Le système a besoin de silence
Douze ans. Plus de cinquante victimes. Et un appareil d'État qui savait, ou aurait pu savoir bien plus tôt s'il avait accepté de regarder, sans jamais nommer la chose pour ce qu'elle était. Pas par incompétence isolée. Pas par malchance administrative. Par nécessité structurelle.
C'est ce paradoxe qu'on va déplier ici, avec le niveau N4 de mon process d’analyse comportementale appliquée au passage à l’acte, celle de Paul Watzlawick.
Un rappel bref
On ne revient pas sur tout l'appareil watzlawickien, déjà traité ailleurs sur ce blog. Une seule idée à garder en tête : un système communicationnel, que ce soit la famille, l’institution ou l’État, cherche son homéostasie, son équilibre. Et un symptôme, aussi dérangeant soit-il, peut être *maintenu* par le système lui-même, précisément parce que sa disparition coûterait plus cher que sa persistance.
C'est cette logique, et seulement elle, qui explique ce qui va suivre. Pas la psychologie individuelle du tueur.
Le déni comme fonction
Le postulat idéologique soviétique était simple et non négociable : la criminalité sexuelle en série est un produit de la décadence capitaliste occidentale. Elle ne peut pas exister sur le sol de l'URSS, parce que sa présence contredirait la thèse même qui justifie le système, celle d'une société socialiste ayant éradiqué les pathologies sociales du capitalisme.
Nommer Chikatilo pour ce qu'il était, dès les premiers meurtres du début des années 1980, revenait donc à admettre une fissure bien plus large que le cas individuel : une fissure dans le postulat fondateur lui-même. Le système avait un choix implicite, payer le coût du déni (des victimes supplémentaires, un tueur en liberté) ou payer un coût jugé plus élevé à ses propres yeux : la remise en cause de sa cohérence idéologique.
Il a choisi le premier coût. C'est un choix rationnel au sens où toute homéostasie est « rationnelle » de l'intérieur de son propre système de référence, mais un choix qui n'a rien d'un accident bureaucratique. C'est une fonction. Le déni n'est pas un manque d'information, c'est un traitement actif de l'information qui menace l'équilibre du système.
La double contrainte des enquêteurs
Le major Viktor Burakov et son équipe se sont retrouvés dans une injonction paradoxale de manuel. Mandat implicite : résoudre l'affaire. Moyens retirés : pas d'appel public à témoins, pas de reconnaissance officielle d'un profil de tueur en série, pas de coordination inter-régionale ouvertement assumée sous ce nom, parce qu'assumer ce nom, c'est déjà transgresser le postulat.
On retrouve ici, presque à l'identique, la structure du double bind familial que Watzlawick décrit ailleurs : un message de premier ordre (« trouvez-le ») contredit par un message de deuxième ordre implicite (« mais ne le nommez jamais pour ce qu'il est, et ne vous donnez pas les moyens qui découleraient de cette nomination »). Sauf qu'ici, le récepteur du double bind n'est pas un enfant pris dans une famille, c'est une brigade criminelle prise dans un État. L'échelle change, la structure communicationnelle non.
Le résultat a été prévisible : des années d'enquête menées avec un bras attaché dans le dos, des dizaines d'hommes arrêtés et parfois exécutés à tort faute de méthode d'investigation adaptée à ce qu'on refusait de nommer, et une traque qui n'a abouti qu'en 1990, largement après que le contexte politique a commencé à desserrer la contrainte idéologique elle-même.
Une boucle, pas une coïncidence
Ce point mérite d'être creusé, parce qu'il ne s'agit pas d'une simple corrélation entre déni et durée. C'est une boucle auto-entretenue.
Chaque année de déni prolonge la carrière criminelle. Mais chaque année supplémentaire de carrière criminelle non résolue renforce, en retour, l'enjeu idéologique de ne toujours pas l'admettre, puisque reconnaître tardivement l'existence du phénomène revient désormais à reconnaître aussi l'ampleur du temps perdu, et donc la responsabilité du système dans cette durée elle-même. Plus le déni dure, plus il devient coûteux à lever. C'est le mécanisme classique de l'escalade homéostatique : le système ne fait pas que tolérer le symptôme, il investit progressivement dans son maintien pour ne pas avoir à affronter le coût cumulé de sa levée.
Le verrou méthodologique
Un point non négociable, ici, pour ne pas trahir la logique même de cette grille de lecture : le système n'a pas créé la pulsion de Chikatilo. Il n'a pas fabriqué la structure qui a échoué à la contenir. Il a simplement retiré, année après année, un obstacle externe à sa décharge.
C'est une différence qui compte. Le niveau N4 explique ici la durée, pourquoi une trajectoire criminelle a pu courir sur douze ans sans interruption externe efficace. Il n'explique pas la « cause », pourquoi cette pulsion existait, pourquoi elle cherchait à se décharger de cette façon précise, pourquoi la structure du sujet n'est jamais parvenue à la médiatiser symboliquement. Cette mécanique psychologique là relève du niveau N3 de Freud et Bergeret, traitée par ailleurs de cette série d’articles, et elle reste entièrement valable, indépendamment de tout contexte soviétique : Chikatilo aurait eu la même architecture pulsionnelle et structurelle sous n'importe quel régime.
Confondre les deux niveaux serait une erreur de logique, et pas une erreur mineure : ce serait déplacer la responsabilité causale du sujet vers le système, alors que le système n'a fait qu'ôter une résistance, il n'a jamais été la source. La thèse de fond de toute cette grille tient précisément parce qu'elle refuse la cause unique, dans un sens comme dans l'autre.
Pour conclure
Il y a une tentation facile à conclure : « le système est aussi coupable ». Facile, et surtout inexacte parce qu'elle traite le système comme un agent moral doté d'intentions, alors qu'il s'agit d'une mécanique d'équilibre qui n'a jamais eu besoin de vouloir quoi que ce soit pour produire cet effet.
Le point structurel, plus froid mais plus solide : tout système qui a besoin de ne pas voir un phénomène pour rester cohérent avec lui-même finira, mécaniquement, par le nourrir. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté institutionnelle. C'est une question d'homéostasie, d’équilibre et l'homéostasie, par définition, ne connaît pas la culpabilité. Elle connaît seulement le coût de l'équilibre, et celui de sa rupture.
