Walter White (Breaking Bad) : autopsie d'une décompensation narcissique

Le 21/02/2026 0

Pourquoi analyser un personnage de fiction ?

Parce que Breaking Bad n'est pas de la fiction psychologique. C'est une dissection clinique en temps réel d'une structure caractérielle qui implose. Vince Gilligan (créateur) a construit Walter White avec une précision "quasi-pathographique". Chaque décision, chaque micro-expression, chaque rationalisation suit une logique structurelle cohérente.

Walter n'est pas un "monstre qui naît". C'est un système qui se décompense. Et on peut prédire chaque étape avec ma méthode DS2C.

Allons-y !

 

I. Point de départ : Walter White avant Heisenberg

Cinquante ans. Prof de chimie dans un lycée pourri d'Albuquerque. Brillant à l'origine : co-fondateur de Gray Matter Technologies avec Elliott Schwartz, recherches primées en cristallographie. Mais il vend ses parts pour 5000$ en 1985 (on comprendra plus tard : orgueil blessé, il quitte après rupture amoureuse avec Gretchen, qui épouse Elliott). Gray Matter vaut des milliards aujourd'hui. Walter lave des voitures à mi-temps pour compléter son salaire de prof.

Marié à Skyler (femme au foyer, auteure de nouvelles ratées vendue sur eBay). Un fils, Walter Jr, 16 ans, handicapé moteur cérébral (IMC). Un bébé en route (Holly). Maison modeste, voiture pourrie (Pontiac Aztek, symbole parfait de la médiocrité américaine).

Premier plan de la série : Walter en slip et tablier de labo, conduisant un camping-car volé dans le désert, masque à gaz sur le visage, deux cadavres à l'arrière, sirènes de police qui se rapprochent. Il enregistre un message d'adieu sur caméra pour sa famille. Puis il prend un flingue, sort du van, attend les flics en caleçon, prêt à mourir.

Flashback : "Three weeks earlier." Diagnostic de cancer du poumon stade IIIA (inopérable). Walter s'effondre en recevant le diagnostic. Pas devant le médecin (contrôle), mais seul dans sa voiture après. Il pleure. Pour la première fois de sa vie d'adulte probablement, il sent qu'il n'a plus aucun contrôle.

Réaction initiale : refus du traitement. "Je ne veux pas être un fardeau financier pour ma famille." Noble en apparence. En réalité : impossible de tolérer l'image de lui-même en malade diminué, dépendant, pathétique. Le narcissisme préfère la mort à l'humiliation.

Sa belle-sœur Marie (femme de Hank, agent à la DEA) et Skyler le forcent à consulter un oncologue privé. Walter accepte finalement, mais sans jamais demander d'aide financière à quiconque. L'orgueil reste intact, même face à la mort.

 

II. Analyse DS2C niveau 1 : Le pulsionnel (Darwin)

L'échec reproductif absolu

Darwiniennement, Walter White est un désastre génétique. Il a un QI estimé >140, des compétences exceptionnelles en chimie (cristallographie, synthèse organique), il a co-créé une entreprise qui vaut aujourd'hui des milliards. Il devrait être au sommet de la hiérarchie sociale, accumuler des ressources, un haut statut, des partenaires sexuels multiples (polygynie typique des mâles dominants).

La réalité est toute autre : il est dominé par tout le monde. Par Elliott et Gretchen (qui ont récupéré "son" entreprise), par son beau-frère Hank (agent alpha de la DEA, tout ce que Walter n'est pas : fort, respecté, viril), par ses élèves qui le méprisent, par son patron au lave-auto qui le traite comme un esclave, par Skyler qui contrôle les finances et décide de tout.

Il n'a transmis ses gènes qu'une fois (Walter Jr), et encore son fils est handicapé, ce qui dans une logique darwinienne pure réduit ses chances reproductives futures. Le deuxième enfant (Holly) arrive par accident, Walter ne la désirait pas vraiment.

À cinquante ans, Walter réalise : il va mourir sans avoir accompli quoi que ce soit. Pas de fortune à transmettre, pas de legacy, rien. Sa famille va se retrouver endettée, sa femme devra probablement vendre la maison, son fils va le mépriser comme un raté.

Le cancer n'est pas juste une maladie, c'est la confirmation biologique de son échec évolutif : son corps lui-même le trahit, refuse de continuer. Il n'est même pas sélectionné pour survivre.

Quand Walter décide de cuisiner de la meth avec Jesse Pinkman (son ancien élève devenu petit dealer), ce n'est pas "pour sa famille" comme il le prétend. C'est pour inverser radicalement son statut dans la hiérarchie sociale.

La meth cristalline pure à 99.1% (signature chimique de Walter) devient son avantage compétitif darwinien. Personne d'autre ne peut produire cette qualité. Il devient immédiatement indispensable, donc intouchable. Les dealers le veulent, les cartels le veulent, tout le monde dépend de lui. Pour la première fois de sa vie, Walter a un pouvoir de marché absolu. Et il va l'exploiter jusqu'au bout.

Le pseudonyme "Heisenberg" (emprunté au physicien Werner Heisenberg) n'est pas anodin. C'est la construction d'un alter ego qui incarne tout ce que Walter n'est pas : dangereux, respecté, craint, viril. Heisenberg porte un chapeau noir (référence western, le méchant charismatique), des lunettes de soleil, parle d'une voix grave, ne sourit jamais. Il tue sans hésiter (Krazy-8 dans la cave, Emilio à l'acide, puis dizaines d'autres). Il domine physiquement et psychologiquement (la scène mythique "I am the one who knocks" face à Skyler).

Heisenberg est la version darwinienne optimale de Walter : prédateur alpha, contrôle absolu de son territoire, élimination méthodique des compétiteurs. C'est ce que Walter aurait toujours dû être si le monde avait été juste. Observez l'évolution physique entre la saison 1 et la saison 5.

Saison 1 : Walter est flasque, pâle, voûté. Il porte des pantalons beiges informes, des chemises à carreaux de prof. Il tousse, il se fait humilier physiquement (scène où Hank junior le force à boire des shots de tequila, il vomit). Posture de soumis.

Saison 5 : Walter a perdu du poids (cancer + stress), mais il est sec, nerveux, tendu comme un prédateur. Crâne rasé (après chimiothérapie, mais il garde le look même en rémission = choix esthétique viril). Barbe de trois jours permanente. Lunettes noires. Vêtements noirs. Il ne tousse plus, ne se fait plus humilier. Il tue Gus Fring (son patron ultime), élimine Mike Ehrmantraut (le fixer), construit un empire de 80 millions de dollars.

C'est une transformation corporelle qui signale un changement de statut hiérarchique. Dans le règne animal, quand un mâle prend le pouvoir, son corps change (posture, hormones, comportement). Walter fait ça consciemment, méthodiquement.

 

III. Analyse DS2C niveau 2 : La caractérologie (Le Senne)

Formule caractérielle : Sentimental (ÉmotivitÉ, non-Activité, Secondarité = EmAS)

Walter White est un sentimental pur. C'est crucial pour comprendre toute la série.

Une Émotivité massive mais cachée. Le sentimental ressent tout intensément, mais ne l'exprime pas. Contrairement au colérique qui explose immédiatement, le sentimental rumine, intériorise, accumule. Walter est émotionnellement ravagé en permanence, mais il ne le montre presque jamais. Les rares fois où il craque sont révélatrices : quand il pleure seul dans sa voiture après le diagnostic ; quand il sanglote en riant nerveusement après avoir tué Krazy-8 (Saison 1) ; quand il hurle "I won !" face à Skyler après avoir tué Gus (Saison 4) ; quand il supplie Jesse de ne pas le dénoncer (Saison 5) ; mais 95% du temps, il refoule tout. Visage impassible, voix monotone, contrôle total. Ce n'est pas de la froideur psychopathique (comme Gus Fring), c'est du refoulement névrotique sentimental.

Une Non-Activité comme paralysie et procrastination. Le sentimental n'est pas actif au sens de Le Senne. Il réfléchit énormément, mais peine à passer à l'acte spontanément. Il faut toujours un déclencheur externe.

Observez : Walter ne décide JAMAIS seul de franchir un cap. Il est toujours poussé par les circonstances ou par Jesse.

Cuisiner de la meth : c'est Jesse qui le contacte d'abord (après le raid de la DEA où Walt accompagne Hank), c'est Jesse qui a le van, les contacts, le matériel.

Tuer Krazy-8 : il essaie de le laisser partir, c'est Krazy-8 qui attaque avec le tesson de verre. Walter tue en réaction défensive.

Tuer Gus : il passe des mois à chercher comment, procrastine, c'est finalement l'opportunité (Hector Salamanca, la bombe) qui se présente.

Tuer Mike : impulsion pure après que Mike l'insulte. Il le regrette immédiatement ("Oh god, I'm sorry...I could have gotten the names from Lydia").

Il ne prend jamais l'initiative de la violence. Il réagit, il riposte, il se défend. C'est caractéristique du sentimental : l'action vient après une longue rumination ET un déclencheur externe.

La Secondarité témoigne de la rumination et de la rancune éternelle. Le sentimental est secondaire : il intègre l'expérience profondément, la ressasse indéfiniment, ne pardonne jamais.

Gray Matter : Walter a quitté l'entreprise en 1985. On est en 2008 (début de la série). 23 ans après, il rumine encore. Quand Elliott et Gretchen offrent de payer ses traitements (Saison 1), il refuse violemment. "Fuck you and your money." L'humiliation est aussi fraîche que le premier jour.

Gretchen : sa rupture avec elle (jamais complètement expliquée, mais visiblement il l'a quittée par orgueil blessé quand il a rencontré sa famille riche) le ronge encore. Quand ils se recroisent (Saison 2), Walter ment à Skyler, dit qu'Elliott paye ses traitements. Il ne supporte pas que Gretchen voie sa déchéance.

Hank : son beau-frère alpha, admiré par toute la famille, tout ce que Walter n'est pas. Walter l'envie et le déteste silencieusement pendant des années. Quand Hank découvre la vérité (Saison 5), Walter essaie d'abord de le raisonner, puis de le faire tuer. Pas d'hésitation finale. La rancune de 20 ans d'humiliation ressort.

Le sentimental ne pardonne jamais, n’oublie jamais. Chaque humiliation est stockée, datée, archivée. Un jour, la facture sera présentée. Conséquence caractérielle : le sentimental produit soit des saints, soit des monstres. Le Senne l'avait identifié : le sentimental est la structure caractérielle la plus dangereuse quand elle décompense.

Version positive (sublimation réussie) : artistes torturés (Van Gogh, Kafka), mystiques (Thérèse d'Avila), idéalistes sacrificiels. Ils transforment leur souffrance émotionnelle en création ou transcendance.

Version négative (décompensation) : rancuniers éternels, vengeurs méthodiques, tueurs de masse planificateurs (Anders Breivik). Ils ruminent pendant des années, puis passent à l'acte de manière explosive mais méticuleusement organisée.

Walter White bascule du premier vers le second. Le cancer est le déclencheur. Il n'a plus le temps de sublimer. Toute la rage accumulée pendant cinquante ans doit se décharger. Maintenant.

 

IV. Analyse DS2C niveau 3 : La structure inconsciente (Freud/Bergeret)

Narcissisme fragile : la blessure primaire

Walter White est narcissiquement blessé depuis l'enfance, on le comprend progressivement.

Son père est mort quand Walter avait six ans (Huntington, maladie dégénérative). Walter a probablement dû assister à la déchéance physique et mentale paternelle. Premier traumatisme : l'impuissance face à la maladie, la perte du père idéalisé.

Sa mère : apparaît brièvement (Saison 1), froide, critique, déçue. Elle dit à Skyler : "Walter a toujours été tellement... brillant. On pensait qu'il ferait de grandes choses." Sous-entendu : il a échoué, je suis déçue. Validation maternelle conditionnelle à la performance = blessure narcissique primaire.

Gray Matter : Il co-fonde l'entreprise, fait les recherches cruciales (cristallographie), puis quitte pour 5000$. Pourquoi ? Orgueil blessé face à la famille riche de Gretchen. Il ne supporte pas d'être le "pauvre" du couple. Il préfère tout abandonner que tolérer cette position inférieure.

Résultat : Walter construit un faux-self (Winnicott) : le bon prof, le bon mari, l'homme raisonnable. Mais le vrai self (le génie humilié, le dominateur refoulé) reste enragé sous la surface.

Le cancer fissure le faux-self. Heisenberg, c'est le vrai self qui explose. Un des mécanismes défensifs majeurs de Walter est la projection paranoïaque.

Elliott et Gretchen lui ont "volé" Gray Matter. En réalité, il est parti de lui-même. Mais il ne peut pas tolérer sa responsabilité dans son échec, donc il projette la faute sur eux.

Skyler devient progressivement l'ennemie. Quand elle découvre la vérité (fin Saison 2), elle demande le divorce. Walter vit ça comme une trahison alors que c'est une réaction rationnelle. Il dit : "I did this for you !" Elle répond : "I never asked for this." Il ne peut pas entendre. Dans son délire narcissique, elle devrait être reconnaissante.

Jesse : Relation ultra-ambivalente. Walter le sauve plusieurs fois (tue les dealers qui ont tué Combo, empoisonne Brock pour manipuler Jesse, tue Gale pour que Jesse reste "utile" au cartel). Mais il le traite aussi comme un fils décevant, le manipule constamment. Quand Jesse le trahit finalement (coopère avec Hank), Walter ordonne son exécution sans hésiter. Trahison = mort.

Hank le découvre à la fin Saison 5. Walter essaie de négocier mais il refuse. Walter le fait tuer par le gang néonazi. Pas de culpabilité apparente. Hank l'a "trahi" en refusant de fermer les yeux.

Le pattern est constant, dans l'esprit de Walter, il est la victime perpétuelle de trahisons. Jamais sa responsabilité. Toujours celle des autres. C'est de la paranoïa narcissique pure.

Le meurtre comme restauration narcissique

Walter ne tue pas pour tuer, il n'est pas sadique, il tue pour restaurer son image narcissique menacée.

Krazy-8 (Saison 1) : Le garde prisonnier dans la cave de Jesse. Hésite pendant des jours. Fait une liste "pour/contre" le tuer, mode sentimental typique. Finit par décider de le libérer. Mais il découvre que Krazy-8 a pris un tesson de verre pour l'attaquer. Il n'essayait pas de le sauver, il voulait le tuer. Trahison narcissique. Walter l'étrangle avec le cadenas de vélo et pleure après.

Gus Fring (Saison 4) : Gus le traite comme un employé. Pire, il préfère Gale Boetticher (chimiste docile). Gus dit explicitement qu'il va se débarrasser de Walter dès que Gale saura reproduire la recette. La menace narcissique est absolue : il va être remplacé et (re)devenir inutile. Walter fait tuer Gale par Jesse (fin Saison 3), puis passe toute la Saison 4 à éliminer Gus. La bombe finale (Hector Salamanca, maison de retraite) est un chef-d'œuvre tactique. Gus meurt, Walter survit. Restauration narcissique totale : il a vaincu le seul homme qu'il respectait/craignait.

Mike Ehrmantraut (Saison 5) : Mike l'insulte. L’attaque narcissique est frontale. Walter sort son arme et tire dans le ventre. Mike agonise sur le bord d'une rivière. Walter réalise immédiatement qu'il aurait pu obtenir les noms autrement. Mais trop tard. Le meurtre était purement narcissique : Mike l'a humilié verbalement, il devait mourir.

Absence de culpabilité authentique : la structure psychopathique secondaire

Freud distinguait culpabilité névrotique (surmoi tyrannique interne) et absence de culpabilité psychopathique (pas de surmoi, ou surmoi externalisé). Walter n'a pas de culpabilité authentique. Il a de l'angoisse (peur de se faire prendre), il a des rationalisations ("je le fais pour ma famille"), mais il n'a jamais de remords vrai.

Scène clé (Saison 5, Episode 14 "Ozymandias") : Walter vient de voir Hank se faire tuer devant lui par Jack (chef du gang néonazi). Hank, son beau-frère, avec qui il a passé des années de barbecues familiaux. Walter supplie Jack de l'épargner, mais quand Jack refuse et tire, Walter... ne réagit presque pas. Visage figé. Puis il négocie froidement avec Jack pour récupérer une partie de ses barils d'argent.

Pas de pleurs, pas d'effondrement. Juste une légère crispation. Puis retour au business. Comparé avec sa réaction après avoir tué Krazy-8 (Saison 1) : il sanglote, vomit. Après Gale (qu'il fait tuer par Jesse) : il pleure dans les bras de Skyler.

En cinq saisons, la culpabilité névrotique s'est éteinte. Il est devenu fonctionnellement psychopathique. Bergeret parlerait de psychopathie secondaire : pas constitutionnelle (comme chez un psychopathe primaire type Gus Fring), mais acquise par décompensation narcissique et habituation à la violence.

La famille est pris comme prétexte, pas une motivation. Walter le répète obsessionnellement mais c'est un mensonge. Pas un mensonge conscient au début, mais un mensonge qui devient conscient progressivement.

Preuve 1 : Elliott et Gretchen offrent de payer l'intégralité de ses traitements. Aucune dette pour sa famille. Walter refuse violemment. Si c'était vraiment "pour sa famille", il aurait accepté.

Preuve 2 : À la fin Saison 1, il a fait 700 000$. Largement assez pour payer les traitements ET laisser un héritage confortable. Skyler ne sait rien encore. Il pourrait arrêter, se faire soigner, être là pour ses enfants. Il continue.

Preuve 3 : Saison 5, il a 80 millions de dollars cash. Une montagne de billets dans un hangar. Skyler le supplie d'arrêter mais Walter ne peut pas répondre. Il continue quand même.

Preuve finale (Saison 5, Episode 16, finale) : seul avec Skyler, tout est fini, il va mourir. Elle lui dit : "Don't tell me you did this for the family." Il la regarde. Longue pause. Puis : "I did it for me. I liked it. I was good at it. And I was... alive."

Aveu final. Toute la rationalisation s'effondre. Ce n'était jamais pour sa famille. C'était pour restaurer son narcissisme détruit. Pour prouver qu'il n'était pas un raté. Pour se sentir enfin puissant, respecté, craint.

Pour être Heisenberg.

 

V. Analyse DS2C niveau 4 : Le situationnel du passage à l'acte (Watzlawick)

Le système familial comme cage dorée

Watzlawick montre que les comportements pathologiques sont toujours co-construits par le système dans lequel l'individu évolue. Walter ne décompense pas dans le vide, il décompense dans un système familial qui le maintient en position basse.

Skyler contrôle les finances, décide des grandes orientations (achat maison, éducation des enfants). Walter doit demander sa permission pour chaque dépense. Elle n'est pas méchante, elle est rationnelle : Walter est un rêveur qui a fait des mauvais choix, elle doit gérer concrètement. Mais pour Walter, c'est une humiliation quotidienne.

Walter Jr : il admire Hank, pas son père. Dans la saison 3, Walter Jr dit qu'il préfère s'appeler "Flynn" (son deuxième prénom). Rejet symbolique du nom paternel. Ça détruit Walter.

Hank : Alpha incontesté de la famille. Agent de la DEA, charismatique, drôle, viril. Tout le monde gravite autour de lui lors des fêtes familiales. Walter est invisible, périphérique.

Le système familial maintient Walter en position de faiblesse. C'est homéostatique : tout le monde y trouve son compte sauf lui. Le cancer est le grain de sable qui grippe la machine.

Le double bind skylérien : "Sois honnête mais ne me dis pas la vérité" : quand Skyler commence à soupçonner (Saison 2), elle demande : "Walt, qu'est-ce qui se passe ? Dis-moi la vérité." Walter ment, invente des excuses mais Skyler ne le croit pas et n'insiste pas trop. Elle veut la vérité, mais pas vraiment.

Quand elle découvre enfin (fin Saison 2 / début Saison 3), elle implose et demande le divorce mais ne le dénonce pas à la police. Double bind watzlawckien : je te rejette moralement MAIS je reste complice factuellement (elle blanchit l'argent via le lave-auto, ment à Hank, protège Walter devant Marie). Walter est piégé dans ce double message : tu es un monstre / je t'aide quand même. Il ne peut pas le résoudre. Alors il continue, s'enfonce, espère vaguement qu'elle finira par "comprendre", par être "reconnaissante". Elle ne le sera jamais.

Jesse Pinkman : la relation filiale pervertie. Jesse est l'autre pilier systémique de la décompensation de Walter. Au début (Saison 1), Jesse est juste un ex-élève raté que Walter utilise pour ses contacts dans le milieu de la drogue. La relation purement utilitaire mais progressivement, ça devient une relation père-fils pathologique. Walter n'a jamais pu être fier de Walter Jr (handicapé, ne l'admire pas). Jesse devient le fils de substitution : intelligent (à sa manière), capable d'apprendre, loyal (au début). Mais c'est une relation perverse au sens freudien. Walter manipule Jesse en permanence. Walter aime Jesse (à sa manière tordue), mais cet amour est narcissique : Jesse doit rester dans le rôle du fils admiratif. Dès qu'il se rebelle, Walter le détruit.

Le milieu criminel comme validation narcissique. Selon Watzlawick, le symptôme est maintenu par les renforcements systémiques. Walter continue parce que le milieu criminel lui donne enfin la reconnaissance qu'il n'a jamais eue. Tuco Salamanca est un psychopathe violent, mais il respecte Walter. Gus Fring est un businessman criminel, méticuleux, froid mais il reconnaît le génie de Walter. Mike le traite d'abord avec mépris, mais il finit par reconnaître qu’il est intelligent. Lydia, Todd, le cartel tchèque : tous veulent sa meth, tous le respectent, le craignent même. Pour la première fois de sa vie, Walter est indispensable.

Le système criminel offre ce que le système familial/social refusait : la reconnaissance de sa valeur. C'est addictif. Il ne peut plus revenir en arrière.

 

VI. La décompensation progressive : les étapes de la transformation

Saison 1 : Défense, « je fais ça pour ma famille. »

Saison 2 : Clivage, « je suis Walter ET Heisenberg. »

Saison 3 : Ascension, « je suis BON dans ce que je fais. »

Saison 4 : Paranoïa, « tout le monde veut me détruire. »

Saison 5A : Empire, « je suis l’empereur du business. »

Saison 5B : Hubris et effondrement, « dis mon nom. »

Épisode final (Saison 5, Episode 16 "Felina") : Rédemption impossible ?

A-t-il trouvé la rédemption ? Non. Il a juste assumé enfin. Ce n'est pas du remords, c'est de l'acceptation narcissique. Il a fait ce qu'il voulait, il est mort en Heisenberg.

Pour un sentimental décompensé, c'est la seule fin possible.

 

VII. Synthèse DS2C : Walter White comme cas d'école de décompensation narcissique

Convergence des quatre niveaux

Niveau 1 (Darwin) : Échec reproductif absolu (dominé socialement, cancer comme catastrophe adaptative finale, meth comme inversion du statut hiérarchique, Heisenberg comme reconstruction du mâle alpha.

Niveau 2 (Le Senne) : Sentimental (EmAS) = émotivité refoulée + non-activité (procrastination, réaction plus qu'action) + secondarité (rumination éternelle, rancune). Structure qui produit saints ou monstres selon sublimation ou décompensation.

Niveau 3 (Freud/Bergeret) : Narcissisme fragile (blessure primaire : père mort, mère déçue, échec Gray Matter), paranoïa (projection : tout le monde l'a trahi), absence de culpabilité authentique, famille comme prétexte « rationalisateur. »

Niveau 4 (Watzlawick) : Système familial castrant (Skyler infantilise, Hank écrase, Jr rejette), double bind skylérien (sois honnête/ne me dis rien), relation filiale pervertie avec Jesse, validation et reconnaissance criminelle.

La convergence : Walter devient Heisenberg parce que tous les niveaux pointent dans cette direction. Il a la structure (sentimental blessé), le déclencheur (cancer = fin imminente), le système (famille qui le méprise + milieu criminel qui le valorise), et la rationalisation (je le fais pour eux, puis merde, je le fais pour moi).

Mais Walter White n'est pas un "méchant". Il est un système en décompensation. Vince Gilligan l'a dit explicitement : "On voulait transformer Mr Chips en Scarface." Mais ce n'est pas une transformation arbitraire, c'est une décompensation structurelle logique.

Tous les ingrédients étaient là dès le début : Le génie humilié, le sentimental qui rumine, l'homme castré par son système familial, le cancer. Il suffisait d'une opportunité pour que tout explose.

Combien d'hommes brillants, frustrés, méprisés par leur environnement, qui ruminent en silence pendant des décennies ? Combien attendent juste le déclencheur pour décompenser ? On fabrique des Walter White tous les jours !

Walter White n'est pas exceptionnel, il est paradigmatique. C'est pour ça que Breaking Bad fascine autant. On reconnaît la structure. On connaît tous un Walter White. Peut-être qu'on est un Walter White en puissance.

La différence entre rester Mr Chips ou devenir Heisenberg, ce n'est pas une essence morale. C'est une convergence systémique de facteurs structurels, contextuels, temporels.

On ne choisit pas sa structure. Mais on peut choisir de ne pas la laisser nous détruire.

Walter a choisi la destruction. Consciemment, méthodiquement, jusqu'au bout.

Et il est mort souriant.

Walter white

 

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