Il était une fois… ce que les contes ont toujours voulu nous cacher

Le 13/06/2026 0

Vous connaissez Peter Pan. Le garçon espiègle, la fée Clochette, le Pays Imaginaire. Disney vous a vendu cette histoire des dizaines de fois, et vous l'avez achetée. Vous y avez adhéré. Vous l’avez transmise.

Simon Rousseau, lui, a voulu savoir ce qui se cachait vraiment derrière ce garçon-là. Dans son Peter Pan, publié aux éditions Contre-Dires dans la collection Les Contes Interdits, il arrache le masque. Et ce qu'il révèle dérange, non pas parce que c'est une invention, mais précisément parce que ça ne l'est pas.

« Peter Pan agrippe Wendy à la gorge. La plaque contre un mur. Sort un couteau, lame en os humain ». Mais ce qui glace, ce n'est pas le couteau. C'est ce qui précède : « un rire. Aigu, sincère, enfantin. Et dans ses yeux verts, face à une femme terrorisée, de la pitié. »

Pas de la colère. De la pitié.

"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit. Profondément. Organiquement. Et c'est exactement là que tout bascule.

 

Ce que Disney a recouvert

Perrault, les frères Grimm, puis Disney après eux, ont opéré le même geste : prendre des récits qui parlaient crûment de désir, de rivalité, de violence, et les transformer en leçons de morale rassurantes. Cendrillon, Blanche-Neige, Le Petit Chaperon Rouge, Hansel et Gretel. Derrière chaque happy end soigneusement emballé, une vérité nettement moins présentable.

Ces histoires, dans leur version originale, ne cherchaient pas à rassurer. Elles cherchaient à dire quelque chose de vrai sur ce que les êtres humains sont capables de faire, et pourquoi.

Rousseau et les auteurs des Contes Interdits font le chemin inverse. Ils arrachent le vernis. Et nous forcent à regarder en face ce que nous avions collectivement décidé de ne plus voir.

Mais pour comprendre Peter Pan, le vrai, celui de Rousseau, il faut d'abord comprendre ce qui ne s'est jamais construit en lui.

 

La traversée de l'Œdipe : ce qui se joue vraiment

Tout enfant, à un moment donné, doit faire face à une découverte fondamentale et brutale : il n'est pas le centre du monde. L'autre existe. La limite existe. Et le désir, aussi intense soit-il, ne suffit pas à effacer ces deux réalités.

C'est ce que Freud a appelé le complexe d'Œdipe. Derrière ce terme savant se cache quelque chose de très concret : le processus par lequel un enfant apprend à renoncer. À accepter que la mère n'est pas uniquement à lui. Que le père, ou plus précisément ce qu'il représente, la Loi, la limite, l'interdit, a une place légitime. Et que grandir, c'est précisément intégrer cette réalité-là, aussi douloureuse soit-elle.

Ce renoncement n'est pas une défaite. C'est une construction. L'enfant qui traverse correctement cette étape en ressort avec quelque chose d'essentiel : la capacité à différer, à symboliser, à transformer la frustration en autre chose que de la violence. Il apprend que le monde ne se plie pas à ses désirs, et que c'est supportable.

 

Mais que se passe-t-il quand cette traversée échoue ?

C'est là qu'intervient Jean Bergeret, psychanalyste français et grand théoricien des structures de personnalité. Bergeret a montré avec précision que la qualité de cette traversée œdipienne détermine l'architecture psychique profonde du sujet. Trois issues sont possibles :

La première, c'est la névrose. L'Œdipe a été traversé, le renoncement s'est opéré, la Loi a été intégrée. Le sujet souffre parfois, la névrose n'est pas un état de bonheur permanent, mais il dispose d'outils internes pour réguler ses conflits. Il peut culpabiliser, se refréner, négocier avec lui-même.

La deuxième, c'est la psychose. Ici, quelque chose de plus radical s'est produit : la Loi n'a pas simplement été mal intégrée, elle n'a pas été intégrée du tout. Le Tiers symbolique, ce père ou ce principe d'autorité qui devait structurer la réalité de l'enfant, a été forclos. Absent. Le sujet construit alors sa propre réalité, parallèle et imperméable.

La troisième, et c'est là que Peter Pan nous intéresse, c'est l'état-limite. Ni névrose ni psychose. Une traversée œdipienne incomplète, avortée. Le sujet a perçu la limite, mais ne l'a pas vraiment intégrée. Il fonctionne dans une économie de tout ou rien, fusion ou destruction, dedans ou dehors. Sans la capacité de symboliser ce qui le déborde. Sans le filet de sécurité que la structure névrotique aurait tissé.

Ce sujet-là n'est pas fou au sens clinique du terme. Il peut être charmant, intelligent, séduisant même. Mais face à la frustration, face à la limite imposée par l'autre, il n'a qu'un seul outil disponible : la décharge. Immédiate. Sans médiation. Sans remords.

Relisez le passage de Rousseau avec ça en tête. Wendy résiste, pose une limite, refuse de jouer le jeu. Pan ne négocie pas. Ne s'énerve pas vraiment. Il agrippe, plaque, sort le couteau. Sans escalade émotionnelle visible. Sans culpabilité apparente. Avec, dans les yeux, cette pitié froide pour celle qui ne comprend pas.

Ce n'est pas de la cruauté au sens sadique du terme. C'est l'absence de l'appareil psychique qui aurait rendu la cruauté inutile.

Dans le dessin animé de Disney, Peter Pan ne prend pas position lorsqu’il apprend que Clochette a demandé aux enfants perdus de battre Wendy. Il n’a pas pris position lorsque les sirènes ont tenté de noyer Wendy. Par contre, il s’amuse de son combat à l’épée avec Capitaine Crochet. Il prévient les enfants perdus que s’ils partent avec Wendy et ses frères (et qu’ainsi ils acceptent de grandir pour devenir plus tard adultes), ils ne pourront pas faire marche arrière. Et ce message, ces comportements, ils passent comme une lettre à la poste dans l’inconscient des spectateurs. C’est vicieux. La vision de Pan est celle d’une structure perverse, il faut en prendre conscience !

 

Quand Peter grandit sans avoir grandi

Imaginez un sujet qui a traversé l'enfance et l'adolescence avec le corps d'un homme, mais sans l'appareil psychique qui va avec. Pas de déficit intellectuel. Pas de folie apparente. Simplement : l'absence de ce filtre intérieur qui s'interpose entre l'impulsion et l'acte.

"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit sincèrement. Et c'est précisément ça qui doit nous alerter : nous ne sommes pas face à quelqu'un qui transgresse une loi qu'il connaît. Nous sommes face à quelqu'un pour qui cette loi n'a jamais existé.

Un sujet névrotique qui veut faire du mal lutte d'abord contre lui-même. Il y a un conflit interne, une culpabilité anticipée, un frein. Il peut transgresser, mais ça lui coûte quelque chose. Ça laisse une trace.

Chez le sujet en échec structurel, ce combat intérieur n'a pas lieu. La frustration arrive, et elle cherche immédiatement une sortie. La décharge est le seul outil disponible.

Mais tous ces sujets ne basculent pas de la même façon. Deux individus avec la même carence fondamentale peuvent produire des violences radicalement différentes. Ce qui les différencie, c'est le tempérament, ce fond caractériel stable qui colore la façon dont chaque sujet exprime ce qui le déborde. L'impulsif explose vite et fort. Le ruminant accumule avant de décharger. Le détaché agit sans affect visible comme Pan, avec cette pitié glaciale dans les yeux verts.

Peter Pan nous donne à voir la version la plus déstabilisante : celle du sujet qui n'a pas l'air dangereux. Qui rit. Qui éprouve de la pitié. Et qui sort un couteau en os humain avec la tranquillité de quelqu'un qui ouvre une porte.

Rousseau n'a pas inventé ce personnage. Il l'a révélé.

 

Le conte comme miroir

Les contes de fées n'ont jamais été des histoires pour enfants. Ils étaient des avertissements. Et c’est ce qu’il faut dire aux enfants.

Perrault le savait. Les frères Grimm le savaient. Ils écrivaient pour des adultes qui comprenaient que la forêt était dangereuse, pas parce qu'elle contenait des loups, mais parce qu'elle contenait des hommes. Et des femmes. Et des désirs que personne ne savait nommer autrement que par métaphore.

Puis nous avons décidé que c'était trop. Trop cru, trop vrai, trop dérangeant. Nous avons confié ces histoires à Disney, et Disney nous a rendu des jouets.

Simon Rousseau et les auteurs de la collection Les Contes Interdits font le chemin inverse. Ils ne réécrivent pas les contes par goût du scandale. Ils les restituent. Ils rendent à ces récits leur fonction originelle : dire la vérité sur ce que les êtres humains deviennent quand quelque chose d'essentiel a manqué.

Peter Pan n'est pas un monstre sorti de nulle part. Il est le résultat logique, presque mécanique, d'une construction qui n'a pas eu lieu. Un enfant à qui personne, ou les circonstances, n'a permis de traverser ce passage obligé : apprendre que l'autre existe, que la limite est réelle, que le désir ne suffit pas à tout justifier.

Ce sujet-là, il n'est pas dans les livres uniquement. Il est dans les faits divers. Dans les dossiers criminels. Dans les boxes des tribunaux. Avec le même regard, cette absence troublante de remords, cette incapacité authentique à comprendre pourquoi tout le monde fait une histoire de ce qui lui semble si simple.

La prochaine fois que vous lirez "il ne comprenait pas ce qu'il avait fait de mal" dans un article de presse, pensez à Pan. À ce rire aigu, sincère, enfantin. À cette pitié froide dans les yeux verts.

Ce n'était pas de la folie. C'était l'absence de ce qui aurait dû se construire, et ne s'est jamais construit et encore moins éduqué.

Il était une fois un enfant qui n'a jamais appris à renoncer.

La suite, vous la connaissez maintenant.

Iletaitunefois

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