Black bloc : un passage à l'acte sans sujet ?

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Appliquer une grille conçue pour un individu à un cortège, c'est un peu comme peser un nuage : on peut le faire, à condition de se demander d'abord ce qu'on pèse.

DS2C lit le passage à l'acte comme la rencontre de quatre niveaux : ce que l'espèce nous a légué (N1, Darwin et la psychologie évolutionnaire), notre caractère (N2, Le Senne et la caractérologie), notre structure psychique (N3, Freud et Bergeret) et la relation dans laquelle nous sommes pris (N4, Watzlawick). Le passage à l'acte survient quand la pression de la situation dépasse la capacité de régulation de la personne.

Pour savoir si cette architecture survit hors de l'individu, on la teste sur le cas qui la met le plus mal à l'aise : le black bloc. Sa violence est souvent préparée, ritualisée et portée par une idéologie. C'est à peu près l'inverse d'une décharge sans médiation symbolique, qui est la définition DS2C du passage à l'acte.

Une précision, parce qu'elle conditionne tout le reste : on explique ici une violence, on ne juge pas une cause. Et sans clinique, on ne pose aucun diagnostic sur personne.

 

Un cortège, pas un sujet

Le black bloc est une tactique : un cortège compact, des vêtements noirs, des visages couverts. Le mot désigne une manière de manifester, pas un groupe doté de membres stables, de frontières et d'une histoire commune. Le traiter comme un acteur unique est un choix d'observateur. L'administration le fait d'ailleurs elle-même : la fiche du ministère de l'Intérieur range black bloc, antifa et autres dans les « groupes violents à risque ».

On l'adopte donc comme hypothèse de travail, et l'on étudie un épisode (une manifestation donnée) plutôt que « le » black bloc.

Première conséquence : N2 sort du jeu. Le tempérament, le caractère est une notion individuelle. Dire qu'un cortège est « Passionné » ou « Colérique » n’a pas de sens, c’est une erreur de catégorie, du genre qu'on pardonne à un éditorialiste mais pas à un caractérologue.

 

N4 d'abord : la police fait partie de l'équation

On commence par N4, le niveau le plus solide pour un collectif. Quatre mécanismes de Watzlawick s'y appliquent :

• Escalade symétrique : chaque réponse est lue comme une provocation et appelle une réponse plus forte.

• Ponctuation : chaque camp pense que l'autre a commencé.

• Prophétie auto-réalisatrice : on s'attend à de la violence, on prend des mesures préventives, elles sont vécues comme une agression, et la violence attendue arrive.

• Double contrainte : le droit de manifester est proclamé mais entravé ; en interne, il faut être à la fois radical et efficace.

Ces mécanismes ont un équivalent en psychologie sociale : l'Elaborated Social Identity Model (ESIM : décrit surtout une foule hétérogène qui se radicalise. Un bloc qui se forme déjà avec l'intention d'affronter la police s'y ajuste moins bien.), développé par Stephen Reicher et ses collègues. Il étudie comment les interactions entre foule et police produisent du conflit. Il s'oppose à la vieille image de la foule irrationnelle et suggestible.

Son enseignement central, résumé dans un article de 2004 de Reicher, Stott, Cronin et Adang : quand la police répond à la violence de quelques-uns en frappant tout le monde, tous finissent par la juger hostile et illégitime. Ceux qui, au départ, refusaient la violence peuvent alors se ranger du côté des plus conflictuels, ce qui nourrit l'escalade.

Les auteurs en tirent quatre principes de maintien de l'ordre : l’éducation (comprendre les groupes présents), la facilitation (aider d'abord les intentions légales), la communication (parler à la foule) et la différenciation (n'employer que des moyens ciblés, qui distinguent ceux qui agissent légalement de ceux qui ne le font pas).

Première prédiction : si on prend deux manifestations avec à peu près le même public. Dans la première, la police garde ses distances, dialogue et laisse des issues.

Dans la seconde, elle encercle tôt, fouille et charge sans distinguer.

Si ESIM s'applique, la violence contre les personnes, ou l'affrontement généralisé, apparaît surtout dans la seconde. Si c'est le cas, la cause principale est la relation entre les deux camps, pas les personnes présentes : le passage à l'acte collectif est de type précipité.

 

N3 : quand la régulation s’externalise

Chez l'individu, la capacité de régulation est interne : elle dépend de la structure psychique et des défenses de chacun. Dans un collectif, elle peut être portée par des supports extérieurs aux personnes. On parlera de régulation externalisée. Trois supports :

• L'idéologie, qui joue le rôle d'idéal commun.

• Les règles tacites et les rôles informels : « on ne s'en prend pas aux personnes », éclaireurs, soins, service d'ordre.

• Le choix des cibles, qui donne un sens symbolique à la violence.

Il y a ici un point contre-intuitif. On croit volontiers que l'anonymat, donc le masque, désinhibe. La méta-analyse de Postmes et Spears (1998) trouve pourtant peu de soutien à l'idée que l'anonymat produit des conduites anti-normatives. Elle soutient plutôt que les gens se conforment aux normes de la situation. Le modèle SIDE (Reicher, Spears et Postmes, 1995) en tire que l'anonymat rend plus sensible à la norme du groupe, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Si l'on accepte ce résultat, ce qui compte n'est pas le masque, mais la norme qui domine au moment de la bascule. Si elle interdit de frapper des personnes, l'anonymat renforce cet interdit. Si elle valorise l'affrontement, il le renforce aussi.

D'où l'hypothèse de ce texte : la capacité de régulation d'un collectif dépend de la clarté de ses normes d'interdit, de la cohérence de son idéologie et de la présence de rôles de régulation (chacun appréciera le rôle et le narratif des partis politiques concernés).

Deuxième prédiction. La première prédiction fait varier la police à public constant. Cette seconde hypothèse fait l'inverse : la police agit de la même façon, et l'on fait varier le cortège. Prenons deux cortèges soumis à la même pression policière. Dans l'un, les règles sont claires et partagées, et des personnes veillent à les faire respecter (le service d’ordre des partis politiques qui manifestent ou encore les directives des dirigeants des partis politiques qui manifestent). Dans l'autre, elles sont floues ou absentes (absence de service d’ordre et/ou des directives peu claires, voire ambigües, des partis politiques). On prédit que le premier reste sur des dégradations ciblées, et que le second bascule plus facilement dans la violence contre les personnes. Si c'est le cas, la régulation ne dépend pas que de chacun : le groupe en fournit une partie, et N3 externalisé (c’est-à-dire la capacité de régulation externe) apporte ce que N4 n'explique pas (la situation).

Un garde-fou de méthode : N3 recouvre ce que le collectif produit en lui-même (normes, rôles). N4 recouvre ce qui se joue dans la relation avec l'autre, la police en particulier.

 

N1 : à quoi sert l'engagement ?

La psychologie évolutionnaire des coalitions offre une première lecture : rejoindre un groupe, prouver son engagement par un acte risqué et désigner un adversaire commun renforcent la cohésion et le statut de chacun. Le chimpanzé en donne une version imagée. Ses coalitions de mâles patrouillent les limites du territoire et, selon l'hypothèse du déséquilibre de puissance, n'attaquent surtout que lorsque le rapport de force leur est favorable. À Ngogo (Ouganda), une communauté qui avait tué des voisins a ensuite agrandi son territoire de 22 % (Université du Michigan, 2010). Le motif ultime, ressources ou partenaires, reste débattu, et l'auteur de l'étude met lui-même en garde contre tout rapprochement avec la guerre humaine.

Ce que l'analogie suggère à ma méthode DS2C : les bascules violentes devraient survenir quand le collectif est localement en supériorité, et reculer quand elle s'inverse. C'est une hypothèse, et elle contredit en partie ESIM, pour qui une force indiscriminée nourrit l'escalade. Elle a aussi ses limites : le « territoire » d'un cortège est symbolique, et la police est elle aussi une coalition organisée autour d'un espace. Cette lecture éclaire pourquoi on s'engage, pas pourquoi cela bascule.

Les blacks blocs mettent en échec la transposition du chimpanzé qui n’attaque qu’en supériorité. Pour eux, plus l’acte est risqué, plus il prouve l’engagement. Leur seule règle est le chaos.

 

Trois publics, trois logiques

Le mot « black bloc » recouvre au moins trois publics, qu'il faut séparer avant d'analyser quoi que ce soit.

Les déterminés : dans le cortège, en bloc compact, masqués. Cherchent l'affrontement, souvent de façon préparée. Le risque sert de preuve d'engagement. Capacité de régulation externe (idéologie, règles, rôles).

Les suiveurs (les « black bloc like ») : dans le cortège, en périphérie. S'alignent sur le groupe et basculent quand la situation dérape. Régulation également externe (alignement sur la norme du moment), ils sont dans l’imitation pour caresser le statut de « black bloc » mais ils n’en ont que le pseudo.

Les pilleurs d'opportunité : hors cortège, arrivés après. Ils profitent du désordre et de l'absence de police à certains endroits. Uniquement motivés par le gain matériel, ils se positionnent en victimes du système qui n’est en place que pour enrichir davantage les riches.

Ce que montrent les sources. Les premiers bilans du 17 octobre 2026 décrivent une juxtaposition de publics : militants radicaux, groupes de jeunes s'en prenant aux commerces, pillards opportunistes et récidivistes. Selon la procureure de Paris, les mis en cause sont en grande majorité peu connus, mais sur les premiers dossiers clos seulement. Pour les émeutes de 2023, l'inspection générale de l'administration et celle de la justice relevaient que la plupart des condamnés n'exprimaient pas de revendication politique, l'opportunisme et l'influence du groupe ressortant en premier. Mais il s'agit d'émeutes, pas de cortèges.

Hypothèse de lecture. Le noyau déterminé fixe, par ses premiers actes, la norme qui domine dans le cortège, c’est-à-dire la volonté du chaos, pour renverser le système. Les suiveurs, dont la régulation est surtout portée par le groupe, s'y alignent quand la situation dérape. C'est ici qu'ESIM s'applique le mieux : ils ne viennent pas pour affronter, ils basculent avec la situation. Quant aux pilleurs d'opportunité, leur logique relève moins de l'identité de groupe que de l'occasion.

Troisième prédiction. Si cette lecture est juste, les suiveurs passent à l'acte après un premier acte violent visible et un événement déclencheur, pas avant. On peut le vérifier en comparant, sur vidéos et dossiers judiciaires, le moment où chaque public entre en action. Si leur entrée est indépendante de ces événements, la lecture est réfutée.

 

Et la police, dans tout cela ?

La doctrine française (schéma national, 2020), d'après la fiche du ministère de l'Intérieur : le maintien à distance reste l'option privilégiée, mais face aux groupes violents infiltrés dans un cortège, les forces interviennent promptement, au contact, pour interpeller et disperser. Un dispositif judiciaire est installé sur le terrain, et des équipes de liaison et d'information, d'au moins deux policiers formés, assurent le contact avec les organisateurs et les manifestants.

Le débat de fond. Une mission du Sénat (octobre 2026) estime que la désescalade fait consensus comme objectif, mais qu'elle est difficile, voire illusoire, face à des groupes organisés qui cherchent l'affrontement. Un responsable de la préfecture de police y affirme que l'absence de réaction face à des groupes en formation tend à aggraver les troubles. La même mission note qu'environ 40 % des interpellations sont classées sans suite, faute de preuves suffisantes ou pour nullités de procédure.

Les armes de « force intermédiaire » : selon une réponse ministérielle de 2019, le lanceur de balles de défense (LBD), les grenades lacrymogènes instantanées et les grenades à main de désencerclement en font partie. Leur emploi exige l'absolue nécessité et une stricte proportionnalité, et le LBD suppose une formation spécifique et une habilitation individuelle. La même réponse indique qu'il faut le filmer chaque fois que possible, et que le LBD et la grenade de désencerclement sont conservés. Dans la question écrite à laquelle elle répond, il est rapporté que le Défenseur des droits a recommandé d'interdire le LBD (rapport de janvier 2018) et que le Conseil de l'Europe a demandé d'en suspendre l'usage (février 2019). La mission sénatoriale de 2026 propose pour sa part de conserver les moyens actuels en les modernisant, d'en développer de nouveaux, de faciliter les drones et la vidéoprotection algorithmique, et de généraliser les caméras-piétons.

Notre interprétation, qui reste une hypothèse est que les moyens qui désignent des individus (vidéo, interpellation, poursuite différée) sont cohérents avec la différenciation. Les moyens à effet de zone risquent de toucher aussi les modérés, donc de déclencher le mécanisme décrit plus haut. Et le dialogue avec les services d'ordre des organisateurs pourrait soutenir la régulation externalisée pour autant qu’il y en existe.

Notes :

Lorsque la police dit d’évacuer, vous évacuez.

Lorsqu’une grenade de désencerclement ou autre est lancée par la police, vous ne la ramassez pas. Et si vous êtes encore présent, c’est que vous n’avez pas réagi à l’ordre d’évacuer.

Manifester est un droit, mais dans le calme, pas le chaos.

Vous n’avez pas besoin d’invectiver les forces de l’ordre qui sont là uniquement pour protéger les vrais manifestants, les biens et les personnes, pas ceux qui veulent en découdre.

Bon courage aux policiers et aux gendarmes ! Pour les vrais manifestants, bonne manifestation ! Pour les autres, vous aurez la réponse que vous êtes venus chercher.

 

Bb

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