Le 23 janvier 1989, Ted Bundy est exécuté sur la chaise électrique de la prison de Starke, en Floride. Dehors, une foule s'est rassemblée. Certains célèbrent. D'autres pleurent. Ce sont majoritairement des femmes.
Ce n'est pas une anomalie de ce jour-là. Pendant tout le procès, les tribunes étaient pleines. Des femmes se battaient pour une place. Certaines lui apportaient des fleurs. Une l'a épousé pendant l'audience, Carol Ann Boone, mère de famille, pas une adolescente instable, une femme adulte, socialement intégrée, parfaitement capable de lire un journal. Bundy avait lui-même reconnu ses crimes. Ça n'avait rien changé.
La question n'est pas : comment est-ce possible ? C'est une question morale déguisée en question psychologique, et elle ferme la réflexion avant qu'elle commence. La vraie question est : quelle logique produit ça ? Quelle économie psychique rend un tueur en série non seulement supportable mais désirable ? D’où provient cette idéalisation, cette sublimation ?
Nommer sans condamner
La hybristophilie désigne l'attraction érotique ou romantique pour des individus ayant commis des crimes graves. Le terme vient du grec hybridzein, commettre un outrage contre autrui, et philein, du verbe aimer (qui aime). Il a été introduit par le sexologue John Money dans les années 1980, et il a depuis acquis une relative respectabilité clinique, ce qui ne l'empêche pas d'être systématiquement mal utilisé dans les médias.
La première erreur est de traiter la hybristophilie comme une catégorie homogène. Elle ne l'est pas. La littérature clinique distingue deux sous-types dont les dynamiques sont radicalement différentes.
La hybristophilie passive désigne l'attraction à distance, le courrier, les fantasmes, l'obsession médiatique, sans contact direct ni participation aux actes. C'est la forme la plus fréquente, et de loin. La hybristophilie active désigne la participation, la complicité, l'aide logistique, parfois la co-criminalité. L’hybristophilie (avant c’était l’enclitophilie) n’est pas le fait d’aimer quelqu’un bien qu’il soit criminel, mais de l’aimer parce qu’il est criminel. Elle est considérée maintenant comme une conduite paraphilique, au même titre que le trouble voyeuriste, le trouble fétichiste, le trouble exhibitionniste, le trouble frotteuriste, les troubles sado-masochiste sexuel, le trouble pédophile, le trouble fétichiste et le trouble du travestisme.
Karla Homolka, qui a aidé Paul Bernardo à violer et tuer, dont sa propre sœur, relève de cette catégorie. Ce ne sont pas les mêmes femmes. Ce ne sont pas les mêmes dynamiques. Les traiter ensemble, c'est rater les deux.
Le catalogue des erreurs
Sur ce sujet, les explications paresseuses abondent. Elles méritent d'être démontées une par une, non par plaisir de la controverse, mais parce qu'elles empêchent de voir ce qui se passe réellement.
"Ce sont des femmes traumatisées qui reproduisent un schéma." C’est vrai pour certaines mais faux comme explication universelle. Carol Ann Boone n'avait pas de passé documenté de victimisation. L'histoire traumatique explique une partie des cas, mais elle ne constitue pas la règle.
"Ce sont des femmes qui veulent sauver." Le syndrome de la rédemptrice, c’est-à-dire l’idée que ces femmes croient pouvoir changer l'homme que personne d'autre n'a su aimer. Commode. Romantique. Et suffisamment vague pour être indémontable. Il existe, mais il n'est pas le moteur unique.
"Ce sont des femmes qui cherchent la célébrité par procuration." Possible dans une minorité de cas. Insuffisant comme lecture générale, la plupart de ces femmes n'ont aucune ambition médiatique et maintiennent leur relation dans une discrétion farouche.
"Ce sont des femmes masochistes." C'est la plus dangereuse des simplifications, parce qu'elle a l'apparence d'une profondeur clinique. Elle confond le comportement observable avec la structure qui le produit. Le masochisme (satisfaction inconsciente tirée de la souffrance ou de la soumission) peut être une composante, il n'est pas l'explication.
Chacune de ces lectures capture un fragment de réalité. Aucune n'est fausse dans tous les cas. Aucune ne suffit.
Ce que le criminel offre que l'homme ordinaire n'offre pas
C'est la partie que personne ne veut formuler honnêtement, parce qu'elle oblige à regarder le désir en face plutôt que de le moraliser. Alors formulons-la.
L'homme en prison ne peut pas partir. Il ne peut pas tromper. Il ne peut pas décevoir dans le quotidien. La relation existe dans un espace chirurgicalement protégé de la friction qui détruit la plupart des couples. Elle est pure désir, pure intensité, sans la dépréciation que le réel impose inévitablement à tout objet d'amour.
Il y a plus. Derrière les barreaux, le tueur est le dominant absolu dans la fiction, puissant, dangereux, capable du pire. Mais c'est la femme qui contrôle l'accès. C'est la femme qui décide de venir ou pas, d'écrire ou pas, de rester ou pas. Ce paradoxe n'est pas accidentel. Il offre quelque chose de rare : la puissance de l'autre, sans la menace que cette puissance représente ordinairement. La domination fantasmée, la vulnérabilité réelle, mais inversée.
Et puis il y a la densité narrative. Ces hommes ont une histoire. Une complexité. Une profondeur, qu’elle soit tordue ou monstrueuse, que la plupart des partenaires ordinaires n'offrent pas, ou du moins ne semblent pas offrir. Être choisie parmi des milliers de femmes par un homme que le monde entier regarde, c'est une forme de distinction dont la perversité n'efface pas complètement la logique.
Ce qu'elles cherchent vraiment
Ici, il faut descendre plus profond que la surface du désir. Plus profond que la logique paradoxale que nous venons de décrire. Ce que Freud et Bergeret permettent de lire, c'est ce que ces femmes cherchent à combler et ce contre quoi la relation avec le tueur fonctionne comme une défense.
Le concept central est celui d'angoisse de perte d'objet (terreur archaïque, remontant à la petite enfance, de perdre l'être dont on dépend affectivement, non pas la perte d'une personne concrète mais l'effondrement du sentiment d'être tenu, contenu, relié). C'est une angoisse que tout être humain connaît à des degrés divers. Mais chez certains sujets, elle est suffisamment massive pour structurer l'ensemble de la vie affective, les choix de partenaires, les modalités d'attachement, les stratégies pour ne jamais se retrouver seul face à ce vide. Ce qu’on pourrait traduire par : mieux vaut être mal accompagné que vivre seul (ça marche pour les hommes évidemment).
Or le tueur en prison résout ce problème d'une manière que peu d'objets relationnels peuvent égaler. Il ne peut pas partir. Il est structurellement captif. L'angoisse d'abandon (terreur que l'autre disparaisse, se détourne, cesse d'être disponible) est neutralisée non pas par la qualité de la relation mais par l'architecture carcérale elle-même. C'est le système qui garantit ce que la relation ordinaire ne peut jamais garantir : la permanence de l'objet.
Freud a décrit la compulsion de répétition (tendance inconsciente à reproduire des situations douloureuses ou des schémas relationnels anciens, non pour en jouir mais pour tenter de les maîtriser rétrospectivement) comme l'une des forces les plus puissantes et les plus mal comprises de la vie psychique. Ce que certaines de ces femmes rejouent, ce n'est pas nécessairement un trauma identifiable, une violence subie, un père absent ou brutal. C'est quelque chose de plus archaïque qu’est la tentative de résoudre, cette fois, une équation affective qui n'a jamais trouvé sa solution. L'homme impossible, l'homme dangereux, l'homme qu'on ne peut pas vraiment avoir, et la victoire fantasmée de le tenir malgré tout, derrière les barreaux, dans les lettres, dans la fidélité que personne d'autre ne lui accorde.
Darwin avait déjà posé le cadre sans le savoir. La sélection sexuelle n'a pas seulement favorisé les mâles dominants, elle a aussi, chez la femelle, sélectionné une sensibilité aux signaux de puissance, de dangerosité contrôlée, de capacité à protéger et à détruire (je vous invite à regarder le documentaire « Une histoire de gorille » sur Netflix, dans lequel David Attenborough revient sur sa rencontre avec les gorilles du Rwanda. La femelle Alpha d’un groupe d’une soixantaine de gorilles a dû choisir entre l’ancien mâle Alpha et celui qui l’a battu pour prendre sa place. Je vous laisse le soin de trouver qui elle a choisi). Ce substrat évolutif ne détermine pas le choix, aucun déterminisme biologique ne suffit ici, mais il constitue le sol sur lequel la psychologie individuelle vient travailler. La fascination pour la puissance brute n'est pas une pathologie importée de nulle part. Elle a une histoire phylogénétique que la civilisation a recouverte sans l'effacer.
Il y a également ce que Bergeret appelle la violence fondamentale (énergie psychique primaire, antérieure à toute élaboration, qui précède la distinction entre amour et haine et constitue le substrat brut de toute relation d'objet). Cette violence n'est pas l'agressivité, elle est plus primitive. Elle est la force brute du lien, avant que la civilisation ne l'ait poli, domestiqué, rendu présentable. Le serial killer l'incarne sans médiation, sans filtre, sans les compromis que la vie sociale impose à tous. Pour certaines femmes, cette incarnation n'est pas repoussante. Elle est, dans une économie psychique spécifique, profondément rassurante, la preuve que cette force existe, qu'elle peut être tenue, qu'elle ne détruira pas tout si on l'approche.
Ce qu'elles cherchent, au fond, ce n'est pas un tueur. C'est une réponse à une question posée très tôt, dans une relation très ancienne, avec un objet très différent. Le tueur n'est que la forme que cette réponse a prise.
Une hétérogénéité radicale
Il serait commode de conclure que toutes ces femmes partagent le même profil, la même structure, le même manque. Ce serait faux et ce serait reproduire exactement l'erreur que nous avons démontée au début.
Parmi les femmes documentées : des profils état-limite pour qui la relation avec le tueur captif est la seule configuration qui neutralise durablement l'angoisse d'abandon. Des structures névrotiques qui subliment (transformation inconsciente d'une pulsion inacceptable en une activité socialement ou psychiquement plus acceptable) une agressivité refoulée dans la fascination pour celui qui l'a libérée sans retenue. Des femmes parfaitement stables dont l'intérêt était initialement journalistique ou intellectuel et qui ont glissé progressivement dans quelque chose qu'elles n'avaient pas anticipé. Des opportunistes qui ont vu une niche médiatique et y ont trouvé autre chose.
La seule chose qu'elles partagent, c'est l'objet. Pas la structure, pas la motivation, pas le manque. Et c'est précisément pour ça qu'une explication unique est non seulement insuffisante mais cliniquement fausse.
Chute
Revenons à Bundy. Aux femmes dans la salle d'audience. Aux larmes le jour de l'exécution.
Ces femmes ne sont pas des monstres. Elles ne sont pas des idiotes. Elles sont le produit lisible d'une rencontre entre des besoins psychiques réels, archaïques, puissants, souvent inconscients, et un objet qui offre paradoxalement ce que la relation ordinaire ne garantit jamais complètement : la certitude de pas être abandonnée, la puissance maîtrisée, la densité d'un lien que rien ni personne ne peut effacer.
Ce que leur choix dit, au fond, c'est quelque chose que nous préférons ne pas entendre : que le désir ne se règle pas sur la morale. Qu'il obéit à une logique plus ancienne, plus têtue, plus indifférente au bien et au mal que tout ce que nous voudrions croire. Et que comprendre cette logique, sans l'absoudre, sans la condamner, est le seul travail intellectuellement honnête qu'on puisse faire face à elle.
Le reste, c'est du confort.
