Il y a une scène que les journalistes adorent. Le présentateur se tourne vers la caméra, l'air grave, et dit : "Le profil psychologique du suspect est en cours d'établissement." Et le téléspectateur hoche la tête. Rassuré.
Sauf que non.
Ce qu'on appelle "profil psychologique" dans les médias, c'est le plus souvent une reconstitution narrative : qui était cet homme ? Quel était son passé ? Avait-il des antécédents ? Utile. Nécessaire. Mais fondamentalement rétrospectif. On décrit ce qui s'est passé.
Ce n'est pas un reproche. C'est une limite structurelle. Le journaliste travaille sur l’instant. La police travaille sur le fait. Moi je travaille sur ce qui précède, sur ce qui rend le fait inévitable, à cet instant précis, pourquoi cette personne-là ?
Et c’est la même chose pour le profilage criminel. La méta-analyse de Snook, Eastwood, Gendreau, Goggin & Cullen (2007, Criminal Justice and Bahavior, « Taking stock of criminal profiling : a narrative review and meta-analysis ») dit noir sur blanc que le profilage ne bat pas le hasard. Ce qu’elle montre concrètement, c’est que les profilers « experts » ne font pas significativement mieux que des « non-experts » pour prédire les caractéristiques d’un auteur à partir d’une scène de crime.
Cette faiblesse du profilage classique vient précisément de ce que Snook appelle l’absence de fondement théorique robuste. Il agrège des indices sans modèle structurel articulé. Le problème n’est pas l’idée du profiler, c’est l’absence d’architecture multi-niveaux falsifiable. Un profil qui ne distingue pas structure et tempérament confond des corrélats de surface avec des mécanismes causaux, d’où la performance proche du hasard. Et aujourd’hui, on s’appuie sur des tendances, des statistiques.
La différence est de nature.
Prenez l'affaire Daval. Jonathann tue Alexandra, sa femme, un soir d'octobre 2017. Il passe ensuite des semaines à pleurer devant les caméras, à participer aux recherches, à incarner le mari éploré. L'enquête révèle finalement qu'il est l'auteur du crime. Et la question que tout le monde pose est : comment a-t-il pu ? Mais elle reste sans réponse satisfaisante.
Les enquêteurs ont reconstitué la chronologie. Le parquet a établi les faits. Le tribunal a rendu son verdict.
Mais personne n'a vraiment répondu à cette question-là.
Parce que la réponse n'est pas dans les faits. Elle est dans les couches invisibles qui ont précédé les faits : le tempérament de cet homme, sa structure psychique profonde, les conflits inconscients qui s'accumulaient depuis des années, et la configuration relationnelle précise de ce soir d'octobre qui a fait céder le dernier verrou.
Ce n'est pas une cause. C'est une convergence.
Quatre niveaux de réalité qui coexistent en chaque individu, silencieusement, jusqu'au moment où ils s'activent simultanément.
Darwin d'abord, ces réflexes de survie archaïques, câblés en nous depuis des millénaires, qui peuvent se réveiller brutalement sous pression.
Le Senne et le tempérament ensuite, cette façon singulière qu'a chaque individu d'amplifier ou d'amortir ce qui le déborde.
Freud et Bergeret avec la structure inconsciente, ce qui régule, ou échoue à réguler, quand la pression devient insupportable.
Watzlawick enfin et le contexte relationnel, ce qui appuie sur le bouton.
Supprimez un seul de ces quatre niveaux, et vous n’expliquez rien. Vous racontez une histoire mais vous ne comprenez véritablement pas le pourquoi. C’est la différence entre une reconstitution et une compréhension. Un policier compétent peut vous dire qui a tué, quand et avec quoi. Moi, je ne peux pas vous dire si ça recommencera, personne ne le peut, et quiconque vous l’affirme vous vend une prédiction que la science ne permet pas. Ce que je peux vous dire, c’est pourquoi ce matin-là plutôt qu’un autre : quelle convergence précise, à quel niveau, a fait céder le dernier verrou. Comprendre le mécanisme, ce n’est pas prédire l’issue.
Ce n’est pas le même métier. Ce n’est pas la même question. Et ce n’est pas, au fond, le même service rendu à ceux qui cherchent à comprendre, pas seulement à condamner.
Un livre arrive à la rentrée. Il ne ressemblera à rien de ce que vous avez déjà lu sur le crime.
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