Pourquoi votre portrait-robot du tueur est faux ? Et pourquoi vous y tenez...

Le 28/03/2026 0

L'illusion du monstre identifiable

Il existe une croyance tenace, profondément ancrée dans l'imaginaire collectif, selon laquelle le tueur en série, le violeur, le criminel, se voit. Qu'il porte quelque chose dans le regard, dans la posture, dans le visage, qui le distingue des autres. Cette croyance est confortable. Elle implique que la menace est reconnaissable, que le danger s'annonce, que la vigilance ordinaire suffit à nous protéger. Elle est aussi, cliniquement parlant, une fiction.

Ce n'est pas simplement que certains criminels savent dissimuler. C'est structurellement plus profond : il n'existe pas de type humain spécifique susceptible de passage à l'acte criminel. Le tueur peut être colérique et impulsif, ou calme et méthodique. Expansif et charismatique, ou effacé et solitaire. Émotif jusqu'aux larmes, ou glacialement détaché. En d'autres termes, il peut présenter n'importe lequel des profils caractériels que la psychologie différentielle a identifiés.

 

Le tempérament : ce que Le Senne a compris et que la criminologie a ignoré

René Le Senne, psychologue et philosophe français du XXe siècle, a élaboré une cartographie rigoureuse des caractères humains fondée sur trois propriétés fondamentales : l'émotivité (la réactivité émotionnelle face aux événements), l'activité (la tendance à l'action spontanée), et ce qu'il appelait le retentissement — la durée pendant laquelle une expérience continue d'agir sur le sujet, qu'il nomme primaire (oubli rapide) ou secondaire (résonance prolongée).

De la combinaison de ces trois dimensions émergent huit grands types caractériels : le Colérique, le Sentimental, le Nerveux, le Passionné, le Sanguin, le Flegmatique, l'Apathique et l'Amorphe. Chacun de ces types organise différemment la manière dont un individu perçoit le monde, tolère la frustration, régule ses affects, entre en relation avec autrui.

Ce que la criminologie populaire — et une bonne partie de la criminologie académique — a historiquement négligé, c'est que ces huit types sont tous représentés dans les archives judiciaires. Le criminel n'appartient pas à un caractère particulier. Il appartient à l'espèce humaine. Ce qui varie, ce n'est pas qui bascule, c'est comment et pourquoi.

 

Quatre tueurs, quatre tempéraments

Gary Ridgway — le Flegmatique qui tue par routine

Gary Ridgway, dit le Green River Killer, a assassiné au moins 49 femmes dans l'État de Washington entre 1982 et 2000. Ses collègues le décrivaient comme un employé discret, ponctuel, agréable, sans aspérités notables. Il était marié, allait à l'église, participait aux repas d'équipe. Rien, absolument rien dans son expression quotidienne ne signalait la moindre turbulence intérieure.

Sur l'axe Le Senne, Ridgway présente une configuration flegmatique dominante : peu émotif, actif, secondaire. Autrement dit, un sujet capable d'action soutenue sans débordement émotionnel apparent, avec une résonance interne longue qui n'affleure jamais à la surface. Les crimes se succèdent sur près de vingt ans avec une régularité quasi industrielle — non pas dans la frénésie, mais dans la répétition froide. Il ne tue pas dans la colère. Il tue malgré l'absence de colère, ce qui est autrement plus inquiétant.

Ce que le portrait-robot ne peut pas capturer ici, c'est précisément l'absence de signal. L'absence est le signal.

Anders Breivik — le Passionné qui tue pour une idée

Le 22 juillet 2011, Anders Breivik fait exploser un bâtiment gouvernemental à Oslo avant de massacrer 69 personnes sur l'île d'Utøya. Il a planifié l'opération pendant neuf ans. Neuf ans de préparation méthodique, de rédaction d'un manifeste de 1 500 pages, de reconnaissances terrain, d'entraînement physique. Breivik n'est pas un impulsif. Il est un homme qui a consacré une décennie à un projet qu'il considérait comme une mission historique.

Le profil caractériel qui se dégage est celui du Passionné : émotif, actif, secondaire. Un individu chez qui l'émotion est intense mais intériorisée, l'action soutenue et planifiée, et la résonance des expériences extrêmement prolongée. Le Passionné ne se disperse pas : il concentre. Il est capable de subordonner l'ensemble de son existence à un objectif, et cette capacité — qui dans d'autres conditions produit les grands bâtisseurs, les artistes obsessionnels, les scientifiques — peut, lorsque la structure de personnalité est gravement fracturée et le contexte relationnel suffisamment délétère, se retourner en machine à détruire.

Breivik ne ressemble pas à un monstre. Il ressemble à un idéologue. C'est exactement le problème.

Aileen Wuornos — la Nerveuse qui tue sous pression

Aileen Wuornos a tué sept hommes en Floride entre 1989 et 1990. Son histoire personnelle est une accumulation de traumatismes : abandon précoce, abus sexuels, prostitution dès l'adolescence, errance permanente. Elle a toujours revendiqué la légitime défense pour ses premiers crimes, et rien dans les éléments cliniques disponibles ne permet d'écarter cette lecture pour au moins certains d'entre eux.

Le profil caractériel de Wuornos s'inscrit dans la configuration Nerveuse : émotive, peu active, primaire. Un tempérament marqué par une réactivité émotionnelle intense, une faible capacité d'action planifiée dans la durée, et une primauté du présent immédiat sur toute anticipation. Le Nerveux vit dans l'instant de l'émotion, sans le filtre de la réflexion secondaire. Ce qui frappe ici, c'est que le passage à l'acte n'émerge pas d'un projet, mais d'une saturation — un système nerveux épuisé, une structure limite sous pression maximale, un contexte relationnel de prédation permanente. Wuornos ne planifie pas. Elle cède.

Ce qu'on retient d'elle, c'est sa violence. Ce qu'on oublie, c'est la violence qui s'est exercée sur elle pendant trente ans avant qu'elle ne réponde.

Dorothea Puente — la Sanguine qui gère ses affaires

Dorothea Puente tenait une pension de famille à Sacramento dans les années 1980. Elle enterrait ses pensionnaires dans le jardin tout en encaissant leurs chèques de retraite. Lorsqu'elle fut finalement arrêtée, ses voisins, ses amis, les travailleurs sociaux qui lui envoyaient des clients témoignèrent tous de la même chose : une femme chaleureuse, accueillante, généreuse, manifestement dévouée aux personnes vulnérables.

Le Senne aurait reconnu ici un profil Sanguin : peu émotive, active, primaire. Un sujet pragmatique, orienté vers le monde extérieur, socialement fluide, capable d'adaptation rapide à toutes les situations. Le Sanguin ne s'embarrasse pas des résonances intérieures — il agit, il s'adapte, il passe à autre chose. Puente ne tue pas dans la passion ou la confusion. Elle gère. Ses meurtres s'inscrivent dans une logique quasi économique, froidement intégrée à sa routine quotidienne. Elle fait la cuisine, elle reçoit les visiteurs, elle enterre un corps, elle sert le café.

L'absence d'agitation est confondante. Elle n'est pas le symptôme de la monstruosité — c'est précisément ce qui la rend invisible.

 

Pourquoi le portrait-robot persiste malgré son inefficacité

Face à ces quatre portraits, une question s'impose : si le portrait-robot du criminel est aussi faux, pourquoi tient-il si bien ? La réponse n'est pas cognitive — elle est psychologique, et même, au sens large, défensive.

Le mythe du monstre identifiable remplit une fonction précise dans l'économie psychique collective : il externalise la menace. Si le tueur a une tête de tueur, si quelque chose en lui trahit la déviance, alors le monde ordinaire est sûr. Mes collègues, mes voisins, mes proches sont du bon côté de la frontière. Je suis du bon côté. La violence grave appartient à une autre espèce.

C'est, au sens strict du terme, un mécanisme de défense. Pas une erreur d'information — une nécessité psychique. Bergeret l'aurait dit autrement : nous avons besoin de projeter le chaos pulsionnel à l'extérieur pour maintenir l'illusion d'une intériorité stable. Le monstre est toujours l'autre.

Ce mécanisme a un coût. Il oriente la vigilance dans la mauvaise direction, génère de faux positifs (l'individu bizarre, le marginal visible) et des faux négatifs massifs (le conjoint aimable, le patron intégré, le paroissien assidu, le gendre idéal). Les professions qui travaillent à la détection du risque — policiers, travailleurs sociaux, juges — ne sont pas immunisées contre ce biais. Elles y sont même particulièrement exposées, parce que le volume de cas traités incite à la schématisation rapide.

 

Ce que le tempérament explique — et ce qu'il n'explique pas

Il faut ici formuler une précision épistémologique importante, au risque de décevoir ceux qui cherchent dans Le Senne une nouvelle clé du crime.

Le tempérament ne prédispose pas au passage à l'acte. Il module comment ce passage à l'acte s'exprime s'il survient. Ridgway tue dans la répétition froide parce qu'il est flegmatique. Breivik tue dans la planification idéologique parce qu'il est passionné. Wuornos tue dans la réaction immédiate parce qu'elle est nerveuse. Puente tue dans la gestion pragmatique parce qu'elle est sanguine. Mais des millions de Flegmatiques, de Passionnés, de Nerveux et de Sanguins ne tueront jamais.

Ce qui décide du basculement n'est pas le tempérament seul. C'est la convergence entre ce substrat caractériel, une structure de personnalité fragilisée — ou gravement désorganisée — et un contexte relationnel (stress) qui, à un moment précis, dépasse la capacité de régulation du sujet (l’annonce d’une séparation, la menace de s’en prendre à ses enfants). Le tempérament amplifie ou atténue la pression. Il ne la crée pas, et il ne la résout pas seul.

C'est précisément pour cette raison qu'il n'existera jamais de portrait-robot valide. Non par manque de données, non par insuffisance méthodologique, mais parce que la question est mal posée. On cherche qui tue. La vraie question est quand — et plus précisément : quand la pression dépasse la capacité de régulation d'un système particulier, dans un contexte particulier, pour un sujet particulier.

 

Ce que cela change — concrètement

Si le mythe du monstre identifiable est non seulement faux mais fonctionnellement nocif, la question qui suit est pratique : que faire de cette information ?

Premièrement, réviser les protocoles d'évaluation du risque dans les contextes cliniques, judiciaires et sociaux, en cessant de surévaluer les signes d'extériorité visibles (l'agitation, la marginalité apparente) et en intégrant des dimensions structurelles plus profondes — la qualité de la régulation affective, la nature des liens objectaux, la tolérance à la frustration, la configuration du contexte relationnel immédiat.

Deuxièmement, et peut-être plus fondamentalement, accepter une vérité inconfortable : la violence de grande ampleur n'est pas le privilège d'une catégorie d'humains aberrants. Elle est une potentialité inscrite dans l'espèce, que l'organisation structurelle individuelle et le contexte relationnel activent ou contiennent. Ce n'est pas une invitation au fatalisme — c'est une invitation à regarder le problème là où il se joue réellement, plutôt que là où il nous arrange de le voir.

Le monstre, si tant est que le mot signifie quelque chose, n'a pas de visage fixe. Il a des conditions d'émergence. Et c'est précisément cela qui devrait nous préoccuper.

 

Ce texte s'inscrit dans une série d'analyses appliquant le cadre DS2C — Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication — à des cas de passage à l'acte criminel.

Je me tiens à votre disposition pour une conférence sur le passage à l’acte.

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