le contrôle inhibiteur. Il s’agit d’un biais neurocomportemental naturel, mais potentiellement dommageable.
Cas cliniques : quand l’émotion parasite la décision
Exemple 1 : La colère impulsive
Un patient se dispute avec sa conjointe et, pris dans un élan de colère, claque la porte et quitte le domicile. Sur le moment, il ressent un soulagement (renforcement négatif de la fuite), mais le conflit s’envenime. Ce comportement devient un schéma répétitif : dès que la tension monte, il fuit ou explose, empêchant toute régulation constructive.
Exemple 2 : La tristesse paralysante
Une patiente, après une rupture, se sent submergée par une tristesse intense. Elle envoie des messages désespérés à son ex-partenaire dans l’espoir de rétablir un lien. L’inaction de l’autre renforce son sentiment d’abandon. Chaque message non répondu devient une preuve de rejet, consolidant un cercle vicieux de passivité et de dévalorisation.
Est-il possible d’agir sous émotion sans être dysfonctionnel ?
Oui, mais à certaines conditions. Les recherches en psychologie de la régulation émotionnelle et en thérapie comportementale montrent qu’il est possible d’agir sous le coup d’une émotion à condition que celle-ci soit identifiée, régulée et contextualisée.
1. La reconnaissance émotionnelle
Avant d’agir, il faut pouvoir nommer ce que l’on ressent. "Je suis en colère", "Je suis triste", "Je suis frustré". Cette mise en mots favorise une prise de recul.
2. La régulation émotionnelle
Il ne s’agit pas de nier ou de bloquer l’émotion, mais de l’accueillir sans se laisser submerger. Des techniques comme la respiration, l’ancrage, la pleine conscience ou les stratégies de distraction active (aller marcher, appeler un proche, écrire) permettent de retrouver un seuil de lucidité avant l’action.
3. Le report de la décision
Dans la plupart des situations, l’urgence ressentie est émotionnelle, pas réelle. Remettre à plus tard l’action ("Je vais y réfléchir ce soir", "Je lui répondrai demain") est souvent un acte de lucidité, pas de faiblesse.
Ce que dit la recherche : émotion ≠ mauvaise décision… si elle est régulée
Des études en psychologie cognitive (Gross, 1998 ; LeDoux, 2000 ; Damasio, 1994) ont montré que les émotions sont essentielles à la prise de décision. Antonio Damasio a notamment démontré qu’un individu privé de ressentis émotionnels (suite à une lésion cérébrale) est incapable de prendre des décisions cohérentes, même simples.
Mais ces émotions doivent être intégrées au raisonnement, pas le remplacer.
Ressentir, oui – agir impulsivement, non
Agir sous le coup de la colère ou de la tristesse n’est pas conseillé si l’émotion domine l’analyse comportementale, biaise la perception des conséquences ou renforce des réactions inadaptées. Cela peut entraîner des effets secondaires importants : conflits, ruptures, culpabilité, isolement, ou encore auto-renforcement de schémas dysfonctionnels.
Toutefois, une émotion reconnue, régulée et mise au service d’un objectif clair peut devenir un puissant moteur d’action. En tant que psychologue comportementaliste, il est essentiel d’enseigner aux patients à distinguer l’impulsion de l’intention, à retarder l’action, et à réévaluer les contingences émotionnelles avant d’agir.
Pour aller plus loin
Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology.
Damasio, A. (1994). L’erreur de Descartes : la raison des émotions.
Baumeister, R. F. et al. (2007). Emotion, decision, and action: A behavioral perspective. Psychological Inquiry.
Skinner, B. F. (1953). Science and Human Behavior.
Du passage à l'acte à l'acting out
Le 25/05/2025
Le comportement humain ne naît pas au hasard. Il résulte d’une interaction complexe entre trois grandes dimensions : cognitive (les pensées et représentations mentales), affective (les émotions et sentiments), et biologique (l’état physique, le fonctionnement cérébral, etc.). Ces trois éléments forment ce qu’on appelle une causalité triadique : un modèle qui montre que nos actions sont le produit de plusieurs influences simultanées et interdépendantes, je n’évoque pas l’influence de l’environnement ici.
De cette interaction peut émerger un moteur essentiel à l’action : la motivation. Cette dernière ne se résume pas à une simple envie passagère ; elle repose sur quatre caractéristiques principales :
- L’intentionnalité : c’est le fait que des états mentaux tels que percevoir, croire, désirer, craindre et avoir une intention, se réfèrent toujours à quelque chose.
- La pensée anticipatrice : ici, les événements futurs imaginés servent à la fois à nous pousser à agir (motivation) et à ajuster notre comportement en fonction de ce qui est attendu (régulation).
- L’auto-réactivité : cela correspond à notre aptitude à nous autoréguler, c’est-à-dire à gérer nous-mêmes notre motivation, nos émotions et nos actions.
- La réflexivité : pour ajuster son comportement de manière fine, il est essentiel d’avoir un certain recul sur soi, d’être capable de s’observer, de s’analyser et de se remettre en question.
Pour comprendre pourquoi une personne agit comme elle le fait, il faut prendre en compte ce mélange subtil entre pensées, émotions, état physique et capacité à se projeter. C’est dans cet équilibre que naît la motivation, ce moteur discret mais fondamental de nos comportements.
Ce cadre permet aussi d’éclairer certains comportements impulsifs ou violents, comme ce que l’on appelle en psychologie l’acting out. Il s’agit d’un passage à l’acte souvent brutal, où une tension interne – émotionnelle ou psychique – n’est pas verbalisée, mais exprimée directement par le comportement. Lorsqu’une personne n’a pas accès à la réflexivité ou à l’autorégulation, ou lorsque la pensée anticipatrice est court-circuitée par une charge affective trop intense, l’acting out peut devenir une manière de "dire sans mots".
Deux exemples concrets (soft) :
- Un adolescent en colère après une dispute avec ses parents claque violemment la porte, renverse des objets et quitte la maison sans prévenir. Il ne parvient pas à exprimer verbalement ce qu’il ressent, et son passage à l’acte devient le seul moyen d’extérioriser sa frustration.
- Un patient en thérapie, submergé par une émotion qu’il ne parvient pas à formuler, interrompt brusquement la séance en lançant une remarque blessante, puis quitte le cabinet. Là encore, le comportement agit comme un exutoire émotionnel, en l’absence de mots disponibles pour canaliser la tension.
Ces exemples montrent que l’acting out est souvent un signal de détresse, et qu’il peut être compris comme une tentative de rétablir un équilibre intérieur perdu.
L’acting out se définit par un acte impulsif en lien avec la dynamique relationnelle. Porot (1969) le définit comme un passage à l’acte réservé aux actes violents et agressifs à caractère impulsif et délictueux. Pour lui, le terme de « passage à l’acte » correspond plutôt à l’agir, c’est-à-dire à l’ensemble des actes, de l’impulsif aux conduites organisées.
Dans les éléments qui, conjugués entre eux favorisent cet acting out selon Vercier (1938), nous retrouvons l’infantilisme psychique, la faiblesse du jugement, le défaut d’autocritique, l’absence de gestion des émotions. Tardif (1998) y ajoute l’alexithymie, c’est-à-dire une incapacité à développer une activité symbolique, par l’inhabilité à mettre en mots et à différencier émotions et sensations corporelles et par un appauvrissement de la vie fantasmatique/phantasmatique ( on distingue « fantasme » qui est un scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d'une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort, d'un désir inconscient et « phantasme » qui désigne le fantasme inconscient). « Le problème de l’alexithymique ne réside pas dans la propension à décharger les émotions mais dans l’impossibilité de tolérer les affects et les informations significatives qui y sont liés, ce qui génère une incapacité à élaborer ce qu’il ressent » (Tardif, 1998).
Ce mode de fonctionnement primaire caractérise une incapacité à freiner l’impulsivité, à tolérer la frustration. C’est prendre un raccourci entre ressenti et comportement, ce qui évite de passer par une phase d’élaboration intellectuelle, trop coûteuse, trop vorace en énergie.
En compensation de cet acting out, c’est un sentiment d’impunité, d’omnipotence, de toute puissance mais il s’agit en arrière-plan d’une réactualisation des conflits internes avec une compulsion de répétition. C’est un mode d’expression d’enfant en bas âge envahi par la honte, le désespoir, et l’incapacité de résilience… leurs tensions psychologiques sont déplacées vers des voies moins coûteuses en énergie, en effort, en remise en question…
Ces individus qui font de l’acting out leur mode d’expression courante, cachent des squelettes émotionnels (voire pire) dans un placard qu’ils ne veulent surtout pas ouvrir. Pas très valorisant mais lorsque l’éducation fait montre d’un manque flagrant de limite et d’obligation, de la dévalorisation du débat contradictoire et d’une absence totale de la recherche de sources fiables, il ne faut pas s’étonner. Le goût de l’effort devrait être un pilier dans l’éducation, et nous sommes tous acteurs de nos vies…
« Le recours à l’acte, à la violence, est une réalisation narcissique de puissance pour échapper à la menace de vide narcissique créée par la captation spéculaire. Le retournement de la passivité en activité et, inversement, la cyclicité de ces processus se réfèrent à une angoisse de passivation et d’anéantissement, l’acte criminel sauvant d’un effondrement insupportable » (Balier, Zagury, Meloy).
Sources :
Raoult, P.-A. (2006). Clinique et psychopathologie du passage à l'acte. Bulletin de psychologie, Numéro 481(1), 7-16. https://doi.org/10.3917/bupsy.481.0007.
Vercier (V.). – Les états de déséquilibre mental, Thèse de médecine, Paris, 1938.
Tardif (Monique). – Le déterminisme de la carence d’élaboration psychique dans le passage à l’acte, dans Millaud (F.), Le passage à l’acte. Aspects cliniques et psychodynamiques, Paris, Masson, 1998, p. 25-40.

Narcissique extraverti ou introverti ?
Le 21/04/2025
Tous les narcissiques ne sont pas de grandes gueules extraverties, il existe aussi des manipulateurs cachés dans la plupart des cercles sociaux.
Il semble que le nombre de narcissiques ait très fortement augmenté et c’est devenu une sorte de label dont certain(e)s se servent concernant leur ex, leur patron, même certains membres de leur famille.
On pense tous avoir déjà rencontré un narcissique (qui relève de la pathologique psychiatrique bien sûr) mais il n’est pas si évident à identifier que ça, selon de récentes recherches. La pathologie narcissique affecte environs 1 personne sur 20, c’est une estimation. Ils ont un sentiment de grandeur, de supériorité et possèdent un faible niveau d’empathie. Ils ont besoin qu’on les admire constamment et se montrent facilement cassant.
Il est d’autant plus difficile à débusquer qu’il existe un autre type de narcissiques dits « vulnérables », qui ne sont pas dans l’extériorisation, l’arrogance, ni la grandiloquence. Ce sont plutôt des personnes introverties, pas habilles socialement, insécures, sur la défensive et angoissées. Ils essaient constamment de cacher leurs failles, leur tristesse. « Il a tendance à être fragile et ne peut pas faire de critique, » explique Hart (an Associate Professor of Psychology at the University of Southampton).
Contrairement à leurs pairs, les narcissiques vulnérables sont convaincus qu’ils n’ont pas le statut social qu’ils méritent alors que ce n’est pas une volonté de leurs pairs. Il n’est pas question pour eux d’être en compétition s’ils sont convaincus qu’ils vont perdre. « Ça provoquerait un stress accru et un fort sentiment de honte, » dit Hart.
Les narcissiques vulnérables sont moins enclin à fantasmer sur leur supériorité, cependant leur réaction défensive peut être violente en cas de critique, et vous ne savez pas à quel moment ils vont exploser, et ça se fera derrière votre dos, lorsque vous ne vous y attendrez pas. Ils ne se contentent pas de collecter quelques informations personnelles sur vous pour s’en servir contre vous. Pour y arriver, ils vont vous confier des informations personnelles sur eux, vraies ou pas, mais ça vous donnera l’impression qu’ils sont dignes de confiance et donc de confidences. Manipulation !
De toute évidence, les deux types ont tendance à répondre aux personnes qui les entourent de manière antagoniste – des niveaux élevés de narcissisme ont été liés à l’intimidation, à la violence et à l’agression, directe et indirecte. Mais le narcissique vulnérable peut le faire pour des raisons différentes de celles du grandiose. « Ils peuvent intimider ou perpétrer de la violence parce qu'ils sont incertains d'eux-mêmes, » dit Hart.
Dans une relation avec l’un d’eux, sans surprise, les narcissiques grandioses sont toujours à l’affût de quelqu’un de mieux – ils ont l’impression de mériter le meilleur – ce qui conduit souvent à tricher, à mentir. « Les narcissiques vulnérables ont toutefois tendance à être beaucoup plus nécessiteux, mais peuvent aussi contrôler et manipuler de manière moins évidente, » explique Hart.
Vous êtes probablement convaincu que quelqu'un dans votre vie est un narcissiste déguisé, plein de force et sans filtre, cependant ils ne sont peut-être pas affectés par un trouble de la personnalité, donc de la pathologie qui relève de la psychiatrie.
Il est important de garder à l'esprit que les traits narcissiques peuvent aller et venir, cela concerne chacun de nous en fonction de la situation dans laquelle nous nous trouvons, ce qui peut conduire à ce que les autres se trompent et nous prennent parfois pour des narcissiques pathologiques.
Il y a des circonstances qui font ressortir le pire en nous tous – déchaînant ce que la recherche appelle le « narcissisme contextuel ». Tout le monde existe quelque part sur le spectre. Les traits de personnalité narcissique peuvent devenir plus forts ou plus faibles au fil du temps, être déclenchés par certaines situations et s'exprimer différemment chez différentes personnes. Cela signifie que nous sommes tous narcissiques – dans une certaine mesure.
Contrairement aux personnes atteintes d'un trouble de la personnalité narcissique diagnostiqué, les personnes ayant des niveaux élevés de traits de personnalité narcissique peuvent être en mesure de composer avec ces tendances dans certaines situations, comme autour de leur famille.
Contrairement au trouble clinique, les traits narcissiques sont très communs, et ils le deviennent de plus en plus dans de nombreux endroits à travers le monde – certainement en rapport avec la prépondérance du rapport à l’image aujourd’hui, que dis-je, la suprématie de l’ego.
Une étude réalisée par l’équipe de Heym suggère que les narcissiques ont la capacité d'empathie, mais choisissent simplement d’en faire fi la plupart du temps. Et c'est logique, si votre principal intérêt est votre GRANDE et IMPORTANTE personne, et que vous êtes prêt à exploiter et tromper les autres pour vous améliorer, éteindre votre capacité d'empathie est un avantage.
Une équipe de chercheurs a suivi des enfants sur une période de deux ans et constaté que ceux dont les parents les surévaluaient, les louant d'être exceptionnels et supérieurs à d'autres enfants, étaient plus susceptibles de montrer par la suite des signes de narcissisme.
Ils ont également découvert que les enfants qui recevaient une rétroaction incohérente, parfois surévaluée, démesurée ou sous-évalués, étaient plus susceptibles de développer un narcissisme vulnérable. Aaahhh, les enfants rois…
J'insiste (encore !) mais il est important de rappeler de ne pas confondre la « perversion narcissique » et la « personnalité narcissique » qui, elle, est structurelle et qui est intégrée dans le manuel de diagnostic psychiatrique DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) et classée dans les « Troubles de la personnalité ».
Le trouble de la personnalité narcissique (donc la pathologie) se caractérise par au moins 5 de ces critères de diagnostics :
- Mégalomanie (sens exagéré de leur importance et de leurs talents),
- Une obsession de fantasmes de succès, d’influence, de pouvoir, d’intelligence, de beauté, ou d’amour parfait,
- La conviction d’être spécial et unique et de fréquenter uniquement des personnes hors normes,
- Un besoin inconditionnel d’être admiré,
- La conviction de disposer de droits sur l’autre,
- L’exploitation des autres pour atteindre leurs propres objectifs,
- Un manque d’empathie,
- Sentiment que les autres les envient,
- L’arrogance et la fierté.
Si cinq ou plus de ces traits de personnalités deviennent chroniques et interfèrent avec la vie personnelle ou professionnelle, le diagnostic du trouble de la personnalité narcissique est posé.
La perversion narcissique quant à elle décrit un comportement manipulateur et destructeur associé au narcissisme.

Source: « How to spot the 'covert narcissists' hiding in your life » Myriam Frankel, september 16, 2024, BBC Science Focus
About our experts
Dr Claire Hart is an Associate Professor of Psychology at the University of Southampton. Her work has been published in Sex Roles, Computers in Human Behavior, and Journal of Personality Assessment.
Nadja Heym is an Associate Professor of personality psychology at Nottingham Trent University. Her work has been published in Psychology & Neuroscience, Current Opinions in Behavioural Sciences, and Forensic Science International: Mind & Law (to name a few).
Synchronisation et empathie
Le 16/04/2025
Apprendre à décoder, à analyser le langage non-verbal en se limitant strictement à l’interprétation de certains éléments est pour le moins réducteur mais surtout, sujet à d’énormes erreurs (et j’en vois de belles sur Instagram, You Tube). Ca ne fait pas de vous un expert mais plus vraisemblablement un insctinctif. Vous n’aurez pas plus de réussite que la chance.
Pour faire la différence et passer de la version « instinctive » à la version « expert », il est impératif de tenir compte du contexte, des habitudes corporelles de chacun, et des états émotionnels de chacun.
Si la possibilité vous est offerte au cours d’un échange, lorsque vous pensez qu’il y a un hïatus dans la communication, c’est-à-dire que le verbal est décorrélé des gestes, qu’une expression faciale illustre l’inverse du discours, il vous faut tirer cela au clair en questionnant ! Si vous restez sur vos impressions, vous ne faites que jeter la pièce en l’air…
Si vous voulez comprendre une situation, si vous voulez savoir si votre date vous correspond, si vous voulez savoir pourquoi votre couple bat de l’aile ou simplement en savoir plus : discutons-en et allons comprendre ensemble les « intentions » de l’autre (ou les votres) !
Mail : contact@ds2c.fr / frantz.bagoe@gmail.com
Whatsapp/Message : 06 13 68 38 65
Instagram : ds2c.Analyse.Comportementale
En attendant, je vous partage une étude scientifique de 2012 sur notre capacité à appréhender les émotions des autres. Bonne lecture !
Le partage des états émotionnels des autres peut faciliter la compréhension de leurs intentions et de leurs actions. Les réseaux d'aires cérébrales « fonctionnent ensemble » chez les participants de cette étude qui voient des événements émotionnels similaires dans un film. L'activité cérébrale des participants a été mesurée avec l'IRM fonctionnelle pendant qu'ils regardaient des films représentant des émotions désagréables, neutres et agréables. Après le scan, les participants ont regardé les films à nouveau et ont évalué en continu leur expérience de l'agrément/désagrément et de l'excitation/calme.
Pendant le visionnage du film, les chercheurs ont constaté que l'activité cérébrale des participants a été synchronisée dans les aires sensorielles et dans les circuits émotionnels. En améliorant la synchronisation de l'activité cérébrale chez les individus, les émotions peuvent favoriser l'interaction sociale et faciliter la compréhension interpersonnelle.
Les émotions humaines sont très contagieuses. Les sentiments de colère et de haine peuvent se propager rapidement lors d'une manifestation de protestation pacifique et la transformer en une émeute violente, alors que des sentiments intenses d'excitation et de joie peuvent passer rapidement des joueurs aux spectateurs lors d'une finale de football par exemple.
Il est bien documenté que l'observation d'autres personnes dans un état émotionnel particulier déclenche rapidement et automatiquement la représentation comportementale et physiologique correspondante de cet état émotionnel chez l'observateur. Les études de neuroimagerie ont également révélé une activation neurale commune pour la perception et l'expérience d'états tels que la douleur, le dégoût et le plaisir.
Des données récentes suggèrent que, dans les situations sociales, une telle synchronisation de l'activité cérébrale de deux individus peut effectivement se produire au sens littéral.
Une stimulation naturelle prolongée, comme la visionnement d'un film ou l'écoute d'un récit, donne lieu à des cours temps de réponse et sélectifs sur le plan fonctionnel. C’est ce qu’il se passe lorsque 2 personnes, qui ne se connaissent pas, se rencontrent pour la première fois et que le « courant passe » entre elles.
Cette synchronisation de l’activité cérébrale s’étend jusqu’aux zones impliquées dans la vision et l’attention de haut niveau et a été interprétée comme reflétant la similitude du traitement de l’information cérébrale entre les individus.
En plus de refléter les réponses sensorielles, l'activité synchronisée pourrait aussi aider les gens à assumer les perspectives mentales et corporelles des autres et à prévoir leurs actions.
La synchronisation entre le locuteur et l'auditeur est associée à une compréhension réussie d'un message verbal, de la communication non verbale et des expressions faciales.
Après avoir été scannés, les participants ont revisionné les films et évalué leurs expériences subjectives de valence (plaisir/désagrément) et d'éveil (calme/activation).
Les chercheurs ont également évalué et établi qu’il y avait bien une corrélation entre une tendance auto-déclarée à l'empathie, c'est-à-dire la disposition à reconnaître les états émotionnels chez les autres, et la synchronisation intersubjective.
Partager les états émotionnels d'autres individus permet de prédire leur comportement, et les représentations affectives, sensorielles et attentionnelles partagées peuvent fournir la clé pour comprendre les autres.
Grâce à ce type de simulation mentale, nous pouvons estimer plus précisément les objectifs et les besoins des autres et adapter notre propre comportement en conséquence, soutenant ainsi l'interaction sociale et la cohérence entre les individus.
Source : « Emotions promote social interaction by synchronizing brain activity across individuals", 18/04/2012, L. Nummenmaa, doi.org/10,1073/pnas.1206095109

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