émotion
Pourquoi un couple de 15 ans se déchire ?
Le 28/02/2026
Avant de répondre à cette question, il est important de savoir sur quelle base l’analyse va se faire
Les articulations entre les quatre niveaux de ma méthode DS2C
Darwin → Le Senne : du substrat au filtre
Darwin fournit la matière brute : des pulsions, des tendances comportementales héritées, une économie d'activation et d'inhibition sculptée par des millions d'années de pression sélective. Mais l'évolution n'a pas produit un organisme unique. Elle a produit une variabilité — et c'est précisément là qu'entre Le Senne. Le tempérament est la forme individuelle que prend ce substrat évolutif. L'émotivité, l'activité, la résonance (les trois axes fondamentaux de la caractérologie) sont des modulateurs de l'activation pulsionnelle darwinienne. Un substrat de colère — réponse adaptative à la menace — s'exprimera par l'attaque immédiate chez le Colérique (émotif, actif, non-résonant), par la rumination douloureuse chez le Sentimental (émotif, non-actif, résonant), par l'évitement froid chez l'Apathique. Le Senne est donc la traduction caractérielle du programme darwinien. Sans lui, Darwin nous donne un orchestre sans instruments différenciés.
Le Senne → Freud/Bergeret : du style à la structure psychologique
Le tempérament dit comment une personne réagit ; la structure dit jusqu'où elle peut tenir. C'est le passage du style au fond. Freud introduit la dimension de l'inconscient et des conflits refoulés — ce que le comportement exprime sans le savoir. Bergeret précise la structure de personnalité : névrose, état-limite, psychose. Cette structure agit comme un plancher de régulation : elle détermine la capacité de la personne à métaboliser symboliquement la pression pulsionnelle que son tempérament amplifie ou atténue. Un Colérique névrotique peut, in extremis, verbaliser sa rage. Le même profil tempéramental sur structure état-limite risque le passage à l'acte dès que la pression dépasse le seuil. Le Senne dit l'amplitude des vagues ; Freud/Bergeret dit la solidité de la digue.
Freud/Bergeret → Watzlawick : de la structure au déclencheur
La structure ne vit pas dans le vide — elle vit dans un système relationnel. C'est l'apport décisif de Watzlawick et de l'École de Palo Alto : le comportement est toujours une communication dans un contexte, et ce contexte peut être pathogène indépendamment des structures individuelles. La double contrainte, l'escalade symétrique, la complémentarité rigide — ces configurations relationnelles exercent une pression sur la capacité de régulation de la structure. En d'autres termes : une structure fragile peut fonctionner des années dans un système relationnel stable, et décompenser rapidement dans une configuration de double contrainte. Watzlawick est le déclencheur situationnel de ce que Freud/Bergeret avait laissé en tension latente. Il explique pourquoi maintenant — ce que la structure seule ne peut pas expliquer.
Voyons maintenant ce que ça donne dans la vie réelle (et hors serial killer) : Quand un couple de 15 ans se déchire
"On s'est perdu quelque part" — ce que la psychologie comportementale voit dans un couple qui s'effondre.
Marie et Thomas sont mariés depuis treize ans. Deux enfants, une maison, des vacances au même endroit depuis dix ans. De l'extérieur, rien ne cloche. De l'intérieur, ça fait trois ans que les dîners sont silencieux, que les discussions virent à l'affrontement, et que chacun se demande — en secret — comment on en est arrivés là.
Ils consultent, enfin. Thomas arrive le premier, ponctuel, un peu raide. Marie entre deux minutes après, les bras croisés avant même de s'asseoir. La première chose que dit Thomas : "Je ne sais plus quoi faire avec elle." La première chose que dit Marie : "Il ne fait rien, justement."
Ce couple-là, vous en connaissez. Peut-être que c'est vous. Peut-être que vous avez vu vos parents dans cette configuration. Ce qui suit n'est pas une histoire à happy end garantie — c'est une tentative de comprendre ce qui se passe vraiment, à quatre niveaux de profondeur.
Niveau 1 — Darwin : ce que le conflit conjugal sert à faire
Commençons par là où ça dérange : un conflit de couple sert à quelque chose.
Darwin nous a appris que tout comportement qui persiste dans le temps remplit une fonction adaptative — même les comportements qui semblent stupides ou autodestructeurs. Si Marie et Thomas se disputent depuis trois ans sans résoudre quoi que ce soit, ce n'est pas par masochisme collectif. C'est parce que le conflit leur apporte quelque chose.
Quoi exactement ? Plusieurs choses, selon les individus : la preuve qu'on existe encore pour l'autre (l'indifférence serait pire), la décharge d'une tension accumulée, la préservation d'un rôle dans le système familial ("je suis celui/celle qui tient"). Dans le cas de Thomas et Marie, on voit rapidement que les disputes ont lieu systématiquement après les départs en vacances ou les réunions scolaires — c'est-à-dire dans les moments où le système familial exige une coordination renforcée. Le conflit, fonctionnellement, est une réponse adaptative à la surcharge d'un système co-régulateur défaillant. Ils se disputent parce qu'ils ne savent plus comment coopérer, et la dispute est le seul mode de contact qui reste vivant.
C'est inconfortable à entendre. Mais c'est utile : si le conflit sert quelque chose, il ne disparaîtra pas simplement en apprenant à "mieux communiquer". Il faut comprendre ce qu'il remplace.
Niveau 2 — Le Senne : deux tempéraments qui s'amplifient mutuellement
Thomas et Marie n'ont pas le même profil caractériel — et c'est là que ça devient intéressant.
Thomas présente un profil Apathique (non-émotif, non-actif, résonant) : peu d'expression émotionnelle visible, tendance au retrait, mais une résonance longue qui fait que les blessures s'accumulent silencieusement. En apparence, il "ne réagit pas". En réalité, il absorbe. Il stocke. Et il disparaît progressivement dans le silence.
Marie, elle, est Sentimental (émotive, non-active, résonante) : une émotivité forte, une résonance longue également, mais sans l'activité pour décharger. Elle ressent tout, intensément, et ça dure. Elle revient sur les événements passés, les réinterprète à la lumière de la dernière dispute, accumule les "preuves" d'un schéma. Ses griefs ne sont pas inventés — mais ils sont colorés par une résonance émotionnelle qui les amplifie.
Voilà le piège : deux résonants. Deux personnes qui gardent. Chez Thomas, ça produit un mur de plus en plus épais. Chez Marie, ça produit une pression de plus en plus forte pour que ce mur tombe. Plus elle pousse, plus il se mure. Plus il se mure, plus elle pousse. Le tempérament de l'un active précisément la défense de l'autre. C'est ce qu'on appelle — et on va y revenir — une escalade complémentaire. Mais au niveau tempéramental, c'est d'abord une incompatibilité de rythme de décharge : l'un décharge vers le dedans, l'autre vers le dehors, et ils ne se rencontrent jamais au même moment.
Niveau 3 — Freud/Bergeret : ce que ça rejoue
Un couple ne se choisit jamais au hasard. Les structures de personnalité se sélectionnent mutuellement — parfois pour le meilleur, souvent parce que chacun trouve dans l'autre le partenaire idéal pour rejouer un conflit ancien.
Thomas présente une structure névrotique avec des traits de caractère obsessionnel : besoin de contrôle, évitement de l'affect, intellectualisation des émotions. Son silence n'est pas de la froideur — c'est un mécanisme de défense contre une angoisse de morcellement qu'il ne nomme pas. Enfant, dans une famille où les émotions n'avaient pas droit de cité, il a appris que ressentir était dangereux. Que le seul espace safe était intérieur. Son retrait conjugal reproduit cette économie psychique.
Marie présente une organisation plus fragile, sur le versant état-limite : une angoisse de perte d'objet massique, une difficulté à maintenir une image stable de l'autre quand celui-ci est frustrant ("soit tu es là pour moi, soit tu es mon ennemi"), et un recours fréquent au clivage. Elle n'est pas "hystérique" au sens vulgaire — mais elle vit le retrait de Thomas comme un abandon, et sa réaction proportionnelle à cette lecture. Quand Thomas se tait, Marie ne perçoit pas "il a besoin de silence" — elle perçoit "il me quitte". Et elle escalade.
Ce qui se rejoue ici : Thomas reproduit avec Marie la relation à une mère probablement peu disponible émotionnellement (il cherche quelqu'un qui ne demande pas — et il a trouvé le contraire). Marie rejoue avec Thomas la relation à un père absent ou inconsistant (elle cherche quelqu'un qui reste — et elle provoque précisément le retrait qu'elle redoute). C'est du Freud basique, mais ça marche. La structure de chacun a choisi l'autre pour répéter, dans l'espoir inconscient de cette fois résoudre ce qui n'a jamais été résolu.
Niveau 4 — Watzlawick : le système qui se referme sur lui-même
Et puis il y a le contexte. Le système. La façon dont tout ça se configure en boucle auto-entretenue.
Watzlawick nous dit : regardez les patterns, pas les individus. Qui fait quoi, dans quel ordre, et qui définit la relation ?
Ici, le pattern est clair et classique : relation complémentaire rigide qui dérive vers une escalade symétrique périodique. Au quotidien, Thomas occupe la position basse (il cède, il évite, il laisse faire), Marie la position haute (elle gère, elle décide, elle réclame). C'est stable, mais instable — parce que ce qui se joue en dessous, c'est une double contrainte : Thomas reçoit de Marie le message "sois présent émotionnellement" ET "ne te défends pas quand je t'attaque" — deux injonctions incompatibles. S'il s'ouvre émotionnellement, il se retrouve immédiatement en position de vulnérabilité face à une Marie qui, dans ses moments de débordement état-limite, retourne cette vulnérabilité contre lui. Donc il se ferme. Et la boucle repart.
Le déclencheur spécifique qui les amène en consultation : une dispute après un dîner avec les beaux-parents de Thomas. Marie a le sentiment de ne pas avoir été soutenue face à une remarque désobligeante de la belle-mère. Thomas n'a rien dit — mécanisme de défense, position basse habituelle, terreur inconsciente du conflit familial. Marie l'interprète comme trahison. Elle explose. Il se mure. Elle explose davantage. Il quitte la table.
Ce n'est pas cet incident le problème. C'est le dernier tour d'une spirale qui tourne depuis trois ans. Watzlawick appellerait ça une ponctuation de la séquence : chacun croit que l'autre a commencé. Marie dit que si Thomas était là, elle n'aurait pas besoin d'escalader. Thomas dit que si Marie n'escaladait pas, il pourrait être là. Ils ont tous les deux raisons. C'est ça, un système.
Ce que ma méthode change concrètement : Pourquoi est-ce que tout ça est utile, concrètement ?
Parce que si vous ne voyez ce couple qu'à travers Watzlawick, vous leur apprenez à "mieux communiquer" — et dans six mois ils reproduisent exactement la même chose avec un vocabulaire plus propre. Parce que si vous ne voyez que Freud, vous explorez l'enfance de Thomas pendant deux ans pendant que Marie se demande si elle ne devrait pas consulter un avocat. Parce que si vous ne voyez que Le Senne, vous concluez à une "incompatibilité de tempérament" et vous envoyez le couple se séparer alors que l'incompatibilité est compensable si la structure tient.
Ma méthode à quatre niveaux force à poser les bonnes questions dans le bon ordre
Quelle est la fonction adaptative du conflit ? (Sinon, on ne comprend pas pourquoi ils continuent.)
Ici : le conflit maintient un lien, aussi toxique soit-il, et préserve une illusion de co-régulation.
Comment le tempérament amplifie-t-il la pression ? (Sinon, on ne comprend pas l'intensité disproportionnée des réactions.)
Ici : deux résonants qui stockent, dont les styles de décharge sont incompatibles.
Quelle est la capacité de régulation de chaque structure ? (Sinon, on surestime ce que les interventions relationnelles peuvent faire.)
Ici : la fragilité état-limite de Marie impose un travail individuel parallèle — on ne peut pas travailler le système relationnel si l'un des éléments du système est en décompensation.
Quelle configuration relationnelle déclenche la rupture ? (Sinon, on traite les causes profondes mais on ne touche pas le déclencheur.)
Ici : les situations de coordination familiale renforcée (beaux-parents, rentrée scolaire, vacances) qui saturent le système co-régulateur.
Un mot pour finir — sans optimisme de pacotille
Marie et Thomas ne vont pas "guérir" leur couple en quelques séances parce qu'ils auront "mieux compris". La compréhension est nécessaire mais pas suffisante. Ce qu'ils doivent négocier, c'est une restructuration du système : que Thomas apprenne à occuper une position moins basse sans déclencher la terreur de Marie, que Marie développe une capacité à tolérer le retrait sans le lire comme abandon — ce qui est, fondamentalement, un travail sur sa structure, donc un travail long.
Ce qui peut changer rapidement, c'est la ponctuation : dès que l'un des deux cesse d'agir comme si l'autre avait commencé, le système vacille. C'est souvent le premier levier. Pas élégant. Pas profond. Mais c'est par là qu'on entre.
Le reste prend du temps. C'est normal. Quinze ans de système, ça ne se défait pas en huit séances.
Cet article applique une méthode d'analyse à quatre niveaux : fonctionnel (Darwin), tempéramental (Le Senne), structurel (Freud/Bergeret) et systémique (Watzlawick). Les noms et détails sont fictifs. Si vous vous reconnaissez dans ce portrait, c'est parce que les patterns humains se ressemblent — pas parce que je vous espionne.
Aileen Wuornos : la reine des « women serial killers »
Le 14/02/2026
La construction d'une identité de survie
Aileen Carol Pittman naît le 29 février 1956 à Rochester, Michigan. Son père, Leo Dale Pittman, est pédophile et schizophrène. Il est incarcéré pour viol d'enfants quand Aileen a trois ans, se pendra en prison en 1969. Elle ne le connaîtra jamais. Sa mère, Diane Wuornos, l'abandonne avec son frère Keith quand Aileen a quatre ans. Les enfants sont adoptés par les grands-parents maternels, Lauri et Britta Wuornos, qui leur font croire qu'ils sont leurs parents biologiques. Aileen découvrira la vérité à onze ans, par des camarades d'école qui se moquent d'elle.
Le grand-père Lauri est alcoolique chronique et violent. Il bat Aileen régulièrement, à la ceinture, au poing, avec ce qui lui tombe sous la main. La grand-mère Britta est passive, effacée, n'intervient jamais. Lauri utilise probablement Aileen sexuellement, bien qu'elle ne le dira jamais explicitement. Ce qui est documenté : à partir de onze ans, Aileen échange des actes sexuels contre de l'argent ou des cigarettes avec des garçons du quartier, puis avec des hommes adultes. À quatorze ans, elle tombe enceinte. Le père est probablement un ami de Lauri, beaucoup plus âgé qu'elle. Certaines sources mentionnent un viol par son propre grand-père, jamais confirmé. Elle accouche seule dans un foyer pour mères adolescentes en mars 1971. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.
Quelques mois après, en juillet 1971, la grand-mère Britta meurt d'insuffisance hépatique (alcoolisme). Le grand-père jette Aileen dehors. Elle a quinze ans. Elle survit dans les bois autour de Troy, Michigan, dort dans des voitures abandonnées, se prostitue pour manger. Son frère Keith meurt d'un cancer de la gorge en 1976. Elle a vingt ans, elle est complètement seule.
L'apprentissage de la route : 1976-1989
Aileen dérive. Elle monte vers le nord, puis redescend vers le sud. Elle fait du stop, se prostitue sur les aires d'autoroute, dans les bars de routiers, les parkings de motels. Elle dort dans les voitures, dans les bois, parfois dans des chambres payées par des clients. Elle boit massivement, se bat dans les bars, accumule les arrestations pour ivresse publique, vol à l'étalage, conduite sans permis, port d'arme illégal, chèques sans provision.
En 1976, elle se marie avec Lewis Fell, un homme de soixante-neuf ans (elle en a vingt). Le mariage dure moins d'un mois. Elle le bat avec sa canne, il obtient une ordonnance restrictive. Divorce immédiat.
Elle essaie brièvement d'autres métiers. Serveuse, elle se fait virer pour vol. Femme de ménage, elle se fait virer pour agressivité. Elle revient toujours à la prostitution parce que c'est ce qu'elle connaît, ce qu'elle sait faire, la seule transaction où elle garde un semblant de contrôle.
En 1986, elle rencontre Tyria Moore dans un bar gay de Daytona Beach. Tyria a vingt-quatre ans, Aileen trente. C'est le coup de foudre. Pour la première fois de sa vie, Aileen ressent quelque chose qui ressemble à de l'amour. Tyria devient sa compagne, sa raison de vivre. Aileen se prostitue pour les faire vivre toutes les deux. Tyria sait, accepte, profite. Elles louent des chambres de motel, boivent ensemble, vivent une relation chaotique mais intensément investie par Aileen.
1989, la bascule
Le 30 novembre 1989, Aileen tue pour la première fois. Richard Mallory, cinquante et un ans, propriétaire d'un magasin d'électronique. Elle monte dans sa voiture comme prostituée, ils roulent vers une zone isolée. Selon sa version, il devient violent, la menace, la viole, lui injecte de l’alcool à 70° dans le rectum, dans le vagin, la maintient attachée au volant, une corde autour du cou (Aileen reviendra sur cette version lorsqu’elle sera dans le couloir de la mort, et s’il n’y a pas eu d’acte de torture, il n’en demeurre pas moins qu’elle a bien été violée et agressée). Elle arrive à s’en extraire, lui crache dessus, il redevient très violent. Elle sort un revolver calibre .22 qu'elle transporte depuis peu, elle tire. Elle le tue, part avec sa voiture, son argent, ses affaires. Elle abandonne le corps dans les bois.
Elle rentre au motel, raconte tout à Tyria. Elles vendent la voiture, dépensent l'argent. Aileen dit à Tyria que c'était de la légitime défense. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police.
1989-1990, six autres victimes
Entre décembre 1989 et novembre 1990, Aileen tue six autres hommes, tous selon le même pattern. Elle monte en voiture comme prostituée, à un moment elle sort le revolver, elle tire, elle vole la voiture et les affaires, elle abandonne le corps. David Spears (quarante-trois ans, ouvrier), Charles Carskaddon (quarante ans, mécanicien), Peter Siems (soixante-cinq ans, missionnaire), Troy Burress (cinquante ans, livreur), Charles Humphreys (cinquante-six ans, policier à la retraite), Walter Antonio (soixante-deux ans, réserviste). Sept hommes en un an.
Les corps s'accumulent le long de l'Interstate 75 en Floride. La police fait le lien, cherche une prostituée blonde conduisant les voitures des victimes. Des témoins la voient, donnent des descriptions. En juillet 1990, Aileen et Tyria abandonnent une voiture volée après un accident. Des empreintes sont relevées. Le filet se resserre.
1991, l’arrestation
Le 9 janvier 1991, Aileen est arrêtée dans un bar de Port Orange pour port d'arme. La police sait qui elle est, attend juste de rassembler les preuves. Tyria est localisée en Pennsylvanie chez sa sœur. Les flics lui proposent un deal : elle collabore, elle téléphone à Aileen en prison, elle lui fait avouer, et elle ne sera pas poursuivie. Tyria accepte.
Les appels sont enregistrés. Tyria joue la peur, dit qu'elle va être arrêtée si Aileen n'avoue pas, qu'elle va aller en prison. Aileen craque. Elle dit qu'elle va tout prendre sur elle, que Tyria n'a rien fait, qu'elle l'aime. Elle avoue les sept meurtres. Tout est enregistré.
Procès, condamnation, exécution
Les procès s'étalent sur plusieurs années. Pour le meurtre de Richard Mallory, elle plaide la légitime défense. Elle explique qu'il l'a violée et agressée. Des éléments troublants émergent : Mallory avait effectivement été condamné pour viol en 1957. Mais l'information n'est pas prise en compte (sciemment ?) par la défense pendant le procès. Elle est condamnée à mort en janvier 1992.
Pour les six autres meurtres, elle plaide coupable en échange de l'abandon de la peine de mort. Mais les procureurs ne respectent pas l'accord. Elle écope de six autres condamnations à mort.
Le 9 octobre 2002, Aileen Wuornos est exécutée par injection létale à la prison d'État de Floride. Elle a quarante-six ans.
Analyse DS2C niveau 1 : Le pulsionnel (Darwin)
Wuornos n'a pas choisi sa niche, elle y a été jetée, balancée comme on balance un sac d’ordures. À quinze ans dans les bois du Michigan, à vingt ans sur les routes de Floride, elle occupe un territoire hostile : les autoroutes, les aires de repos, les parkings de motels miteux, les bars de routiers. C'est un environnement exclusivement masculin, violent, régi par les rapports de force physique bruts.
Dans cet écosystème, les règles darwiniennes sont simples : tu es forte ou tu es morte. Pas de protection institutionnelle, pas de filet social, pas de police qui intervient quand une prostituée se fait violer dans une voiture. La loi du plus fort s'applique sans médiation. Les clients peuvent violer, frapper, torturer, tuer. Ils le font régulièrement. Le taux de meurtre des travailleuses du sexe de rue est quarante-cinq à soixante-quinze fois supérieur à la moyenne nationale américaine. Wuornos le sait, elle l'a vécu.
Sa solution adaptative est l'armement. Le revolver calibre .22 qu'elle transporte devient son égalisateur darwinien. Elle pèse cinquante-cinq kilos, les clients font quatre-vingt-dix, cent kilos. Sans arme, elle perd toutes les confrontations physiques. Avec l'arme, elle inverse le rapport de force. C'est de la sélection naturelle pure : les prostituées désarmées meurent, les prostituées armées survivent.
Normalement, l'avantage compétitif féminin ancestral passe par l'indirect : manipulation sociale, alliances, poison, influence invisible. Wuornos n'a accès à aucun de ces leviers. Elle n'a pas de réseau social, pas d'alliances, pas de position institutionnelle de care, pas d'accès à la nourriture ou aux médicaments des victimes. Elle est une marginale itinérante, elle ne voit chaque client qu'une seule fois.
Le poison est non-fonctionnel dans son écosystème. Comment empoisonner quelqu'un que tu ne reverras jamais ? Comment préparer un poison quand tu vis dans ta voiture ou dans les bois ? L'arme à feu devient l'outil adaptatif optimal non pas par préférence, mais par contrainte écologique absolue.
C'est un détournement fascinant : elle utilise une arme typiquement masculine pour compenser non pas l'infériorité musculaire abstraite, mais l'impossibilité concrète d'accéder aux armes féminines traditionnelles. Elle tue comme un homme parce qu'elle n'a pas les moyens matériels et sociaux de tuer comme une femme.
Les tueuses en série femmes classiques (Puente, Jones, Gilbert, Allitt) ciblent des victimes structurellement dominées : enfants, personnes âgées, malades, handicapés. Elles tuent depuis une position de pouvoir institutionnel (infirmière, logeuse, mère) vers des victimes sans défense. C'est de la prédation vers le bas, exploitation d'une asymétrie de pouvoir préexistante.
Wuornos inverse complètement ce schéma. Ses victimes sont des hommes adultes, physiquement plus forts qu'elle, en position de domination structurelle initiale (client payant/prostituée). Elle tue latéralement ou même vers le haut dans la hiérarchie de pouvoir. Ce n'est pas de l'exploitation d'une vulnérabilité, c'est de l'inversion active d'une domination.
Darwiniennement, c'est extrêmement risqué. Elle attaque (ou plutôt, elle se défend contre) des proies dangereuses qui peuvent se défendre. Mais c'est aussi le seul type de victime auquel elle a accès. Elle ne côtoie pas d'enfants, de vieillards, de malades. Elle côtoie des hommes qui veulent la baiser, qui la violent, qui la torturent. Donc elle les tue.
Les cinq ou six premiers meurtres (novembre 1989 à mi-1990) suivent probablement sa narration : légitime défense réelle ou perçue. Des clients deviennent violents, elle tire. C'est de la survie armée dans un environnement hostile. Darwiniennement pur : élimination de la menace immédiate.
Mais progressivement, le pattern change. Les derniers meurtres (fin 1990) ressemblent moins à de la défense qu'à de la prédation planifiée. Elle commence à cibler, à voler systématiquement, à utiliser les voitures. La survie devient business model. Le meurtre n'est plus seulement défensif, il devient productif : il rapporte de l'argent, des voitures, des biens.
C'est une dérive adaptative classique. Le comportement défensif qui a permis la survie devient renforcé, ritualisé, puis détourné vers la prédation pure. Elle découvre que tuer est non seulement possible mais rentable. Et elle continue parce que ça fonctionne, jusqu'à ce que ça ne fonctionne plus.
Analyse DS2C niveau 2 : La caractérologie (Le Senne)
Formule caractérielle : Colérique (Émotivité, Activité, Primarité = EAP)
Wuornos incarne le type colérique dans sa version la plus extrême et la plus désorganisée. Chaque dimension de sa structure caractérielle pousse vers l'explosion, l'immédiateté, le passage à l'acte.
Émotivité massive : réactivité absolue aux stimuli
Elle est submergée en permanence par des affects intenses, contradictoires, envahissants. Les interviews montrent des oscillations émotionnelles vertigineuses : rage explosive, pleurs incontrôlables, rires hystériques, terreur paranoïaque, jubilation grandiose, tout ça en quelques minutes. Il n'y a aucun pare-excitation, aucune capacité de contenance affective. Chaque stimulus externe provoque une décharge émotionnelle immédiate et totale.
Dans les interrogatoires de police, elle passe de la séduction souriante à la rage hurlante en quelques secondes. Pendant les procès, elle insulte les juges, crache sur les avocats, pleure en suppliant, menace de mort. En prison, elle oscille entre phases dépressives profondes (tentatives de suicide) et phases maniaques (délires grandioses, elle se croit en mission divine).
Cette émotivité n'est pas contrôlée, elle est subie. Wuornos ne choisit pas ses affects, elle les décharge. C'est de l'incontinence émotionnelle pure.
Activité
Elle ne peut pas rester immobile, ne peut pas attendre, ne peut pas planifier. Son activité est constante mais désorganisée, pulsionnelle, réactive. Elle monte dans une voiture, elle roule, elle tire, elle vole, elle fuit, elle boit, elle dépense, elle recommence. Il n'y a aucune stratégie à long terme, aucune construction méthodique.
Wuornos tue et abandonne les corps n'importe où, conduit les voitures volées jusqu'à ce qu'elles tombent en panne, dépense l'argent immédiatement en alcool et conneries. Après avoir tué Peter Siems, elle et Tyria conduisent sa voiture, ont un accident, abandonnent la voiture avec leurs empreintes partout, leurs affaires à l'intérieur. C'est d'une imprudence totale. Elle ne pense pas aux conséquences, elle agit.
Primarité absolue : inexistence du futur
Le colérique primaire vit dans l'instant pur. Il n'y a pas de projection temporelle, pas de capacité à différer, pas d'anticipation des conséquences. Wuornos ne pense jamais "si je fais ça, dans six mois je serai arrêtée". Elle pense "maintenant ce type me menace, maintenant je tire".
Cette primarité explique aussi l'incapacité totale à apprendre de l'expérience. Après le premier meurtre, elle aurait pu s'arrêter, fuir la Floride, changer de vie. Elle recommence. Après le deuxième, pareil. Sept fois. Ce n'est pas de la compulsion au sens clinique (répétition malgré soi), c'est de l'impossibilité structurelle à intégrer l'expérience passée dans l'action présente.
Le primaire ne construit pas d'histoire personnelle cohérente. Chaque instant efface le précédent. Wuornos peut dire une chose et son contraire à cinq minutes d'intervalle sans percevoir la contradiction. Elle avoue les meurtres à Tyria, puis nie tout à la police, puis avoue tout, puis rétracte, puis ré-avoue. Il n'y a pas de mensonge stratégique, il n'y a que la vérité de l'instant.
Le revolver correspond parfaitement à cette structure. C'est l'arme de la décharge immédiate, de la résolution instantanée du conflit, de la primarité pure. Pas de préparation (comme le poison qui demande jours ou semaines), pas d'attente (comme le piège qui se referme lentement), pas de distance temporelle. Juste : menace perçue, sortie de l'arme, tir, mort.
Analyse DS2C niveau 3 : La structure inconsciente (Freud/Bergeret)
Bergeret postule une violence primaire, antérieure à la distinction sujet-objet, qui doit progressivement se lier à travers les relations d'objet précoces pour se transformer en agressivité puis en pulsions libidinales organisées. Chez Wuornos, cette liaison ne s'est jamais produite. La violence est restée brute, archaïque, non transformée.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y a jamais eu d'objet primaire suffisamment stable et bon pour permettre la liaison. La mère abandonne à quatre ans, avant même la fin de la phase de séparation-individuation. Les grands-parents sont violents, rejetants. Il n'y a jamais eu de holding winnicottien, jamais de pare-excitation maternel, jamais de contenant suffisamment bon.
Les viols précoces sont des effractions traumatiques massives qui détruisent ce qui aurait pu se construire. Le corps devient zone de guerre, pas d'érogénéité libidinale. La sexualité ne peut jamais être investie libidinalement parce qu'elle est d'abord et toujours violence subie.
La violence fondamentale reste donc non liée, flottante, prête à se décharger à la moindre sollicitation. Wuornos vit dans un état de menace permanente, de catastrophe imminente. Tous les hommes sont des agresseurs potentiels parce que tous les hommes de son histoire (et présent) ont été des agresseurs réels. Le meurtre devient décharge préventive de la violence fondamentale contre l'objet persécuteur.
Wuornos n'est ni névrotique (pas de refoulement, pas de symptômes de compromis, pas d'angoisse névrotique organisée), ni psychotique structurellement (pas de forclusion du Nom-du-Père, pas de délire systématisé primaire, elle garde globalement le sens de la réalité jusqu'aux dernières années), ni perverse (pas de désaveu organisé de la castration, pas de jouissance transgressive sophistiquée).
Elle est état-limite au sens de Bergeret : organisation précaire, oscillant entre moments de fonctionnement quasi-névrotique (elle peut tenir des relations, un semblant de vie avec Tyria) et moments de décompensation psychotique (bouffées délirantes paranoïaques, hallucinations acoustiques en prison).
Les défenses psychologiques de Wuornos sont massives, archaïques, inefficaces
Clivage brutal : le monde est divisé en objets entièrement bons (Tyria, sa seule source d'amour) et objets entièrement mauvais (tous les hommes, toutes les figures d'autorité, la société entière). Pas de nuance, pas d'ambivalence tolérable. Un homme qui la paie pour du sexe peut basculer en une seconde du statut de client acceptable au statut de violeur à tuer. Le clivage est instable, réversible, il ne protège de rien.
Identification projective massive : elle projette sa propre violence sur les hommes. Elle les vit comme violents, menaçants, meurtriers, même quand objectivement ils ne le sont pas (certaines victimes n'avaient aucun historique de violence). Cette projection la force à tuer préventivement. "Il allait me tuer, donc je l'ai tué d'abord." C'est une logique paranoïaque, mais cohérente de son point de vue interne.
Déni et rationalisation fragiles : elle maintient jusqu'au bout que c'était de la légitime défense. Tous les meurtres. Même quand les preuves sont accablantes (certains hommes tués par balles dans le dos, donc fuyaient). Le déni est massif mais fragile, il s'effondre puis se reconstruit, puis s'effondre encore. Ce n'est pas le déni pervers sophistiqué de Puente qui reste inébranlable. C'est un déni désespéré, à bout de souffle.
Wuornos est restée fixée à la position paranoïaque. Le monde est habité d'objets partiels mauvais qui veulent la détruire. Les hommes ne sont jamais des sujets entiers, ce sont des pénis menaçants, des violeurs potentiels, des morceaux de danger. Elle ne tue pas des personnes, elle détruit des menaces.
Cette position paranoïaque rend le meurtre nécessaire psychiquement. Ce n'est pas un choix moral, c'est une question de survie subjective. Du point de vue de sa réalité interne, elle tue pour ne pas être tuée. Que les hommes soient objectivement menaçants ou pas n'a aucune importance. Subjectivement, ils le sont toujours.
Le père est absent totalement. Le grand-père qui devrait incarner la loi n'incarne que la violence arbitraire. Il n'y a jamais eu de tiers séparateur, jamais de loi symbolique, jamais de limite structurante.
Wuornos grandit sans interdit intériorisé. La loi reste externe, persécutrice (la police, les juges), jamais internalisée comme instance surmoïque protectrice. Le "tu ne tueras point" n'a aucune prise subjective parce qu'il n'y a jamais eu personne pour l'énoncer avec autorité aimante.
Elle tue sans culpabilité authentique parce que la culpabilité suppose un surmoi constitué. Tout ce qu'elle a, c'est la peur de la punition externe (la peine de mort), pas la culpabilité interne. Et même cette peur est inefficace parce qu'elle vit dans l'instant (primarité), elle ne projette pas les conséquences.
Analyse DS2C niveau 4 : Le situationnel du passage à l'acte (Watzlawick)
Le système prostituée/client comme double bind structurel
Watzlawick décrit le double bind comme situation communicationnelle où on reçoit deux injonctions contradictoires dont on ne peut sortir sans perdre. La prostitution de rue incarne un double bind systémique parfait.
Injonction 1 : "Vends ton corps pour survivre. C'est ton seul capital, ta seule ressource dans cet environnement."
Injonction 2 : "En vendant ton corps, tu te mets en position de vulnérabilité totale face à des hommes potentiellement violents. Tu risques le viol, les coups, la mort."
Wuornos ne peut pas sortir de ce système. Elle n'a pas de diplôme, pas de réseau, pas de compétences valorisables sur le marché du travail légal. Les quelques fois où elle essaie (serveuse, femme de ménage), elle échoue immédiatement (virée pour vol, agressivité). La prostitution est sa seule option de survie économique.
Mais en se prostituant, elle se met quotidiennement en danger mortel. Les clients peuvent violer, frapper, tuer, et ils le font régulièrement. Il n'y a pas de protection, pas de recours. Si elle porte plainte après un viol, la police rit : "Une pute qui se fait violer, c'est pas un viol, c'est un vol de service."
Le double bind est insoluble par voie légale ou communicationnelle. Il n'y a pas de négociation possible, pas de compromis. Wuornos résout le paradoxe par la violence armée : elle se prostitue (survie économique) MAIS elle est armée (survie physique). Le revolver devient la solution systémique au double bind.
Qu'est-ce qui déclenche le passage de l'armement défensif (elle portait déjà l'arme) au meurtre effectif ?
Plusieurs facteurs convergent. Tyria entre dans sa vie en 1986, devient sa raison de vivre. Pour la première fois, Wuornos a quelque chose à perdre, quelqu'un qui compte. La pression économique augmente : elle doit faire vivre deux personnes, pas seulement survivre elle-même. Elle se prostitue plus, prend plus de risques, accepte des clients plus dangereux. On peut s’interroger sur le rôle passif de Tyria qui savait ce qu’il se passait, mais qui s’en satisfaisait parfaitement jusqu’à ce que la police lui demande de collaborer…
Renforcement par le résultat : le 1er meurtre fonctionne, et parce que c’était de la légitime défense (je prends position consciemment à l’appui des images de l’interrogatoire que j’ai visionné et au cours duquel je constate qu’elle revit la scène de façon traumatique), cet acte vient valider son système défensif archaïque (le meurtre par arme à feu). Watzlawick montre que les comportements sont maintenus ou éteints par leurs conséquences. Le meurtre de Mallory a des conséquences positives pour Wuornos.
Élimination de la menace : il est mort, il ne peut plus la violer, la tuer. Mission accomplie.
Gain matériel : elle récupère son argent, sa voiture, ses affaires. Elle rentre au motel avec des ressources.
Validation affective : Tyria ne la rejette pas, ne la dénonce pas. Au contraire, elle accepte l'argent, profite de la voiture. C'est une validation systémique du meurtre par la seule personne dont l'avis compte pour Wuornos.
Absence de conséquence négative immédiate : la police ne vient pas. Il n'y a pas de punition, pas de sanction. Le meurtre est efficace et impuni.
Tous les facteurs de renforcement comportemental sont réunis. Le meurtre devient solution optimale au problème systémique : il résout la menace, il rapporte, il est validé affectivement, il est impuni.
Elle recommence. Et recommence. Sept fois. Ce n'est pas de la folie, c'est de l'apprentissage comportemental pur. Le comportement qui fonctionne se répète jusqu'à ce qu'il cesse de fonctionner.
Tyria comme co-constructrice du système meurtrier
Tyria Moore n'a jamais tué personne. Elle ne portait pas d'arme, n'était pas présente lors des meurtres. Juridiquement, elle est innocente ou au pire complice passive. Mais systémiquement, elle est essentielle au maintien du pattern meurtrier.
Elle sait dès le premier meurtre. Wuornos rentre et lui raconte tout. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police, accepte l'argent et les voitures volées. Elle valide le meurtre par son silence et sa complicité matérielle.
Plus encore : elle bénéficie directement des meurtres. Wuornos se prostitue et tue pour faire vivre le couple. Tyria ne travaille pas, vit de l'argent que Wuornos rapporte. Elle est économiquement dépendante des meurtres sans jamais les commettre.
Watzlawick dirait que Tyria occupe la position du "bénéficiaire passif" dans un système toxique. Elle ne cause pas directement le problème, mais elle le maintient en ne le confrontant jamais, en en profitant silencieusement. Sans Tyria, Wuornos n'aurait peut-être tué qu'une fois (Mallory en légitime défense). Avec Tyria, elle tue sept fois parce que le système couple-survie-meurtre devient homéostatique.
Quand Tyria la trahit finalement (appels téléphoniques piégés avec la police), Wuornos s'effondre totalement. Ce n'est pas la perspective de la peine de mort qui la détruit, c'est la trahison de l'unique objet d'amour. Le système s'effondre non pas parce que la police arrive, mais parce que Tyria le quitte.
Le système Wuornos s'est construit autour de Tyria (objet d'amour), de la prostitution (survie économique), et du meurtre (défense armée). Quand Tyria part, le système perd sa raison d'être. Il ne reste qu'une femme détruite qui veut juste que ça s'arrête.
L'arme comme marqueur de la structure, pas du sexe biologique
Le cas Wuornos pulvérise l'idée simpliste que les femmes empoisonnent parce qu'elles sont biologiquement femmes. Elle prouve que le choix de l'arme est déterminé par la structure psychique, le positionnement social, et les contraintes écologiques, pas par le sexe anatomique. Wuornos tire parce qu'elle a une structure colérique (primarité explosive), un état-limite décompensé, un positionnement social masculinisé (routarde autonome, violent, dans un environnement exclusivement masculin).
Le genre tue, mais c'est le genre psychique et social, pas le genre biologique. Une femme qui a intériorisé une identité masculine, qui vit dans un environnement régi par les codes masculins de violence directe, qui a une structure caractérielle explosive, tue comme un homme. Une femme qui a intériorisé le féminin traditionnel, qui occupe une position de care, qui a une structure planificatrice, tue comme on attend qu'une femme tue.
Genre psychique vs genre biologique
Wuornos elle-même le dit explicitement : "J'ai toujours voulu être un mec. Les mecs ont le pouvoir." Elle ne s'identifie pas aux femmes, elle s'identifie aux hommes. Elle boit comme eux, se bat comme eux, drague comme eux (elle aborde Tyria en mode séduction masculine active), tue comme eux.
Son identité de genre psychique est masculine, même si son corps est féminin. Cette masculinité n'est pas innée, elle est construite par nécessité de survie dans un environnement où le féminin traditionnel (passivité, séduction, manipulation indirecte) ne permet pas de survivre.
Les petites filles qui grandissent dans la violence domestique, la rue, la marginalité n'apprennent pas à être des "femmes" au sens traditionnel. Elles apprennent à être des guerrières, des dures, des violentes. La féminité est un luxe de classe moyenne protégée. Dans la jungle des autoroutes, il faut être un homme pour survivre. Wuornos devient un homme psychiquement.
Et donc elle tue comme un homme : arme à feu, confrontation directe, violence explosive, pas de sophistication stratégique. Le revolver est son phallus à elle, mais un phallus fonctionnel, pas symbolique. Il tue vraiment.
Pattern observable : les tueuses "masculines" tuent presque toujours en couple
Si on regarde les femmes qui utilisent des armes ou des méthodes typiquement masculines (armes à feu, torture, violence physique directe), on observe une constante troublante : elles agissent quasi-exclusivement en couple avec un homme dominant.
Charlene Gallego (Californie, 1978-1980) : Dix victimes avec son mari Gerald. Torture, viol, meurtre par balle ou strangulation. Mais Gerald est le leader, Charlene exécute ses ordres. Elle adopte son mode opératoire par identification et soumission.
Karla Homolka (Canada, 1990-1992) : Trois victimes dont sa propre sœur, avec Paul Bernardo. Torture sexuelle, viol, meurtre, vidéos. Mais Paul domine totalement, Karla participe pour lui plaire, pour ne pas le perdre, par soumission masochiste.
Rosemary West (UK, 1967-1987) : Au moins douze victimes avec Fred West. Torture, viol, meurtre, démembrement. Mais Fred est le moteur, Rosemary amplifie et exécute. Leur dynamique de couple est une folie à deux où il initie, elle imite et dépasse parfois.
Catherine Birnie (Australie, 1986) : Quatre victimes avec David Birnie. Enlèvement, viol, torture, meurtre. David est dominant, Catherine est soumise amoureusement, elle tue pour lui.
Myra Hindley (UK, 1963-1965, les meurtres de la lande) : Cinq enfants tués avec Ian Brady. Torture, meurtre, enterrement. Brady est le maître à penser, Hindley la disciple amoureuse qui prouve son amour en tuant.
Le pattern : identification à l'agresseur masculin
Dans tous ces cas, la femme adopte le mode opératoire masculin (violence directe, armes, torture) par identification à un homme qu'elle aime/craint/vénère. Elle ne tue pas selon sa propre structure, elle tue selon la structure de l'homme qui la domine.
C'est un mécanisme défensif décrit par Anna Freud : identification à l'agresseur. Face à une menace ou une domination insupportable, le moi s'identifie à l'agresseur pour cesser d'être la victime. "Si je deviens comme lui, il ne me détruira pas." Ces femmes ont souvent été battues, violées, terrorisées par leurs partenaires masculins. Elles s'identifient à leur violence pour survivre à la relation.
Mais ce n'est pas authentiquement leur structure. Quand le couple se sépare, elles arrêtent immédiatement de tuer. Charlene Gallego n'a jamais retué après l'arrestation de Gerald. Karla Homolka non plus. Rosemary West continue de clamer qu'elle était sous l'emprise de Fred. L'identification à l'agresseur disparaît quand l'agresseur disparaît.
Wuornos : la seule tueuse "masculine" autonome. Elle est l'exception radicale. Elle tue seule, sans homme, selon un pattern masculin. Elle n'imite personne, elle n'est sous l'emprise de personne. Sa violence est authentiquement la sienne.
Pourquoi ? Parce que son identification masculine n'est pas défensive contre un homme particulier, elle est structurelle contre le monde entier. Elle a construit une identité masculine de survie dès l'adolescence, bien avant Tyria, bien avant les meurtres. Ce n'est pas une identification à un agresseur spécifique, c'est une identification au genre dominant dans son écosystème.
Tyria n'est pas une dominatrice, elle est une passive qui profite. Elle ne pousse pas Wuornos à tuer, elle valide silencieusement. La dynamique est inverse des couples tueurs classiques : ici c'est la femme qui tue activement, l'autre femme qui suit passivement.
Wuornos n'est pas un monstre
Elle est un produit. Le produit d'une enfance catastrophique (abandon, viol, violence), d'un système social qui abandonne les marginaux (pas de protection pour les prostituées), d'une construction identitaire genrée par nécessité de survie (devenir un homme pour ne pas mourir), d'un apprentissage comportemental darwinien (la violence armée permet de survivre).
On l'a fabriquée. Pas consciemment, pas volontairement, mais systémiquement. Chaque étape de sa vie est une réponse adaptative à un environnement toxique. Elle n'a jamais eu d'autre choix que devenir ce qu'elle est devenue.
Ça ne l'excuse pas. Elle a tué sept hommes. Certains étaient réellement violents (Mallory), d'autres probablement pas. Elle aurait pu s'arrêter après le premier. Elle a choisi de continuer.
Mais ça explique tout. Et ça pose la question : combien de Wuornos fabrique-t-on chaque jour en abandonnant les enfants violés, en laissant les prostituées se faire tuer sans protection, en construisant un système social où la seule option de survie pour certains est la violence ?
Wuornos est le cas d'école parfait pour déconstruire les idées reçues sur le meurtre, l’arme utilisée et le genre…
L’arme est-elle genrée ?
Les représentations colloquiales du tueur en série sont massivement biaisées. Le profil médiatique par défaut : un homme, violent, sadique, arme à feu ou couteau. La femme tueuse en série : un cas exceptionnel, un « montre froid », du poison, une pathologie froide et insidieuse. Ces images sont si ancrées qu’elles influencent la détection, le profilage, et même la décision de justice.
Or, quand on regarde les données – même imparfaites – une chose devient claire : l’arme utilisée n’est pas déterminée par le genre du tueur. Elle est déterminée par le contexte situationnel. Le genre y contribue, mais de façon indirecte. Cet article déconstruit ce mécanisme.
Les données brutes : tueurs en série pour 3 pays
Les statistiques ci-dessous proviennent principalement de la base de données de Radford University (USA), complétées par des sources européennes. Avertissement : ces données sont biaisées vers les pays avec une infrastructure policière et médiatique forte. Les pays sous-représentés (Asie du Sud-Est, Amérique latine) faussent les comparaisons internationales.
|
Pays |
Total cas |
Hommes |
Femmes |
|
Etats-Unis |
3 204 – 3 613 |
2 929 (91,5%) |
275 (8,5%) |
|
France |
71 |
Majorité* |
Minorité* |
|
Italie |
59 |
55 (93%) |
4 (7%) |
*France : la ségrégation homme/femme n’est pas disponible en source publique. Les cas documentés sont massivement masculins (Fourniret, Paulin, Georges, Landru, Vacher).
Le ratio homme/femme est cohérent entre les trois pays : entre 91% et 93% de tueurs en série sont des hommes. Cette asymétrie est réelle, pas un artefact statistique. Elle reflète des patterns évolutionnaires d’agressivité différenciée que Darwin avait déjà identifiés dans la compétition intrasexuelle.
Les armes utilisées : la corrélation genre/arme
A première vue, le pattern semble clair : les hommes tuent avec des armes à feu, par strangulation, avec des couteaux. Les femmes tuent avec du poison, par suffocation, en mimant une mort naturelle. Le tableau suivant reprend les données disponibles.
|
Arme / Méthode |
Hommes |
Femmes |
|
Poison |
Rare |
50-80% |
|
Strangulation |
35% |
Rare |
|
Armes à feu |
24% |
20% |
|
Couteau / arme blanche |
Fréquent (3ème méthode) |
11% |
|
Suffocation |
Présent |
16-26% |
|
Mains nues / contusion |
Fréquent |
Rare |
Ce que les chiffres semblent montrer
Les femmes optent pour des méthodes passives et discrètes : poison, suffocation, noyade. Les hommes optent pour des méthodes actives et en contact direct : strangulation, couteau, mains nues. Cette opposition est souvent présentée comme une signature psychologique du genre. C’est l’idée reçue numéro un.
Ce que les chiffres ne montrent pas
Aucune de ces études ne contrôles la variable type de victime. Or, cette variable est déterminante. Les femmes tuent massivement des proches : conjoints, enfants, patients. Les hommes tuent massivement des inconnus. Cette répartition change complètement les contraintes situationnelles. Si vous devez tuer quelqu’un avec qui vous partagez votre domicile, sur une période longue, sans éveiller les soupçons, vous ne choisissez pas un couteau. Vous choisissez du poison. Le sexe du tueur n’entre pas en jeu dans cette logique.
Les biais de détection
Il y a un dernier problème, et il est important. Les statistiques sur les tueurs en série sont elles-mêmes biaisées par des patterns de détection qui sont genrés.
Quand un homme tue des inconnus par strangulation, le profil serial killer est immédiatement activé. Quand une femme tue des proches par empoisonnement, on parle d’accident médical ou de maladie pendant des années avant que le pattern ne soit détecté. Les « anges de la mort » restent en moyenne 8-11 ans avant d’être identifiées. Les tueuses au poison dont les victimes sont des enfants sont souvent diagnostiquées comme souffrant du syndrôme de Münchausen par procuration avant même qu’on envisage l’homicide volontaire.
Autrement dit : les données qu’on a sont déjà filtrées par un biais de confirmation. On cherche un profil masculin, on le trouve. On ne cherche pas un profil féminin, on ne le détecte pas à temps. C’est un système circulaire au sens strict de Watzlawick : la ponctuation de la séquence crée la réalité qu’elle prétend observer.
Implications pour le profilage
Si l’arme n’est pas un marqueur fiable du genre du tueur, mais un marqueur du type de contexte, alors le profilage criminel doit être réorienté. Au lieu de partir de l’arme pour inférer le genre, il faut partir de l’arme pour inférer la relation à la victime, puis le type de contexte, puis le profil comportemental. C’est une inversion méthodologique qui a des conséquences concrètes sur la détection.
Le modèle correct : interaction, pas causalité linéaire
L’erreur classique, celle que Watzlawick appellerait une ponctuation de séquence, c’est de tracer une flèche directe : genre -> arme. C’est une causalité linéaire appliquée à un système circulaire.
Le schéma réel est plutôt : genre -> type de victime -> contexte -> choix d’arme
Le genre ne choisit pas l’arme. Le genre filtre les situations disponibles, et les situations dictent l’arme. Une femme tuerait des inconnus dans la rue – cas rarissime – utiliserait probablement une arme à feu ou un couteau, exactement comme un homme dans la même situation. On n’a pas de données massives pour le vérifier, précisément parce que le cas est rare. Mais c’est la logique du système.
Conclusion
La corrélation genre/arme existe dans les données. Elle n’est pas inventée. Mais elle est fallacieuse si on ne contrôle pas la variable médiatrice : le type de contexte situationnel. Le genre influence le contexte, le contexte détermine l’arme. C’est une relation indirecte, pas une relation directe.
Ce n’est pas un détail académique. C’est une erreur méthodologique qui a des conséquences sur la détection des tueurs en série, sur le profilage criminel, et sur la justice. Les tueuses sont détectées plus tard. Les victimes sont plus nombreuses avant que le pattern ne soit reconnu. Et les statistiques qu’on utilise pour « prouver » le pattern sont elles-mêmes le produit de ce retard de détection.
L’arme est un élément du système, pas une signature individuelle. Le bon niveau d’analyse, c’est l’interaction entre le genre, le contexte, et les contraintes situationnelles. Ni l'un seul, ni l’autre. The loop. Whoever starts it – it-s the loop that matters.

La fratrie : un laboratoire de la violence trop souvent ignoré
Le 17/01/2026
La relation parent-enfant obsède la psychologie. On en parle, on l'analyse, on la dissèque. La fratrie, elle, reste dans l'angle mort et c’est une erreur monumentale. La fratrie est le premier terrain de lutte pour l'existence, le laboratoire où se jouent les premières rivalités, les premières haines, les premiers meurtres symboliques. Et parfois, les meurtres réels.
Abel et Caïn : ce n'est pas un hasard si c'est le premier crime de la Bible. La rivalité fraternelle est universelle, inscrite dans la structure même de la famille. Deux enfants ou plus qui se disputent l'amour parental, qui luttent pour leur place, leur reconnaissance, leur survie psychique. C'est normal. Ce qui devient pathologique, c'est quand les parents ne régulent pas cette rivalité, l'attisent, ou pire, y participent activement en désignant un préféré et un rejeté.
Le cas Andy : quand la fratrie devient insupportable (fait divers un chouille « romancé »)
Prenons le cas d'Andy, un adolescent qui, en 2009, tue ses parents et ses deux frères jumeaux. Quatre morts. Une famille entière effacée. Les médias ont parlé de "folie", de "monstre", de "geste incompréhensible". L'enquête psychologique a révélé autre chose : une configuration familiale toxique où Andy était systématiquement l'enfant invisible, l'enfant de trop.
Andy avait deux frères jumeaux, plus jeunes que lui. Les parents, fascinés par la gémellité de ces deux enfants, leur vouaient une attention exclusive. Les jumeaux formaient un bloc, une dyade fusionnelle que les parents admiraient et encourageaient. Andy était l'aîné, mais il était seul. Pas de place pour lui dans cette configuration narcissique familiale. Les jumeaux avaient leur chambre commune, leurs rituels, leurs blagues, leur langue, leur complicité impénétrable. Andy mangeait seul, jouait seul, existait à peine.
Les parents comparaient constamment : "Regarde comme tes frères s'entendent bien", "Pourquoi tu n'es pas gentil avec eux ?", "On dirait que tu es jaloux". Oui, il était jaloux. Évidemment qu'il était jaloux. Mais la jalousie fraternelle, quand elle n'est pas reconnue, nommée, contenue par les parents, devient toxique. Elle ne se résout pas, elle s'enkyste et pourrie.
Andy a grandi dans cette configuration : lui contre les deux autres, avec les parents comme spectateurs admiratifs du duo gémellaire. Il n'était pas maltraité au sens classique. Pas de coups, pas d'insultes. Juste une inexistence progressive. Une négation affective constante. L'enfant rejeté intériorise qu'il ne mérite pas d'exister, ou plutôt, qu'il existe en trop.
À l'adolescence, ça s'est aggravé. Les jumeaux réussissaient à l'école, avaient des amis, plaisaient. Andy décrochait, s'isolait, sombrait dans une dépression que personne n'a vue venir. Parce que personne ne le regardait. Les parents continuaient de briller socialement avec leurs "merveilleux jumeaux". Andy était le fantôme de la famille.
Le passage à l'acte, quand il est survenu, n'était pas un coup de folie. C'était la solution radicale à un problème devenu insoluble : comment exister quand on n'a jamais eu de place ? Réponse d'Andy : supprimer ceux qui occupent toute la place. Tuer les jumeaux, c'était tuer la source de sa non-existence. Tuer les parents, c'était tuer les témoins de son inexistence, ceux qui avaient orchestré cette configuration.
Les mécanismes à l'œuvre
Ce qui s'est joué ici, c'est ce que Jean Bergeret appelle la violence fondamentale non métabolisée. Andy n'a jamais pu transformer sa rage en mots, en pensées, en revendications légitimes. Parce que dans cette famille, il n'y avait pas d'espace pour qu'il exprime "je souffre, je n'ai pas ma place, vous me préférez mes frères". Toute tentative d'exister était perçue comme de la "jalousie" pathologique, pas comme un appel au secours.
La rivalité fraternelle non régulée par les parents produit deux issues typiques :
- L'effondrement dépressif : l'enfant rejeté se soumet, devient invisible, se détruit à petit feu (toxicomanie, tentatives de suicide, dépression chronique),
- L'explosion violente : l'enfant rejeté retourne la violence contre ceux qu'il perçoit comme responsables de son malheur.
Andy a oscillé entre les deux avant de basculer dans la seconde option.
Le cas d'Andy est extrême, mais il illustre des mécanismes qu'on retrouve dans d'autres configurations, moins dramatiques mais tout aussi toxiques.
L'enfant "préféré" vs l'enfant "rejeté" : Quand la différence de traitement est flagrante et assumée par les parents ("c'est vrai que je préfère ton frère, il est plus facile"), l'enfant rejeté intériorise une blessure narcissique fondamentale. Deux issues possibles : se soumettre, devenir invisible, développer une dépression chronique ; devenir celui qui fera payer au monde entier cette injustice fondatrice. Le passage à l'acte vise parfois le frère/la sœur directement, parfois des substituts symboliques (conjoint, collègue, patron qui incarne la figure du "préféré").
Le frère/la sœur idéalisé(e) : "Pourquoi tu n'es pas comme ton frère ?" Cette phrase, répétée pendant des années, construit une haine profonde. Pas seulement du frère, mais de toute figure de réussite ou d'autorité. L'enfant comparé défavorablement finit par haïr la réussite elle-même. Adulte, il peut saboter ses propres succès ou s'en prendre violemment à ceux qui réussissent.
Quand les parents laissent un aîné terroriser les cadets sans intervenir ("ils se débrouillent entre eux", "ça forge le caractère"), l'enfant apprend une leçon simple : la loi, c'est le plus fort. Il n'intériorise aucun interdit, aucune limite symbolique. Il va chercher toute sa vie à être le plus fort, parce que c'est la seule position qu'il connaît. Violence conjugale, violence au travail, criminalité : même logique.
La fratrie comme première scène du crime
Ce que le cas d'Andy nous montre, c'est que la fratrie n'est pas un détail annexe dans la compréhension du passage à l'acte. C'est souvent la première scène du crime, celle où tout se noue. Avant que l'adolescent ou l'adulte ne tue, il a déjà été tué symboliquement par sa fratrie et par les parents qui ont laissé faire, voire encouragé cette mise à mort psychique.
La rivalité fraternelle est normale. L'injustice dans la répartition de l'amour parental est inévitable (aucun parent n'aime ses enfants exactement de la même façon). Ce qui est pathogène, c'est quand cette inégalité devient systématique, affichée, revendiquée. Quand un enfant grandit avec la certitude qu'il ne mérite pas d'exister parce que ses frères/sœurs existent mieux que lui.
Andy n'est pas né meurtrier. Il est devenu meurtrier dans une famille qui l'a rendu inexistant. Le passage à l'acte était sa façon de hurler : "Je suis là, vous ne pouvez plus m'ignorer." Quatre morts pour une reconnaissance qui ne viendra jamais. Tragédie absolue, prévisible si on avait regardé au bon endroit : dans les relations fraternelles et dans le regard parental qui les structure.
Si vous souhaitez en apprendre plus sur mon travail : www.ds2c.fr/blog
Le sentiment d'utilité : un besoin fondamental porteur d'espoir
Le 19/10/2025
L'angoisse du vide
Dans nos relations, nous pouvons souvent entendre cette plainte : "Je ne sers à rien", "Ma vie est vide", "À quoi bon ?". Ce n'est pas un hasard si les statistiques sur l'épuisement professionnel, la dépression et la quête de sens au travail explosent dans les sociétés occidentales. Derrière ces maux contemporains se cache une question fondamentale : comment exister quand on ne se sent utile à rien ni personne ?
Le sentiment d'inutilité n'est pas qu'un inconfort passager. C'est une menace existentielle qui peut mener à l'effondrement psychique. À l'inverse, se sentir utile - avoir l'impression que notre présence au monde produit quelque chose de valable - constitue un rempart puissant contre l'angoisse. Plus encore : c'est porteur d'espoir, car contrairement à d'autres besoins fondamentaux, nous disposons d'une certaine capacité à agir sur ce sentiment.
Explorons pourquoi l'utilité est un besoin psychique fondamental, comment elle se construit, quels pièges elle recèle, et surtout comment cultiver un sentiment d'utilité sain qui donne du sens à notre existence sans nous enfermer dans des défenses rigides.
L'utilité comme besoin fondamental
- Deux niveaux distincts
Il faut d'abord distinguer deux choses qui se confondent souvent : *être utile* et *se sentir utile*. Le premier relève d'une réalité objective - j'accomplis des tâches, je produis des effets, j'ai une fonction dans un système. Le second est une construction subjective - je me perçois comme ayant de la valeur à travers mes actions.
Ces deux dimensions ne se recouvrent pas toujours. On peut être objectivement utile (un soignant qui sauve des vies) tout en se sentant vide et insignifiant. À l'inverse, on peut se sentir profondément utile dans des activités dont l'utilité objective est questionnable. Ce qui compte pour l'équilibre psychique, c'est avant tout le sentiment subjectif, l'expérience vécue d'être agent productif dans le monde.
- Une perspective évolutionniste
D'un point de vue darwinien, la contribution au groupe a toujours représenté un avantage adaptatif majeur. Nos ancêtres qui participaient activement à la survie collective - chasse, cueillette, protection, soin aux enfants - avaient plus de chances de transmettre leurs gènes. Le besoin de se sentir utile pourrait donc être ancré dans notre architecture psychique comme mécanisme favorisant la coopération.
Cette lecture évolutionniste explique pourquoi l'exclusion du groupe, l'inutilité sociale, provoque une souffrance si intense. Être inutile, c'était historiquement être éjecté du groupe, donc condamné. L'angoisse que nous ressentons face à notre propre inutilité n'est peut-être que l'écho lointain de cette menace primordiale.
- Une défense mature
Du point de vue psychanalytique, l'utilité peut fonctionner comme une défense mature contre l'angoisse existentielle. Freud parlait de sublimation : transformer nos pulsions en réalisations socialement valorisées. Faire quelque chose d'utile, c'est donner forme à notre énergie psychique, la canaliser vers des buts constructifs plutôt que de la laisser se retourner contre nous en symptômes.
Bergeret distinguerait probablement les organisations de personnalité selon leur rapport à l'utilité. Une personnalité bien structurée peut investir des projets utiles avec souplesse, en tirant satisfaction de l'action elle-même. Une organisation plus fragile risque de faire de l'utilité un rempart désespéré : "je n'existe que si je sers". Dans le premier cas, c'est une défense mâture. Dans le second, une défense rigide qui peut se retourner en pathologie.
- Le caractère et ses projets
René Le Senne, philosophe du caractère, voyait dans les projets et réalisations le moyen par lequel la personne se construit et se définit. Le caractère n'est pas une essence figée, mais une structure dynamique qui se forge à travers ce que nous faisons du monde et ce que le monde fait de nous.
Être utile, dans cette perspective, c'est inscrire sa marque dans le réel. C'est sortir de soi pour agir sur l'environnement, et en retour être transformé par cette action. Le sentiment d'utilité serait alors le témoin subjectif de cette inscription réussie : je ne suis pas un spectateur passif, je suis acteur de ma propre existence et, modestement, de celle du monde.
- La transition nécessaire
Ces cadres théoriques - darwinien, psychanalytique, caractérologique - convergent vers une idée centrale : l'utilité répond à un besoin psychique profond. Mais ils ne disent pas comment, concrètement, on construit ce sentiment. Comment passe-t-on du besoin d'être utile à l'expérience effective de l'utilité ? C'est là qu'intervient un concept plus opérationnel : l'agentivité.
L'agentivité : le moteur de l'utilité
- Bandura et le sentiment d'efficacité personnelle
Le psychologue Albert Bandura a introduit un concept qui éclaire puissamment notre propos : l'agentivité (agency en anglais), ou sentiment d'efficacité personnelle (self-efficacy). Il s'agit de la capacité à se vivre comme cause de ses propres actions et de leurs effets sur le monde.
Ce n'est pas exactement "être utile aux autres". C'est plus fondamental : c'est produire des effets voulus, transformer le réel par son action, se percevoir comme agent causal plutôt que comme objet passif des événements. Vous pouvez être agent sans être utile à quiconque - un ermite qui construit sa cabane dans les bois fait preuve d'agentivité. Et inversement, vous pouvez être utile sans aucune agentivité - un esclave est utile à son maître mais ne choisit ni ses actions ni leurs finalités.
L'utilité devient porteuse de sens quand elle s'articule avec l'agentivité. Non pas "on se sert de moi", mais "je choisis d'agir et mes actions produisent des effets que je valorise". C'est cette combinaison - action + intention + effet + valeur - qui nourrit le sentiment d'utilité profond.
- Les quatre sources du sentiment d'efficacité
Bandura identifie quatre sources qui construisent notre sentiment d'efficacité personnelle :
- Les expériences de maîtrise : la plus puissante. J'ai réussi à faire quelque chose, j'en ai vu les résultats concrets. Cette expérience s'inscrit en moi et renforce ma conviction que je peux agir efficacement. Un parent qui voit son enfant progresser grâce à son accompagnement, un artisan qui contemple l'objet qu'il a fabriqué, un bénévole qui constate l'amélioration du lieu qu'il a nettoyé - toutes ces expériences nourrissent l'agentivité.
- Les expériences vicariantes : j'observe quelqu'un qui me ressemble réussir. Si elle y arrive, pourquoi pas moi ? C'est pourquoi les modèles identificatoires sont cruciaux. Voir d'autres personnes ordinaires accomplir des choses utiles élargit notre champ des possibles et stimule notre propre désir d'agir.
- La persuasion verbale : quelqu'un en qui j'ai confiance me dit que je suis capable, que mon action a de la valeur. Ce feedback externe peut renforcer temporairement le sentiment d'efficacité, à condition d'être crédible et étayé par des faits. Les encouragements vides ont peu d'effet ; la reconnaissance précise et ajustée, beaucoup.
- Les états physiologiques et émotionnels : quand je me sens calme, énergique, confiant, mon sentiment d'efficacité augmente. À l'inverse, l'anxiété, la fatigue, le stress le diminuent. C'est un facteur souvent sous-estimé : prendre soin de son état physique et émotionnel est une condition de l'agentivité.
- Le cercle vertueux action-maîtrise
Bandura décrit un cercle vertueux : le sentiment d'efficacité conduit à l'action, l'action à la maîtrise, la maîtrise renforce le sentiment d'efficacité. À l'inverse, le sentiment d'impuissance conduit à l'évitement, l'évitement à la perte de compétences, qui renforce l'impuissance. C'est ce qu'on appelle l'impuissance apprise.
Le sentiment d'utilité s'inscrit dans cette dynamique. Quand je me vis comme agent efficace, j'ose entreprendre des actions utiles. Quand ces actions produisent des effets positifs, mon sentiment d'utilité se renforce. Quand ce sentiment est fort, j'ose davantage. Et ainsi de suite.
- L'antidote à la rumination
Pourquoi l'agentivité protège-t-elle de l'angoisse ? Parce que l'action structure, oriente, ancre dans le présent. L'angoisse, à l'inverse, se nourrit de rumination, d'anticipation catastrophique, de ressassement. Quand j'agis - vraiment, avec intention et attention - je sors de ma tête. Je suis confronté au réel, à ses résistances, à ses réponses. Je ne peux pas ruminer en même temps que je construis, répare, crée, soigne, enseigne.
Paul Watzlawick, théoricien de la communication, affirmait qu'on ne peut pas ne pas communiquer. De même, on ne peut pas ne pas agir - même l'inaction est une forme d'action. Mais l'agentivité, c'est agir *avec intention*, pas subir passivement le cours des choses. C'est ponctuer la séquence des événements en se positionnant comme sujet actif plutôt que comme objet passif.
- Du besoin à la pratique
L'apport de Bandura est de rendre opérationnel ce qui pourrait rester abstrait. Le besoin d'utilité ne se satisfait pas par décret ou par introspection. Il se construit par l'action répétée, par l'accumulation d'expériences de maîtrise, par le feedback du réel. Ce n'est pas "penser qu'on est utile", c'est *faire des choses utiles et en constater les effets*.
Cette perspective est libératrice : elle sort du registre du jugement moral ("tu devrais te sentir utile") pour entrer dans celui de la pratique ("que peux-tu faire aujourd'hui qui te donnera cette expérience ?"). C'est en cela qu'elle est porteuse d'espoir.
Les pièges et dérives
Mais attention. Le sentiment d'utilité, comme tout besoin psychique, peut déraper en pathologie quand il devient rigide, exclusif, désespéré. Il faut examiner les pièges pour mieux les éviter.
- Le paradoxe de la quête désespérée
Cliniquement, on observe un paradoxe cruel : ceux qui cherchent le plus désespérément à se sentir utiles deviennent souvent contre-productifs. Le codépendant qui anticipe tous les besoins de l'autre avant même qu'ils ne s'expriment, le collègue qui s'impose dans tous les projets pour "aider", le parent qui surprotège son enfant au point de l'étouffer - tous cherchent à se sentir indispensables et tous créent, à terme, de la dépendance, du rejet, de l'inefficacité.
Pourquoi ? Parce que leur "utilité" ne sert pas vraiment l'autre, elle sert leur propre besoin de se sentir nécessaires. L'autre le sent, consciemment ou non, et finit par fuir ou se rebeller. Certains ont tellement besoin de se sentir utiles qu'ils deviennent l'équivalent humain d'un spam : techniquement présents, objectivement superflus, subjectivement agaçants.
Le vrai service, l'utilité ajustée, suppose une écoute de l'autre, une conscience de ses besoins réels, et surtout l'acceptation qu'on n'est pas toujours nécessaire. Paradoxalement, ceux qui sont les plus utiles sont ceux qui peuvent tolérer de ne pas l'être tout le temps.
- L'utilité comme tyrannie
Autre dérive : faire de l'utilité une condition d'existence. "Je ne vaux que ce que je produis", "je n'ai le droit d'exister que si je sers à quelque chose". Cette croyance sous-tend le workaholisme, le syndrome du sauveur, l'épuisement professionnel.
On rencontre souvent cette configuration chez des personnalités qui ont intériorisé très tôt qu'elles ne seraient aimées que pour ce qu'elles apportent, pas pour ce qu'elles sont. L'utilité devient alors une monnaie d'échange désespérée contre la reconnaissance et l'amour. Le problème, c'est qu'on ne peut jamais en faire assez. La dette est infinie. L'épuisement guette.
Bergeret parlerait peut-être d'une défense contre l'angoisse abandonnique : "si je suis indispensable, on ne pourra pas me quitter". Mais cette défense est coûteuse. Elle ne laisse aucun répit, aucun espace pour simplement être, sans faire. Elle transforme la vie en performance anxieuse.
- La confusion valeur et fonction
Troisième piège, sociétal celui-là : confondre notre valeur avec notre fonction. Les sociétés productivistes nous poussent dans ce sens. On nous juge à notre CV, notre rendement, notre employabilité. Quand on perd son travail, on dit qu'on "n'a plus rien" - comme si notre emploi épuisait notre identité.
Cette confusion a des conséquences ravageuses. Elle rend insupportable toute période d'inactivité - retraite, maladie, chômage. Elle disqualifie tous ceux qui ne produisent pas selon les critères dominants - personnes handicapées, personnes âgées dépendantes, personnes en situation de précarité. Elle alimente le sentiment d'inutilité et, par extension, la honte et le désespoir.
Or nous ne sommes pas réductibles à notre fonction. Notre valeur en tant qu'êtres humains est inconditionnelle, elle ne dépend pas de notre productivité. Distinguer "ce que je fais" et "ce que je suis" est une nécessité psychique. On peut perdre sa fonction sans perdre sa valeur. On peut être utile de mille manières qui ne passent pas par l'utilité économique.
- Les limites objectives
Dernier point, crucial : ne pas nier les déterminismes et les limites objectives. Tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources pour développer son agentivité. Une personne en dépression sévère, par exemple, n'a tout simplement pas l'énergie psychique disponible pour s'engager dans l'action. Lui dire "il suffit d'agir pour aller mieux" relève du déni cruel.
De même, les contextes sociaux, économiques, les discriminations, les handicaps, les traumatismes créent des obstacles réels à l'agentivité. On ne peut pas ignorer ces réalités au nom d'un optimisme béat. L'agentivité n'est pas que affaire de volonté individuelle, elle dépend aussi des possibilités objectives qu'offre l'environnement.
Reconnaître ces limites n'est pas du fatalisme, c'est de la lucidité. Cela permet d'ajuster nos attentes, de chercher des marges de manœuvre réalistes, et d'éviter la culpabilisation toxique de ceux qui ne parviennent pas à "se sentir utiles" parce que leur contexte de vie ne le permet tout simplement pas.
Comment cultiver un sentiment d'utilité sain
Passons maintenant à la dimension pratique. Comment développer un sentiment d'utilité qui nourrisse sans dévorer, qui structure sans rigidifier ?
- Commencer petit : les micro-actions
L'erreur courante est de viser trop grand : "je vais sauver le monde", "je vais révolutionner mon entreprise". Ces projets grandioses échouent souvent et renforcent le sentiment d'impuissance. Bandura insiste sur l'importance des expériences de maîtrise progressives.
Commencez par des actions minuscules dont vous pouvez constater les effets rapidement. Préparer un repas équilibré et le savourer. Ranger un espace qui était en désordre. Répondre attentivement à un message d'un proche. Arroser une plante. Réparer un objet cassé. Ces micro-actions produisent des effets mesurables, immédiats, tangibles.
L'accumulation de ces petites expériences de maîtrise reconstruit peu à peu le sentiment d'efficacité. C'est comme un muscle atrophié qu'on réhabilite doucement. On commence par soulever des poids légers avant d'augmenter progressivement la charge. L'utilité se cultive de même : par petites touches, jour après jour.
- Diversifier les sources
Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier. Si toute votre utilité repose sur votre travail, que se passe-t-il en cas de licenciement, de retraite, de burnout ? Si elle repose exclusivement sur votre rôle parental, que se passe-t-il quand les enfants partent ?
Diversifiez vos domaines d'investissement : travail, famille, activités associatives, créations personnelles, transmissions de compétences, engagement citoyen, soin à l'environnement, pratiques artistiques ou manuelles... Plus vos sources d'utilité sont variées, plus vous êtes résilient face aux aléas de la vie.
Cette diversification a un autre avantage : elle permet de nourrir différentes dimensions de votre identité. Vous n'êtes pas seulement un professionnel, un parent, un ami. Vous êtes tout cela à la fois, et chaque rôle peut être investi de manière utile.
- Accepter l'imperfection
L'utilité relative vaut mieux que l'inutilité absolue. Vous n'avez pas besoin de changer le monde, de guérir tous les maux, de résoudre toutes les souffrances pour vous sentir légitimement utile. Faire un petit pas dans la bonne direction, c'est déjà beaucoup.
Cette acceptation de l'imperfection protège du découragement. Beaucoup de personnes abandonnent leurs projets utiles parce qu'elles constatent que leur action ne règle pas tout. Mais c'est un critère absurde. Personne n'a ce pouvoir. Ce qui compte, c'est l'orientation, le mouvement, la contribution modeste mais réelle.
Un exemple clinique : une patiente dépressive se reprochait de ne pas être "assez présente" pour ses amis. En thérapie, nous avons redéfini ce qu'était une présence suffisamment bonne - répondre aux messages quand elle le pouvait, même brièvement. Pas besoin d'être toujours disponible 24h/24. Cette redéfinition réaliste lui a permis de se sentir à nouveau utile dans ses amitiés, au lieu de s'enfermer dans la culpabilité et le retrait.
- Distinguer contrôle et influence
Nous ne contrôlons pas tout, mais nous influençons beaucoup. Cette distinction, popularisée par les thérapies cognitivo-comportementales, est fondamentale pour maintenir un sentiment d'agentivité sain.
Je ne contrôle pas si mon enfant réussira sa vie, mais j'influence ses chances en l'éduquant avec attention. Je ne contrôle pas l'issue d'une crise écologique, mais j'influence marginalement les choses par mes choix quotidiens. Je ne contrôle pas si mon action sera reconnue, mais j'influence la probabilité en communiquant clairement.
Accepter qu'on ne contrôle pas tout évite le sentiment de toute-puissance et la culpabilité démesurée en cas d'échec. Reconnaître qu'on influence quand même maintient l'agentivité et le désir d'agir. C'est un équilibre subtil, mais essentiel.
- Des exemples concrets
Quelles actions concrètes nourrissent le sentiment d'utilité ? Voici une liste non exhaustive, pour stimuler votre réflexion :
- Transmission de compétences : enseigner quelque chose que vous savez faire, formellement ou informellement. Mentorat, tutorat, partage de savoir-faire.
- Soin aux autres : écouter un proche en difficulté, accompagner une personne âgée, soutenir un collègue. Attention : sans tomber dans le piège du sauveur.
- Engagement associatif ou citoyen : bénévolat, participation à des projets collectifs, implication dans la vie de la cité.
- Création : écrire, dessiner, composer, construire. Toute création laisse une trace dans le monde, produit quelque chose qui n'existait pas.
- Maintien et soin de l'environnement : jardiner, nettoyer un espace public, trier ses déchets, réparer plutôt que jeter. Ces gestes modestes inscrivent notre action dans le réel.
- Travail bien fait : quelle que soit votre profession, la faire avec conscience et compétence. L'utilité ne réside pas nécessairement dans la grandeur de la tâche, mais dans la qualité de l'exécution.
- Cuisiner : préparer des repas sains pour soi et ses proches. Geste humble, quotidien, mais profondément nourricier au sens propre et figuré.
- Écoute active : simplement être présent à l'autre, sans jugement, sans chercher à tout résoudre. C'est une forme d'utilité souvent sous-estimée.
L'essentiel est de trouver ce qui résonne avec votre tempérament, vos compétences, vos contraintes. Il n'y a pas d'utilité noble et d'utilité indigne. Toute action qui produit du sens pour vous et un effet positif dans le monde mérite d'être valorisée.
- Le rôle du feedback
Bandura insiste sur l'importance du feedback - ces informations qui nous reviennent sur les effets de nos actions. Sans feedback, impossible de savoir si on est efficace, donc impossible de développer le sentiment d'efficacité.
Cherchez activement ce feedback. Demandez à vos proches, vos collègues, les bénéficiaires de vos actions comment ils perçoivent votre contribution. Pas pour quémander des compliments, mais pour ajuster votre action et en mesurer les effets réels.
Apprenez aussi à vous auto-évaluer de manière réaliste. Qu'ai-je accompli aujourd'hui ? Quel effet cela a-t-il eu ? Tenir un journal peut aider : noter chaque jour trois actions utiles accomplies. Cette pratique simple renforce la conscience de sa propre agentivité.
Attention toutefois à ne pas dépendre exclusivement du feedback externe. Certains environnements sont avares en reconnaissance. Si vous attendez toujours qu'on vous dise que vous êtes utile, vous risquez l'épuisement et la frustration. Il faut aussi développer une capacité à reconnaître soi-même la valeur de ses actions, indépendamment du regard d'autrui.
- Créer des boucles de rétroaction positives
Enfin, pensez systémiquement. Comment créer des situations où votre action utile produit des effets qui, en retour, vous encouragent à continuer ? C'est ce qu'on appelle une boucle de rétroaction positive.
Exemple : vous commencez à jardiner. Vous voyez les plantes pousser grâce à vos soins. Cette croissance visible vous encourage à continuer. Vous apprenez, vous progressez, votre jardin s'embellit. Des voisins vous complimentent. Vous leur donnez des conseils. Ils jardinent à leur tour. Le quartier se végétalise. Vous vous sentez partie prenante d'un mouvement positif. Votre sentiment d'utilité s'approfondit.
Ces boucles vertueuses ne se créent pas toujours spontanément. Parfois, il faut les amorcer consciemment : choisir des actions dont on pourra constater les résultats, s'entourer de personnes qui valorisent le type d'utilité qu'on cherche à déployer, s'inscrire dans des collectifs où l'entraide et la reconnaissance mutuelle sont la norme.
L'utilité comme espoir
Revenons à l'intuition initiale : pourquoi le sentiment d'utilité est-il porteur d'espoir ?
Parce que, contrairement à d'autres besoins psychiques fondamentaux - être aimé, être reconnu, être valorisé - qui dépendent largement des autres et échappent en grande partie à notre contrôle, l'agentivité et le sentiment d'utilité relèvent en partie de nous.
On ne peut pas *décider* d'être aimé. On ne peut pas *forcer* les autres à nous reconnaître. Mais on peut *agir* pour se sentir utile. On peut choisir des actions, constater leurs effets, ajuster, recommencer. C'est un domaine où nous disposons d'une marge de manœuvre réelle.
Cette marge de manœuvre est précisément ce qui fonde l'espoir. Pas un espoir naïf du type "tout dépend de moi", mais un espoir réaliste : "je ne suis pas totalement impuissant, je peux faire quelque chose, même modeste, et cela compte".
Face à l'absurde, face à la finitude, face aux multiples sources d'angoisse qui traversent l'existence humaine, l'action utile est une réponse. Elle ne résout pas tout, elle ne supprime pas l'angoisse existentielle, mais elle la rend supportable. Elle donne une direction, un sens, une raison de se lever le matin.
C'est en cela que le sentiment d'utilité est un besoin fondamental : il nous permet de sortir de la position victimaire, de la passivité désespérée, pour retrouver une posture d'agent. Non pas tout-puissant, mais capable. Non pas contrôlant, mais influent. Non pas sauveur du monde, mais contributeur modeste au bien commun.
L'espoir, dans cette perspective, n'est pas l'attente passive que les choses s'arrangent. C'est la conviction active que nous pouvons, à notre échelle, participer à ce que les choses s'arrangent. Ou au moins, à ce qu'elles ne s'arrangent pas trop mal.
Et peut-être, finalement, est-ce là la définition d'une vie réussie : non pas une vie exceptionnelle, admirée, spectaculaire, mais une vie où l'on s'est senti, la plupart du temps, utile à quelque chose ou à quelqu'un. Une vie où l'on a agi plutôt que subi. Une vie où l'on a laissé, ici et là, de petites traces positives.
Ce n'est pas grand-chose, direz-vous. C'est tout, répondrai-je.
Cet article n'a pas la prétention d'épuiser la question du sentiment d'utilité, ni de fournir des recettes miracle. Il vise simplement à ouvrir une réflexion sur un besoin psychique trop souvent négligé, et à suggérer quelques pistes praticables. Si une seule idée vous inspire une action, même minuscule, alors cet article aura été utile. Ce qui, vous en conviendrez, serait satisfaisant.

Lire ses équipes sans se tromper
Le 12/10/2025
Le mythe qui coûte cher
Un collaborateur croise les bras pendant que vous présentez vos chiffres hebdomadaires.
Conclusion rapide instinctive : résistance, fermeture, désaccord. Vous notez mentalement de surveiller ce collaborateur.
Sauf qu'il avait froid. Ou mal au dos. Ou c'est sa position naturelle quand il réfléchit intensément, quand il est à l’écoute.
Ce petit exemple résume le problème : nous interprétons la gestuelle comme si elle était une langue univoque, un dictionnaire où chaque geste = une signification. C'est rassurant. C'est aussi faux et ça coûte cher en décisions RH mal fondées, en relations dégradées, en talents perdus.
Les managers lisent du "body language" comme on lisait jadis les horoscopes : on y voit ce qu'on veut y voir. Et puis on agit dessus.
Cet article propose une approche différente. Une qui s'appuie sur la biologie (Darwin), mais qui refuse le déterminisme simpliste. Une qui reconnaît que la gestuelle communique toujours quelque chose, mais que ce "quelque chose" dépend entièrement du contexte relationnel (Watzlawick).
Le résultat ? Vous lirez mieux vos équipes. Mais surtout, vous arrêterez de mal les interpréter.
Darwin : ce qu'on sait vraiment de nos gestes
Charles Darwin, dans ses observations sur l'expression des émotions, a établi un point crucial : certains gestes et expressions faciales transcendent les frontières culturelles. Un enfant aveugle-né fait la grimace de dégoût sans jamais avoir vu quelqu'un d'autre le faire. La peur produit les mêmes micro-expressions chez un japonais, un brésilien, un suédois.
Pourquoi ? Parce que l'évolution a gravé certains comportements dans notre neurobiologie. Ces gestes servaient à la survie : se faire petit quand on a peur, montrer les dents en agressivité, se détendre quand le danger passe.
Ce que cela signifie pour vous, manager :
Il existe des indicateurs biologiquement fondés de l'état émotionnel. Un collaborateur en stress chronique va présenter des patterns observables : tension dans les épaules, respiration courte, micro-contractions faciales. Ces signaux ne mentent pas, ils reflètent un état physiologique réel.
Un exemple concret : lors d'une réunion difficile, vous remarquez qu'une collaboratrice évite le contact visuel, se tortille dans sa chaise, a les mains crispées. Ce ne sont pas des "mensonges", c'est son système nerveux qui crie. Elle est en détresse, point. C'est factuel. Et vous devez lui demander pourquoi elle est en tension, qu’est-ce qui la perturbe, l’interroge.
Voici le piège : Darwin montre que ces gestes existent et qu'ils reflètent quelque chose de réel. Mais il ne dit pas ce qu'ils signifient exactement. C'est là que les managers se trompent.
Le même évitement du regard peut être : de la peur, de la honte, de la culpabilité, de la concentration, de l'autisme, de la dépression, ou simplement une préférence culturelle (dans certaines cultures, regarder le chef dans les yeux est irrespectueux).
Darwin nous donne les briques. Pas la maison.
Watzlawick : quand le contexte remet tout en question
Paul Watzlawick, en observant les systèmes relationnels, a démontré que la communication n'est jamais une transmission simple d'information. C'est une danse où les deux partenaires créent continuellement le sens, ensemble.
Son premier axiome est implacable : "On ne peut pas ne pas communiquer." Mais cela signifie aussi : on ne peut pas faire de communication hors contexte. Tout geste communique « quelque chose », mais ce « quelque chose » émerge de la situation relationnelle, pas du geste lui-même.
Transposons cela au management.
Le silence en réunion.
Vous posez une question. Un collaborateur reste silencieux. Darwin vous dit : peut-être qu'il réfléchit (respiration calme, posture stable). Ou peut-être qu'il est anxieux (micro-tremblements, regard baissé).
Mais Watzlawick vous pose des questions autrement plus utiles :
- Quelle est sa relation à vous ? Est-ce qu'il a peur de vous ?
- Quel est le contexte ? Y a-t-il déjà eu des représailles contre ceux qui ont parlé ?
- Qui d'autre est dans la salle ? Est-ce qu'il va parler ensuite en privé ?
- Quel est son tempérament ? Certaines personnes pensent à voix haute, d'autres réfléchissent en silence.
Le même silence peut vouloir dire : réflexion profonde, désaccord muet, peur, dépression, introversion, dévalorisation ("mon avis ne compte pas"), ou simplement que la question n'a pas déclenché sa curiosité.
La posture fermée.
Un commercial croise les bras lors d'une confrontation sur ses résultats. Vous pensez : il est sur la défensive, fermé, craint la critique.
Watzlawick demande : qu'avez-vous fait avant qu'il croise les bras ? Lui avez-vous déjà fait des remarques négatives en réunion ? Avez-vous une histoire relationnelle où vous l'avez mis en danger psychologiquement ? Si oui, alors oui, il se ferme—parce que vous avez créé un système où c'est nécessaire.
Mais si c'est son premier jour dans votre équipe et que c'est simplement sa posture naturelle ? Alors vous lisez de l'hostilité là où il n'y a que de la neutralité.
L'engagement apparent.
Une collaboratrice vous regarde droit dans les yeux pendant que vous parlez, opine du chef, prend des notes. Darwin dit : elle est engagée, intéressée. Watzlawick demande : d'où vient ce comportement ? Est-ce qu'elle se sent obligée de faire du spectacle parce que vous êtes son responsable ? Est-ce qu'elle a appris que c'était le comportement attendu pour être inclue au sein de l’équipe ? Ou est-ce qu'elle est réellement intéressée ?
Vous ne pouvez pas le savoir juste en regardant son non-verbal.
Le tempérament change la lecture
René Le Senne a proposé que les individus possèdent des tempéraments constitutifs : sensibilité, réactivité, résonance affective différentes. C'est génétique, c'est stable, et cela influence profondément comment chacun communique non-verbalement.
Un tempérament nerveux (émotif, secondaire chez Le Senne) va gesticuler davantage, parler plus vite, montrer plus de micro-expressions. La même anxiété interne va s'exprimer différemment chez lui que chez un tempérament flegmatique (non-émotif, primaire).
Exemple : Vous avez deux collaborateurs stressés avant une présentation importante.
Le premier (tempérament sanguin/nerveux) : parle vite, se lève et s'assoit, gesticule, change de couleur faciale, demande plusieurs fois si tout va bien.
Le second (tempérament apathique/flegmatique) : parle peu, bouge à peine, expression faciale neutre, semble impassible.
Si vous lisez le non-verbal naïvement, vous pensez : le premier est paniqué, le second est calme. Faux. Tous deux sont stressés. Ils l'expriment juste différemment.
Le manager compétent sait que le même état interne peut produire des gestualités radicalement opposées selon le tempérament. Cela signifie : vous ne pouvez pas utiliser un seul indicateur non-verbal pour conclure quelque chose.
Vous devez construire une baseline pour chaque personne. Comment se comporte-t-elle normalement ? Qu'est-ce qui change quand elle est anxieuse, contente, concentrée ? Puis vous pouvez détecter les écarts.
La relation managériale : un système où le non-verbal s'échange
Watzlawick insiste : dans une relation, les deux parties façonnent continuellement le comportement l'une de l'autre. C'est un système.
En management, cela veut dire : votre gestuelle affecte la gestuelle de votre équipe. Ce n'est pas une voie à sens unique.
Si vous entrez dans une réunion les bras croisés, le sourire crispé, regardant à peine votre équipe, vous créez un système où les gens vont se fermer aussi, parce qu’ils croient eux-aussi que les bras croisés sont un signe de fermeture. Vous n'avez pas lu leur fermeture—vous l'avez créée.
Inversement, si vous vous asseyez ouvert, que vous faites contact visuel, que vous vous penchez légèrement en avant quand quelqu'un parle, signe qui montre que vous vous intéressez, vous installez un système où la communication s'ouvre.
Exemple concret : Un manager remarque que son équipe ne parle jamais en réunion. Il conclut : ils sont passifs, démotivés, désengagés. Il intensifie sa critique. L'équipe se ferme davantage.
Watzlawick dirait : c'est un système. Le manager a créé, sans le savoir, un contexte où parler = danger. Peut-être qu'il interrompt. Peut-être qu'il critique celui qui s'exprime. Peut-être qu'il a l'air pressé. Le non-verbal du manager a configuré le système.
Pour casser le cercle, il faut que le manager change « sa » gestuelle en premier. S'il ralentit, s'il crée du silence confortable après ses questions, s'il hoche la tête quand quelqu'un parle, il invite un nouveau système.
C'est Watzlawick pur : on ne change pas le problème en le critiquant, on le change en transformant le système.
Ce que le manager compétent fait réellement
Armé de cette compréhension, voici comment vous devriez procéder.
- Observez sans juger
Ne confondez pas observation et interprétation. "Il a les épaules tendues" est une observation. "Il est stressé" est une interprétation. "Il est stressé donc il cache quelque chose" est une interprétation sur une interprétation—c'est où les erreurs se reproduisent.
- Cherchez les patterns, pas les gestes isolés
Un geste seul ne signifie rien. Une succession de comportements, sur du temps, signifie quelque chose. Si un collaborateur est toujours tendu, parle moins, évite les réunions collectives, alors oui, il se passe quelque chose. Mais vous devez le vérifier.
- Connaissez la baseline individuelle
Comment se comporte normalement cette personne ? Un introverti va paraître "fermé" comparé à un extraverti. Ce n'est pas qu'il est hostile—c'est sa baseline, son comportement habituel.
- Tenez compte du contexte relationnel
Si vous avez une histoire de confiance avec quelqu'un, vous pouvez interpréter son non-verbal différemment que si vous venez d'être nommé manager. Si la personne vient d'une culture différente, les règles changent.
- Vérifiez verbalement
C'est le point clé : posez des questions. "Je remarque que tu parles moins depuis quelques jours. Qu'est-ce qui se passe ?" Ne concluez pas, demandez.
Cette simple action transforme l'interprétation en dialogue. Elle crée un système où la communication devient possible.
- Modifiez votre propre gestuelle intentionnellement
Si vous voulez que votre équipe s'ouvre, commencez par vous ouvrir. Votre non-verbal configure le système relationnel. Utilisez-le comme outil de management.
- Acceptez l'ambiguïté
Parfois, vous ne saurez pas ce que signifie réellement un geste. C'est OK. C'est même honnête. "Je ne suis pas sûr de comprendre, explique-moi" est plus utile que de faire des hypothèses.
Les pièges à éviter
- Le biais de confirmation : Vous avez décidé que votre collaborateur est paresseux. Maintenant, chaque geste le confirme à vos yeux. S'il regarde son téléphone = preuve de désengagement. S'il parle peu = preuve de manque de motivation. Vous ne voyez que ce qui confirme votre hypothèse. Watzlawick l'appelle la "prédiction qui se réalise" : vous créez par votre comportement ce que vous prédisiez.
- La projection culturelle : Vous venez d'une culture où regarder le patron dans les yeux signifie respect. Vous interprétez celui qui regarde vers le bas comme manquant de confiance. Mais dans sa culture, c'est l'inverse. Vous vous trompez.
- L'interprétation clinique : Un collaborateur n'est pas votre patient. Ne diagnostiquez pas. "Tu es déprimé" basé sur un comportement non-verbal est une violation. Vous n'êtes pas qualifié et ce n'est pas votre rôle.
- Le monologue non-verbal : Vous "lisez" quelqu'un pendant toute une réunion et vous ne lui parlez jamais. Résultat ? Vous avez une version complète construite mentalement, qui n'a aucun rapport avec la réalité. Dialoguez.
Conclusion : une fenêtre, pas un miroir
La gestuelle communique. Darwin l'a prouvé : c'est enraciné biologiquement. Mais Watzlawick a prouvé qu'on ne peut pas lire la gestuelle en dehors du système relationnel.
En tant que manager, vous n'êtes pas un "lecteur de corps". Vous êtes un observateur humble et curieux. Vous remarquez des patterns. Vous posez des questions. Vous créez un système où la communication verbale et non-verbale peuvent s'aligner.
Cela demande plus d'effort que de lire un "dictionnaire du body language". Mais c'est aussi infiniment plus efficace. Et c'est la seule approche honnête.
Vos collaborateurs ne sont pas des énigmes à déchiffrer. Ce sont des humains complexes, avec des tempéraments différents, des histoires relationnelles avec vous, des contextes culturels propres.
Regardez-les. Observez-les. Mais surtout, parlez-leur.
Affaire Daval : trajectoire d'un meurtrier
Le 04/09/2025
L’affaire Daval a bouleversé la France par son paradoxe : celui du « gendre idéal » devenu meurtrier. Comment comprendre ce basculement ? La seule explication rationnelle ne peut se réduire à la jalousie, à une dispute ou au hasard tragique d’une soirée. Pour éclairer ce drame, il faut se tourner vers la caractérologie de René Le Senne, et plus particulièrement vers le type émotif – non actif – secondaire (EnAS).
Ce profil de caractère, bien identifié, est prédisposé à accumuler les tensions intérieures jusqu’au moment où la soupape cède. Jonathann Daval en incarne une illustration clinique.
Un terrain psychologique fragile
L’émotif vit tout intensément. Ses expériences, ses relations, ses échecs comme ses réussites, prennent une dimension disproportionnée. Daval apparaît, dès son adolescence, comme un garçon timide, introverti, manquant de confiance en lui. L’émotivité, sans l’activité qui permet de la transformer en action constructive, devient un poids.
Or, chez le non-actif, les conflits ne se règlent pas dans l’affrontement ou le dialogue. Ils s’intériorisent, se ruminent, fermentent. À cela s’ajoute la secondarité, c’est-à-dire la tendance à ressasser les blessures et à entretenir les rancunes. Dans le cas de Daval, cela se traduit par des années de frustrations silencieuses, soigneusement contenues derrière un masque d’effacement.
L’idéalisation comme refuge
Rencontrer Alexia au lycée fut pour lui une planche de salut narcissique. Elle était plus vive, plus affirmée, plus énergique. En la choisissant, il s’offrait une identité par procuration : « elle a changé ma vie », disait-il. En réalité, il s’est installé dans une relation asymétrique : elle comme moteur, lui comme suiveur.
L’idéalisation d’Alexia lui évitait la confrontation avec son propre vide intérieur. Mais idéaliser, c’est aussi se condamner : si l’objet aimé s’éloigne, c’est tout l’édifice psychique qui s’effondre. Or, leur couple traversait une crise majeure : disputes répétées, difficulté à concevoir un enfant, déséquilibre des places. L’homme effacé voyait poindre le risque ultime : être abandonné, se retrouver nu, sans femme, sans foyer, sans identité.
La cocotte-minute caractérologique
Un profil EnAS fonctionne comme une cocotte-minute émotionnelle. Chaque reproche, chaque humiliation, chaque conflit non exprimé s’ajoute dans le réservoir. Rien ne sort, tout se dépose dans les couches profondes de la mémoire affective. La secondarité maintient vivace ces blessures, la non-activité empêche de les sublimer, et l’émotivité leur donne une intensité presque insupportable.
Le soir du meurtre, la dispute fut « la dispute de trop ». Les mots d’Alexia, ses reproches, ont rouvert des années de blessures enfouies. Jonathann lui-même l’a reconnu à l’audience : « Tout est ressorti, ces années de colère, tout ce que j’ai emmagasiné… »
Il ne s’agit pas d’une explosion « soudaine » au sens strict. Le terrain était préparé depuis longtemps. La rupture, impossible à concevoir pour lui, équivalait psychiquement à une annihilation. Le passage à l’acte fut alors l’expression ultime d’un effondrement du Moi incapable de contenir davantage la pression.
Le meurtre comme fausse solution
Étrangler Alexia n’était pas un projet, mais une issue brutale à un conflit intérieur insoluble. Il voulait « qu’elle se taise », disait-il. Derrière cette phrase, on lit le désespoir d’un homme incapable d’affronter la vérité de son couple et de sa propre fragilité. Le meurtre fut une tentative désespérée de faire taire la source de ses tourments internes.
Mais une fois l’acte accompli, l’émotif redevient… émotif. D’où ces larmes, ces signes de tristesse authentique, ce chagrin réel. L’émotif-non actif-secondaire n’est pas un psychopathe froid : c’est un être hypersensible, mais prisonnier de son incapacité à transformer sa sensibilité en confrontation constructive. D’où ce paradoxe : meurtrier et triste à la fois.
Une leçon de caractérologie
L’affaire Daval montre avec une crudité tragique comment certains profils caractérologiques, laissés à eux-mêmes, peuvent devenir dangereux dans un contexte de crise. L’EnAS est vulnérable face à l’accumulation de stress. Tant que le cadre est protecteur, il s’y fond. Mais dès que le cadre menace de se fissurer, le risque d’explosion devient réel.
Comprendre cela n’excuse rien. Cela permet en revanche d’identifier un mécanisme psychologique récurrent : la violence comme débordement de tensions trop longtemps contenues. Daval n’est pas l’incarnation du mal absolu, mais l’illustration tragique d’une structure de caractère fragile, confrontée à une situation de couple destructrice.
Conclusion
Le « gendre idéal » n’a pas tenu. Non parce qu’il était pervers ou manipulateur de bout en bout, mais parce que son profil caractérologique le condamnait à l’échec face à un stress conjugal extrême.
L’émotif-non actif-secondaire peut être tendre, fidèle, attachant. Mais il est aussi celui qui, privé d’espace d’expression, accumule les rancunes silencieuses jusqu’à ce que l’implosion devienne inévitable. L’affaire Daval nous rappelle que la compréhension des structures de caractère n’est pas une spéculation théorique : c’est une grille de lecture indispensable pour prévenir, anticiper et, peut-être, éviter le pire.

Pourquoi certaines personnes répètent les mêmes erreurs ?
Le 31/07/2025
« Je ne comprends pas… je retombe toujours dans les mêmes travers. »
« J’attire toujours le même type de personne. »
« Chaque fois que j’avance, je finis par saboter. »
Ces phrases résonnent dans les cabinets de psychologues, de thérapeutes et de coachs. Derrière l’apparent hasard de certaines répétitions se cache une mécanique bien plus profonde, enracinée dans la personnalité, le tempérament et l’histoire du sujet.
Voici une lecture croisée à la fois caractérologique, comportementale et psychanalytique, pour mieux comprendre ces scénarios qui se rejouent, souvent au détriment de notre épanouissement.
La répétition : un symptôme courant, une fonction adaptative
Répéter, en soi, n’a rien d’anormal. Notre cerveau fonctionne par schémas et routines, ce qui lui permet d’économiser de l’énergie cognitive. Ainsi, nous apprenons à marcher, conduire, parler ou résoudre des conflits à partir de nos expériences passées. Le problème surgit lorsque ces répétitions deviennent rigides, douloureuses, ou autodestructrices.
Le comportement appris : le poids du conditionnement
La psychologie comportementale montre que nos réactions sont souvent le fruit d’apprentissages précoces. Nous développons des réponses conditionnées selon les conséquences que nos actions ont eues par le passé :
Un comportement renforcé (par une récompense ou une réduction d’un malaise) tend à se maintenir.
Un comportement puni ou inefficace tend à s’éteindre… sauf si une dimension affective s’y accroche.
Par exemple, une personne qui a appris dans l’enfance que la soumission évitait les conflits familiaux pourra reproduire ce pattern dans ses relations adultes, même si cela nuit à son affirmation de soi.
Freud et la compulsion de répétition : rejouer pour (ne pas) comprendre
Freud fut l’un des premiers à théoriser la compulsion de répétition : la tendance inconsciente à rejouer certains scénarios traumatiques non élaborés.
Pourquoi ? Parce que le psychisme, pour intégrer un événement, doit pouvoir le représenter, le symboliser, le mettre en récit. Si ce n’est pas le cas (par exemple dans un trauma infantile), l’expérience revient… mais sous forme d’action, de répétition.
On ne s’en souvient pas, on le revit.
Par exemple, un sujet abandonné par un parent négligent peut inconsciemment choisir des partenaires distants ou indisponibles. Il tente de réparer l’histoire… mais en réactivant exactement le même schéma.
La structure caractérielle : nos filtres émotionnels et relationnels
La caractérologie, notamment celle initiée par René Le Senne, permet de comprendre comment nos traits de caractère profonds influencent la manière dont nous vivons et interprétons le monde.
Selon Le Senne, trois facteurs principaux structurent le caractère :
- Émotivité : sensibilité à l’impact affectif d’un événement. L’émotif adhère à ce qui l’émeut. D’autre part, l’émotivité se spécifie et souvent ne se traduira que dans les domaines où les intérêts vitaux de l’individu sont engagés. Ainsi, un émotif pourra être froid pour ce qui ne l’intéresse pas.
- Activité : tendance à passer à l’action ou à rester passif. L’inactif agit contre son gré, l’actif vit pour agir.
- Retentissement : on doit distinguer entre le retentissement actuel d’une représentation et son retentissement posthume. Tous les effets produits par une représentation pendant qu’elle occupe la conscience constituent le premier retentissement, la fonction primaire de la représentation. Tous les effets produits par une représentation après qu’elle a cessé d’être présente à la conscience constituent le second retentissement, la fonction secondaire de la représentation. Quand les effets d’une donnée mentale actuellement présente à la conscience refoulent ceux des données passées, la fonction primaire domine, on se trouve en présence d’un « primaire ». Dans le cas inverse, la « secondarité » domine et l’homme doit être dit secondaire. (Guy Palmade – « La caractérologie » – Puf, 1995).
Ces variables donnent naissance à plusieurs types caractériels, chacun ayant ses répétitions typiques.
Quelques exemples :
Le Passionné (émotif, actif, secondaire) : recherche de relations intenses. Il répète souvent des histoires d’amour conflictuelles, jalouses ou fusionnelles. Il dramatise, amplifie, relance des scénarios relationnels intenses, quitte à s’épuiser.
Le Flegmatique (non émotif, non actif, secondaire) : évite le conflit, préfère la stabilité. Il peut se retrouver dans des contextes professionnels ou conjugaux médiocres mais s’y maintient longtemps, par peur du changement ou du conflit.
Le Nerveux (émotif, non actif, primaire) : hypersensible, impulsif, souvent instable. Il peut répéter des décisions précipitées ou des sabotages à court terme, sous le coup de l’émotion.
Ces traits ne sont pas des fatalités, mais ils structurent des filtres de perception qui influencent nos choix, nos attirances, nos réactions, donc… nos répétitions.
Schémas précoces inadaptés
La thérapie des schémas de Jeffrey Young propose une lecture intégrative : certaines répétitions comportementales viennent de schémas précoces inadaptés, c’est-à-dire de croyances négatives construites très tôt (souvent dans l’enfance) à partir d’expériences relationnelles dévalorisantes ou insécurisantes.
Par exemple :
- Schéma d’abandon → partenaires émotionnellement indisponibles.
- Schéma de carence affective → recherche excessive de validation.
- Schéma de défaveur → sabotage des réussites.
Ces schémas activent des réponses comportementales automatiques, que le patient confond souvent avec sa « personnalité » alors qu’il s’agit de stratégies de survie émotionnelle.
Illustrations concrètes
Marie, 34 ans, passionnée
Marie tombe toujours amoureuse d’hommes instables, parfois violents, mais ne « supporte pas » la tiédeur ou la prévisibilité. En caractérologie, elle correspond à un type émotif-actif-secondaire (passionnée).
Sa compulsion de répétition est aussi alimentée par un schéma de trahison (père infidèle). Elle rejoue l’abandon et cherche à le maîtriser… en le provoquant.
Thomas, 41 ans, flegmatique
Thomas reste dans un poste sous-payé depuis dix ans malgré un potentiel reconnu. Il évite les conflits, n’ose pas demander une augmentation ni postuler ailleurs. Il est de type flegmatique secondaire, peu émotif, peu actif, ruminant.
Son schéma de soumission l’amène à répéter des situations de dévalorisation, par peur de perdre l’approbation des autres.
Comment sortir de la répétition ?
Briser les répétitions nécessite :
La prise de conscience du schéma : reconnaître le pattern, voir ses origines, repérer les déclencheurs.
L’identification des croyances associées : « Je ne mérite pas mieux », « Je suis trop… », « Si je me défends, on me rejette ».
Un travail sur les traits de caractère : non pas pour les « changer », mais pour les apprivoiser et les adapter.
La mise en place de nouvelles réponses comportementales : expérimenter progressivement d’autres manières d’agir ou de réagir.
Une forme de tolérance à l’inconfort : car sortir d’un schéma familier, même douloureux, provoque de l’angoisse.
La répétition n’est pas une faiblesse, c’est un signal
Répéter les mêmes erreurs n’est pas un défaut moral mais un langage de l’inconscient et du caractère. C’est une tentative de maintenir une forme de cohérence interne, souvent coûteuse émotionnellement mais qui a du sens si on sait l’écouter.
Analyser ses schémas, comprendre son fonctionnement caractériel, décrypter ses conditionnements comportementaux, c’est ouvrir la voie à une transformation réelle — pas celle d’un idéal rêvé, mais celle d’un soi plus libre, plus lucide et plus apaisé.
Agir sous le coup de l'émotion
Le 19/07/2025
Est-il bon d’agir sous le coup de la colère ou de la tristesse ?
Une perspective comportementale sur l’impact des émotions intenses sur nos décisions.
Emotion et action, un lien instinctif
Il est courant d’entendre des expressions telles que : « J’ai réagi à chaud », « Je n’étais pas moi-même », ou « Je regrette d’avoir agi sous le coup de l’émotion ». Ces formulations traduisent une réalité neuropsychologique bien documentée : les émotions, lorsqu’elles atteignent une certaine intensité, modifient profondément nos prises de décision, nos actions et nos jugements.
Mais faut-il pour autant s’abstenir systématiquement d’agir lorsqu’on ressent de la colère ou de la tristesse ? Toute émotion forte est-elle mauvaise conseillère ? Dans cet article, nous examinons ces questions sous un angle comportementaliste, en nous appuyant sur les notions de régulation émotionnelle, de renforcement et de contingence.
Colère et tristesse : deux émotions fondamentales, deux fonctions adaptatives
La colère et la tristesse sont des réponses émotionnelles naturelles, universelles, et fonctionnelles. Elles remplissent des rôles bien précis dans notre adaptation à l’environnement :
La colère est liée à une perception d’injustice, de violation de règles ou de frustration. Elle est souvent associée à une activation physiologique intense (augmentation du rythme cardiaque, tension musculaire, vigilance accrue) et à une tendance à l’action : confrontation, revendication, défense des limites.
La tristesse, en revanche, est une émotion de perte, de désespoir ou d’impuissance. Elle s’accompagne d’un ralentissement global (baisse d’énergie, retrait social, rumination) et vise souvent à favoriser la réévaluation, la demande de soutien, ou l’introspection.
Ces émotions, dans un cadre adaptatif, servent à mobiliser des ressources ou à susciter des ajustements dans nos relations et nos comportements. Elles ne sont pas intrinsèquement négatives, mais leur influence sur nos comportements peut devenir problématique lorsqu’elles bloquent l’analyse rationnelle ou renforcent des patterns dysfonctionnels.
Agir "à chaud" : quels risques comportementaux ?
D’un point de vue comportemental, agir sous le coup d’une émotion intense revient à réagir automatiquement à un antécédent émotionnel, souvent sans analyse des conséquences. Cela pose plusieurs problèmes :
1. Distorsion de l’évaluation des contingences
Sous l’effet de la colère ou de la tristesse, l’individu surestime ou sous-estime certaines conséquences de ses actes. Par exemple, une personne en colère peut frapper ou insulter un proche, pensant "remettre les pendules à l’heure", sans anticiper les dommages relationnels à long terme.
2. Renforcement immédiat du comportement émotionnel
Si l’action entreprise "soulage" l’émotion (ex. : crier ou claquer une porte apaise temporairement la tension), un renforcement négatif se produit : on est plus susceptible de réutiliser ce mode d’action à l’avenir, même s’il est inadapté.
3. Inhibition des fonctions exécutives
Les émotions fortes activent le système limbique (notamment l’amygdale), au détriment du cortex préfrontal impliqué dans la planification, la logique et le contrôle inhibiteur. Il s’agit d’un biais neurocomportemental naturel, mais potentiellement dommageable.
Cas cliniques : quand l’émotion parasite la décision
Exemple 1 : La colère impulsive
Un patient se dispute avec sa conjointe et, pris dans un élan de colère, claque la porte et quitte le domicile. Sur le moment, il ressent un soulagement (renforcement négatif de la fuite), mais le conflit s’envenime. Ce comportement devient un schéma répétitif : dès que la tension monte, il fuit ou explose, empêchant toute régulation constructive.
Exemple 2 : La tristesse paralysante
Une patiente, après une rupture, se sent submergée par une tristesse intense. Elle envoie des messages désespérés à son ex-partenaire dans l’espoir de rétablir un lien. L’inaction de l’autre renforce son sentiment d’abandon. Chaque message non répondu devient une preuve de rejet, consolidant un cercle vicieux de passivité et de dévalorisation.
Est-il possible d’agir sous émotion sans être dysfonctionnel ?
Oui, mais à certaines conditions. Les recherches en psychologie de la régulation émotionnelle et en thérapie comportementale montrent qu’il est possible d’agir sous le coup d’une émotion à condition que celle-ci soit identifiée, régulée et contextualisée.
1. La reconnaissance émotionnelle
Avant d’agir, il faut pouvoir nommer ce que l’on ressent. "Je suis en colère", "Je suis triste", "Je suis frustré". Cette mise en mots favorise une prise de recul.
2. La régulation émotionnelle
Il ne s’agit pas de nier ou de bloquer l’émotion, mais de l’accueillir sans se laisser submerger. Des techniques comme la respiration, l’ancrage, la pleine conscience ou les stratégies de distraction active (aller marcher, appeler un proche, écrire) permettent de retrouver un seuil de lucidité avant l’action.
3. Le report de la décision
Dans la plupart des situations, l’urgence ressentie est émotionnelle, pas réelle. Remettre à plus tard l’action ("Je vais y réfléchir ce soir", "Je lui répondrai demain") est souvent un acte de lucidité, pas de faiblesse.
Ce que dit la recherche : émotion ≠ mauvaise décision… si elle est régulée
Des études en psychologie cognitive (Gross, 1998 ; LeDoux, 2000 ; Damasio, 1994) ont montré que les émotions sont essentielles à la prise de décision. Antonio Damasio a notamment démontré qu’un individu privé de ressentis émotionnels (suite à une lésion cérébrale) est incapable de prendre des décisions cohérentes, même simples.
Mais ces émotions doivent être intégrées au raisonnement, pas le remplacer.
Ressentir, oui – agir impulsivement, non
Agir sous le coup de la colère ou de la tristesse n’est pas conseillé si l’émotion domine l’analyse comportementale, biaise la perception des conséquences ou renforce des réactions inadaptées. Cela peut entraîner des effets secondaires importants : conflits, ruptures, culpabilité, isolement, ou encore auto-renforcement de schémas dysfonctionnels.
Toutefois, une émotion reconnue, régulée et mise au service d’un objectif clair peut devenir un puissant moteur d’action. En tant que psychologue comportementaliste, il est essentiel d’enseigner aux patients à distinguer l’impulsion de l’intention, à retarder l’action, et à réévaluer les contingences émotionnelles avant d’agir.
Pour aller plus loin
Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology.
Damasio, A. (1994). L’erreur de Descartes : la raison des émotions.
Baumeister, R. F. et al. (2007). Emotion, decision, and action: A behavioral perspective. Psychological Inquiry.
Skinner, B. F. (1953). Science and Human Behavior.
Du passage à l'acte à l'acting out
Le 25/05/2025
Le comportement humain ne naît pas au hasard. Il résulte d’une interaction complexe entre trois grandes dimensions : cognitive (les pensées et représentations mentales), affective (les émotions et sentiments), et biologique (l’état physique, le fonctionnement cérébral, etc.). Ces trois éléments forment ce qu’on appelle une causalité triadique : un modèle qui montre que nos actions sont le produit de plusieurs influences simultanées et interdépendantes, je n’évoque pas l’influence de l’environnement ici.
De cette interaction peut émerger un moteur essentiel à l’action : la motivation. Cette dernière ne se résume pas à une simple envie passagère ; elle repose sur quatre caractéristiques principales :
- L’intentionnalité : c’est le fait que des états mentaux tels que percevoir, croire, désirer, craindre et avoir une intention, se réfèrent toujours à quelque chose.
- La pensée anticipatrice : ici, les événements futurs imaginés servent à la fois à nous pousser à agir (motivation) et à ajuster notre comportement en fonction de ce qui est attendu (régulation).
- L’auto-réactivité : cela correspond à notre aptitude à nous autoréguler, c’est-à-dire à gérer nous-mêmes notre motivation, nos émotions et nos actions.
- La réflexivité : pour ajuster son comportement de manière fine, il est essentiel d’avoir un certain recul sur soi, d’être capable de s’observer, de s’analyser et de se remettre en question.
Pour comprendre pourquoi une personne agit comme elle le fait, il faut prendre en compte ce mélange subtil entre pensées, émotions, état physique et capacité à se projeter. C’est dans cet équilibre que naît la motivation, ce moteur discret mais fondamental de nos comportements.
Ce cadre permet aussi d’éclairer certains comportements impulsifs ou violents, comme ce que l’on appelle en psychologie l’acting out. Il s’agit d’un passage à l’acte souvent brutal, où une tension interne – émotionnelle ou psychique – n’est pas verbalisée, mais exprimée directement par le comportement. Lorsqu’une personne n’a pas accès à la réflexivité ou à l’autorégulation, ou lorsque la pensée anticipatrice est court-circuitée par une charge affective trop intense, l’acting out peut devenir une manière de "dire sans mots".
Deux exemples concrets (soft) :
- Un adolescent en colère après une dispute avec ses parents claque violemment la porte, renverse des objets et quitte la maison sans prévenir. Il ne parvient pas à exprimer verbalement ce qu’il ressent, et son passage à l’acte devient le seul moyen d’extérioriser sa frustration.
- Un patient en thérapie, submergé par une émotion qu’il ne parvient pas à formuler, interrompt brusquement la séance en lançant une remarque blessante, puis quitte le cabinet. Là encore, le comportement agit comme un exutoire émotionnel, en l’absence de mots disponibles pour canaliser la tension.
Ces exemples montrent que l’acting out est souvent un signal de détresse, et qu’il peut être compris comme une tentative de rétablir un équilibre intérieur perdu.
L’acting out se définit par un acte impulsif en lien avec la dynamique relationnelle. Porot (1969) le définit comme un passage à l’acte réservé aux actes violents et agressifs à caractère impulsif et délictueux. Pour lui, le terme de « passage à l’acte » correspond plutôt à l’agir, c’est-à-dire à l’ensemble des actes, de l’impulsif aux conduites organisées.
Dans les éléments qui, conjugués entre eux favorisent cet acting out selon Vercier (1938), nous retrouvons l’infantilisme psychique, la faiblesse du jugement, le défaut d’autocritique, l’absence de gestion des émotions. Tardif (1998) y ajoute l’alexithymie, c’est-à-dire une incapacité à développer une activité symbolique, par l’inhabilité à mettre en mots et à différencier émotions et sensations corporelles et par un appauvrissement de la vie fantasmatique/phantasmatique ( on distingue « fantasme » qui est un scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d'une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort, d'un désir inconscient et « phantasme » qui désigne le fantasme inconscient). « Le problème de l’alexithymique ne réside pas dans la propension à décharger les émotions mais dans l’impossibilité de tolérer les affects et les informations significatives qui y sont liés, ce qui génère une incapacité à élaborer ce qu’il ressent » (Tardif, 1998).
Ce mode de fonctionnement primaire caractérise une incapacité à freiner l’impulsivité, à tolérer la frustration. C’est prendre un raccourci entre ressenti et comportement, ce qui évite de passer par une phase d’élaboration intellectuelle, trop coûteuse, trop vorace en énergie.
En compensation de cet acting out, c’est un sentiment d’impunité, d’omnipotence, de toute puissance mais il s’agit en arrière-plan d’une réactualisation des conflits internes avec une compulsion de répétition. C’est un mode d’expression d’enfant en bas âge envahi par la honte, le désespoir, et l’incapacité de résilience… leurs tensions psychologiques sont déplacées vers des voies moins coûteuses en énergie, en effort, en remise en question…
Ces individus qui font de l’acting out leur mode d’expression courante, cachent des squelettes émotionnels (voire pire) dans un placard qu’ils ne veulent surtout pas ouvrir. Pas très valorisant mais lorsque l’éducation fait montre d’un manque flagrant de limite et d’obligation, de la dévalorisation du débat contradictoire et d’une absence totale de la recherche de sources fiables, il ne faut pas s’étonner. Le goût de l’effort devrait être un pilier dans l’éducation, et nous sommes tous acteurs de nos vies…
« Le recours à l’acte, à la violence, est une réalisation narcissique de puissance pour échapper à la menace de vide narcissique créée par la captation spéculaire. Le retournement de la passivité en activité et, inversement, la cyclicité de ces processus se réfèrent à une angoisse de passivation et d’anéantissement, l’acte criminel sauvant d’un effondrement insupportable » (Balier, Zagury, Meloy).
Sources :
Raoult, P.-A. (2006). Clinique et psychopathologie du passage à l'acte. Bulletin de psychologie, Numéro 481(1), 7-16. https://doi.org/10.3917/bupsy.481.0007.
Vercier (V.). – Les états de déséquilibre mental, Thèse de médecine, Paris, 1938.
Tardif (Monique). – Le déterminisme de la carence d’élaboration psychique dans le passage à l’acte, dans Millaud (F.), Le passage à l’acte. Aspects cliniques et psychodynamiques, Paris, Masson, 1998, p. 25-40.

Narcissique extraverti ou introverti ?
Le 21/04/2025
Tous les narcissiques ne sont pas de grandes gueules extraverties, il existe aussi des manipulateurs cachés dans la plupart des cercles sociaux.
Il semble que le nombre de narcissiques ait très fortement augmenté et c’est devenu une sorte de label dont certain(e)s se servent concernant leur ex, leur patron, même certains membres de leur famille.
On pense tous avoir déjà rencontré un narcissique (qui relève de la pathologique psychiatrique bien sûr) mais il n’est pas si évident à identifier que ça, selon de récentes recherches. La pathologie narcissique affecte environs 1 personne sur 20, c’est une estimation. Ils ont un sentiment de grandeur, de supériorité et possèdent un faible niveau d’empathie. Ils ont besoin qu’on les admire constamment et se montrent facilement cassant.
Il est d’autant plus difficile à débusquer qu’il existe un autre type de narcissiques dits « vulnérables », qui ne sont pas dans l’extériorisation, l’arrogance, ni la grandiloquence. Ce sont plutôt des personnes introverties, pas habilles socialement, insécures, sur la défensive et angoissées. Ils essaient constamment de cacher leurs failles, leur tristesse. « Il a tendance à être fragile et ne peut pas faire de critique, » explique Hart (an Associate Professor of Psychology at the University of Southampton).
Contrairement à leurs pairs, les narcissiques vulnérables sont convaincus qu’ils n’ont pas le statut social qu’ils méritent alors que ce n’est pas une volonté de leurs pairs. Il n’est pas question pour eux d’être en compétition s’ils sont convaincus qu’ils vont perdre. « Ça provoquerait un stress accru et un fort sentiment de honte, » dit Hart.
Les narcissiques vulnérables sont moins enclin à fantasmer sur leur supériorité, cependant leur réaction défensive peut être violente en cas de critique, et vous ne savez pas à quel moment ils vont exploser, et ça se fera derrière votre dos, lorsque vous ne vous y attendrez pas. Ils ne se contentent pas de collecter quelques informations personnelles sur vous pour s’en servir contre vous. Pour y arriver, ils vont vous confier des informations personnelles sur eux, vraies ou pas, mais ça vous donnera l’impression qu’ils sont dignes de confiance et donc de confidences. Manipulation !
De toute évidence, les deux types ont tendance à répondre aux personnes qui les entourent de manière antagoniste – des niveaux élevés de narcissisme ont été liés à l’intimidation, à la violence et à l’agression, directe et indirecte. Mais le narcissique vulnérable peut le faire pour des raisons différentes de celles du grandiose. « Ils peuvent intimider ou perpétrer de la violence parce qu'ils sont incertains d'eux-mêmes, » dit Hart.
Dans une relation avec l’un d’eux, sans surprise, les narcissiques grandioses sont toujours à l’affût de quelqu’un de mieux – ils ont l’impression de mériter le meilleur – ce qui conduit souvent à tricher, à mentir. « Les narcissiques vulnérables ont toutefois tendance à être beaucoup plus nécessiteux, mais peuvent aussi contrôler et manipuler de manière moins évidente, » explique Hart.
Vous êtes probablement convaincu que quelqu'un dans votre vie est un narcissiste déguisé, plein de force et sans filtre, cependant ils ne sont peut-être pas affectés par un trouble de la personnalité, donc de la pathologie qui relève de la psychiatrie.
Il est important de garder à l'esprit que les traits narcissiques peuvent aller et venir, cela concerne chacun de nous en fonction de la situation dans laquelle nous nous trouvons, ce qui peut conduire à ce que les autres se trompent et nous prennent parfois pour des narcissiques pathologiques.
Il y a des circonstances qui font ressortir le pire en nous tous – déchaînant ce que la recherche appelle le « narcissisme contextuel ». Tout le monde existe quelque part sur le spectre. Les traits de personnalité narcissique peuvent devenir plus forts ou plus faibles au fil du temps, être déclenchés par certaines situations et s'exprimer différemment chez différentes personnes. Cela signifie que nous sommes tous narcissiques – dans une certaine mesure.
Contrairement aux personnes atteintes d'un trouble de la personnalité narcissique diagnostiqué, les personnes ayant des niveaux élevés de traits de personnalité narcissique peuvent être en mesure de composer avec ces tendances dans certaines situations, comme autour de leur famille.
Contrairement au trouble clinique, les traits narcissiques sont très communs, et ils le deviennent de plus en plus dans de nombreux endroits à travers le monde – certainement en rapport avec la prépondérance du rapport à l’image aujourd’hui, que dis-je, la suprématie de l’ego.
Une étude réalisée par l’équipe de Heym suggère que les narcissiques ont la capacité d'empathie, mais choisissent simplement d’en faire fi la plupart du temps. Et c'est logique, si votre principal intérêt est votre GRANDE et IMPORTANTE personne, et que vous êtes prêt à exploiter et tromper les autres pour vous améliorer, éteindre votre capacité d'empathie est un avantage.
Une équipe de chercheurs a suivi des enfants sur une période de deux ans et constaté que ceux dont les parents les surévaluaient, les louant d'être exceptionnels et supérieurs à d'autres enfants, étaient plus susceptibles de montrer par la suite des signes de narcissisme.
Ils ont également découvert que les enfants qui recevaient une rétroaction incohérente, parfois surévaluée, démesurée ou sous-évalués, étaient plus susceptibles de développer un narcissisme vulnérable. Aaahhh, les enfants rois…
J'insiste (encore !) mais il est important de rappeler de ne pas confondre la « perversion narcissique » et la « personnalité narcissique » qui, elle, est structurelle et qui est intégrée dans le manuel de diagnostic psychiatrique DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) et classée dans les « Troubles de la personnalité ».
Le trouble de la personnalité narcissique (donc la pathologie) se caractérise par au moins 5 de ces critères de diagnostics :
- Mégalomanie (sens exagéré de leur importance et de leurs talents),
- Une obsession de fantasmes de succès, d’influence, de pouvoir, d’intelligence, de beauté, ou d’amour parfait,
- La conviction d’être spécial et unique et de fréquenter uniquement des personnes hors normes,
- Un besoin inconditionnel d’être admiré,
- La conviction de disposer de droits sur l’autre,
- L’exploitation des autres pour atteindre leurs propres objectifs,
- Un manque d’empathie,
- Sentiment que les autres les envient,
- L’arrogance et la fierté.
Si cinq ou plus de ces traits de personnalités deviennent chroniques et interfèrent avec la vie personnelle ou professionnelle, le diagnostic du trouble de la personnalité narcissique est posé.
La perversion narcissique quant à elle décrit un comportement manipulateur et destructeur associé au narcissisme.

Source: « How to spot the 'covert narcissists' hiding in your life » Myriam Frankel, september 16, 2024, BBC Science Focus
About our experts
Dr Claire Hart is an Associate Professor of Psychology at the University of Southampton. Her work has been published in Sex Roles, Computers in Human Behavior, and Journal of Personality Assessment.
Nadja Heym is an Associate Professor of personality psychology at Nottingham Trent University. Her work has been published in Psychology & Neuroscience, Current Opinions in Behavioural Sciences, and Forensic Science International: Mind & Law (to name a few).
Synchronisation et empathie
Le 16/04/2025
Apprendre à décoder, à analyser le langage non-verbal en se limitant strictement à l’interprétation de certains éléments est pour le moins réducteur mais surtout, sujet à d’énormes erreurs (et j’en vois de belles sur Instagram, You Tube). Ca ne fait pas de vous un expert mais plus vraisemblablement un insctinctif. Vous n’aurez pas plus de réussite que la chance.
Pour faire la différence et passer de la version « instinctive » à la version « expert », il est impératif de tenir compte du contexte, des habitudes corporelles de chacun, et des états émotionnels de chacun.
Si la possibilité vous est offerte au cours d’un échange, lorsque vous pensez qu’il y a un hïatus dans la communication, c’est-à-dire que le verbal est décorrélé des gestes, qu’une expression faciale illustre l’inverse du discours, il vous faut tirer cela au clair en questionnant ! Si vous restez sur vos impressions, vous ne faites que jeter la pièce en l’air…
Si vous voulez comprendre une situation, si vous voulez savoir si votre date vous correspond, si vous voulez savoir pourquoi votre couple bat de l’aile ou simplement en savoir plus : discutons-en et allons comprendre ensemble les « intentions » de l’autre (ou les votres) !
Mail : contact@ds2c.fr / frantz.bagoe@gmail.com
Whatsapp/Message : 06 13 68 38 65
Instagram : ds2c.Analyse.Comportementale
En attendant, je vous partage une étude scientifique de 2012 sur notre capacité à appréhender les émotions des autres. Bonne lecture !
Le partage des états émotionnels des autres peut faciliter la compréhension de leurs intentions et de leurs actions. Les réseaux d'aires cérébrales « fonctionnent ensemble » chez les participants de cette étude qui voient des événements émotionnels similaires dans un film. L'activité cérébrale des participants a été mesurée avec l'IRM fonctionnelle pendant qu'ils regardaient des films représentant des émotions désagréables, neutres et agréables. Après le scan, les participants ont regardé les films à nouveau et ont évalué en continu leur expérience de l'agrément/désagrément et de l'excitation/calme.
Pendant le visionnage du film, les chercheurs ont constaté que l'activité cérébrale des participants a été synchronisée dans les aires sensorielles et dans les circuits émotionnels. En améliorant la synchronisation de l'activité cérébrale chez les individus, les émotions peuvent favoriser l'interaction sociale et faciliter la compréhension interpersonnelle.
Les émotions humaines sont très contagieuses. Les sentiments de colère et de haine peuvent se propager rapidement lors d'une manifestation de protestation pacifique et la transformer en une émeute violente, alors que des sentiments intenses d'excitation et de joie peuvent passer rapidement des joueurs aux spectateurs lors d'une finale de football par exemple.
Il est bien documenté que l'observation d'autres personnes dans un état émotionnel particulier déclenche rapidement et automatiquement la représentation comportementale et physiologique correspondante de cet état émotionnel chez l'observateur. Les études de neuroimagerie ont également révélé une activation neurale commune pour la perception et l'expérience d'états tels que la douleur, le dégoût et le plaisir.
Des données récentes suggèrent que, dans les situations sociales, une telle synchronisation de l'activité cérébrale de deux individus peut effectivement se produire au sens littéral.
Une stimulation naturelle prolongée, comme la visionnement d'un film ou l'écoute d'un récit, donne lieu à des cours temps de réponse et sélectifs sur le plan fonctionnel. C’est ce qu’il se passe lorsque 2 personnes, qui ne se connaissent pas, se rencontrent pour la première fois et que le « courant passe » entre elles.
Cette synchronisation de l’activité cérébrale s’étend jusqu’aux zones impliquées dans la vision et l’attention de haut niveau et a été interprétée comme reflétant la similitude du traitement de l’information cérébrale entre les individus.
En plus de refléter les réponses sensorielles, l'activité synchronisée pourrait aussi aider les gens à assumer les perspectives mentales et corporelles des autres et à prévoir leurs actions.
La synchronisation entre le locuteur et l'auditeur est associée à une compréhension réussie d'un message verbal, de la communication non verbale et des expressions faciales.
Après avoir été scannés, les participants ont revisionné les films et évalué leurs expériences subjectives de valence (plaisir/désagrément) et d'éveil (calme/activation).
Les chercheurs ont également évalué et établi qu’il y avait bien une corrélation entre une tendance auto-déclarée à l'empathie, c'est-à-dire la disposition à reconnaître les états émotionnels chez les autres, et la synchronisation intersubjective.
Partager les états émotionnels d'autres individus permet de prédire leur comportement, et les représentations affectives, sensorielles et attentionnelles partagées peuvent fournir la clé pour comprendre les autres.
Grâce à ce type de simulation mentale, nous pouvons estimer plus précisément les objectifs et les besoins des autres et adapter notre propre comportement en conséquence, soutenant ainsi l'interaction sociale et la cohérence entre les individus.
Source : « Emotions promote social interaction by synchronizing brain activity across individuals", 18/04/2012, L. Nummenmaa, doi.org/10,1073/pnas.1206095109

Droits d'auteur "La belle et le clochard" : Walt Disney Productions
Avoir des pensées sombres ne veut pas dire que vous êtes une mauvaise mère
Le 22/03/2025
Voici un article court que je souhaitais vous partager parce que je l'ai trouvé instructif, intéressant et déculpabilisant pour les femmes concernées.
Bonne lecture !
Les pensées soudaines négatives voire effrayantes, non désirées, qui mettent en scène votre nourrisson sont presque universelles, en particulier pour le premier enfant.
Et pourtant, elles sont rarement étudiées, expliquent Susanne Schweizer et Bronwyn Graham dans un article de Science Advances Focus, qui fait partie d'un numéro spécial axé sur la santé des femmes.
La plupart du temps, ces pensées sont des accidents qui arrivent à votre bébé, comme imaginer qu’il tombe d’une table à langer.
Mais environ la moitié des femmes qui viennent d'accoucher ont des pensées intrusives sur le fait de nuire intentionnellement à leur enfant.
Ces pensées sont en totale opposition avec tout votre système de croyances, avec tout votre système de valeurs - ce qui, en psychologie, est appelé ego dystonique - et c'est ce qui les rend si bouleversant.
Dans une vision évolutive, avoir de telles pensées pourrait rendre une personne "extrêmement vigilante" sur toutes sortes de dangers auxquels l'enfant pourrait faire face.
Il est important de noter qu'elles ne sont pas associées à un préjudice réel pour l'enfant, les études n'ont pas permis de trouver des liens, par exemple, entre les pensées intrusives et l'agression parentale envers les nourrissons.
Cependant, elles ne sont certainement pas inoffensives, la faible quantité de recherches effectuées jusqu'à maintenant indique qu'elles sont associées à l'anxiété et à la dépression post-partum.
C'est aussi probablement parce que certaines personnes sont prédisposées à des schémas de pensées qui exacerbent le stress de telles pensées.
" Si je peux accepter cette pensée comme simplement une pensée intrusive sur laquelle je n'ai aucun contrôle, ... alors je peux lâcher prise", dit Schweizer.
"Mais si je considère cette pensée comme "je suis une mauvaise mère... je ne peux pas vraiment aimer mon enfant si j'ai une pensée comme ça", ces évaluations inadaptées rendront ces pensées plus affligeantes", poursuit-elle.
Bien que ces pensées soient bouleversantes, le fait qu'elles ne soient pas associées à la violence envers les enfants pourrait aider à réduire la détresse qu'elles causent ainsi que la stigmatisation qui empêche les mères de les divulguer, surtout lorsqu'elles impliquent des pensées de préjudice intentionnel.
Source : Perinatal intrusions: A window into perinatal anxiety disorders | Science Advances
Prendre une décision sur la base de l'intuition ou de la réflexion ?
Le 25/01/2025
Focus sur : « La Force de l'intuition » de Malcolm Gladwell
Gladwell explore la manière dont notre esprit prend des décisions rapides et intuitives, souvent en quelques secondes, et comment ces jugements peuvent être aussi fiables, voire plus, que des décisions réfléchies et analytiques. Gladwell introduit le concept de « thin-slicing », qui désigne notre capacité à saisir l'essence d'une situation ou d'une personne en se basant sur de brefs instants ou des informations limitées.
Gladwell illustre cette idée à travers diverses anecdotes et études. Par exemple, il mentionne le chercheur John Gottman, capable de prédire avec une précision de 90 % si un couple va divorcer en analysant seulement 15 minutes de leur conversation. Gottman et Amber Tabares, une de ses étudiantes, ont remarqué que chez les couples qui devaient par la suite divorcer, quand l’un des conjoints demandait à l’autre de l’approuver, il n’obtenait jamais satisfaction. Chez les couples plus heureux, au contraire, le conjoint répondait à la demande en disant simplement « oui, oui » ou en hochant la tête.
Gladwell souligne également que ces jugements instantanés sont souvent inconscients. Il cite l'exemple de l'entraîneur de tennis Vic Braden, qui pouvait prédire quand un joueur commettrait une double faute avant même que le service ne soit exécuté, sans pouvoir expliquer comment il arrivait à cette conclusion. Cela démontre que notre subconscient joue un rôle majeur dans nos décisions rapides.
Attention aux biais
Cependant, l'auteur met en garde contre les dangers potentiels de ces jugements intuitifs, notamment lorsqu'ils sont influencés par des stéréotypes ou des préjugés inconscients. Il aborde le concept de « priming » psychologique, où des associations subconscientes peuvent affecter nos perceptions et décisions.
Gladwell discute également de la notion de « paralysie par l'analyse », où un excès d'informations peut nuire à la qualité de nos décisions. Il affirme que, dans de nombreux cas, disposer de moins d'informations mais savoir identifier les éléments pertinents permet de prendre de meilleures décisions. Cette idée est illustrée par des exemples dans divers domaines, tels que la médecine, où des diagnostics basés sur des informations clés peuvent être plus précis que ceux fondés sur une multitude de données.
Dans le cadre de l’analyse des décisions intuitives, Gladwell fait écho au modèle RPD (Recognition-Primed Decision), un cadre développé par le psychologue Gary Klein pour expliquer comment les experts prennent des décisions dans des situations complexes ou stressantes. Ce modèle repose sur l’idée que les décisions intuitives ne sont pas des actes de hasard, mais le fruit de la reconnaissance rapide d’un schéma familier dans une situation donnée. Lorsqu’une personne expérimentée est confrontée à un problème, son cerveau identifie immédiatement une solution en se basant sur des expériences similaires passées, sans qu’il soit nécessaire de comparer systématiquement toutes les options. Ce processus d’intuition experte permet des réponses rapides et adaptées, particulièrement dans des domaines où le temps est un facteur critique, comme la médecine d’urgence, la gestion de crise, ou encore les opérations militaires.
Quels champs d’application ?
Les champs d’application du modèle RPD sont variés. Le RPD intervient dans un contexte où la contrainte de temps est importante, où il est nécessaire d’avoir de l’expérience opérationnelle, dans des conditions dynamiques avec des objectifs non quantifiables.
Par exemple, les pompiers qui évaluent une scène d’incendie peuvent, en quelques secondes, identifier le danger principal et ajuster leurs actions en conséquence. De même, un chirurgien chevronné peut instinctivement détecter une complication potentielle au cours d’une opération grâce à des signaux subtils qu’un novice pourrait ignorer. Ce modèle met en lumière l’importance de l’expérience dans l’efficacité des décisions intuitives, tout en soulignant que les erreurs peuvent survenir lorsque des biais ou des préjugés influencent le jugement initial.
En résumé
Le modèle RPD complète l’analyse de Gladwell en démontrant comment les décisions rapides reposent sur une base solide d’apprentissage et de reconnaissance, en s’avérant souvent supérieures dans des environnements dynamiques et exigeants.
Mais allons encore plus loin, jusqu’à Husserl
La corrélation entre la force de l’intuition de Malcolm Gladwell et l’intentionnalité de Husserl est une réflexion fascinante qui lie deux domaines apparemment distincts : la psychologie intuitive et la phénoménologie.
L’intentionnalité chez Husserl
L’intentionnalité, au cœur de la phénoménologie d’Edmund Husserl, désigne le fait que toute conscience est toujours conscience de quelque chose. Cela signifie que la pensée humaine n’est jamais isolée ou abstraite, mais qu’elle vise toujours un objet ou une situation spécifique. Pour Husserl, cette orientation intentionnelle n’est pas seulement un acte mental délibéré, mais aussi une manière dont notre esprit se dirige spontanément vers le monde, en saisissant les phénomènes dans leur immédiateté.
Intuition dans La Force de l’intuition
Chez Gladwell, l’intuition est décrite comme une capacité du cerveau à prendre des décisions rapides en s’appuyant sur des signaux inconscients et des expériences passées. Cette forme de cognition repose sur une saisie immédiate de l’essence d’une situation (le "thin-slicing"), souvent sans analyse consciente détaillée.
La corrélation : une saisie intuitive de l’essence
Ces deux perspectives peuvent se rejoindre dans l’idée que l’intuition, comme l’intentionnalité, est un mode de rapport immédiat au monde :
1. Saisie directe de l’objet : L’intuition de Gladwell peut être vue comme une application pratique de l’intentionnalité husserlienne, dans laquelle l’esprit, dirigé vers un phénomène, en capte l’essence essentielle sans médiation analytique. Par exemple, un expert en art peut reconnaître instinctivement un faux tableau, tout comme l’intentionnalité husserlienne permet de saisir directement les qualités d’un phénomène.
2. Pré-réflexivité : Husserl souligne que de nombreuses perceptions intentionnelles se déroulent sans réflexion consciente. De la même manière, Gladwell montre que l’intuition opère souvent en arrière-plan, mobilisant des processus inconscients basés sur des expériences accumulées.
3. Le rôle du contexte : Dans les deux approches, le contexte joue un rôle clé. Husserl insiste sur le fait que chaque intention est ancrée dans un horizon de signification, tout comme Gladwell démontre que l’intuition se nourrit des expériences vécues dans des contextes particuliers.
Applications communes
1. Psychologie : En psychologie appliquée, les deux notions renforcent l’idée que nos jugements ne sont jamais neutres ou désincarnés. Ils sont enracinés dans notre expérience du monde et influencés par l’environnement et le vécu.
2. Éthique et prise de décision : La réflexion sur l’intentionnalité peut éclairer les limites de l’intuition. Par exemple, si une intuition est biaisée par des stéréotypes (comme Gladwell le montre), elle pourrait être réexaminée à travers l’analyse intentionnelle husserlienne pour mieux comprendre les structures qui influencent ce jugement.
3. Phénoménologie de l’action : Les deux approches mettent en lumière la manière dont nos actions (qu’elles soient intuitives ou réfléchies) sont toujours orientées vers une finalité, qu’elle soit consciente ou inconsciente.
En conclusion
L’intuition, telle que décrite par Gladwell, peut être interprétée comme une forme d’intentionnalité pré-réflexive. Là où Husserl se concentre sur la manière dont la conscience oriente et constitue les phénomènes, Gladwell explore les manifestations pratiques de cette orientation dans nos jugements rapides. Cette mise en relation ouvre des perspectives intéressantes pour comprendre comment nos décisions intuitives sont enracinées dans notre expérience phénoménologique du monde.
La peur de l'abandon : explications !
Le 05/10/2024
La peur de l’abandon est un thème central dans le champ de la psychanalyse, car elle touche au cœur des dynamiques inconscientes qui structurent la relation à l'autre et au soi. En psychanalyse, cette peur est souvent analysée en relation avec les premières expériences de séparation, notamment celles vécues avec les figures parentales, et elle se manifeste dans des angoisses profondes liées à la perte d’amour ou de sécurité. Explore la peur de l’abandon à travers plusieurs concepts psychanalytiques centraux, en se basant sur les travaux de Freud, Melanie Klein, Winnicott et Bowlby.
La peur de l'abandon et la psychanalyse freudienne
Freud (1915) a exploré les racines des angoisses fondamentales dans ses travaux sur l'inconscient, en particulier dans ses théories du développement infantile. Dans "Inhibition, Symptôme et Angoisse", Freud introduit la notion d’angoisse primaire, qu'il relie à l’expérience de séparation d’avec la mère. Cette angoisse originelle constitue une base pour comprendre la peur de l’abandon. Freud théorise que le premier lien entre l'enfant et sa mère est essentiel, car c'est la mère qui satisfait les besoins primaires de l’enfant. Lorsqu’il y a une séparation, l'enfant peut ressentir une profonde détresse. La rupture de ce lien est alors vécue comme un abandon, une perte d’objet (la mère en tant qu'objet d'attachement). Freud a également souligné l'importance de la "perte de l'objet d'amour" qui, dans son modèle pulsionnel, est un thème récurrent dans le développement de la névrose. L’enfant, privé de cet amour, peut développer une angoisse qui se manifeste plus tard sous diverses formes. L’idée centrale est que la peur de l’abandon est intimement liée à la perte de l’objet d'amour.
L’angoisse de persécution et l'angoisse dépressive
Melanie Klein (1935) a étendu la compréhension des processus inconscients chez l'enfant, notamment à travers l'idée de positions psychiques. Pour Klein, la peur de l'abandon est liée à deux formes d'angoisse : l'angoisse persécutrice et l'angoisse dépressive, qui caractérisent respectivement la "position paranoïde-schizoïde" et la "position dépressive" chez l'enfant. Dans la position paranoïde-schizoïde, l'enfant projette ses sentiments agressifs et destructeurs sur l'objet (la mère), ce qui crée une angoisse persécutrice. L'enfant craint que l'objet ne revienne pour le persécuter ou le détruire. Par extension, cette peur peut se transformer en une peur d’être abandonné par cet objet si investi, car l’enfant craint que sa propre agressivité ne l’ait détruit. Dans la position dépressive, l’enfant commence à percevoir l’objet comme étant entier, à la fois bon et mauvais. L’angoisse de persécution se transforme alors en angoisse dépressive : l'enfant craint d’avoir endommagé l'objet d’amour à cause de ses impulsions destructrices. Cette culpabilité conduit à une peur plus subtile de l’abandon, car l’enfant ressent une angoisse liée à la perte de l'objet entier (la mère) qu'il aime et déteste à la fois. Cette compréhension kleinienne nous permet de voir comment la peur de l’abandon est non seulement liée à la séparation physique, mais aussi à une séparation psychique interne due à l’agressivité et à la culpabilité.
L’objet transitionnel
Winnicott (1953), en s’intéressant à l’individuation et au développement émotionnel de l’enfant, a proposé la théorie des objets transitionnels et de l’espace transitionnel. Selon lui, la peur de l’abandon est fortement liée à l'expérience de séparation progressive entre l'enfant et sa mère. Winnicott souligne que l’enfant, dans les premiers mois de sa vie, ne distingue pas clairement entre lui-même et le monde extérieur. Il vit dans une sorte de fusion avec sa mère. La tâche développementale majeure est alors de permettre à l'enfant de se séparer progressivement de la mère, tout en maintenant un sentiment de sécurité interne. C’est là que l’objet transitionnel (comme un doudou, une peluche) joue un rôle crucial, car il permet à l'enfant de tolérer la séparation sans vivre une angoisse trop écrasante. Cet objet devient un substitut temporaire de la mère, facilitant ainsi l’autonomisation progressive. Dans cette perspective, la peur de l’abandon peut surgir lorsque ce processus de séparation ne se passe pas en douceur, soit parce que la mère est trop absente ou, au contraire, trop présente, empêchant ainsi l'enfant de développer un sens solide de soi. Si l’enfant ne peut pas internaliser un "objet bon" suffisamment sécurisant, il est condamné à vivre des angoisses d'abandon récurrentes, cherchant constamment un objet externe pour apaiser son anxiété.
L’attachement
La théorie de l’attachement développée par John Bowlby (1969, 1973) offre une autre perspective psychanalytique sur la peur de l’abandon. Bowlby, bien qu’influencé par Freud et Klein, a développé une approche fondée sur l’observation des interactions réelles entre les enfants et leurs figures d’attachement, principalement la mère. Pour Bowlby, les premières expériences d’attachement sont cruciales pour le développement de la personnalité et influencent la capacité à former des relations sécurisantes à l’âge adulte. Un attachement sécurisant, où l’enfant sait que sa figure d’attachement reviendra toujours, permet à l’enfant de développer une confiance fondamentale. En revanche, un attachement insécurisant, où la présence de la mère est imprévisible ou incohérente, entraîne chez l’enfant une peur constante d’être abandonné. Bowlby a identifié plusieurs styles d’attachement, dont l’attachement anxieux-ambivalent, où l’enfant développe une peur chronique de l’abandon à cause d’une figure d’attachement imprévisible. À l’âge adulte, cette peur se manifeste souvent par des comportements de dépendance, un besoin excessif de réassurance et une peur constante de perdre les relations importantes.
Le narcissisme et la peur de l’abandon
La psychanalyse a également exploré la peur de l’abandon dans le cadre des troubles narcissiques. Dans ses travaux sur le narcissisme, Freud (1914) a proposé que l’amour-propre ou narcissisme est une forme d’attachement à soi-même qui est une réponse au risque d’abandon. L’enfant, dans ses premiers mois, est centré sur lui-même. C’est ce que Freud appelle le narcissisme primaire. À mesure que l’enfant se développe, il commence à déplacer une partie de cet amour-propre vers des objets externes, principalement ses parents. Si ce déplacement est entravé, par exemple par une figure d’attachement trop instable ou absente, l’enfant peut retourner à un état de narcissisme primaire comme défense contre la peur de l’abandon. Dans les cas de narcissisme pathologique, la peur de l’abandon est particulièrement aiguë. Le narcissique cherche désespérément à être aimé et admiré par les autres pour combler un vide interne. Cependant, ce besoin compulsif d'attention masque une fragilité sous-jacente : la personne narcissique craint constamment d’être rejetée ou abandonnée. L’amour des autres est essentiel pour maintenir une image idéalisée de soi, et toute menace d'abandon est vécue comme une blessure narcissique.
Le manque fondamental
Jacques Lacan a abordé la question du manque et du désir comme centrales à l’expérience humaine. Pour Lacan (1959), le désir humain est toujours marqué par une quête de complétude, une complétude qui reste à jamais hors de portée. Le désir est lié à ce qu'il appelle "l’Autre" (l’Autre symbolique), une figure qui incarne le manque fondamental autour duquel se structure la subjectivité. Dans cette optique, la peur de l’abandon peut être vue comme une manifestation du désir insatiable de combler ce manque originel. L’être humain, selon Lacan, est fondamentalement marqué par une absence – une séparation primordiale qui survient dès l’entrée dans le langage. La peur de l’abandon est ainsi enracinée dans une quête illusoire d’unité avec l’Autre, une unité qui, en réalité, est impossible à réaliser. Toute relation, en ce sens, porte en elle la possibilité de l'abandon, car elle est fondée sur un manque impossible à combler.
Personnellement, je n’ai plus de doudou depuis longtemps et pour remédier à cet état de manque, cette peur d’être abandonné, j’aime poser ma tête sur le ventre de ma femme : c’est rassurant et plus profond, plus satisfaisant qu’un hug.

L’importance de l’étayage parental à travers la vie d’Armin Meiwes
Le 21/07/2024
Armin Meiwes : une vie marquée par l’horreur
Enfance et relations familiales
Surnommé « le cannibale de Rotenburg », Armin Meiwes est né le 1er décembre 1961 à Kassel, en Allemagne. Sa jeunesse a été marquée par une relation difficile avec ses parents. Son père, un policier autoritaire, était souvent absent et a fini par quitter la famille lorsque Armin avait huit ans. Cette séparation a eu un impact profond pour lui, le laissant avec un sentiment d’abandon. Sa mère décrite comme possessive et dominante, a élevé Armin dans un environnement strict, le contrôlant étroitement. Isolé, Armin développait un monde imaginaire où il se réfugiait pour échapper à la solitude et à la rigueur de sa vie domestique.
Scolarité et adolescence
Armin Meiwes était un élève moyen, mais il n’avait pas beaucoup d’amis. Ses camarades de classe le décrivaient comme un garçon timide et introverti. A l’adolescence, il commença a fantasmer sur le cannibalisme, utilisant ces pensées pour combler son besoin d’intimité et de contrôle, conséquences directes de son éducation perturbée.
Les circonstances du crime
Les fantasmes d’Armin Meiwes se sont intensifiés avec le temps, jusqu’à ce qu’il passe à l’acte en 2001. Il publia une annonce sur un forum en ligne dédié aux fétiches extrêmes, recherchant un volontaire pour être tué et consommé. A la surprise générale, un homme du nom de Bernd Jürgen Brandes répondit favorablement.
Le 9 mars 2001, Brandes se rendit au domicile de Meiwes à Rotenburg. Les deux hommes eurent des relations sexuelles avant que Meiwes ne coupe le pénis de Brandes, un acte que ce dernier avait souhaité. Brandes saigna abondamment mais, sous l’effet de puissants sédatifs, il continua à coopérer jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Meiwes, selon ses propres aveux, attendit plusieurs heures avant de le tuer en lui tranchant la gorge. Il enregistra la totalité de l’acte sur vidéo, un élément clé lors de son procès.
Conséquences légales et psychologiques
Armin Meiwes fut arrêté en décembre 2002 après que la police eut découvert la vidéo du meurtre. Son procès, qui débuta en décembre 2003, attira une attention internationale en raison de la nature macabre du crime. Meiwes fut d’abord condamné à huit ans et demi de prison pour homicide involontaire, la cour considérant que Brandes avait consenti à sa propre mort. Cependant, après un appel, il fut rejugé en 2006 et condamné à la perpétuité pour meurtre et perturbation de la paix des morts.
Le cas d’Armin Meiwes soulève des questions profondes sur les limites du consentement et les aspects psychologiques de comportements extrêmes. Son enfance marquée par l’isolement et une relation dysfonctionnelle avec ses parents, combinée à des fantasmes déviants, ont abouti à un crime qui restera dans les anales de la criminologie moderne.
Pourquoi, selon Bowlby, l’étayage maternel est-il si important pour le petit enfant ?
Selon John Bowlby, l’étayage maternel, ou l’attachement à la figure maternelle, est crucial pour le développement psychologique et émotionnel du petit enfant pour plusieurs raisons fondamentales :
- Sécurité émotionnelle : la présence constante et rassurante de la mère ou de la figure d’attachement principale fournit à l’enfant un sentiment de sécurité. Ce sentiment de sécurité est essentiel pour que l’enfant puisse explorer son environnement en toute confiance, sachant qu’il peut revenir à une base sûre en cas de besoin.
- Développement de la confiance : l’attachement sécurisant permet à l’enfant de développer une confiance en lui-même et en ses capacités. La mère, en répondant de manière prévisible et sensible aux besoins de l’enfant, aide celui-ci à comprendre qu’il est digne d’amour et de soin, ce qui favorise une estime de soi positive.
- Régulation des émotions : les interactions avec la figure d’attachement aident l’enfant à apprendre à réguler ses émotions. Par exemple, lorsque l’enfant est stressé ou effrayé, la présence et les réponses apaisantes de la mère aident à calmer l’enfant, lui enseignant progressivement comment gérer ses propres émotions.
- Modèles de relations futures : l’attachement initial sert de modèle pour toutes les relations futures de l’enfant. Un attachement sécurisant favorise des relations interpersonnelles saines et stables à l’âge adulte, tandis qu’un attachement insécurisant peut mener à des difficultés relationnelles.
- Base de développement cognitif : un environnement sécurisant permet à l’enfant de se concentrer sur l’apprentissage et l’exploration plutôt que sur la survie ou la recherche de réconfort. Cela encourage le développement cognitif et la curiosité, facilitant l’acquisition de nouvelles compétences et connaissances.
- Prévention des troubles psychologiques : un attachement sécurisant est associé à une moindre prévalence de troubles psychologiques. Les enfants qui ont bénéficié d’un bon étayage maternel sont moins susceptibles de développer des troubles de l’anxiété, de la dépression, ou des problèmes de comportement.
En résumé, l’étayage maternel est fondamental car il forme la base sur laquelle l’enfant peut construire sa compréhension du monde, développer des compétences émotionnelles et sociales, et établir des relations saines et stables tout au long de sa vie.

La théorie de la contrainte non choisie, où : pourquoi dire "non" ?
Le 09/05/2024
Il existe un lien de cause à effet entre ne pas savoir dire « non » et le harcèlement moral et affectif.
Ce lien, nous le subissons tous mais à divers degrés. C’est pour cela que certaines personnes sont plus affectées que d’autres.
Ce lien est subtil, implicite, ténu voire malsain. C’est ce que j’appelle la théorie de la contrainte non-choisie. C’est le fait d’imposer à l’autre une tâche, un service alors qu’il existe d’autres possibilités. C’est rendre l’autre redevable pour se déresponsabiliser et se placer en position de dominant, pour avoir un ascendant sur l'autre.
Par exemple, un petit groupe de personnes reviennent d’un café et l’une d’elles (personne A) demande à une autre (personne B) de lui déposer son téléphone et son gobelet de boisson à son bureau, le temps qu’elle se rende aux toilettes. Ça s’apparente à un service tout à fait banal, mais l’autre possibilité eut été que la personne A dépose elle-même ses affaires à son bureau pour aller ensuite aux toilettes, sans avoir à solliciter la personne B.
Si la personne B accepte de rendre ce service, elle accepte alors implicitement une relation de subordination qui se répètera forcément parce qu’elle sera vue comme serviable. Sauf que si ce type de services se multiplie, cela provoquera un stress chez la personne A qui pourrait devenir délétère à la longue.
Autre exemple avec les aventuriers de Koh-Lanta, lorsqu’au moment des nominations l’un des aventuriers dit à un autre : « j’ai éliminé 2 amis à moi alors que ça me déchirait le cœur. Là, je te demande simplement aujourd’hui de faire la même chose avec untel. »
Ce type de demande crée un lien de subordination insidieux qui vous place en position de devoir effectivement réaliser ce service pour l’autre. Mais comme vous pouvez vous en apercevoir, l’autre n’est pas démuni d’un intérêt personnel, d’une intention qui est manipulatrice pour autant qu’elle n’ait pas d’autre solution que de vous solliciter.
La racine du mot « contrainte » est CONSTRINGERE qui désigne ce qui est enserré par des liens, enchaîné, entravé, dominé. Une contrainte, ce sont des règles attribuées auxquelles le sujet doit se conformer, qui lui indiquent ce qu’il doit ou ne doit pas faire. « La notion de contrainte implicite met l’accent sur les inférences du sujet à partir d’une activité de compréhension des contraintes explicitent (cairn.info). »
Une contrainte choisie rend la personne qui l’accepte actrice de son choix, c’est intentionnel. L’inverse lui confère un rôle passif, de soumission car ce sera un choix non intentionnel.
C’est facilement compréhensible lorsque vous devez signer un contrat de travail ou un prêt financier.
Savoir dire « non » vous permet de ne pas accepter le stress inhérent et possiblement les conséquences qui peuvent en résulter. C’est vous protéger.

Comprendre et traiter l'inhibition
Le 07/04/2024
Comprendre l’inhibition et ses mécanismes
L'inhibition, en psychologie, fait référence à un processus mental qui consiste à supprimer ou à restreindre une pensée, un comportement ou une émotion. Cela peut se produire de différentes manières, telles que l'inhibition cognitive, émotionnelle ou comportementale. L'inhibition peut être à la fois bénéfique et nuisible, en fonction du contexte et de la manière dont elle est utilisée.
L'inhibition cognitive, par exemple, peut être utile pour se concentrer sur une tâche spécifique en ignorant les distractions. Cependant, une inhibition excessive peut également entraver la créativité et la flexibilité mentale. De même, l'inhibition émotionnelle peut être nécessaire pour contrôler ses réactions dans des situations sociales, mais elle peut également conduire à une suppression excessive des émotions, ce qui peut être préjudiciable à long terme.
En psychologie, l'étude de l'inhibition est importante pour comprendre comment les individus régulent leur comportement et leurs émotions. Les chercheurs s'intéressent également à la manière dont l'inhibition peut être perturbée dans des troubles tels que l'anxiété, la dépression ou le trouble de stress post-traumatique.
Comment l'inhibition, en psychologie, peut-elle être perturbée par des troubles comme l'anxiété et la dépression ?
L'inhibition peut être perturbée par des troubles tels que l'anxiété et la dépression de plusieurs manières.
Dans le cas de l'anxiété, une inhibition excessive peut se produire en raison d'une hyperactivation du système de réponse au stress. Cela peut entraîner une inhibition cognitive, où les pensées négatives et les préoccupations anxieuses dominent l'esprit, entravant la capacité à se concentrer sur des tâches importantes.
De plus, l'anxiété peut également entraîner une inhibition émotionnelle, où les émotions sont refoulées ou supprimées pour éviter les situations stressantes, ce qui peut conduire à une détresse émotionnelle accrue à long terme.
En ce qui concerne la dépression, l'inhibition peut être perturbée par une diminution de la motivation et de l'énergie, ce qui peut entraîner une inhibition comportementale. Les individus déprimés peuvent avoir du mal à initier des actions ou à s'engager dans des activités sociales, ce qui peut renforcer le sentiment de désespoir et d'isolement.
De plus, la dépression peut également entraîner une inhibition émotionnelle, où les émotions positives sont supprimées ou atténuées, ce qui peut contribuer à un sentiment général de vide et de détachement.
En conclusion, l'inhibition est un processus complexe et multifacette qui joue un rôle crucial dans la régulation du comportement et des émotions. L'anxiété et la dépression peuvent perturber l'inhibition en modifiant la manière dont les individus régulent leurs pensées, leurs émotions et leurs comportements.
Comprendre ces mécanismes peut être crucial pour développer des interventions efficaces pour traiter ces troubles et améliorer le bien-être mental des individus concernés.
Je suis un psychopathe endormi !
Le 29/09/2023
Le sociopathe se caractérise par l’inobservation des obligations sociales, l’indifférence pour autrui, une violence intuitive ou une froide insensibilité. Le comportement est peu modifiable par l’expérience, y compris suite à des sanctions. Les sujets de ce type sont souvent inaffectifs et peuvent être anormalement agressifs ou irréfléchis. Ils supportent mal les frustrations, accusent les autres ou fournissent des explications spécieuses pour les actes qui les mettent en conflit avec la société. La caractéristique essentielle est l’existence de conduites antisociales répétées, apparues avant l’âge de 15 ans et persistant à l’âge adulte, avec une incapacité à conserver une insertion professionnelle régulière, en dehors de tout contexte schizophrénique, maniaque ou déficitaire (retard mental).
Une méta-analyse de 16 études (entre 1985 et 2017) vise à vérifier qu’on retrouverait plus de gauchers chez les personnes atteintes de schizophrénie et de dépression. Il en est de même pour le faible poids et les complications à la naissance, un stress prénatal, ce qui suggère que la non-droitisation pourrait être liée à une perturbation du développement cérébral pré et périnatal.
Pour le sujet qui nous intéresse, même si l’origine des troubles mentaux n’est pas entièrement claire, les psychopathes devraient donc être majoritairement non-droitiers si leur problème venait principalement d’un trouble mental, selon les chercheurs. Dans le cas contraire, ils sont considérés comme neurologiquement sains et la perspective de stratégie adaptative est privilégiée.
Les chercheurs ont examiné l’association entre la psychopathie et le fait d’être droitier pour un total de 1818 participants. En fin de compte, il n’y avait pas de différence dans les taux de non-droitier entre les participants à haut et bas niveau de psychopathie, et entre les patients psychopathes et non psychopathes. En revanche, les auteurs ont noté une tendance pour les délinquants ayant un score plus élevé dans la dimension comportementale de la psychopathie à être davantage non-droitiers ; c’est l’inverse pour les délinquants ayant un score plus élevé dans la dimension interpersonnelle/affective de la psychopathie.
La dimension comportementale de la psychopathie peut être « conceptuellement plus proche du trouble de la personnalité antisociale », rapportent les chercheurs. La psychopathie a toujours été considérée comme un trouble mental, mais de plus en plus d'éléments indiquent qu'il pourrait s'agir d'une stratégie adaptative conçue par la sélection naturelle.
Pourquoi les sociopathes sont présents dans notre société alors que la sélection naturelle aurait dû les éliminer ?
Tout d’abord, la société sait faire avec ceux qui ne respectent pas les règles, les lois. Ils sont arrêtés, jugés voire emprisonnés selon le délit, le crime. 60% des prisonniers de sexe masculin montrent des signes de personnalités antisociale (Moran, 1999). Nos ancêtres ne plaisantaient pas, la mort, la torture, l’exil, le bannissement prévalaient et c’est toujours le cas chez d’autres animaux comme les lions et les loups.
Dans notre société, « punir » un antisocial, un psychopathe est un facteur favorisant la coopération au sein du groupe. C’est une réponse au service de la survie et de la reproduction par le biais de la coopération.
Ensuite, l’antisocial est un membre à part entière de la société, du groupe, il n’est pas vu comme un étranger. Comme il s’agit d’un membre intra groupe, il sera jugé comme tel.
Enfin, le sociopathe ne peut pas agir différemment, il ne changera pas quoiqu’on fasse ! Il y a 2 critères importants dans le passage à l’acte : la capacité à tromper autrui, ce qui demande maîtrise de soi et anticipation ; et l’impulsivité qui est une incapacité à planifier à long terme.
La sélection naturelle, au niveau du groupe, a autorisé l’expression du comportement antisocial à la condition que l’impulsivité restreigne la capacité à tricher. On peut penser aussi que ceux qui ne sont pas impulsifs vont demeurer toute leur vie non découverts (Mc Guire & Troisi, 1998) tant qu’ils ne cèdent pas à l’impulsivité.
Les antisociaux, les psychopathes ne sont pas prêts de ne plus exister dans notre société dans la mesure où les impulsifs sont arrêtés, jugés et emprisonnés, et que les non impulsifs en tirent parti et transmettent leurs gênes (parce qu’ils ne sont pas pris ou qu’ils ne commettent pas de délis). Pour nos ancêtres, être rejetés du groupe s’avérait être fatal, c’était la mort assurée puisque plus de moyen de subsistance. Donc certains ont appris à s’adapter en se contrôlant et ont transmis leur patrimoine génétique.
Que serait une société sans psychopathe ?
Ce serait une société extrêmement coopérative au point d’être exploitée jusqu’à la lie par une autre société qui n’aurait pas le même comportement coopératif. Alors que la présence d’un psychopathe pousse le groupe à s’adapter en trouvant des solutions pour s’en protéger. La sociopathie est un ensemble simple et assez bien défini de comportements caractérisés par une incapacité à participer honnêtement aux différentes interactions sociales.
Axelrod concluait que la réciprocité et ce qu’il a appelé la « gentillesse » étaient généralement des stratégies nécessaires et requises pour les acteurs sociaux. Pour rappel, le dilemme du prisonnier caractérise une situation dans laquelle des acteurs économiques concurrents, qui ne communiquent pas entre eux, prennent des décisions rationnelles basées sur la recherche de leur propre intérêt mais qui, ce faisant, desservent l’intérêt collectif.
En revanche, ce qu’Axelrod n’a pas souligné, c’est que la tricherie, la non-réciprocité est une stratégie gagnante pour les personnes qui ne s’engagent pas dans de longues interactions et qui privilégient la stratégie r. Une stratégie dont l’environnement est variable ou perturbé, une stratégie d’opportunisme.
Les tricheurs ne reculent jamais, minimisant ainsi leur risque immédiat de rencontrer le même partenaire deux fois de suite, ils changent de groupe régulièrement ce qui génère un coût pour lui puisqu’il est obligé de changer régulièrement d’environnement social pour pouvoir mentir et profiter d’un nouveau groupe. Plus un tricheur interagit avec le même groupe de congénères, plus il est susceptible d’être confondu par le groupe. De ce fait, ils ne sont pas détectables par des instruments (verbal, non verbal…) couramment disponibles à ses congénères.
Les tricheurs sont des bonimenteurs ou doués d’empathie cognitive, c’est-à-dire la capacité à comprendre les états mentaux de l’autre, sa façon de réfléchir, ses inflexions.
Les antisociaux, les psychopathes n’ont-ils pas d’empathie ?
Une caractéristique également fréquemment admise comme faisant partie du tableau clinique de base du psychopathe est le manque d’empathie. Ce concept est souvent utilisé de façon superficielle. L’empathie est à la compréhension et la connaissance ce que la sympathie est à la compassion et l’attention au bien-être de l’autre. La connaissance issue du processus empathique est intuitive et implicite.
Posons la question différemment : est-ce que les autistes ont de l’empathie ?
Dans une étude de 2022, les perceptions au sein d’un groupe de participants avec Trouble du Spectre Autistique ont été comparées à celles d’un groupe témoin reflétant la population générale. Cette approche inédite reposait sur un questionnaire photographique en ligne incluant divers organismes allant des plantes aux êtres humains. Des paires de photographies d’organismes étaient tirées au sort
et présentées aux participants qui devaient alors désigner celle pour laquelle ils pensaient être le mieux à même de comprendre les émotions.
À partir de ces nombreux « matchs » entre paires de photographies, il a été possible d’attribuer un score d’empathie à chaque espèce. Les résultats obtenus ont montré que si les perceptions au sein du groupe de participants avec TSA sont globalement similaires à celle de la population générale, le score de compréhension empathique qu’ils attribuent à l’être humain est étonnamment faible.
Ces résultats indiquent que les difficultés empathiques des personnes avec TSA seraient propres aux relations interhumaines. Celles-ci pourraient donc ne pas tant résulter de l’altération de la perception ou de la lecture d’expressions émotionnelles fondamentales, que de difficultés à leur donner du sens dans un contexte global. Percevoir une expression émotionnelle (reconnaître ou être affecté par un rire, un pleur ou un froncement de sourcils…) n’implique pas nécessairement une compréhension correcte de l’état mental qui en est la cause : hors contexte, ces signaux peuvent être déconcertants ou trompeurs (par exemple, des larmes de joie ou des rires nerveux).
Avec ou sans TSA, les perceptions empathiques des deux groupes de participants sont très similaires pour la majorité des espèces, à une exception près : les scores de compréhension empathique que les personnes avec TSA attribuent à notre espèce sont très faibles.
Les particularités empathiques des personnes avec TSA pourraient s’expliquer par le fait que si les autres espèces peuvent sembler moins expressives et plus difficiles à interpréter intuitivement, leur expression émotionnelle est en revanche plus déterministe, spontanée et stéréotypée. L’état mental d’un animal pourrait donc être perçu par les personnes avec TSA comme relativement transparent, pour peu d’être attentif à leurs signaux comportementaux et d’avoir appris à les interpréter.
Au contraire, dans bien des situations, les humains sont habitués à feindre, à détourner ou à contenir
leur expression émotionnelle, qu’il s’agisse de préserver leur intimité, de se conformer aux conventions sociales, par stratégie de bluff ou par comédie. Ils pourraient donc, d’une certaine façon, être considérés comme étant bien plus complexe à comprendre à que d’autres animaux. Suite à ces résultats, nous pouvons arguer que les antisociaux, les psychopathes sont bien pourvus d’empathie au moins cognitive.
L’empathie implicite, en tant que faculté intuitive de se représenter le vécu d’autrui (que ce soit au niveau émotionnel, sentimental ou cognitif), lorsqu’elle est défaillante, indique plutôt un diagnostic de psychose que de psychopathie. En revanche, nous pouvons parler d’un « trouble de la sympathie ». Le psychopathe n’a pas de difficulté à identifier le vécu d’autrui, il n’accorde aucune importance à ce vécu en termes de bien-être pour autrui. L’analyse d’autrui et de son vécu est strictement utilitaire et n’est pas source de préoccupation ou d’attention. Un psychopathe peut par exemple décrire la souffrance de ses victimes (il fait alors preuve d’empathie) et peut expliquer que cela lui importe peu (il n’éprouve pas de sympathie).
Le psychopathe présente un trouble de la sympathie, c’est-à-dire qu’il a la faculté de se représenter l’éprouvé émotionnel de l’autre sans en être affecté, grâce à une gestion « froide » de l’émotion. Cette logique a foncièrement une dimension adaptative dans des circonstances extrêmes. Considérer que la psychopathie présente une dimension adaptative implique qu’il soit cohérent de retrouver ce fonctionnement psychologique en dehors du parcours judiciaire. Cette dimension adaptative révélée par la « froideur émotionnelle » est évidente dans de nombreuses situations de notre société économique moderne. On peut également penser que, lors d’une invasion ennemie en temps de guerre, il est bien plus adapté de présenter des conduites de chosification de l’alter ego, une absence de sympathie tout en conservant une compréhension empathique de l’autre, que d’être foncièrement bienveillant et altruiste.
Les antisociaux, les psychopathes sont donc un mal nécessaire… peut-être en côtoyez-vous sans le savoir…

Sources :
https://doi.org/10.1177/14747049211040447
Psychiatrie, Guelfi, Boyer, Consoli, Olivier-Martin – puf Fondamental
Moran P (1999). The epidemiology of antisocial personality disorder. Social Psychiatrie and Psychiatric Epidemiology, 34 : 231 – 242
Mc Guire & Troisi (1998). Darwinian Psychiatry. Oxford University Press. New York, Oxford.
Is Psychopathy a Mental Disorder or an Adaptation ? Evidence From a Meta-Analysis of the Association Between Psychopathy and Handedness, Lesleigh E. Pullman, Nabhan Refaie, […], and DB Krupp
Troubles de personnalité & évolution. Dragoslav Miric, Mardaga, 2012.
The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Self-perceived empathic abilities of people with autism towards living beings mostly differs for
Humans
MacArthur, R. and Wilson, E. O. (1967). The Theory of Island Biogeography, Princeton University Press (2001 reprint), ISBN 0-691-08836-5
Miralles A., Grandgeorge M., Raymond M. - Scientific Reports volume 12, Article number: 6300 (15
April 2022)
Showtime – New Blood : Dexter
La jalousie vue par la psychologie évolutionniste
Le 11/08/2023
La jalousie est une forme d’adaptation, une solution développée au fil du temps en réponse à un problème récurrent qui menace la pérennité de l’espèce. Elle nous pousse à tenir éloigné nos rivaux à distance. Elle empêche notre partenaire de s’éloigner grâce à une vigilance constante ou à un maximum d’affection. Elle induit l’idée d’engagement à un partenaire hésitant (jalousie hors pathologie évidemment).
Mais il faut faire la distinction entre la jalousie sexuelle et sentimentale. Les hommes sont plus enclins à s’imaginer faire l’amour à plusieurs partenaires mais sans engagement, alors que les femmes s’engagent dans une relation physique généralement lorsqu’elles ressentent des sentiments.
C’est une lapalissade que de dire que les femmes ont besoin de 9 mois pour produire un enfant, alors que les hommes n’ont besoin que de quelques minutes pour produire ce même enfant. L’investissement parental est donc biaisé dès le départ. « Un gouffre sépare donc l’effort consenti par les hommes des neufs mois que consacrent les femmes à l’éclosion d’une nouvelle vie » (Buss).
La stratégie d’unions occasionnelles est donc plus profitable, a priori, aux hommes qu’aux femmes sur le long terme, dans le but de multiplier ses gènes. Tout au moins pour ceux qui séduisent le plus grand nombre de partenaires plutôt que ceux qui ont un nombre limité de partenaires.
Pour celles qui choisissent néanmoins d’avoir plusieurs partenaires, le bénéfice perçu doit être suffisamment important pour justifier la prise de risque et ses conséquences.
Un premier avantage est le gain de ressources fourni par ses partenaires occasionnels (diners, cadeaux, sorties, voyages…).
Un second avantage est un bénéfice génétique. Les femmes choisissent généralement pour amant des hommes plutôt symétriques et en bonne santé, gage de transmission de patrimoine génétique sain. Les femmes qui ont aussi des amants sont aussi celles qui sont susceptibles de produire des enfants avec une plus grande diversité génétique.
Un troisième avantage est ce que David Buss appelle l’« assurance partenaire ». C’est-à-dire la possibilité de se remettre avec quelqu’un rapidement en cas de défaillance du premier (maladie, décès, guerre, séparation…). Baher et Bellis (« Human sperm competition », 1995) ont montré que les femmes infidèles ont tendance à faire coïncider leurs aventures extra conjugales avec leur période d’ovulation, alors que les relations sexuelles avec leur mari le sont en dehors de cette période. Il a été également constaté que la rétention du sperme est plus importante avec l’amant que le mari.
Pour quelles raisons avoir une relation extra conjugale ?
Avant d’apporter une réponse Darwinienne, replaçons le couple à notre époque individualiste. Hommes et femmes vont voir ailleurs parce que les uns comme les autres ne trouvent pas leur compte dans leurs relations sexuelles. Ce peut être en termes de quantité, en termes de qualité, de désir ou encore dans l’éventail des positions et/ou des pratiques acceptées, toute paraphilie mise de côté. Lorsque l’un ou l’autre se trouve lésé ou non contenté, il peut gérer la frustration jusqu’à un certain seuil au-delà duquel il y a un risque potentiel. Il est donc important d’être à l’écoute de l’autre et de son plaisir.
Suite aux divers travaux de David Buss et ses collègues, les stratégies reproductrices reposent sur le court terme et sur le long terme. Pour le court terme, les hommes veulent une variété de matrices pour multiplier les possibilités de produire des enfants (en plus de la diversité recherchée des pratiques sexuelles). Pour les femmes, c’est la possibilité de multiplier la variété génétique (en plus de la diversité des pratiques sexuelles).
Les critères de préférence dans le choix d’un partenaire pour le long terme sont pour les femmes le statut social, la capacité de travail et les perspectives financières. Il est donc plus profitable pour une femme d’épouser un homme moins beau que la moyenne mais qui saura lui apporter une stabilité émotionnelle, financière et qui saura prendre soin de leur progéniture.
Pour les hommes, c’est l’attrait physique qui compte et ce sont des critères universels, nonobstant quelques variations culturelles pour des critères comme le poids, la couleur des cheveux et la taille (Ford et Beach, 1951, « patterns of sexual behaviour », New York).
Mais pour qu’une relation dure, il faut des signes d’engagement, accorder du temps et des efforts, de l’attention de la part des deux partenaires. Après la fiabilité (critère partagé par l’homme et la femme), c’est celui de la maturité émotive qui est attendu avec un bon caractère (Buss et col., n = 9474 issus de 37 cultures différentes, 1990, « international preferences in selecting mates : a study of 37 cultures », Journal of psychology, 21, 5-47).
Une femme peut également se servir d’une liaison pour rompre avec son mari. Grâce à une estime de soi reboostée, un gain de confiance, une sensation de pouvoir encore séduire et jouir. Ce sera le premier pas vers l’autonomie.
Pourquoi la femme n’épouse-t-elle pas l’homme qu’elle a eu pour amant ?
Parce que dans le long terme, il n’est pas pourvoyeur de ressources stables, son investissement parental serait moins optimal que celui de son mari. D’autant que la décision de se mettre en couple est toujours une incertitude et que certains hommes profitent de cette incertitude pour multiplier les conquêtes et potentiellement un nombre important de « matrices ».
Les personnes jalouses se montrent très sensibles aux changements comportementaux et physiques, tout autant qu’aux indices laissés involontairement ici et là. La jalousie se déclenche souvent par des circonstances qui signalent une menace bien réelle pesant sur le couple. Lorsqu’on se pose la question, c’est qu’il y a déjà des signes avant-coureurs. Ça ne veut pas dire que la tromperie a été réalisée, mais l’envie et le désir sont là.
Daly et Wilson (Université de McMaster – Ontario) définissent la jalousie comme un « état déclenché par la perception d’une menace pesant sur une relation ou une position importante et qui motive un comportement destiné à contrer cette menace. »
Une émotion peut être vue comme une adaptation qui sert à identifier une menace. Cette émotion attire notre attention sur l’origine de la menace et stocke l’information dans notre mémoire, ainsi que le comportement qui s’ensuit.
Shackelford, Buss et Bennett (1999, « sex differences in responses to a partner’s infidelity ») ont montré que les hommes se sentent plus en détresse psychologique face à une infidélité sexuelle, alors que les femmes le seront face à une infidélité affective. L’homme se montrera plus agressif pour stopper la tromperie (33 féminicides depuis le début de l’année, 208 000 victimes en 2021, 87% de femmes) et la croyance de tromperie, la femme sera plus dans le déni, dans le rendu coup pour coup, ou dans l’acceptation du fait du coût de l’investissement.
La jalousie est donc un moyen de défense contre la tromperie et l’abandon. Il y a toujours de fausses alertes mais statistiquement, l’histoire nous montre que les signes précurseurs étaient déjà présents. Si l’on se montre à l’écoute de l’autre intellectuellement, émotionnellement et sexuellement, il n’y a pas de raison pour que l’on aille voir ailleurs. Mais cela suppose de l’abnégation et des efforts.

Une distance analytique
Le 23/07/2023
Un certain nombre de personnes m’ont souvent reproché d’être peu investi émotionnellement, d’être trop froid, de ne pas pouvoir « être lu », d’être trop distant. Alors au-delà du fait qu’il est difficile pour ces personnes d’échanger avec des arguments et de manière contradictoire, au-delà de ma particularité de « haut potentiel » teinté d’un trait autistique (C'est quoi un zèbre ? - Suivez le Zèbre (suivezlezebre.com), je me suis posé cette question :
Que signifie prendre de la distance par rapport aux évènements, à une situation ? Que ce soit dans un contexte familial ou professionnel en tant que psy par exemple.
Prendre de la distance c’est analyser froidement la situation, l’enchaînement des faits, des réactions, en mettant de côté les émotions. C’est imaginer toutes les options possibles sans se mettre de barrières. Barrières relatives à notre vécu, notre expérience qui nous a confrontés aux mêmes situations. C’est appliquer de la distanciation entre soi et la réalité afin d’aborder les choses avec objectivité, dénué d’affect, c’est considéré avec détachement pour apprécier de façon impartiale.
Sauf que nous n’avons vécu que NOS situations en relation avec NOTRE environnement direct, notre foyer, nos parents, nos amis… ce sont donc nos références, pas celles des autres. Notre expérience ne signifie rien chez l’autre qui a ses propres valeurs, qui a fait ses propres expériences. Ses réactions peuvent donc être totalement différentes des nôtres dans un même contexte, elles peuvent même être contradictoires avec les nôtres.
C’est ça qu’il faut garder à l’esprit, être ouvert et se dire que tout est possible, que la nature humaine peut être très créative en matière de fonctionnement et de réactions aux situations rencontrées.
Cette compétence de distanciation peut être consciente ou inconsciente mais elle est plus prégnante chez certains. C’est de l’empathie cognitive (Economie du sadisme ordinaire (ds2c.fr)), de la tempérance (Vers la tempérance... (ds2c.fr)), une lecture purement analytique et comportementaliste, dénué de jugement de valeur. C’est avoir la capacité de relativiser et de replacer toute chose dans son contexte. Mais c’est aussi vouloir se protéger de l’afflux d’informations, des émotions parce qu’on les perçoit plus finement que les autres. C’est rester dans un équilibre émotionnel qui donne la possibilité d’analyser la situation de façon plus distanciée et de pouvoir décider de façon plus efficiente.
Après tout ça, je suis un pur produit de John Broadus Watson, un neo behavioriste freudien !
