Même lycée, deux espaces : ce que percevoir veut dire au moment du passage à l’acte
Le 20 avril 1999, deux adolescents entrent dans le même lycée avec le même projet. Pourtant, ils n’y voient très probablement pas la même chose. Après coup, tout paraît évident : le site web, les rapports, les écrits. Mais « évident » est un effet de rétrospection, pas une propriété des indices. Cet article pose une autre question : que perçoit un sujet de l’espace qui l’entoure, quelles possibilités d’action cet espace lui offre-t-il, et que se passe-t-il quand les possibilités de s’arrêter cessent d’être visibles ?
Le piège
Connaître l’issue d’un événement nous le fait juger plus prévisible qu’il ne l’était : c’est le biais rétrospectif décrit par Baruch Fischhoff dans les années 1970. Columbine en offre une illustration presque trop parfaite.
Les autorités avaient eu, selon le rapport du procureur général du Colorado, 15 contacts avec les deux adolescents avant l’attaque. Dès 1998, les parents d’un camarade avaient signalé un site de Harris contenant une menace de mort et des descriptions d’engins artisanaux. Le shérif n’a jamais visité le domicile de Harris. Le procureur général n’a pourtant pas retenu de négligence, alors que le président de la commission d’enquête du gouverneur a conclu en 2001 que les autorités avaient ignoré des signaux.
Deux autorités, deux lectures du même dossier. Cela suffit à montrer qu’un indice n’est pas une chose que l’on trouve dans l’environnement : c’est une relation entre un signal et un observateur. La bonne question n’est donc pas « pourquoi n’ont-ils pas vu ? », mais perceptible pour qui, à quel moment, et avec quelles possibilités d’action ?
Percevoir, c’est percevoir ce qu’on peut faire
James Gibson a proposé le concept d’affordance : ce que l’environnement offre à un organisme, pour le meilleur ou pour le pire. Une chaise « offre » de s’asseoir à un adulte, mais pas à un nourrisson. L’affordance n’appartient ni à l’objet ni au sujet : elle naît de leur rencontre. C’est la même idée que celle de la criminologie situationnelle de Ronald Clarke : le lieu, ses accès, ses sorties, ses témoins rendent certains actes plus ou moins possibles.
Si l’on suit Gibson, deux sujets dans le même espace ne perçoivent pas le même espace. Ils perçoivent chacun l’ensemble des actions que leur corps, leur histoire et leur état du moment rendent disponibles.
Je propose d’appliquer cette idée au passage à l’acte : dans l’espace perceptif d’un sujet, il existe des affordances d’action (ce qui permet d’agir) et des affordances d’inhibition (ce qui permet de s’arrêter : un tiers, un délai, une sortie, une parole possible). Le passage à l’acte devient alors aussi un événement perceptif : la fenêtre de régulation se ferme quand le sujet cesse de voir ce qui pourrait l’arrêter.
C’est une hypothèse de travail, pas un résultat établi. Voyons comment elle se décline selon les quatre niveaux du modèle DS2C.
Niveau 1 (Darwin) : percevoir coûte cher
L’attention est une ressource limitée. Sous menace ou sous forte activation, elle se concentre sur ce qui sert l’objectif immédiat et se désintéresse du reste. Le phénomène est connu en psychologie de la perception : on parle de rétrécissement attentionnel ou d’effet tunnel.
Du point de vue adaptatif, c’est cohérent : face à un prédateur, mieux vaut ne pas admirer le paysage. Mais ce rétrécissement a un prix. Le champ qui se contracte est aussi celui où figuraient les affordances d’inhibition. Le coût de l’adaptation, dans un environnement où l’autre est un humain et non un prédateur, est la perte de ce qui pourrait désamorcer.
Niveau 2 (Le Senne) : un champ de conscience plus ou moins large
Dans la caractérologie de René Le Senne, la largeur du champ de conscience intervient dans la formule caractérielle d’un sujet : l’étroit se concentre sur un petit nombre d’éléments, le large embrasse davantage mais avec moins de précision.
Hypothèse : un champ étroit sous activation se rétrécit plus vite et plus radicalement, et la marge de manœuvre perceptive est plus faible.
Niveau 3 (Freud/Bergeret) : la structure filtre ce qui reste perceptible
Là encore, une hypothèse : la structure de personnalité détermine ce qui subsiste dans le champ quand la pression monte. Là où le rapport à autrui est vécu sous un mode persécutif, un espace neutre se charge de menaces ; là où autrui est surtout un moyen ou un obstacle, les tiers cessent d’exister comme tels ; là où la détresse prime, c’est la sortie qui se rétrécit.
Columbine offre un matériau pour ce niveau, avec une réserve de méthode. Selon l’évaluation de l’agent du FBI Dwayne Fuselier, relayée par le journaliste Dave Cullen, Harris était un psychopathe et Klebold un dépressif irritable et suicidaire. Cette lecture a été discutée : un commentaire publié décrit plutôt Harris comme une personnalité surtout agressive, de type sadique, avec des traits antisociaux, narcissiques et paranoïaques, et conteste que l’on diagnostique à partir des actes du jour de l’attaque.
On ne tranchera pas ici. Pour l’argument, il suffit de retenir que deux évaluateurs sérieux décrivent deux fonctionnements psychiques différents, et que la même scène n’a probablement pas offert les mêmes possibilités d’action ni d’arrêt à l’un et à l’autre. Je n’en tire pas de typologie.
Niveau 4 (Watzlawick) : le duo, puis les autres
Cullen décrit une dyade asymétrique, avec un meneur et un second. Dans la logique de Watzlawick, c’est un système : chacun valide la perception de l’autre, et la communication du duo fait écran avec l’extérieur. Hypothèse : plus la dyade se referme sur son projet, moins les tiers existent comme sources d’inhibition. Le duo n’additionne pas deux perceptions, il en fabrique une troisième.
L’entourage et les institutions sont eux aussi des systèmes qui perçoivent ou ne perçoivent pas. Les Brown avaient prévenu les autorités ; les adjoints du shérif ont averti l’école de l’éventualité d’engins artisanaux ; les deux adolescents avaient bénéficié d’un programme de déjudiciarisation après un vol. Chaque acteur détenait un fragment de l’ensemble, et aucun n’avait en main une possibilité d’agir qui donne sens à ce fragment. Il serait facile de parler de négligence. Je préfère poser une hypothèse : un système a souvent des raisons de ne pas voir (charge de travail, responsabilité, fréquence très élevée de faux signaux), sans que cela relève d’une faute individuelle.
Pourquoi les listes de « warning behaviors » ne suffisent pas
Reid Meloy et ses collègues ont proposé en 2012 une typologie de huit « warning behaviors » : pathway, fixation, identification, novel aggression, energy burst, leakage, menace directe et last resort. Contrairement à ce qu’on lit parfois, il ne s’agit pas d’une liste statique : ce sont des changements de comportement aigus et dynamiques, censés signaler un risque qui s’accélère.
Leur valeur discriminante est cependant inégale. Dans la littérature, seuls trois (pathway, identification et last resort) distinguent de façon validée les attaquants des non-attaquants. Les autres se retrouvent dans tous les échantillons étudiés. Meloy lui-même parle de comportements « étiologiquement non spécifiques ».
Le cadre est précieux, mais il est centré sur l’observateur. Il dit quoi chercher, pas pourquoi certains observateurs le perçoivent et d’autres non, ni pourquoi un même signal est un indice pour l’un et du bruit pour l’autre. C’est exactement la place que l’approche par les affordances peut occuper.
Ce que ça change
Si l’on retient l’idée que percevoir, c’est percevoir des possibilités d’agir, elle s’applique aussi à l’observateur. On ne perçoit un indice que si l’on perçoit ce qu’on peut en faire. Un enseignant qui lit une phrase inquiétante sans savoir à qui la transmettre, sans savoir si le signalement aura un effet, sans savoir si on l’écoutera, ne perçoit pas la même chose qu’un enseignant qui dispose d’un protocole clair et d’un interlocuteur identifié.
Prévenir, ce serait alors moins apprendre à repérer davantage de signes que construire des environnements où les signes sont associés à des actions possibles.
Il reste une limite de fond, que je ne cherche pas à masquer : aucun outil validé ne permet aujourd’hui de prédire ex ante un passage à l’acte de ce type. La plupart des adolescents qui écrivent des textes sombres n’agissent jamais, et un modèle perceptif ne dispense pas du problème des faux positifs. Ce qu’il offre, c’est une meilleure question : non plus « ils auraient dû voir », mais qu’est-ce qui rend un indice perceptible, et pour qui ?
Sources et limites
• Dave Cullen, Columbine (2009) et « The Depressive and the Psychopath » (Slate, 2004)
• Rapport du procureur général du Colorado (15 contacts) et rapport de la commission du gouverneur (2001)
• Meloy, Hoffmann, Guldimann & James (2012), Behavioral Sciences & the Law ; Meloy, The Warning Behaviors of Anders Breivik (2015).
• Gibson, Clarke, Fischhoff, Le Senne
