Le cas Chris Watts
La théorie de l'évolution repose sur une idée simple : les comportements qui ont survécu sont ceux qui ont aidé nos ancêtres à transmettre leurs gènes. Protéger sa descendance en fait partie. Alors comment comprendre qu'un père tue ses enfants ?
Deux réponses paresseuses. La première : Darwin se tromperait, et l'évolution n'expliquerait rien du crime. La seconde : l'auteur serait un « monstre », une exception sans rapport avec le reste de l'humanité. Le cas Chris Watts les met toutes deux en échec.
Les faits, au strict nécessaire
En août 2018, à Frederick (Colorado), Shanann Watts (34 ans), enceinte, et leurs deux filles, Bella et Celeste (4 et 3 ans), sont tuées par le mari et père, Chris Watts. Quelques jours plus tard, il lance en public un appel télévisé pour leur retour, avant d'être arrêté. Il plaide coupable en novembre 2018, ce qui évite un procès et l'exposition d'un éventuel jury à la peine de mort, et il est condamné à 5 peines de réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle et de 84 ans supplémentaires.
Un élément de contexte est établi : Watts a avoué à sa femme à son retour de voyage professionnel qu’il entretenait une liaison avec une collègue, et la question d'une séparation sans qu’il ne puisse revoir ses enfants avait été évoquée pendant la dispute fatale.
Précaution de méthode : Watts a donné plusieurs versions successives. Je ne retiens ici que ce que le dossier judiciaire établit, et je n'utilise pas ses récits comme explication. Un auteur n'est pas le meilleur témoin de ses propres motifs.
Niveau 1, du point de vue de l’évolution
Commençons par la vérité inconfortable : le familicide n'a pas de fonction adaptative. Aucun gène n'y trouve son compte. Tuer ses enfants est, du point de vue de la survie génétique, une catastrophe.
Ce que Darwin permet de comprendre, c'est le substrat sur lequel l'acte s'est produit. Les psychologues évolutionnistes Martin Daly et Margo Wilson ont montré que les homicides conjugaux et familiaux ne se répartissent pas au hasard : ils se concentrent autour de la rétention de partenaire, de la menace de perte et de la jalousie. Les mêmes mécanismes qui, en ancestral, servaient à garder un partenaire et à investir dans une descendance, peuvent opérer aujourd'hui dans un contexte où ils ne servent plus à rien, voire s'inversent. C'est ce qu'on appelle un décalage évolutif.
Dans le cas Watts, la logique est celle d'une réallocation : une nouvelle relation, une famille devenue un coût. Mais le mot « logique » est trompeur, car il ne s'agit pas d'un calcul au sens rationnel. Il s'agit de systèmes motivationnels très anciens qui se déclenchent hors de leur environnement d'origine.
Le message pour le lecteur : le niveau 1 fournit un substrat, jamais une cause. Dire « c'est dans nos gènes » serait aussi faux que de dire « c'est un monstre ».
Niveau 2, du point de vue du caractère
Les entretiens et les images publiques de Watts ont frappé par leur apparente absence de réaction émotionnelle. Dans la grille de Le Senne, on pourrait y voir un profil à émotivité faible. Mais cette lecture est fragile : un affect plat peut tout aussi bien traduire un état dissociatif, un contrôle stratégique ou la sidération.
Honnêteté méthodologique : sans entretien clinique, le tempérament reste une hypothèse.
Niveau 3, du point de vue psy
Le cas Romand, autre grand familicide français, suggérait une fusion narcissique : les proches comme extensions du moi, qu'on emporte avec soi dans la chute. Le cas Watts oriente vers une hypothèse différente, plus économique : la famille y apparaît comme un obstacle à une vie de rechange.
La question psychique devient alors : quelle organisation rend possible de traiter ses proches comme un obstacle ? Plusieurs pistes se dessinent :
• une faiblesse de l'investissement objectal, c'est-à-dire des autres comme sujets et non comme objets,
• une façade adaptative (une « bonne » apparence sociale) qui masque une régulation fragile, thème cher à la clinique de Bergeret sur les organisations limites,
• un mécanisme de défense par clivage qui permet d'agir sans mobiliser la culpabilité.
Disclaimer : ce sont des hypothèses de travail. Je ne pose aucun diagnostic (« psychopathe », « narcissique ») sur un homme que je n'ai pas examiné. La structure se dévoile en entretien, jamais dans les manchettes de journaux.
Niveau 4, du point de vue du système
Ce qui rend ce cas instructif, c'est la distance entre l'image et la réalité. La famille Watts était très visible publiquement, avec une présence soutenue sur les réseaux sociaux (l'essentiel de cette exposition venait de l'épouse). Plus l'image familiale est valorisée, plus elle devient une contrainte : la quitter, c'est la briser aux yeux de tous.
On peut y lire une double contrainte : maintenir une façade familiale heureuse tout en poursuivant une relation parallèle. Aucune issue ne permet de résoudre cette contradiction sans perte majeure. L'évocation de la séparation referme la dernière sortie homéostatique du système : plus de statu quo possible.
La temporalité : lente dégradation, rupture brutale
L'une des idées centrales de la grille DS2C est la temporalité différentielle : la pression monte lentement, la décharge est rapide. Ici, la dégradation du couple s'étale sur des mois, tandis que les faits eux-mêmes tiennent en quelques heures. Ce décalage donne l'illusion d'un « coup de folie », alors qu'on observe plutôt une saturation progressive suivie d'un franchissement de seuil.
Convergence
Reprenons la formule : lorsque la pression situationnelle dépasse la capacité de régulation structurelle d'un sujet, le passage à l'acte survient comme décharge sans médiation symbolique.
• N1 : des mécanismes motivationnels anciens, déréglés par l'environnement moderne, fournissent le substrat,
• N2 : un tempérament dont l'expression reste à établir,
• N3 : une organisation psychique qui n'oppose pas de frein à l'instrumentalisation des proches,
• N4 : un système qui a fermé toutes les sorties.
La chute
Le sens commun veut que celui qui tue sa famille soit un monstre sous un masque : un sourire de façade, une noirceur cachée. C'est rassurant, car cela signifie qu'on les reconnaîtrait. Le cas Watts dit autre chose : la même personne peut, pendant des années, remplir correctement ses rôles et, sous la contrainte d'un système verrouillé, franchir ce qui contredit le plus fondamental de nos mécanismes de survie.
Ce n'est pas un excès d'amour dévoyé. C'est la démonstration qu'un système peut réduire sa propre descendance à un obstacle.
Notes de son interview disponible sur YoutTube : « RAW : Chris Watts, husband of missing Frederick woman, interviewed by Denver7’s Tomas Hoppough” :
Vous pouvez observer immédiatement l’absence de la moindre ride d’expression sur son front et tout au long de l’interview, je constate une focalisation active très présente. C’est-à-dire que Watts regarde son interlocuteur droit dans les yeux de façon intentionnelle, comme pour lui demander de le croire, il cherche une information chez l’autre qui lui prouve que l’autre croit à ce qu’il dit.
Il y a 2 autres items corporels qui trahissent sans conteste des non-dits, des mots retenus, des histoires édulcorées, une intention délibérée de cacher ce qu’il a fait : la langue de vipère (la langue sort subrepticement de la bouche et y entre à nouveau. Item fait pour surligner une info ou un fait, une intention négative) et la bouche en huître (les lèvres supérieures et inférieures sont rentrées dans la bouche. Elle illustre des propos, des infos que l’on ne souhaite pas dire). Il en fait énormément tout au long des ces longues minutes d’interview, et couplé à des mots qui font sens.
Exemples :
33 secondes : Langue de vipère lorsque l’interviewer lui demande de dire ce qu’il se passe.
1min 22 : Langue de vipère lorsque Watts dit que les enfants n’étaient pas là, puis enchaîne avec une bouche en huître.
2min 52 : Bouche en huître lorsque l’interviewer lui dit : « c’était une nuit traumatisante ».
3min 51 : Langue de vipère juste avant de dire : « je voulais juste que tout le monde rentre à la maison », puis il enchaîne à nouveau avec une bouche en huître.
3min 58 jusqu’à 4min 03 puis à nouveau 4min 34 : Bouche en huître lorsqu’il précise le motif du voyage de sa femme.
6min 47 jusqu’à 6min 51 : Langue de vipère lorsque l’interviewer parle, puis enchaîne avec une bouche en huître.
7min 15 : Bouche en huître sur : « j’ai besoin de voir tout le monde, cette maison n’est pas complète sans personne ici ».
