communication
DS2C sur le terrain
Le 03/10/2026
DS2C sur le terrain : comment ça s'opère, concrètement
Je veux répondre à cette question très pragmatique, opérationnelle : « très bien, quatre niveaux, Darwin, Le Senne, Freud/Bergeret et Watzlawick mais concrètement, vous faites quoi ? »
Question légitime. Une méthode qui ne répond pas à ça reste un exercice de style pour colloque. Voici donc, sans fioritures, l'outillage réel derrière chaque niveau, et surtout l'ordre dans lequel on s'en sert (qui n'est jamais celui de l'exposé théorique).
L'outil par niveau
- Niveau 1 (Darwin). Ce n'est pas un recueil de données, c'est une grille de lecture. Six critères permettent de qualifier la fonction adaptative d'un comportement, aussi dysfonctionnel soit-il en apparence :
- Nature de la ressource en jeu,
- Rapport coût/bénéfice net,
- Degré d'automaticité,
- Universalité transculturelle du pattern,
- Rapport à la parenté ou au groupe,
- Seuil et intensité du déclencheur.
On ne l'utilise jamais en ouverture d'une intervention, on n'a rien à y faire tant qu'on n'a pas de matériau à interpréter.
- Niveau 2 (Le Senne). Il dispose d'un outil léger et standardisé : un questionnaire d'une cinquantaine d'items qui situe le sujet sur les trois axes caractérologiques (émotivité, activité, retentissement). Administrable en une session, sur base volontaire (j'insiste sur ce dernier point, on y revient).
- Niveau 3 (Freud/Bergeret). C’est le plus mal compris, et c'est là que la plupart des vulgarisateurs de la psychanalyse appliquée se plantent. Ce n'est pas « une ou deux séances de psychanalyse », la cure et le diagnostic structural sont deux dispositifs différents, avec des objectifs différents. L'outil pertinent ici est l'entretien structural au sens de Bergeret, éventuellement complété par une approche projective. Un ou deux entretiens ciblés, pas un divan sur plusieurs années. Et surtout : ce niveau est conditionnel. Il suppose un consentement, un cadre clinique, un temps que l'institution mandante n'a pas toujours envie de vous donner. Il faut le dire au client avant, pas s'en excuser après.
- Niveau 4 (Watzlawick). Il se lit avec une grille d'analyse factuelle, proche du QQQOCCP classique, mais augmentée de deux questions qu'aucun manuel de gestion de projet ne pose : quelle règle relationnelle implicite ce comportement vient-il rétablir ? Et, quelle est la ponctuation de la séquence (qui, selon qui, a « commencé »). Sans cet ajout, on décrit un incident. Avec, on identifie un système. On peut ajouter l’entretien cognitif de Jacques Py (Professeur de psychologie sociale).
L'ordre change tout
Dans un exposé pédagogique, on va de Darwin à Watzlawick parce que c'est l'ordre logique de la convergence causale : le pulsionnel, filtré par le tempérament, régulé ou non par la structure, déclenché par le contexte. Mais sur le terrain, dans un mandat réel, cet ordre s'inverse presque toujours et ce, pour une raison triviale : c'est l'accessibilité des données qui commande, pas l'élégance du modèle.
Le niveau 4 est presque toujours le premier accessible : c'est ce que le mandant peut vous fournir dès le premier jour (faits, échanges, témoignages, historique). Le niveau 2 suit, parce qu'il ne demande qu'une coopération légère du sujet. Le niveau 1 vient en synthèse, pour donner du sens rétrospectif à ce qu'on a déjà observé. Le niveau 3, lui, reste la variable d'ajustement : on y accède quand on le peut, pas quand on le voudrait.
Trois terrains, trois cadres (mais il y en a tellement plus... perso... pro...)
En droit de la famille ?
Un cabinet d'avocats sollicite une évaluation avant une décision de garde, dans un contexte de dispute conjugale avec allégation de violence. On reconstruit d'abord le système relationnel à partir des pièces produites (messages, versions croisées, historique du conflit) pour identifier le pattern d'escalade. Le questionnaire caractérologique, proposé séparément à chaque partie, explique pourquoi un même différend produit des réponses radicalement différentes selon le tempérament de chacun. La lecture adaptative vient en dernier, pour qualifier ce qui était réellement en jeu derrière l'incident déclencheur. Le niveau structural, lui, n'entre en scène que si les deux parties y consentent sinon, ce n'est plus mon mandat, c'est celui d'une expertise psychiatrique judiciaire distincte.
En entreprise ?
Une DRH me contacte après la sortie de route publique d'un salarié (esclandre, sabotage, rupture ouverte). Le travail commence par la cartographie du système organisationnel : injonctions hiérarchiques, historique des signalements, doubles contraintes managériales éventuelles. Le questionnaire de tempérament peut être proposé, jamais imposé (le cadre RGPD et le consentement individuel priment). Quant à l'entretien structural individuel, il sort purement et simplement de mon périmètre : c'est le rôle de la médecine du travail, pas d'un consultant en comportement mandaté par les ressources humaines. Le livrable, dans ce cadre, est presque toujours un diagnostic organisationnel et c'est en général exactement ce que la DRH voulait, plus que le portrait psychologique d'un individu.
En matière pénale ?
Dans le cadre d'une expertise judiciaire (désignation par un juge d'instruction ou sollicitation par une défense) l'accès aux données change radicalement de nature : on travaille sur dossier (procès-verbaux, expertises déjà versées, témoignages), rarement en direct. Le niveau structural y redevient central, parce que c'est précisément la question posée par le magistrat : discernement aboli ou altéré au moment des faits. Un point de vigilance s'impose ici, et je le pose sans détour : comprendre la fonction adaptative d'un acte n'équivaut jamais à l'excuser. Ce niveau de lecture n'a de pertinence juridique que dans le cadre strict de l'article 122-1 du Code pénal, en dehors de ce cadre, il n'a rien à faire dans un rapport d'expertise.
Ce que ça change, en pratique ?
Une méthode qui prétend s'appliquer à tout, de la même façon, dans tous les contextes, n'est pas une méthode, c'est un slogan. La force de DS2C tient précisément à sa capacité à changer d'ordre, de granularité et de périmètre selon qui mandate et ce qu'il est légalement, déontologiquement et matériellement possible d'obtenir. C'est moins séduisant qu'une promesse de lecture universelle du comportement humain. C'est aussi la seule version qui résiste à un contre-interrogatoire.
Pourquoi la même insulte tue ici et fait sourire ailleurs ?
Le 19/09/2026
Une remarque anodine. Un geste de trop. Et neuf minutes plus tard, un homme de 42 ans agonise sur un trottoir de Saint-Germain-des-Prés. Entre les deux, personne n'a rien vu venir, ni les témoins, ni les protagonistes eux-mêmes, qui juraient tous les deux ne pas vouloir "que ça dégénère". Et pourtant.
Posons la question à l'envers de d'habitude : pourquoi la même phrase, la même critique, le même regard de travers, tue dans un contexte et se dissout dans un haussement d'épaules dans un autre ? La réponse spontanée du sens commun "certains encaissent, d'autres pas, c'est une question de caractère" n'est pas fausse, mais elle est incomplète au point d'en être trompeuse. Il existe un filtre en amont de tout ça, un filtre qu'on n'a pas encore intégré à la méthode, et qui décide, avant même que le caractère ou la structure n'entrent en jeu, si un énoncé donné est une agression ou n'est rien du tout.
Le faux coupable : l'estime de soi
Commençons par évacuer une fausse évidence, très confortable, qu'on ressort à chaque fait divers : "il devait avoir un problème de confiance en lui, il a dû se sentir petit." Erreur de diagnostic. La littérature en psychologie sociale (Baumeister, Smart et Boden, dans une revue de référence de 1996) a démonté ce mythe méthodiquement : ce n'est pas la faible estime de soi qui prédit la violence, c'est l'égotisme menacé. Une image de soi grandiose, instable, insuffisamment ancrée, et brutalement contestée par un tiers. Plus l'estime est haute et mal fondée, plus l'exposition à la menace est grande, et plus la riposte est disproportionnée.
Gardez ce point en tête : on y revient.
Le 19 mars 2022, brasserie Le Mabillon
Federico Martín Aramburú, ancien international argentin de rugby, termine une soirée arrosée avec un ami, Shaun Hegarty, à la terrasse d'un bar du boulevard Saint-Germain. À la table voisine, deux militants d'ultra-droite, anciens du GUD, dont l'un est un ancien militaire des forces spéciales. Le déclencheur, selon l'instruction : Hegarty reproche à l'un des deux hommes sa façon cassante de s'adresser à un serveur. Une critique de rien du tout, sur un comportement, adressée à un inconnu à la table d'à côté.
La réponse n'est pas verbale. C'est une tape sur la tête.
Ce geste-là mérite qu'on s'arrête dessus, parce qu'il condense exactement le mécanisme qu'on va dérouler : une remarque de contenu ("tu es désagréable avec ce serveur") reçoit une réponse de disqualification physique. On n'est déjà plus dans l'échange d'arguments, on est dans l'établissement d'une hiérarchie. La suite est mécanique : l'altercation dégénère, les deux camps en viennent aux mains, le service d'ordre sépare tout le monde. Quand Aramburu et Hegarty quittent enfin les lieux, Aramburu agrippe la capuche de son adversaire assis en terrasse et le projette au sol, l'homme se retrouve avec des dents cassées, devant sa compagne, devant son groupe. Humiliation publique, physique, actée devant témoins.
"Je vais le tuer, lui." La phrase tombe dans la minute. Puis, de l'autre protagoniste : "Nous, on est d'ici, on est chez nous."
Cette dernière phrase, on va y consacrer la section suivante, parce qu'elle n'est pas un détail pittoresque du dossier. Elle est la clé de voûte de tout l'article.
(Le procès des trois accusés se tenait encore à l'heure où ces lignes sont écrites, ce qui suit s'appuie sur les éléments d'enquête et d'instruction rendus publics, pas sur un verdict.)
Le script culturel : l'expérience du couloir
En 1996, les psychologues Richard Nisbett et Dov Cohen ont voulu comprendre pourquoi le Sud des États-Unis affiche des taux d'homicide liés à l'honneur nettement supérieurs au Nord, pour des profils socio-économiques comparables. Leur protocole est devenu un classique : un complice bouscule volontairement des étudiants, du Nord et du Sud, dans un couloir étroit, en les traitant d'imbéciles au passage. Même stimulus, mêmes mots, même couloir.
Les nordistes haussent les épaules. Les sudistes, eux, montrent une hausse de cortisol de 79% contre 33% chez les nordistes, une montée de testostérone mesurable, une préparation cognitive à l'agression, et un comportement nettement plus dominant dans l'interaction qui suit.
Ce n'est pas une différence de tempérament individuel, l'échantillon est trop large et trop homogène par ailleurs pour ça. C'est une différence de script : dans une culture de l'honneur, la réputation virile est une ressource matérielle qu'il faut défendre activement, sous peine de déclassement social durable. L'insulte n'y est pas perçue différemment, elle n'est pas la même catégorie d'événement. Le script culturel ne module pas la réponse à l'offense, il décide en amont si quelque chose constitue une offense.
Revenons à "Nous, on est d'ici, on est chez nous." Cette phrase, prononcée dans la seconde qui suit une défaite physique publique, n'est pas un simple mouvement d'humeur. C'est l'activation verbale d'un script identitaire de territoire et de virilité, exactement le registre que documentent Nisbett et Cohen, ici porté par une idéologie militante qui en fait un principe organisateur explicite : défense du territoire, réponse obligatoire à l'affront, réputation comme capital à protéger par la force. Le passé du groupe, condamnation antérieure pour le passage à tabac d'un ancien responsable du même mouvement, n'est pas une coïncidence biographique, c'est la signature d'un script déjà rodé.
Où loger ça dans la méthode ?
Petite parenthèse méthodologique pour les lecteurs qui suivent la grille depuis le début : le script culturel n'est pas un cinquième niveau qui viendrait s'ajouter à Darwin, Le Senne, Freud/Bergeret et Watzlawick. Il ne s'agit pas d'un substrat causal comme le sont N1 à N4. C'est un filtre en amont du N4, une couche de codage collectif qui détermine ce qui, dans le système relationnel observé, compte comme provocation recevable et ce qui appelle une réponse. Il active ou désactive les autres niveaux plus qu'il ne s'ajoute à eux. On enrichit l'architecture, on ne l'alourdit pas.
De la critique au mépris : la bascule opérationnelle
Revenons à la tape sur la tête. Le psychologue John Gottman, après des décennies d'observation de couples en conflit, a isolé une séquence : la critique, quand elle devient pervasive (omniprésente, envahissante), ouvre la voie au mépris et c'est le mépris, pas la critique, qui est le marqueur réellement corrosif. La distinction est nette : la critique porte sur un comportement ("tu as été cassant avec ce serveur"), le mépris disqualifie une personne entière (le sarcasme, le regard qui juge, le geste qui rabaisse). Le désaccord, même vif, reste compatible avec le respect mutuel. Le mépris ne l'est pas, il signale que l'autre n'est plus considéré comme un égal digne de considération de base.
C'est très exactement ce qui se joue à la table du Mabillon. Hegarty formule une critique de contenu. La réponse (la tape sur la tête) est un geste de mépris pur, sans un mot : je ne discute pas avec toi, je te corrige comme un enfant. Le glissement contenu → relation, l'escalade watzlawickienne classique, a lieu en une fraction de seconde, avant même que la bagarre n'éclate. La bagarre n'est que la traduction physique d'un basculement déjà consommé au niveau communicationnel.
Le pont affectif : la honte qui ne se dit pas
Reste une question : pourquoi une bagarre de bar, aussi humiliante soit-elle, débouche-t-elle sur un retour armé et dix coups de feu en quarante-huit secondes, plutôt que sur une nuit de rumination et un oubli progressif ? Les sociologues Thomas Scheff et Suzanne Retzinger ont documenté ce mécanisme sous le nom de spirale honte-rage : une honte non reconnue consciemment (la honte "bypassée") ne passe jamais par la symbolisation. Elle se convertit directement en fureur, sans médiation, sans mise en mots. Appliqué à des agresseurs interviewés dans des contextes de violence identitaire, le mécanisme est net : le sentiment d'inadéquation et de perte de respect, jamais nommé comme tel, ressort intact sous forme de rage dirigée contre la source perçue de l'humiliation.
Un ancien des forces spéciales, jeté au sol, dents cassées, devant sa compagne et son groupe : difficile d'imaginer terrain plus favorable à une honte massive et totalement indicible dans le registre identitaire qui est le sien. Cette honte-là ne s'est jamais dite. Elle s'est retournée directement en détermination froide, le témoignage évoque un aller pour chercher les armes, une attente, puis un retour méthodique. Pas d'explosion sur le moment : une conversion différée, silencieuse, qui porte la marque d'un défaut de médiation symbolique plutôt que d'une simple colère à chaud.
Vous l'avez compris, je ne suis pas la thèse du Syndrôme Post Traumatique, encore moins celle du psychopathe latent.
Ce que ça change concrètement ?
Reprenons la question du départ : pourquoi la même critique tue ici et fait sourire ailleurs ? Parce qu'entre le stimulus et la réponse, trois filtres s'enchaînent, et aucun n'est réductible à une question de "savoir encaisser" :
- un script culturel qui décide si l'énoncé constitue une atteinte à réparer ;
- une structure narcissique qui détermine si cette atteinte perçue est vécue comme insupportable, et ce n'est pas la fragilité qui est en cause, c'est l'inflation mal assise ;
- une bascule communicationnelle précise, du contenu vers la disqualification de la personne, qui constitue le point de non-retour opérationnel.
La honte non symbolisée fait le pont entre le deuxième filtre et le troisième, quand il n'y a plus de mots disponibles pour porter la blessure.
"Savoir recevoir une critique" n'est donc pas une compétence sociale générique qu'on aurait ou pas, comme on aurait le sens de l'orientation. C'est la résultante, à un instant donné, d'un script, d'une structure, et d'une trajectoire relationnelle. La vraie question n'est pas "êtes-vous quelqu'un qui sait encaisser" mais plutôt : qu'est-ce qu'il faudrait qu'on vous dise, et comment, pour que vous cessiez de l'entendre comme une information sur ce que vous valez plutôt que sur ce que vous avez fait ?
Ceux qui ne peuvent pas répondre à cette question sont plus près du passage à l'acte qu'ils ne le croient.
Quand le passage à l'acte n'a pas de coupable
Le 16/09/2026
Léa et Hugo ont un fils qui part en stage de sport dans trois jours. C’est Hugo qui emmènera leur fils à la gare de TGV. Léa demande à Hugo s'il faut acheter un sandwich pour le voyage. Hugo lui répond qu'il en achètera un à la gare, lorsqu’ils y seront. Mais Léa insiste : elle peut très bien aller en acheter un au supermarché maintenant, tant qu'à faire, ce sera fait. Hugo, ne comprenant pas où est l'urgence, lui répond que non, ce sera à la gare, ça peut bien attendre, et le fait sur un ton légèrement sec. Léa relève le ton et le lui reproche. Hugo ne comprend pas ce reproche. Léa lui rappelle qu'elle lui fait souvent cette remarque et le ton monte entre les parents.
Résultat : deux adultes raisonnables, aucun désaccord de fond identifiable, une engueulade pour un sandwich ! L'entourage, s'il assistait à la scène, penserait sans doute : "on s'engueule pour ça ?" Le lecteur habitué à ce blog s'attend peut-être à un fait divers, mais ce ne sera pas le cas. C'est précisément l'intérêt de l'exercice : le « crime » le plus fréquemment commis en France ne nécessite ni arme ni préméditation, il se commet avec une intonation mal reçue un mardi soir, à propos d'un sandwich.
Rappel du cadre
DS2C part d'un principe simple : aucun comportement, aucune rupture relationnelle, aucun passage à l'acte ne procède d'une cause unique. Quatre niveaux s'articulent ainsi : la fonction adaptative du comportement (Darwin), le tempérament qui module son expression (Le Senne), la structure psychique qui régule ou échoue à réguler (Freud/Bergeret), le contexte relationnel qui active ou déclenche (Watzlawick). Cet article se concentre sur l'articulation N2-N3-N4, à travers un cas volontairement mineur, pour montrer que la grille n'a pas besoin d'un fait divers pour être opérante.
Deux tempéraments fonctionnels
Léa pose beaucoup de questions. Elle aime la précision, vérifie, reformule, anticipe les détails logistiques. Ce n'est pas de l'anxiété, c'est un mode de traitement du réel par l'action et le contrôle du concret.
Hugo est différent. Peu porté à l'engagement actif dans ce type de détail, il n'en est pas moins émotif, mais son émotivité ne se lit pas dans l'instant, elle travaille en silence et se manifeste avec retard. Dans la nomenclature de Le Senne, on est proche d'un Flegmatique teinté de Sentimental : la retenue apparente du Flegmatique (non-émotif en surface, actif de façon mesurée), colorée par une charge affective qui s'accumule et ne se décharge pas immédiatement, propre au Sentimental. Hugo privilégie une lecture globale des situations, le sens, l'organisation d'ensemble et délègue volontiers le détail, qu'il traite comme secondaire.
Aucun des deux profils n'est pathologique. C'est la mise en système de ces deux tempéraments fonctionnels qui va produire une dynamique dysfonctionnelle. C'est tout l'enjeu de l'article : ne pas chercher le défaut chez l'un ou chez l'autre, mais dans la boucle qu'ils forment ensemble.
La ponctuation divergente
Watzlawick a montré qu'il n'existe pas d'observation neutre d'une séquence interactionnelle : chacun des protagonistes la ponctue depuis son propre point d'entrée, et croit réagir à l'autre, alors qu'il initie tout autant qu'il répond.
Léa ponctue ainsi : elle pose une question pratique et légitime, obtient une réponse, et propose une solution alternative pour éviter tout risque de dernière minute. De son point de vue, elle est simplement précise et anticipatrice, pas insistante.
Hugo ponctue autrement : une question est posée, il y répond, une seconde sollicitation arrive presque aussitôt sur un sujet qu'il considère déjà réglé. De son point de vue, ce n'est pas de la précision, c'est une remise en cause implicite de sa réponse, donc de sa capacité à gérer la situation.
Ni l'un ni l'autre n'a tort depuis sa propre position. C'est un conflit de niveaux logiques au sens de Bateson : le désaccord n'est pas sur quand acheter le sandwich, il est sur le niveau auquel l'échange doit être traité. Factuel et logistique pour Léa, relationnel et évaluatif pour Hugo, qui entend dans la relance une question de confiance déguisée en question d'organisation.
Pourquoi l'un accumule et l'autre non ?
Léa continue de faire ce qu'elle fait habituellement : elle questionne, elle anticipe. Elle ne perçoit pas d'escalade, parce que de son point de vue rien n'escalade, elle traite un point logistique, point.
Hugo, lui, accumule. Le facteur Secondarité, propre à sa configuration caractérologique, explique que l'affect ne se dissipe pas à la fin de l'échange : il continue de travailler après coup, se recharge à la moindre relance, et finit par s'exprimer avec un décalage temporel par rapport à son déclencheur apparent. Sur le plan structurel (N3), on peut faire l'hypothèse d'une forme d'intellectualisation (la position méta comme mode de défense contre le trivial, contre l'exigence de détail) ce qui rend d'autant plus insupportable d'y être régulièrement ramené. Rien ici n'évoque une organisation limite ; un fonctionnement névrotique tout à fait ordinaire suffit à produire ce tableau.
Une seconde boucle, plus discrète
L'échange ne s'arrête pas à la divergence initiale. Léa relève le ton d'Hugo. Hugo ne se reconnaît pas dans cette description, dans la remarque, il ne pense pas avoir été agacé. Léa insiste : elle lui fait souvent cette remarque. Et c'est cette phrase, plus que le sandwich lui-même, qui fait basculer Hugo dans une escalade cette fois symétrique : il ne s'agit plus de savoir qui a raison sur l'organisation du voyage, mais de savoir qui a le droit de définir ce que l'autre ressent et exprime.
Cette seconde boucle mérite d'être distinguée de la première. La première est une escalade complémentaire classique, deux positions différentes, non symétriques, qui s'aggravent sans jamais se rencontrer. La seconde, déclenchée par le mot *souvent*, est une escalade symétrique au sens plein : chacun dispute maintenant la légitimité de la lecture de l'autre sur un terrain identique, celui de la caractérisation de soi. Et elle a une mémoire : ce n'est pas la première fois que Léa formule cette remarque, ce qui signifie que ce sous-pattern est lui-même déjà routinisé, indépendamment du sujet du jour. Hugo n'explose pas pour un sandwich. Il explose parce qu'il se sent, une fois de plus, assigné à un trait qu'il ne se reconnaît pas et que cette assignation a, avec le temps, sa propre charge émotive cumulative, distincte de celle qui porte sur les détails logistiques.
Érosion auto-entretenue, érosion système-entretenue
Le type "par érosion", déjà décrit dans ce cadre, articule tempérament secondaire (Le Senne) et structure de régulation défaillante (Freud/Bergeret) : un facteur cumulatif, intrapsychique, use progressivement la capacité de régulation d'un sujet jusqu'à rupture.
Le cas de Léa et Hugo impose une précision. Le facteur cumulatif n'est pas ici purement intrapsychique : il est coproduit par un tiers - Léa - qui n'a à aucun moment d'intention hostile et n'a pas conscience de nourrir un processus d'accumulation chez Hugo. Léa ne fait qu'exercer, de façon constante et prévisible, un trait de fonctionnement qui lui est propre. C'est cette régularité même, neutre en elle-même, qui devient toxique une fois répétée dans le temps face à un tempérament qui l'engrange sans la digérer au fur et à mesure.
Cette configuration, qu'on peut nommer érosion système-entretenue, se distingue de l'érosion auto-entretenue par une conséquence pratique directe : la cible de toute intervention change. Travailler uniquement sur l'autorégulation d'Hugo, comme l'inviter à mieux gérer son agacement, revient à traiter un symptôme sans toucher à la boucle qui le produit. Travailler uniquement sur le comportement de Léa, comme lui demander de moins questionner, revient à pathologiser un trait fonctionnel et non fautif. Dans ce type de configuration, ce n'est pas l'individu qu'il faut réguler, c'est le système qu'il faut rendre visible aux deux protagonistes.
Le déclencheur n'est jamais la cause
Le mécanisme du déplacement, décrit par Freud, trouve ici une illustration domestique parfaite : l'objet de la décharge (le sandwich, puis le ton) n'est jamais l'objet réel de la tension. Le dernier événement n'est qu'un seuil cumulatif atteint, pas une cause suffisante en lui-même. C'est ce qui explique la disproportion typiquement relevée par l'entourage d'un couple après ce genre de scène : dès que l'intensité de la réaction excède manifestement l'intensité apparente de l'événement déclencheur, il faut chercher l'accumulation antérieure plutôt que d'analyser le contenu de la dispute comme s'il se suffisait à lui-même.
Ce qu'aucun des deux ne peut voir de l'intérieur
Ni Léa ni Hugo ne peuvent, depuis leur position respective dans l'échange, identifier le véritable point de friction. Léa ne peut pas voir que sa précision est reçue comme une mise en doute. Hugo ne peut pas voir que sa réserve initiale nourrit, réponse après réponse, une accumulation qu'il ne perçoit lui-même qu'au moment où elle déborde. La solution n'est ni dans la modération de l'un ni dans le contrôle émotionnel de l'autre : elle est dans la nomination explicite du conflit de niveau logique sous-jacent ; un pas que le contenu de la dispute, par définition, ne permet jamais de faire spontanément, puisque le contenu est précisément l'endroit où ils ne se rencontrent pas.
La plupart des couples ne se battent pas sur ce qu'ils croient se battre. Statistiquement, cela devrait rassurer tout le monde. Ça ne rassure jamais personne.
Il était une fois… ce que les contes ont toujours voulu nous cacher
Le 13/06/2026
Vous connaissez Peter Pan. Le garçon espiègle, la fée Clochette, le Pays Imaginaire. Disney vous a vendu cette histoire des dizaines de fois, et vous l'avez achetée. Vous y avez adhéré. Vous l’avez transmise.
Simon Rousseau, lui, a voulu savoir ce qui se cachait vraiment derrière ce garçon-là. Dans son Peter Pan, publié aux éditions Contre-Dires dans la collection Les Contes Interdits, il arrache le masque. Et ce qu'il révèle dérange, non pas parce que c'est une invention, mais précisément parce que ça ne l'est pas.
« Peter Pan agrippe Wendy à la gorge. La plaque contre un mur. Sort un couteau, lame en os humain ». Mais ce qui glace, ce n'est pas le couteau. C'est ce qui précède : « un rire. Aigu, sincère, enfantin. Et dans ses yeux verts, face à une femme terrorisée, de la pitié. »
Pas de la colère. De la pitié.
"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit. Profondément. Organiquement. Et c'est exactement là que tout bascule.
Ce que Disney a recouvert
Perrault, les frères Grimm, puis Disney après eux, ont opéré le même geste : prendre des récits qui parlaient crûment de désir, de rivalité, de violence, et les transformer en leçons de morale rassurantes. Cendrillon, Blanche-Neige, Le Petit Chaperon Rouge, Hansel et Gretel. Derrière chaque happy end soigneusement emballé, une vérité nettement moins présentable.
Ces histoires, dans leur version originale, ne cherchaient pas à rassurer. Elles cherchaient à dire quelque chose de vrai sur ce que les êtres humains sont capables de faire, et pourquoi.
Rousseau et les auteurs des Contes Interdits font le chemin inverse. Ils arrachent le vernis. Et nous forcent à regarder en face ce que nous avions collectivement décidé de ne plus voir.
Mais pour comprendre Peter Pan, le vrai, celui de Rousseau, il faut d'abord comprendre ce qui ne s'est jamais construit en lui.
La traversée de l'Œdipe : ce qui se joue vraiment
Tout enfant, à un moment donné, doit faire face à une découverte fondamentale et brutale : il n'est pas le centre du monde. L'autre existe. La limite existe. Et le désir, aussi intense soit-il, ne suffit pas à effacer ces deux réalités.
C'est ce que Freud a appelé le complexe d'Œdipe. Derrière ce terme savant se cache quelque chose de très concret : le processus par lequel un enfant apprend à renoncer. À accepter que la mère n'est pas uniquement à lui. Que le père, ou plus précisément ce qu'il représente, la Loi, la limite, l'interdit, a une place légitime. Et que grandir, c'est précisément intégrer cette réalité-là, aussi douloureuse soit-elle.
Ce renoncement n'est pas une défaite. C'est une construction. L'enfant qui traverse correctement cette étape en ressort avec quelque chose d'essentiel : la capacité à différer, à symboliser, à transformer la frustration en autre chose que de la violence. Il apprend que le monde ne se plie pas à ses désirs, et que c'est supportable.
Mais que se passe-t-il quand cette traversée échoue ?
C'est là qu'intervient Jean Bergeret, psychanalyste français et grand théoricien des structures de personnalité. Bergeret a montré avec précision que la qualité de cette traversée œdipienne détermine l'architecture psychique profonde du sujet. Trois issues sont possibles :
La première, c'est la névrose. L'Œdipe a été traversé, le renoncement s'est opéré, la Loi a été intégrée. Le sujet souffre parfois, la névrose n'est pas un état de bonheur permanent, mais il dispose d'outils internes pour réguler ses conflits. Il peut culpabiliser, se refréner, négocier avec lui-même.
La deuxième, c'est la psychose. Ici, quelque chose de plus radical s'est produit : la Loi n'a pas simplement été mal intégrée, elle n'a pas été intégrée du tout. Le Tiers symbolique, ce père ou ce principe d'autorité qui devait structurer la réalité de l'enfant, a été forclos. Absent. Le sujet construit alors sa propre réalité, parallèle et imperméable.
La troisième, et c'est là que Peter Pan nous intéresse, c'est l'état-limite. Ni névrose ni psychose. Une traversée œdipienne incomplète, avortée. Le sujet a perçu la limite, mais ne l'a pas vraiment intégrée. Il fonctionne dans une économie de tout ou rien, fusion ou destruction, dedans ou dehors. Sans la capacité de symboliser ce qui le déborde. Sans le filet de sécurité que la structure névrotique aurait tissé.
Ce sujet-là n'est pas fou au sens clinique du terme. Il peut être charmant, intelligent, séduisant même. Mais face à la frustration, face à la limite imposée par l'autre, il n'a qu'un seul outil disponible : la décharge. Immédiate. Sans médiation. Sans remords.
Relisez le passage de Rousseau avec ça en tête. Wendy résiste, pose une limite, refuse de jouer le jeu. Pan ne négocie pas. Ne s'énerve pas vraiment. Il agrippe, plaque, sort le couteau. Sans escalade émotionnelle visible. Sans culpabilité apparente. Avec, dans les yeux, cette pitié froide pour celle qui ne comprend pas.
Ce n'est pas de la cruauté au sens sadique du terme. C'est l'absence de l'appareil psychique qui aurait rendu la cruauté inutile.
Dans le dessin animé de Disney, Peter Pan ne prend pas position lorsqu’il apprend que Clochette a demandé aux enfants perdus de battre Wendy. Il n’a pas pris position lorsque les sirènes ont tenté de noyer Wendy. Par contre, il s’amuse de son combat à l’épée avec Capitaine Crochet. Il prévient les enfants perdus que s’ils partent avec Wendy et ses frères (et qu’ainsi ils acceptent de grandir pour devenir plus tard adultes), ils ne pourront pas faire marche arrière. Et ce message, ces comportements, ils passent comme une lettre à la poste dans l’inconscient des spectateurs. C’est vicieux. La vision de Pan est celle d’une structure perverse, il faut en prendre conscience !
Quand Peter grandit sans avoir grandi
Imaginez un sujet qui a traversé l'enfance et l'adolescence avec le corps d'un homme, mais sans l'appareil psychique qui va avec. Pas de déficit intellectuel. Pas de folie apparente. Simplement : l'absence de ce filtre intérieur qui s'interpose entre l'impulsion et l'acte.
"Vieillir, c'est une maladie. La plus terrible de toutes." Pan le croit sincèrement. Et c'est précisément ça qui doit nous alerter : nous ne sommes pas face à quelqu'un qui transgresse une loi qu'il connaît. Nous sommes face à quelqu'un pour qui cette loi n'a jamais existé.
Un sujet névrotique qui veut faire du mal lutte d'abord contre lui-même. Il y a un conflit interne, une culpabilité anticipée, un frein. Il peut transgresser, mais ça lui coûte quelque chose. Ça laisse une trace.
Chez le sujet en échec structurel, ce combat intérieur n'a pas lieu. La frustration arrive, et elle cherche immédiatement une sortie. La décharge est le seul outil disponible.
Mais tous ces sujets ne basculent pas de la même façon. Deux individus avec la même carence fondamentale peuvent produire des violences radicalement différentes. Ce qui les différencie, c'est le tempérament, ce fond caractériel stable qui colore la façon dont chaque sujet exprime ce qui le déborde. L'impulsif explose vite et fort. Le ruminant accumule avant de décharger. Le détaché agit sans affect visible comme Pan, avec cette pitié glaciale dans les yeux verts.
Peter Pan nous donne à voir la version la plus déstabilisante : celle du sujet qui n'a pas l'air dangereux. Qui rit. Qui éprouve de la pitié. Et qui sort un couteau en os humain avec la tranquillité de quelqu'un qui ouvre une porte.
Rousseau n'a pas inventé ce personnage. Il l'a révélé.
Le conte comme miroir
Les contes de fées n'ont jamais été des histoires pour enfants. Ils étaient des avertissements. Et c’est ce qu’il faut dire aux enfants.
Perrault le savait. Les frères Grimm le savaient. Ils écrivaient pour des adultes qui comprenaient que la forêt était dangereuse, pas parce qu'elle contenait des loups, mais parce qu'elle contenait des hommes. Et des femmes. Et des désirs que personne ne savait nommer autrement que par métaphore.
Puis nous avons décidé que c'était trop. Trop cru, trop vrai, trop dérangeant. Nous avons confié ces histoires à Disney, et Disney nous a rendu des jouets.
Simon Rousseau et les auteurs de la collection Les Contes Interdits font le chemin inverse. Ils ne réécrivent pas les contes par goût du scandale. Ils les restituent. Ils rendent à ces récits leur fonction originelle : dire la vérité sur ce que les êtres humains deviennent quand quelque chose d'essentiel a manqué.
Peter Pan n'est pas un monstre sorti de nulle part. Il est le résultat logique, presque mécanique, d'une construction qui n'a pas eu lieu. Un enfant à qui personne, ou les circonstances, n'a permis de traverser ce passage obligé : apprendre que l'autre existe, que la limite est réelle, que le désir ne suffit pas à tout justifier.
Ce sujet-là, il n'est pas dans les livres uniquement. Il est dans les faits divers. Dans les dossiers criminels. Dans les boxes des tribunaux. Avec le même regard, cette absence troublante de remords, cette incapacité authentique à comprendre pourquoi tout le monde fait une histoire de ce qui lui semble si simple.
La prochaine fois que vous lirez "il ne comprenait pas ce qu'il avait fait de mal" dans un article de presse, pensez à Pan. À ce rire aigu, sincère, enfantin. À cette pitié froide dans les yeux verts.
Ce n'était pas de la folie. C'était l'absence de ce qui aurait dû se construire, et ne s'est jamais construit et encore moins éduqué.
Il était une fois un enfant qui n'a jamais appris à renoncer.
La suite, vous la connaissez maintenant.
Le mensonge : ce que vous cherchez au mauvais endroit
Le 25/04/2026
Série "Anatomie du Mensonge"
Permettez-moi de commencer par une confession : pendant des années, j'ai regardé les mains de mes patients, d’amis, de collègues, de proches, d’inconnus. Leurs yeux. Le micro-frémissement de leur lèvre supérieure. Comme beaucoup de professionnels formés dans les années où Paul Ekman régnait en maître incontesté sur la psychologie du mensonge, j'avais intégré l'idée que le corps ne savait pas mentir. Que la vérité se lisait dans la chair, si l'on savait regarder.
C'était une idée séduisante. C'était aussi, pour l'essentiel, une idée fausse. Je m’explique.
La grande illusion du détecteur humain
En 2006, Charles Bond et Bella DePaulo publient, dans Psychological Bulletin, une méta-analyse portant sur plus de deux cents études et vingt mille participants. Leur conclusion est d'une sobriété implacable : les êtres humains — y compris les professionnels entraînés, policiers, juges, cliniciens — détectent le mensonge avec une précision de 54%. Le hasard, lui, vous en offre 50. L'écart entre votre formation, votre expérience clinique, votre expérience personnelle et un simple pile ou face tient donc dans quatre maigres points de pourcentage.
Aldrich Ames, agent de la CIA retourné par le KGB pendant neuf ans, a passé des polygraphes plusieurs fois. Il les a réussis. Il livrait des noms d'agents soviétiques travaillant pour les américains pendant que ses évaluateurs notaient consciencieusement la régularité de sa courbe galvanique. Les hommes qu'il trahissait étaient exécutés. Le polygraphe, lui, continuait de valider sa loyauté. Bernie Madoff a maintenu pendant dix-sept ans une fraude pyramidale de soixante-cinq milliards de dollars sous le regard de régulateurs professionnels, d'investisseurs aguerris et de journalistes financiers. Personne n'a vu les "signaux non-verbaux". Personne n'a lu la "dissonance gestuelle". Tout le monde a vu ce qu'il voulait leur montrer.
La détection du mensonge par les comportements observables est une discipline qui a produit beaucoup de livres, beaucoup de formations, beaucoup de certitudes et très peu de résultats réplicables. Ce n'est pas une question d'entraînement insuffisant. C'est une question de paradigme mal posé.
Et si la vraie question n'était pas "est-ce qu'il ment ?" mais "comment ment-il ?"
Renverser la question. Ce déplacement n'est pas rhétorique. Il est décisif.
Chercher à détecter le mensonge, c'est traiter le menteur comme un émetteur de signaux qu'il s'agit de décoder — une posture qui transforme l’observateur en polygraphe humain, avec les résultats que l'on vient de décrire. Analyser l'architecture du mensonge, c'est traiter le menteur comme un sujet dont le comportement a une logique, une structure, une fonction et dont la façon de mentir révèle quelque chose de fondamental sur son organisation psychique, son tempérament et sa position dans un système relationnel.
Ce n'est pas la même activité. Ce n'est pas le même niveau de lecture. Et ce n'est, franchement, pas le même intérêt clinique.
Un mensonge ne surgit pas du néant. Il est construit plus ou moins consciemment, plus ou moins habilement, plus ou moins coûteusement. Il mobilise des ressources cognitives, des mécanismes de défense, une économie morale particulière. Il s'inscrit dans une relation, répond à une pression, protège quelque chose. Il porte la signature du sujet qui le produit bien plus clairement que n'importe quel micromouvement facial.
C'est cette signature qui m'intéresse. C'est elle que je vous propose d'apprendre à lire.
Tout le monde ment. Ce n'est pas une accusation. C'est une donnée évolutive.
La capacité à mentir, à maintenir simultanément une représentation vraie de la réalité et une représentation fabriquée destinée à autrui présuppose ce que les cognitivistes appellent la théorie de l'esprit : la capacité à modéliser ce que l'autre croit, pense, anticipe. C'est une compétence cognitive de haut niveau. Les grands primates y accèdent partiellement. Les enfants humains l'acquièrent autour de quatre ans, précisément au moment où leur théorie de l'esprit devient opérationnelle. Ce n'est pas un hasard.
Le mensonge a été sélectionné parce qu'il offre des avantages adaptatifs considérables : évitement de la sanction, accès aux ressources, maintien de la cohésion sociale, protection de l'intimité, régulation des conflits. Dans un environnement ancestral où la survie dépendait de l'appartenance au groupe, savoir gérer l'information, retenir, déformer, construire, était une compétence aussi précieuse que courir vite ou lancer juste.
Traiter le mensonge comme une anomalie morale, c'est ignorer deux millions d'années d'évolution. Traiter le mensonge comme un symptôme à décoder dans les sourcils de son auteur, c'est ignorer cinquante ans de psychologie empirique. Ce que je vous propose, c'est de le traiter comme ce qu'il est réellement : un comportement complexe, stratifié, porteur de sens et analysable à condition d'utiliser les bons instruments.
Quatre niveaux pour une anatomie
Le cadre analytique que j'utilise articule quatre niveaux de lecture complémentaires. Non pas comme une checklist à appliquer mécaniquement, mais comme quatre éclairages qui, mis en convergence, produisent une compréhension que chaque niveau pris isolément ne pourrait atteindre.
Le premier niveau est évolutif : à quoi ce mensonge sert-il du point de vue de la survie et de l'adaptation ? Quelle pression, sociale, affective, économique, identitaire, le rend non seulement compréhensible mais, dans sa logique propre, rationnel ?
Le deuxième niveau est tempéramental : comment le caractère du sujet, au sens de René Le Senne, c'est-à-dire sa configuration émotivité-activité-résonance, détermine-t-il le style architectural de son mensonge ? Un même mensonge ne se construit pas de la même façon selon qu'il est produit par un Colérique sous pression, un Sentimental rongé par la culpabilité, ou un Flegmatique qui reconfigure la réalité avec la sérénité d'un architecte révisant des plans.
Le troisième niveau est structural : quelle économie psychique le mensonge mobilise-t-il ? Quelle est la nature de la culpabilité, ou de son absence, qui l'accompagne ? La structure de personnalité au sens de Jean Bergeret, névrotique, état-limite, psychotique, détermine fondamentalement ce que mentir coûte au sujet, ce que ça protège, et si la vérité reste, quelque part, un horizon que le sujet reconnaît comme tel.
Le quatrième niveau est systémique : dans quel contexte relationnel ce mensonge prend-il sens ? À quelle pression répond-il ? Quel équilibre, ou quel déséquilibre, maintient-il dans le système ? Paul Watzlawick nous a appris que la communication ne se comprend pas hors de son contexte interactionnel. Le mensonge non plus. Le menteur solitaire est presque toujours une fiction commode : derrière lui, il y a presque toujours un système qui le produit, le tolère, parfois l'exige.
Ce que cette série va faire, et ce qu'elle ne fera pas
Elle ne vous apprendra pas à détecter les menteurs. Non par excès de prudence épistémologique, mais parce que ce serait vous vendre quelque chose qui ne fonctionne pas, et j'ai suffisamment de respect pour votre intelligence pour ne pas le faire.
Elle va vous proposer autre chose : une grille de lecture de l'architecture du mensonge qui, appliquée rigoureusement, vous dit quelque chose de cliniquement précieux sur le sujet qui l'a construit. Pas si ses lèvres bougent d'une certaine façon. Pas si son regard se déplace vers la gauche. Mais comment il organise sa relation à la vérité, à l'autre, à lui-même.
Quatre articles suivront, un par niveau d'analyse. Chacun s'appuiera sur des cas publics documentés, non pour juger rétrospectivement des individus, mais parce que la matière clinique a besoin de chair pour ne pas rester abstraite.
Le mensonge est l'un des comportements humains les plus complexes, les plus stratifiés, les plus révélateurs. Il mérite mieux qu'une checklist de micro-expressions.
Commençons.
Prochain article : Niveau 1 : Darwin, ou pourquoi le mensonge est une solution avant d'être un problème.
Prédire un crime ? Pourquoi c'est impossible (et pourquoi c'est important de le dire)
Le 14/12/2025
« Comment a-t-on pu laisser faire ? Les signes étaient là ! »
Après chaque fait divers, la même ritournelle. Mais la vérité est inconfortable : prédire un crime est impossible. Pas faute de moyens ou de vigilance, mais pour des raisons épistémologiques fondamentales.
Dans cet article, j'explique :
• Pourquoi le biais rétrospectif nous trompe
• Pourquoi facteurs de risque ≠ certitude
• Pourquoi les algorithmes prédictifs sont une impasse
• Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Humilité épistémologique ≠ impuissance. C'est une exigence éthique et scientifique.
Après chaque fait divers tragique, la même ritournelle médiatique : « Les signes étaient là », « On aurait dû voir venir », « Comment a-t-on pu laisser faire ? ». Voisins, collègues, proches défilent pour témoigner : « Il était bizarre, renfermé, il avait un regard étrange. » Les experts s'enchaînent sur les plateaux : « Tous les ingrédients du passage à l'acte étaient réunis. »
Et immanquablement, la question surgit : pourquoi n'a-t-on pas pu prédire ce crime ?
La réponse est simple, mais inconfortable : parce que c'est impossible.
Non pas faute de moyens, de vigilance ou de compétence. Mais parce que la prédiction individuelle d'un passage à l'acte criminel se heurte à des limites épistémologiques fondamentales que ni l'intelligence artificielle, ni les grilles de risque les plus sophistiquées, ni l'expertise la plus pointue ne peuvent surmonter.
Voici pourquoi.
Le piège du biais rétrospectif : après coup, tout semble évident
Reprenons un cas médiatisé : Jonathan Daval, qui tue son épouse Alexia en octobre 2017. Après le crime, les médias reconstituent son parcours. On repère des « signes » : discours incohérents sur son parcours professionnel, relation fusionnelle avec Alexia, isolement social relatif. Les commentateurs concluent : « C'était prévisible, tous les signes étaient là. »
Mais avant le crime, ces mêmes signes n'étaient ni visibles, ni significatifs.
Des millions de personnes mentent sur leur CV, ont des relations fusionnelles, vivent de manière discrète, sans jamais tuer leur conjoint. Avant le passage à l'acte, ces comportements sont noyés dans le bruit de fond de la vie ordinaire. Ils ne deviennent des « signes avant-coureurs » qu'après coup, parce qu'on les relit à travers le prisme du crime commis.
C'est le biais rétrospectif (hindsight bias), décrit par les psychologues Fischhoff et Beyth dans les années 1970 : notre tendance à surestimer a posteriori la prévisibilité d'un événement. Une fois qu'un événement s'est produit, nous reconstruisons le passé de manière à le rendre « évident », « inévitable ». On se dit : « J'aurais dû le voir. »
Mais non. Avant, vous ne pouviez pas le voir. Personne ne pouvait.
Facteurs de risque ≠ certitude : la confusion dangereuse
« Oui, mais il présentait des facteurs de risque ! Structure de personnalité fragile, antécédents traumatiques, contexte relationnel toxique... »
Certes. Mais identifier des facteurs de risque n'est pas prédire un passage à l'acte.
Prenons un exemple médical, plus facile à objectiver : un homme de 60 ans, fumeur, hypertendu, diabétique, présente un risque élevé d'infarctus. Le médecin prescrit un traitement préventif, recommande l'arrêt du tabac, l'exercice physique. Mais il ne peut pas prédire si ce patient précis fera un infarctus, quand, ni avec quelle gravité.
Certains patients à risque très élevé ne font jamais d'infarctus. D'autres, à risque faible, en font un à 45 ans. Les facteurs de risque augmentent la probabilité en population (« Sur 100 fumeurs hypertendus diabétiques, 30 feront un infarctus dans les 10 ans »), mais ne permettent pas de prédire individuellement.
Idem pour le passage à l'acte criminel.
Des milliers de personnes cumulent des facteurs de risque (structure de personnalité limite ou psychotique, antécédents de violence, contexte familial toxique, consommation d'alcool, isolement social) sans jamais tuer. La majorité des sujets présentant ce profil ne passent jamais à l'acte homicidaire. Ils souffrent (dépressions, addictions, tentatives de suicide, relations chaotiques), mais ils ne tuent pas.
Alors, qu'est-ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas ?
Des micro-variables impossibles à mesurer avant le passage à l'acte : seuil individuel de saturation pulsionnelle, intensité émotionnelle du moment précis, séquence interactionnelle exacte, parole prononcée ou tue, présence ou absence d'un tiers, état de fatigue, taux d'alcoolémie à cet instant-là, signification subjective d'un événement banal pour autrui mais déclencheur pour ce sujet-là.
Ces variables ne sont pas accessibles à l'observation externe. On ne dispose pas d'un « refoulomètre » qui indiquerait : « Attention, saturation à 95 %, passage à l'acte imminent. »
Le fantasme de l'algorithme salvateur : « L'IA va tout résoudre »
Face à cette impuissance prédictive, une tentation techniciste : « Avec l'intelligence artificielle, on va enfin pouvoir repérer les futurs criminels. Des algorithmes analyseront des milliers de données (historique judiciaire, posts sur les réseaux sociaux, géolocalisation, consommation de contenus violents), identifieront les profils à risque, alerteront les autorités. »
Ce fantasme est doublement problématique.
1. Techniquement, ça ne marche pas.
Les algorithmes prédictifs fonctionnent sur des corrélations statistiques en population. Ils peuvent dire : « Les personnes ayant ce profil (antécédents judiciaires + consommation de contenus violents + isolement social) ont un risque accru de passage à l'acte. » Mais ils ne peuvent pas dire : « Cette personne précise va commettre un crime. »
Résultat : des taux de faux positifs massifs. Si on enfermait préventivement tous les individus qu'un algorithme désigne comme « à risque », on incarcérerait des milliers d'innocents pour quelques criminels potentiels.
Scénario dystopique, éthiquement inacceptable, juridiquement impossible (on ne punit pas un crime non commis).
2. Éthiquement, c'est inacceptable.
Même si un algorithme était performant (supposons, par hypothèse absurde, 90 % de justesse), cela impliquerait une surveillance généralisée, une collecte massive de données intimes, une présomption de culpabilité fondée sur des « profils ». C'est Minority Report, pas une société démocratique.
Pire : cette surveillance ciblerait prioritairement les populations déjà marginalisées (jeunes des quartiers populaires, personnes avec antécédents psychiatriques, migrants), renforçant les discriminations existantes.
Le fantasme de l'algorithme salvateur est une impasse technique ET éthique.
Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire individuellement, ce n'est pas renoncer à toute action. C'est simplement orienter nos efforts vers ce qui est possible, utile, éthique.
1. Analyser a posteriori pour comprendre
Après un crime, l'analyse comportementale permet de donner du sens : pourquoi ce sujet-là, avec cette histoire-là, dans ce contexte-là, a basculé dans l'acte ? Cette compréhension aide les proches de la victime à sortir de la sidération (« Pourquoi nous ? »), aide le criminel lui-même à élaborer psychiquement son acte (s'il en est capable), aide les professionnels (psychiatres, magistrats) à adapter les prises en charge.
Exemple : le modèle DS2C (que je développe dans mes travaux) articule quatre niveaux d'analyse — phylogenèse (substrat pulsionnel universel), tempérament (modalité individuelle de réactivité), structure de personnalité (névrose, psychose, limite), situation (contexte déclencheur) — pour comprendre a posteriori comment le passage à l'acte s'inscrit dans une logique structurelle et situationnelle cohérente.
Mais cette intelligibilité après coup ne signifie pas qu'on aurait pu prédire avant.
2. Identifier des facteurs de risque en population (pas en individu)
On peut repérer des populations vulnérables (femmes victimes de violences conjugales, personnes isolées avec troubles psychiatriques non suivis, adolescents en rupture familiale et scolaire) et proposer des interventions préventives :
Dispositifs d'écoute et d'hébergement d'urgence pour les victimes de violences conjugales.
Accès facilité aux soins psychiatriques pour les personnes en souffrance psychique.
Accompagnement social des jeunes en rupture.
Ces interventions ne prédisent pas qui va tuer, mais elles réduisent globalement le risque en sortant les sujets de l'isolement, en leur offrant des alternatives symboliques au passage à l'acte.
3. Former les professionnels à repérer les signes de vulnérabilité (pas de dangerosité)
Un médecin, un psychologue, un travailleur social, un enseignant peuvent repérer des signes de souffrance psychique : isolement croissant, discours suicidaire, consommation excessive d'alcool, violence verbale récurrente. Ces signes n'annoncent pas un crime, mais ils signalent une détresse qui nécessite une prise en charge.
L'objectif n'est pas de surveiller des « futurs criminels », mais d'accompagner des personnes en souffrance.
Pourquoi cette humilité est importante (éthiquement et scientifiquement) ?
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire, c'est :
1. Respecter la complexité humaine. L'être humain n'est pas une machine dont on pourrait anticiper le comportement en connaissant tous les paramètres. Il reste un sujet, partiellement opaque à lui-même et aux autres, capable de surprise, de changement, de contradiction.
2. Éviter les dérives sécuritaires. Le fantasme prédictif nourrit des politiques de surveillance généralisée, de fichage préventif, de présomption de culpabilité. C'est une pente dangereuse pour les libertés publiques.
3. Préserver la rigueur scientifique. Affirmer qu'on peut prédire (sans en avoir les moyens réels), c'est tromper le public, les décideurs, les magistrats. C'est produire de fausses certitudes qui, lorsqu'elles échouent (un sujet évalué comme « non dangereux » récidive, ou inversement), discréditent toute l'expertise.
L'humilité épistémologique n'est pas une faiblesse, c'est une exigence éthique et scientifique.
Expliquer, ne pas prophétiser
Non, on ne peut pas prédire qui va commettre un crime. Ni avec des grilles de risque, ni avec des algorithmes, ni avec l'expertise la plus pointue. Les facteurs de risque existent, ils orientent la vigilance, mais ils ne désignent pas des futurs coupables.
Ce qu'on peut faire :
Comprendre a posteriori pour donner du sens, orienter les prises en charge, améliorer les pratiques.
Identifier des populations vulnérables (pas des individus dangereux) et proposer des interventions préventives.
Former les professionnels à repérer la souffrance psychique (pas la dangerosité future).
Ce qu'on ne peut pas faire :
Prédire individuellement qui va passer à l'acte.
Éliminer l'incertitude radicale qui traverse toute existence humaine.
Remplacer le jugement clinique par un algorithme omniscient.
Le passage à l'acte reste, in fine, un acte humain singulier, jamais totalement réductible à ses déterminants. Assumer cette limite, c'est préserver à la fois la rigueur scientifique et le respect de la dignité humaine.
Pour aller plus loin :
Si vous souhaitez approfondir ces questions (analyse structurelle du passage à l'acte, limites de l'expertise, enjeux éthiques de la prédiction), n'hésitez pas à me contacter ou à consulter mes travaux sur le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication).
Frantz BAGOE – DS2C
Analyste comportemental spécialisé dans l'analyse du passage à l'acte criminel.
Les structures de personnalités pour comprendre le passage à l'acte
Le 06/12/2025
Bergeret et le passage à l'acte : la structure détermine la décompensation
Pourquoi deux individus confrontés aux mêmes facteurs de risque développementaux produisent-ils des passages à l'acte radicalement différents ? L'un commet un homicide délirant, brutal, sans affect apparent. L'autre multiplie les violences impulsives dans ses relations intimes. Un troisième passe à l'acte une fois, de façon symbolique, puis s'effondre dans la culpabilité. Les trajectoires de vie peuvent être similaires (trauma précoce, attachement insécure, adversité cumulée), mais les modalités du passage à l'acte divergent totalement.
La réponse se trouve dans la structure de personnalité. Jean Bergeret a montré que l'organisation psychique ne se réduit pas à des traits de surface, mais constitue une architecture profonde qui détermine le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Cette structure organise trois dimensions fondamentales : la nature de l'angoisse dominante, la solidité du Moi, et les mécanismes de défense privilégiés.
Dans la méthode DS2C, l'analyse de la structure de la personnalité est déterminant : il permet de prédire le TYPE de passage à l'acte. Un sujet psychotique décompensera par effraction délirante. Un sujet limite passera à l'acte impulsivement, de façon répétée, dans la dépendance relationnelle. Un sujet névrotique produira un acte rare, symbolique, chargé de culpabilité. La structure ne dit pas SI le passage à l'acte aura lieu (cela dépend des autres niveaux, cf méthode DS2C), mais elle dit COMMENT il se produira.
La typologie structurale de Bergeret
Bergeret distingue trois grandes structures de personnalité : psychotique, limite, et névrotique. Cette typologie n'est pas une classification psychiatrique au sens du DSM (qui catalogue des symptômes), mais une analyse de l'organisation psychique profonde.
Les trois critères structuraux différenciels :
La structure psychotique se caractérise par une angoisse de morcellement (dissolution du Moi), un Moi fragmenté sans frontières stables, des mécanismes de défense archaïques (déni massif, clivage primaire, projection délirante), et des relations d'objet fusionnelles sans différenciation stable entre soi et l'autre.
La structure limite présente une angoisse d'abandon (perte de l'objet vécu comme perte de soi), un Moi fragile maintenu par le clivage, des défenses intermédiaires (clivage, identification projective, déni partiel), et des relations d'objet anaclitiques marquées par la dépendance massive et l'alternance entre idéalisation et dénigrement.
La structure névrotique s'organise autour d'une angoisse de castration (perte phallique, impuissance), un Moi solide capable de refoulement, des mécanismes de défense matures (refoulement, formation réactionnelle, sublimation), et des relations d'objet génitales où l'autre est investi comme sujet séparé dans une triangulation œdipienne résolue.
Pourquoi la structure détermine le passage à l'acte
La structure organise la façon dont le sujet traite l'affect, gère la frustration, et réagit à la menace. Face à un événement déclencheur (stress, conflit, perte), la structure dicte le mode de décompensation :
- Psychotique : Effraction du pare-excitation fragile → morcellement → passage à l'acte hors réalité (délirant)
- Limite : Angoisse d'abandon insupportable → clivage → décharge impulsive pour évacuer la tension
- Névrotique : Conflit intrapsychique → retour du refoulé → acte symbolique porteur de sens inconscient
La structure n'est pas un destin. Elle est une organisation qui contraint sans déterminer absolument. Mais elle rend certains passages à l'acte hautement probables et d'autres improbables.
Structure psychotique et passage à l'acte
Organisation psychotique
La structure psychotique se caractérise par une fragilité majeure des frontières du Moi. Le sujet ne parvient pas à maintenir une différenciation stable entre soi et l'autre, entre dedans et dehors, entre réalité interne et externe. L'angoisse dominante est celle de morcellement : le Moi menace de se fragmenter, de se dissoudre.
Les mécanismes de défense sont archaïques : déni massif de la réalité, clivage primaire (coexistence de représentations contradictoires sans intégration), projection délirante (l'affect intolérable est attribué à l'extérieur sous forme persécutive). Le Moi psychotique n'a pas construit de pare-excitation suffisant : l'affect envahit sans possibilité d'élaboration symbolique.
Modalités du passage à l'acte psychotique
Le passage à l'acte psychotique survient quand le morcellement devient imminent. Le sujet agit le délire : il ne passe pas à l'acte POUR quelque chose (il n'y a pas de motivation compréhensible), il agit la fragmentation elle-même.
Caractéristiques :
- Brutalité : Le passage à l'acte est soudain, sans phase préparatoire observable
- Absence d'affect : Le sujet semble froid, détaché, alexithymique. L'émotion n'est pas élaborée, elle est court-circuitée
- Absence de sens symbolique : L'acte n'a pas de signification inconsciente accessible (comme dans la névrose). Il est la décharge pure
- Gravité extrême : Sans limite interne (Surmoi fragile ou absent), le passage à l'acte peut être d'une violence inouïe
- Absence de culpabilité post-acte : Le sujet ne comprend pas ce qu'on lui reproche, ou rationalise de façon délirante
Exemple clinique : matricide délirant
Un homme de 32 ans, diagnostiqué schizophrénie paranoïde, vit chez sa mère. Depuis plusieurs semaines, il entend des voix qui lui disent que sa mère a été remplacée par un imposteur qui veut l'empoisonner. Il observe des "signes" : elle a changé de coiffure, elle cuisine différemment, elle le regarde bizarrement. L'angoisse monte. Un soir, pendant le dîner, il voit sa mère verser du sel dans sa soupe : c'est la preuve qu'elle veut l'empoisonner. Il se lève, prend un couteau, et la poignarde à mort.
Après l'acte, il explique calmement aux policiers qu'il a "éliminé l'imposteur" pour "sauver sa vraie mère". Il ne montre aucune émotion. Il ne comprend pas pourquoi on l'arrête. Pendant l'expertise psychiatrique, il maintient son délire : ce n'était pas sa mère, mais "quelqu'un qui lui ressemblait".
Analyse structurale :
- Angoisse de morcellement : confusion identitaire (mère réelle/mère imposture)
- Moi fragmenté : incapacité à tester la réalité
- Projection délirante : l'angoisse persécutive est attribuée à un "complot"
- Passage à l'acte = agir le délire pour restaurer une cohérence psychique (même délirante)
Structure limite et passage à l'acte
Organisation limite
La structure limite (ou état-limite, borderline) se situe entre psychose et névrose. Le Moi est constitué mais fragile. Le sujet a construit des frontières entre soi et l'autre, mais elles menacent constamment de s'effondrer. L'angoisse dominante est celle d'abandon : perdre l'objet = disparaître soi-même.
Le mécanisme de défense central est le clivage : l'objet est soit totalement bon (idéalisé), soit totalement mauvais (persécuteur). Le sujet ne peut intégrer l'ambivalence. L'identification projective est massive : le sujet projette dans l'autre des parties de lui-même (souvent des affects intolérables comme la rage ou la honte) et tente de les contrôler en contrôlant l'autre.
Les relations d'objet sont anaclitiques : l'autre est nécessaire pour contenir l'angoisse, mais il n'est pas investi comme sujet autonome. D'où l'alternance typique : fusion intense (l'autre est tout) puis rejet violent (l'autre est persécuteur).
Modalités du passage à l'acte limite
Le passage à l'acte limite survient quand l'angoisse d'abandon devient insupportable. Il ne s'agit pas d'agir un délire (comme dans la psychose), mais de décharger une tension qui ne peut être élaborée psychiquement.
Caractéristiques :
- Impulsivité : Le passage à l'acte est précédé d'une montée de tension brève, sans planification
- Répétition : Le passage à l'acte se répète (contrairement à la névrose où il est souvent unique). Chaque décharge soulage temporairement, mais l'angoisse revient
- Violence dans l'intimité : Le passage à l'acte vise l'objet d'attachement (conjoint, parent, enfant) plutôt qu'un inconnu
- Alternance culpabilité/déni : Après l'acte, le sujet peut exprimer du regret (quand l'objet est reclivé positivement), ou du déni (quand le clivage négatif persiste)
- Fonction anti-dépressive : Le passage à l'acte évite l'effondrement dépressif. Agir remplace penser
Exemple clinique : violence conjugale récurrente
Une femme de 38 ans consulte après sa troisième hospitalisation pour coups portés par son conjoint. Elle décrit un pattern répétitif : tout va bien pendant quelques semaines, puis elle perçoit un "signe" que son conjoint va la quitter (il rentre tard, il est au téléphone, il regarde une autre femme). L'angoisse monte. Elle le questionne, devient intrusive, vérifie son téléphone. Il se sent étouffé, prend ses distances. Elle interprète cette distance comme confirmation de l'abandon imminent. Une dispute violente éclate. Il la frappe. Après, il s'excuse, promet que ça ne se reproduira plus. Elle le croit (reclivage positif). Le cycle recommence.
Lors de la quatrième crise, elle menace de le quitter pour "le punir". Il semble indifférent. Elle panique. Elle tente de se suicider (scarifications superficielles). Il revient, affolé. Elle se sent rassurée : il tient à elle. Le cycle continue.
Analyse structurale :
- Angoisse d'abandon : toute distance est vécue comme menace de perte totale
- Clivage : le conjoint oscille entre "sauveur idéalisé" et "persécuteur"
- Identification projective : elle projette sa propre rage dans le conjoint et le provoque jusqu'à ce qu'il agisse cette rage
- Passage à l'acte (auto et hétéro-agressif) = décharge de l'angoisse insupportable + tentative de maintenir le lien (même violent)
Focus : Romand et la structure limite
Le cas Jean-Claude Romand (analysé dans l'article précédent) illustre parfaitement la structure limite. L'angoisse d'effondrement narcissique (variante de l'angoisse d'abandon : si l'image s'effondre, je n'existe plus), le clivage massif (maintenir deux réalités parallèles), le faux-self total (pas de noyau identitaire stable), et le passage à l'acte comme défense ultime contre le morcellement. Romand tue sa famille non par haine, mais parce qu'ils incarnent le miroir du mensonge : les détruire = tenter de préserver l'identité fictive.
Structure névrotique et passage à l'acte
Organisation névrotique
La structure névrotique est la plus solide des trois. Le Moi est constitué, différencié, capable de refoulement. L'angoisse dominante est celle de castration : peur de la perte phallique, de l'impuissance, de l'humiliation. Le sujet a traversé l'Œdipe, intégré l'interdit, constitué un Surmoi structurant (et non persécuteur).
Les mécanismes de défense sont matures : refoulement (l'affect est maintenu hors de la conscience), formation réactionnelle (l'affect est transformé en son contraire), sublimation (l'énergie pulsionnelle est dérivée vers des buts socialement valorisés). Le névrotique pense, élabore, symbolise. Le passage à l'acte est rare précisément parce que l'affect peut être traité psychiquement.
Modalités du passage à l'acte névrotique
Le passage à l'acte névrotique survient quand le refoulement échoue. Un affect longtemps contenu (souvent la haine, l’humiliation) fait retour et envahit le Moi. L'acte est alors porteur d'un sens symbolique : il réalise un fantasme inconscient, il punit le Surmoi, il accomplit un désir interdit.
Caractéristiques :
- Rareté : Le névrotique ne passe généralement pas à l'acte. Quand il le fait, c'est souvent un événement unique
- Charge symbolique : L'acte a un sens. Il peut être analysé, décodé, mis en lien avec l'histoire du sujet
- Culpabilité massive : Après l'acte, le sujet s'effondre. Le Surmoi le persécute. Il exprime des regrets authentiques, parfois se dénonce
- Planification inconsciente : L'acte peut sembler impulsif, mais une reconstruction montre souvent une préparation inconsciente (actes manqués, oublis, qui facilitent le passage à l'acte)
Exemple clinique : crime passionnel isolé
Un homme de 45 ans, cadre supérieur, marié depuis 20 ans, découvre que sa femme le trompe. Il ne dit rien. Il encaisse. Pendant trois mois, il observe, accumule des preuves, rumine. Il n'exprime rien : ni colère, ni tristesse. Il continue la vie conjugale comme si de rien n'était.
Un soir, elle rentre tard. Il lui demande calmement où elle était. Elle ment. Il sort un revolver (qu'il a acheté deux semaines plus tôt, prétendument pour "se protéger d'une agression") et tire. Une balle. Elle meurt. Il appelle immédiatement la police, avoue, pleure, dit : "Je ne sais pas ce qui m'a pris, je l'aimais".
Pendant l'expertise, il se révèle qu'il a été élevé par une mère froide, séductrice, qui alternait entre proximité et rejet. Enfant, il fantasmait la tuer. Adolescent, il a refoulé ces fantasmes matricides. Sa femme, par son infidélité, a réactivé l'humiliation infantile (être rejeté par la mère). Le passage à l'acte est un retour du refoulé : il tue symboliquement la mère en tuant la femme.
Analyse structurale :
- Angoisse de castration : l'infidélité = humiliation phallique insupportable
- Moi solide mais débordé : pendant trois mois, le refoulement tient, puis cède
- Retour du refoulé : le fantasme matricide infantile se réalise sur la femme
- Culpabilité massive : le Surmoi le persécute, il se dénonce, s'effondre
- Passage à l'acte = accomplissement d'un désir inconscient longtemps refoulé
Implications cliniques pour DS2C
Identifier la structure = prédire le type de décompensation
Dans l'analyse DS2C, la structure de personnalité permet de poser une hypothèse prédictive :
- Si structure psychotique : risque de passage à l'acte délirant, brutal, potentiellement gravissime. Surveillance des signes de décompensation psychotique (repli, bizarreries, discours persécutif).
- Si structure limite : risque de passages à l'acte répétés, impulsifs, dans l'intimité relationnelle. Surveillance des signes d'angoisse d'abandon (comportements intrusifs, alternance idéalisation/dénigrement, menaces suicidaires).
- Si structure névrotique : passage à l'acte rare, mais si facteurs de stress cumulés + échec du refoulement, acte isolé, symbolique, suivi d'effondrement. Surveillance des signes de rumination cachée, d'inhibition émotionnelle excessive, d'accumulation de tension non exprimée.
Conséquences pour l'évaluation du risque
Un facteur de risque criminologique (trauma précoce, violence familiale) n'a pas le même poids selon la structure. Un sujet limite avec attachement insécure présente un risque élevé de violences répétées dans l'intimité. Un sujet névrotique avec le même attachement insécure présentera des difficultés relationnelles, mais rarement un passage à l'acte violent.
L'évaluation du risque doit donc impérativement intégrer la structure. Les outils actuariels (qui quantifient des facteurs de risque) doivent être complétés par une analyse structurale qualitative.
En conclusion
La structure de personnalité n'est pas un destin, mais une organisation qui contraint le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Face à un même déclencheur, le psychotique décompense par effraction délirante, le limite par décharge impulsive, le névrotique par retour du refoulé. La structure détermine le TYPE de passage à l'acte.
Frantz Bagoe
Analyste comportemental
Créateur de la méthode DS2C
Convergences
Le 30/08/2025
Les convergences de Freud, René Le Senne, Jean Bergeret, Charles Darwin et Paul Watzlawick : une lecture croisée de l’humain
L’histoire de la pensée psychologique et scientifique a souvent pris des chemins divergents. D’un côté, la psychanalyse freudienne, marquée par l’exploration des profondeurs de l’inconscient et des conflits psychiques. De l’autre, la caractérologie de René Le Senne, cherchant à décrire les structures fondamentales de la personnalité. À côté encore, la clinique de Jean Bergeret, attentive aux pathologies de la relation et aux modes d’organisation de la vie psychique. Mais également, l’évolutionnisme de Charles Darwin, qui replace l’homme dans la continuité biologique du vivant. Enfin, la théorie de la communication de Paul Watzlawick, ancrée dans une lecture interactionnelle et systémique.
À première vue, ces cinq penseurs n’ont pas grand-chose en commun. Freud s’intéressait aux rêves, Darwin aux pinsons des Galápagos, Le Senne à la typologie des caractères, Bergeret aux cliniques borderline et Watzlawick aux paradoxes de la communication humaine. Pourtant, si l’on gratte la surface, on découvre un faisceau de points de rencontre, qui dessinent une vision cohérente de l’homme : un être déterminé, contraint, traversé par des tensions internes et externes, fondamentalement relationnel, limité dans sa liberté mais inscrit dans une dynamique évolutive.
Je vous propose d’explorer ces convergences. Non pas pour les forcer artificiellement, mais parce qu’elles révèlent une manière commune d’aborder l’humain : non pas comme un individu souverain, mais comme un être façonné par des structures qui le dépassent.
Nous suivrons cinq fils directeurs : les structures qui déterminent l’homme, les conflits qui l’animent, la centralité du lien à l’autre, les limites de sa liberté, et enfin la dimension évolutive qui traverse sa condition.
L’homme déterminé par ses structures
Freud, Darwin, Le Senne, Bergeret et Watzlawick partagent une conviction fondamentale : l’homme ne se définit pas d’abord par sa liberté, mais par des structures qui le déterminent.
Freud : la tyrannie de l’inconscient
Freud a montré que l’homme est gouverné par des forces inconscientes. Le « ça », réservoir pulsionnel, agit en dehors de toute volonté consciente. Le « moi » tente de composer avec la réalité, tandis que le « surmoi » impose ses interdits. Loin d’être libre, l’homme est ainsi travaillé par des instances psychiques contradictoires. Les rêves, les lapsus, les symptômes névrotiques montrent la puissance de cet inconscient structuré.
René Le Senne : la structure caractérologique
René Le Senne a proposé une approche caractérologique fondée sur trois dimensions stables : l’émotivité, l’activité et le retentissement (primaire ou secondaire). Ces paramètres dessinent une « structure » relativement fixe, qui conditionne la manière d’être au monde. Un émotif primaire ne réagira pas comme un non-émotif secondaire : la liberté se trouve encadrée par cette trame.
Darwin : l’héritage de l’évolution
Pour Darwin, l’homme est avant tout un animal. Son comportement, ses instincts, ses émotions trouvent leur origine dans des processus évolutifs. La peur, la jalousie, la coopération, la tendance à protéger sa descendance : autant de traits qui s’expliquent par la sélection naturelle. L’individu ne choisit pas ces dispositions, il les reçoit en héritage.
Bergeret : les organisations de la personnalité
Jean Bergeret a montré que la personnalité se structure selon des organisations – névrotique, psychotique, limite – qui orientent la manière de gérer les conflits internes et externes. Ces organisations ne sont pas des choix conscients, mais des adaptations précoces à des environnements affectifs et relationnels.
Watzlawick : la prison de la communication
Pour Paul Watzlawick, l’homme est pris dans des systèmes de communication dont il ne peut sortir. « On ne peut pas ne pas communiquer » : même le silence est un message. Les relations imposent des codes et des significations qui échappent souvent au contrôle individuel.
Point commun : tous ces penseurs montrent que l’homme est déterminé par des structures – inconscientes, caractérologiques, biologiques, organisationnelles ou communicationnelles.
Conflits et tensions comme moteur
L’homme n’est pas seulement structuré : il est traversé par des tensions. Ces conflits constituent le moteur même de son fonctionnement psychique et social.
Freud : les conflits pulsionnels
La psychanalyse repose sur l’idée que l’homme est travaillé par des pulsions contradictoires : Eros (vie, sexualité, lien) et Thanatos (mort, destruction). Le principe de plaisir se heurte au principe de réalité. Les symptômes naissent de ces tensions jamais complètement résolues.
Bergeret : les conflits psychiques organisateurs
Bergeret a décrit comment chaque organisation de la personnalité gère les conflits. Le névrotique vit dans le conflit intrapsychique (désir vs interdit). Le psychotique gère la menace d’effondrement de l’identité. Le borderline oscille entre ces deux pôles, avec un conflit constant autour de l’abandon et de la dépendance.
Le Senne : la tension caractère/situation
Le Senne insistait sur la confrontation entre structure caractérologique et circonstances. Un caractère rigide se heurte à une situation exigeant de la souplesse, et naît alors un conflit intérieur qui oriente le comportement.
Darwin : la lutte pour l’existence
L’évolution repose sur la tension entre individus pour la survie et la reproduction. La nature est une scène de conflits permanents : prédateur et proie, individus concurrents, espèces en compétition.
Watzlawick : les paradoxes de la communication
La double contrainte (double bind) illustre la conflictualité relationnelle : « sois spontané ! », injonction contradictoire qui piège l’individu. Les relations humaines sont traversées de paradoxes inévitables.
Point commun : chez tous, l’homme est un être de contradiction, son équilibre dépend de la manière dont il gère ses conflits.
L’importance du lien à l’autre
Aucun de ces auteurs ne pense l’homme isolément. Tous soulignent la dimension fondamentale de la relation.
Freud : le transfert et l’amour
Freud a montré que le rapport à l’autre est fondateur : le sujet se constitue dans le regard et le désir de l’autre. Le transfert en psychanalyse révèle combien les relations passées continuent de structurer les relations présentes.
Bergeret : pathologies relationnelles
Pour Bergeret, les troubles de la personnalité sont avant tout des troubles du lien. Les borderline, par exemple, oscillent entre fusion et rejet, dépendance et haine de l’autre.
Watzlawick : les axiomes de la communication
La communication est constitutive du lien humain. On ne peut pas ne pas communiquer, chaque message porte un contenu et une dimension relationnelle, et toute interaction est ponctuée différemment selon les acteurs.
Darwin : l’origine de la coopération
Darwin voyait dans la coopération et la solidarité des instincts sociaux favorisés par l’évolution. Les groupes capables d’entraide avaient plus de chances de survie.
Le Senne : compatibilités caractérologiques
La caractérologie éclaire les affinités et les incompatibilités : certains caractères se complètent, d’autres s’affrontent. La relation dépend de ces structures profondes.
Point commun : l’homme est un être de relation, le lien à l’autre conditionne son existence.
Les limites de la liberté et de la conscience
Tous ces penseurs convergent sur un point dérangeant : la liberté humaine est très relative.
Pour Freud, nous croyons décider, mais c’est l’inconscient qui gouverne.
Pour Le Senne, nous croyons choisir, mais c’est le caractère qui fixe nos marges.
Pour Bergeret, nous croyons être autonomes, mais notre histoire affective nous détermine.
Pour Darwin, nous croyons être supérieurs, mais nous restons soumis aux lois biologiques.
Pour Watzlawick, nous croyons être libres, mais nous sommes pris dans des systèmes communicationnels dont nous ne maîtrisons pas les règles.
Point commun : l’homme est limité, sa liberté est un mythe réconfortant plus qu’une réalité.
Une vision dynamique et évolutive de l’humain
Malgré ces contraintes, ces penseurs ne décrivent pas un homme figé. Au contraire, tous insistent sur la dimension dynamique de l’humain.
Freud : l’appareil psychique est un champ de forces en perpétuel mouvement.
Darwin : l’évolution est un processus continu, qui façonne encore nos comportements.
Bergeret : les organisations psychiques sont des adaptations dynamiques à l’environnement relationnel.
Le Senne : le caractère est stable, mais il se module selon les expériences.
Watzlawick : la communication est un système vivant, toujours en réorganisation.
Point commun : l’homme est un processus, pas une essence.
En conclusion
Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick appartiennent à des traditions intellectuelles très différentes. Pourtant, leurs pensées se rejoignent sur plusieurs points :
L’homme est déterminé par des structures qui le dépassent.
Son existence est traversée de conflits et de contradictions.
Le lien à l’autre est fondamental.
Sa liberté est limitée.
Il est un être en mouvement, inscrit dans une dynamique évolutive.
En croisant ces perspectives, on obtient une image de l’humain bien plus complexe qu’une vision naïve de l’individu libre et rationnel. L’homme est un être paradoxal : contraint mais dynamique, limité mais créatif, toujours pris entre des déterminismes et des possibles.
Cette lecture croisée permet d’éclairer nos comportements contemporains. Face aux nouvelles pathologies du lien, aux illusions de liberté entretenues par les réseaux sociaux, ou encore aux tensions identitaires, les enseignements de Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick demeurent d’une actualité brûlante.
Pourquoi certaines personnes répètent les mêmes erreurs ?
Le 31/07/2025
« Je ne comprends pas… je retombe toujours dans les mêmes travers. »
« J’attire toujours le même type de personne. »
« Chaque fois que j’avance, je finis par saboter. »
Ces phrases résonnent dans les cabinets de psychologues, de thérapeutes et de coachs. Derrière l’apparent hasard de certaines répétitions se cache une mécanique bien plus profonde, enracinée dans la personnalité, le tempérament et l’histoire du sujet.
Voici une lecture croisée à la fois caractérologique, comportementale et psychanalytique, pour mieux comprendre ces scénarios qui se rejouent, souvent au détriment de notre épanouissement.
La répétition : un symptôme courant, une fonction adaptative
Répéter, en soi, n’a rien d’anormal. Notre cerveau fonctionne par schémas et routines, ce qui lui permet d’économiser de l’énergie cognitive. Ainsi, nous apprenons à marcher, conduire, parler ou résoudre des conflits à partir de nos expériences passées. Le problème surgit lorsque ces répétitions deviennent rigides, douloureuses, ou autodestructrices.
Le comportement appris : le poids du conditionnement
La psychologie comportementale montre que nos réactions sont souvent le fruit d’apprentissages précoces. Nous développons des réponses conditionnées selon les conséquences que nos actions ont eues par le passé :
Un comportement renforcé (par une récompense ou une réduction d’un malaise) tend à se maintenir.
Un comportement puni ou inefficace tend à s’éteindre… sauf si une dimension affective s’y accroche.
Par exemple, une personne qui a appris dans l’enfance que la soumission évitait les conflits familiaux pourra reproduire ce pattern dans ses relations adultes, même si cela nuit à son affirmation de soi.
Freud et la compulsion de répétition : rejouer pour (ne pas) comprendre
Freud fut l’un des premiers à théoriser la compulsion de répétition : la tendance inconsciente à rejouer certains scénarios traumatiques non élaborés.
Pourquoi ? Parce que le psychisme, pour intégrer un événement, doit pouvoir le représenter, le symboliser, le mettre en récit. Si ce n’est pas le cas (par exemple dans un trauma infantile), l’expérience revient… mais sous forme d’action, de répétition.
On ne s’en souvient pas, on le revit.
Par exemple, un sujet abandonné par un parent négligent peut inconsciemment choisir des partenaires distants ou indisponibles. Il tente de réparer l’histoire… mais en réactivant exactement le même schéma.
La structure caractérielle : nos filtres émotionnels et relationnels
La caractérologie, notamment celle initiée par René Le Senne, permet de comprendre comment nos traits de caractère profonds influencent la manière dont nous vivons et interprétons le monde.
Selon Le Senne, trois facteurs principaux structurent le caractère :
- Émotivité : sensibilité à l’impact affectif d’un événement. L’émotif adhère à ce qui l’émeut. D’autre part, l’émotivité se spécifie et souvent ne se traduira que dans les domaines où les intérêts vitaux de l’individu sont engagés. Ainsi, un émotif pourra être froid pour ce qui ne l’intéresse pas.
- Activité : tendance à passer à l’action ou à rester passif. L’inactif agit contre son gré, l’actif vit pour agir.
- Retentissement : on doit distinguer entre le retentissement actuel d’une représentation et son retentissement posthume. Tous les effets produits par une représentation pendant qu’elle occupe la conscience constituent le premier retentissement, la fonction primaire de la représentation. Tous les effets produits par une représentation après qu’elle a cessé d’être présente à la conscience constituent le second retentissement, la fonction secondaire de la représentation. Quand les effets d’une donnée mentale actuellement présente à la conscience refoulent ceux des données passées, la fonction primaire domine, on se trouve en présence d’un « primaire ». Dans le cas inverse, la « secondarité » domine et l’homme doit être dit secondaire. (Guy Palmade – « La caractérologie » – Puf, 1995).
Ces variables donnent naissance à plusieurs types caractériels, chacun ayant ses répétitions typiques.
Quelques exemples :
Le Passionné (émotif, actif, secondaire) : recherche de relations intenses. Il répète souvent des histoires d’amour conflictuelles, jalouses ou fusionnelles. Il dramatise, amplifie, relance des scénarios relationnels intenses, quitte à s’épuiser.
Le Flegmatique (non émotif, non actif, secondaire) : évite le conflit, préfère la stabilité. Il peut se retrouver dans des contextes professionnels ou conjugaux médiocres mais s’y maintient longtemps, par peur du changement ou du conflit.
Le Nerveux (émotif, non actif, primaire) : hypersensible, impulsif, souvent instable. Il peut répéter des décisions précipitées ou des sabotages à court terme, sous le coup de l’émotion.
Ces traits ne sont pas des fatalités, mais ils structurent des filtres de perception qui influencent nos choix, nos attirances, nos réactions, donc… nos répétitions.
Schémas précoces inadaptés
La thérapie des schémas de Jeffrey Young propose une lecture intégrative : certaines répétitions comportementales viennent de schémas précoces inadaptés, c’est-à-dire de croyances négatives construites très tôt (souvent dans l’enfance) à partir d’expériences relationnelles dévalorisantes ou insécurisantes.
Par exemple :
- Schéma d’abandon → partenaires émotionnellement indisponibles.
- Schéma de carence affective → recherche excessive de validation.
- Schéma de défaveur → sabotage des réussites.
Ces schémas activent des réponses comportementales automatiques, que le patient confond souvent avec sa « personnalité » alors qu’il s’agit de stratégies de survie émotionnelle.
Illustrations concrètes
Marie, 34 ans, passionnée
Marie tombe toujours amoureuse d’hommes instables, parfois violents, mais ne « supporte pas » la tiédeur ou la prévisibilité. En caractérologie, elle correspond à un type émotif-actif-secondaire (passionnée).
Sa compulsion de répétition est aussi alimentée par un schéma de trahison (père infidèle). Elle rejoue l’abandon et cherche à le maîtriser… en le provoquant.
Thomas, 41 ans, flegmatique
Thomas reste dans un poste sous-payé depuis dix ans malgré un potentiel reconnu. Il évite les conflits, n’ose pas demander une augmentation ni postuler ailleurs. Il est de type flegmatique secondaire, peu émotif, peu actif, ruminant.
Son schéma de soumission l’amène à répéter des situations de dévalorisation, par peur de perdre l’approbation des autres.
Comment sortir de la répétition ?
Briser les répétitions nécessite :
La prise de conscience du schéma : reconnaître le pattern, voir ses origines, repérer les déclencheurs.
L’identification des croyances associées : « Je ne mérite pas mieux », « Je suis trop… », « Si je me défends, on me rejette ».
Un travail sur les traits de caractère : non pas pour les « changer », mais pour les apprivoiser et les adapter.
La mise en place de nouvelles réponses comportementales : expérimenter progressivement d’autres manières d’agir ou de réagir.
Une forme de tolérance à l’inconfort : car sortir d’un schéma familier, même douloureux, provoque de l’angoisse.
La répétition n’est pas une faiblesse, c’est un signal
Répéter les mêmes erreurs n’est pas un défaut moral mais un langage de l’inconscient et du caractère. C’est une tentative de maintenir une forme de cohérence interne, souvent coûteuse émotionnellement mais qui a du sens si on sait l’écouter.
Analyser ses schémas, comprendre son fonctionnement caractériel, décrypter ses conditionnements comportementaux, c’est ouvrir la voie à une transformation réelle — pas celle d’un idéal rêvé, mais celle d’un soi plus libre, plus lucide et plus apaisé.
Agir sous le coup de l'émotion
Le 19/07/2025
Est-il bon d’agir sous le coup de la colère ou de la tristesse ?
Une perspective comportementale sur l’impact des émotions intenses sur nos décisions.
Emotion et action, un lien instinctif
Il est courant d’entendre des expressions telles que : « J’ai réagi à chaud », « Je n’étais pas moi-même », ou « Je regrette d’avoir agi sous le coup de l’émotion ». Ces formulations traduisent une réalité neuropsychologique bien documentée : les émotions, lorsqu’elles atteignent une certaine intensité, modifient profondément nos prises de décision, nos actions et nos jugements.
Mais faut-il pour autant s’abstenir systématiquement d’agir lorsqu’on ressent de la colère ou de la tristesse ? Toute émotion forte est-elle mauvaise conseillère ? Dans cet article, nous examinons ces questions sous un angle comportementaliste, en nous appuyant sur les notions de régulation émotionnelle, de renforcement et de contingence.
Colère et tristesse : deux émotions fondamentales, deux fonctions adaptatives
La colère et la tristesse sont des réponses émotionnelles naturelles, universelles, et fonctionnelles. Elles remplissent des rôles bien précis dans notre adaptation à l’environnement :
La colère est liée à une perception d’injustice, de violation de règles ou de frustration. Elle est souvent associée à une activation physiologique intense (augmentation du rythme cardiaque, tension musculaire, vigilance accrue) et à une tendance à l’action : confrontation, revendication, défense des limites.
La tristesse, en revanche, est une émotion de perte, de désespoir ou d’impuissance. Elle s’accompagne d’un ralentissement global (baisse d’énergie, retrait social, rumination) et vise souvent à favoriser la réévaluation, la demande de soutien, ou l’introspection.
Ces émotions, dans un cadre adaptatif, servent à mobiliser des ressources ou à susciter des ajustements dans nos relations et nos comportements. Elles ne sont pas intrinsèquement négatives, mais leur influence sur nos comportements peut devenir problématique lorsqu’elles bloquent l’analyse rationnelle ou renforcent des patterns dysfonctionnels.
Agir "à chaud" : quels risques comportementaux ?
D’un point de vue comportemental, agir sous le coup d’une émotion intense revient à réagir automatiquement à un antécédent émotionnel, souvent sans analyse des conséquences. Cela pose plusieurs problèmes :
1. Distorsion de l’évaluation des contingences
Sous l’effet de la colère ou de la tristesse, l’individu surestime ou sous-estime certaines conséquences de ses actes. Par exemple, une personne en colère peut frapper ou insulter un proche, pensant "remettre les pendules à l’heure", sans anticiper les dommages relationnels à long terme.
2. Renforcement immédiat du comportement émotionnel
Si l’action entreprise "soulage" l’émotion (ex. : crier ou claquer une porte apaise temporairement la tension), un renforcement négatif se produit : on est plus susceptible de réutiliser ce mode d’action à l’avenir, même s’il est inadapté.
3. Inhibition des fonctions exécutives
Les émotions fortes activent le système limbique (notamment l’amygdale), au détriment du cortex préfrontal impliqué dans la planification, la logique et le contrôle inhibiteur. Il s’agit d’un biais neurocomportemental naturel, mais potentiellement dommageable.
Cas cliniques : quand l’émotion parasite la décision
Exemple 1 : La colère impulsive
Un patient se dispute avec sa conjointe et, pris dans un élan de colère, claque la porte et quitte le domicile. Sur le moment, il ressent un soulagement (renforcement négatif de la fuite), mais le conflit s’envenime. Ce comportement devient un schéma répétitif : dès que la tension monte, il fuit ou explose, empêchant toute régulation constructive.
Exemple 2 : La tristesse paralysante
Une patiente, après une rupture, se sent submergée par une tristesse intense. Elle envoie des messages désespérés à son ex-partenaire dans l’espoir de rétablir un lien. L’inaction de l’autre renforce son sentiment d’abandon. Chaque message non répondu devient une preuve de rejet, consolidant un cercle vicieux de passivité et de dévalorisation.
Est-il possible d’agir sous émotion sans être dysfonctionnel ?
Oui, mais à certaines conditions. Les recherches en psychologie de la régulation émotionnelle et en thérapie comportementale montrent qu’il est possible d’agir sous le coup d’une émotion à condition que celle-ci soit identifiée, régulée et contextualisée.
1. La reconnaissance émotionnelle
Avant d’agir, il faut pouvoir nommer ce que l’on ressent. "Je suis en colère", "Je suis triste", "Je suis frustré". Cette mise en mots favorise une prise de recul.
2. La régulation émotionnelle
Il ne s’agit pas de nier ou de bloquer l’émotion, mais de l’accueillir sans se laisser submerger. Des techniques comme la respiration, l’ancrage, la pleine conscience ou les stratégies de distraction active (aller marcher, appeler un proche, écrire) permettent de retrouver un seuil de lucidité avant l’action.
3. Le report de la décision
Dans la plupart des situations, l’urgence ressentie est émotionnelle, pas réelle. Remettre à plus tard l’action ("Je vais y réfléchir ce soir", "Je lui répondrai demain") est souvent un acte de lucidité, pas de faiblesse.
Ce que dit la recherche : émotion ≠ mauvaise décision… si elle est régulée
Des études en psychologie cognitive (Gross, 1998 ; LeDoux, 2000 ; Damasio, 1994) ont montré que les émotions sont essentielles à la prise de décision. Antonio Damasio a notamment démontré qu’un individu privé de ressentis émotionnels (suite à une lésion cérébrale) est incapable de prendre des décisions cohérentes, même simples.
Mais ces émotions doivent être intégrées au raisonnement, pas le remplacer.
Ressentir, oui – agir impulsivement, non
Agir sous le coup de la colère ou de la tristesse n’est pas conseillé si l’émotion domine l’analyse comportementale, biaise la perception des conséquences ou renforce des réactions inadaptées. Cela peut entraîner des effets secondaires importants : conflits, ruptures, culpabilité, isolement, ou encore auto-renforcement de schémas dysfonctionnels.
Toutefois, une émotion reconnue, régulée et mise au service d’un objectif clair peut devenir un puissant moteur d’action. En tant que psychologue comportementaliste, il est essentiel d’enseigner aux patients à distinguer l’impulsion de l’intention, à retarder l’action, et à réévaluer les contingences émotionnelles avant d’agir.
Pour aller plus loin
Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology.
Damasio, A. (1994). L’erreur de Descartes : la raison des émotions.
Baumeister, R. F. et al. (2007). Emotion, decision, and action: A behavioral perspective. Psychological Inquiry.
Skinner, B. F. (1953). Science and Human Behavior.
Synchronisation et empathie
Le 16/04/2025
Apprendre à décoder, à analyser le langage non-verbal en se limitant strictement à l’interprétation de certains éléments est pour le moins réducteur mais surtout, sujet à d’énormes erreurs (et j’en vois de belles sur Instagram, You Tube). Ca ne fait pas de vous un expert mais plus vraisemblablement un insctinctif. Vous n’aurez pas plus de réussite que la chance.
Pour faire la différence et passer de la version « instinctive » à la version « expert », il est impératif de tenir compte du contexte, des habitudes corporelles de chacun, et des états émotionnels de chacun.
Si la possibilité vous est offerte au cours d’un échange, lorsque vous pensez qu’il y a un hïatus dans la communication, c’est-à-dire que le verbal est décorrélé des gestes, qu’une expression faciale illustre l’inverse du discours, il vous faut tirer cela au clair en questionnant ! Si vous restez sur vos impressions, vous ne faites que jeter la pièce en l’air…
Si vous voulez comprendre une situation, si vous voulez savoir si votre date vous correspond, si vous voulez savoir pourquoi votre couple bat de l’aile ou simplement en savoir plus : discutons-en et allons comprendre ensemble les « intentions » de l’autre (ou les votres) !
Mail : contact@ds2c.fr / frantz.bagoe@gmail.com
Whatsapp/Message : 06 13 68 38 65
Instagram : ds2c.Analyse.Comportementale
En attendant, je vous partage une étude scientifique de 2012 sur notre capacité à appréhender les émotions des autres. Bonne lecture !
Le partage des états émotionnels des autres peut faciliter la compréhension de leurs intentions et de leurs actions. Les réseaux d'aires cérébrales « fonctionnent ensemble » chez les participants de cette étude qui voient des événements émotionnels similaires dans un film. L'activité cérébrale des participants a été mesurée avec l'IRM fonctionnelle pendant qu'ils regardaient des films représentant des émotions désagréables, neutres et agréables. Après le scan, les participants ont regardé les films à nouveau et ont évalué en continu leur expérience de l'agrément/désagrément et de l'excitation/calme.
Pendant le visionnage du film, les chercheurs ont constaté que l'activité cérébrale des participants a été synchronisée dans les aires sensorielles et dans les circuits émotionnels. En améliorant la synchronisation de l'activité cérébrale chez les individus, les émotions peuvent favoriser l'interaction sociale et faciliter la compréhension interpersonnelle.
Les émotions humaines sont très contagieuses. Les sentiments de colère et de haine peuvent se propager rapidement lors d'une manifestation de protestation pacifique et la transformer en une émeute violente, alors que des sentiments intenses d'excitation et de joie peuvent passer rapidement des joueurs aux spectateurs lors d'une finale de football par exemple.
Il est bien documenté que l'observation d'autres personnes dans un état émotionnel particulier déclenche rapidement et automatiquement la représentation comportementale et physiologique correspondante de cet état émotionnel chez l'observateur. Les études de neuroimagerie ont également révélé une activation neurale commune pour la perception et l'expérience d'états tels que la douleur, le dégoût et le plaisir.
Des données récentes suggèrent que, dans les situations sociales, une telle synchronisation de l'activité cérébrale de deux individus peut effectivement se produire au sens littéral.
Une stimulation naturelle prolongée, comme la visionnement d'un film ou l'écoute d'un récit, donne lieu à des cours temps de réponse et sélectifs sur le plan fonctionnel. C’est ce qu’il se passe lorsque 2 personnes, qui ne se connaissent pas, se rencontrent pour la première fois et que le « courant passe » entre elles.
Cette synchronisation de l’activité cérébrale s’étend jusqu’aux zones impliquées dans la vision et l’attention de haut niveau et a été interprétée comme reflétant la similitude du traitement de l’information cérébrale entre les individus.
En plus de refléter les réponses sensorielles, l'activité synchronisée pourrait aussi aider les gens à assumer les perspectives mentales et corporelles des autres et à prévoir leurs actions.
La synchronisation entre le locuteur et l'auditeur est associée à une compréhension réussie d'un message verbal, de la communication non verbale et des expressions faciales.
Après avoir été scannés, les participants ont revisionné les films et évalué leurs expériences subjectives de valence (plaisir/désagrément) et d'éveil (calme/activation).
Les chercheurs ont également évalué et établi qu’il y avait bien une corrélation entre une tendance auto-déclarée à l'empathie, c'est-à-dire la disposition à reconnaître les états émotionnels chez les autres, et la synchronisation intersubjective.
Partager les états émotionnels d'autres individus permet de prédire leur comportement, et les représentations affectives, sensorielles et attentionnelles partagées peuvent fournir la clé pour comprendre les autres.
Grâce à ce type de simulation mentale, nous pouvons estimer plus précisément les objectifs et les besoins des autres et adapter notre propre comportement en conséquence, soutenant ainsi l'interaction sociale et la cohérence entre les individus.
Source : « Emotions promote social interaction by synchronizing brain activity across individuals", 18/04/2012, L. Nummenmaa, doi.org/10,1073/pnas.1206095109

Droits d'auteur "La belle et le clochard" : Walt Disney Productions
Prendre une décision sur la base de l'intuition ou de la réflexion ?
Le 25/01/2025
Focus sur : « La Force de l'intuition » de Malcolm Gladwell
Gladwell explore la manière dont notre esprit prend des décisions rapides et intuitives, souvent en quelques secondes, et comment ces jugements peuvent être aussi fiables, voire plus, que des décisions réfléchies et analytiques. Gladwell introduit le concept de « thin-slicing », qui désigne notre capacité à saisir l'essence d'une situation ou d'une personne en se basant sur de brefs instants ou des informations limitées.
Gladwell illustre cette idée à travers diverses anecdotes et études. Par exemple, il mentionne le chercheur John Gottman, capable de prédire avec une précision de 90 % si un couple va divorcer en analysant seulement 15 minutes de leur conversation. Gottman et Amber Tabares, une de ses étudiantes, ont remarqué que chez les couples qui devaient par la suite divorcer, quand l’un des conjoints demandait à l’autre de l’approuver, il n’obtenait jamais satisfaction. Chez les couples plus heureux, au contraire, le conjoint répondait à la demande en disant simplement « oui, oui » ou en hochant la tête.
Gladwell souligne également que ces jugements instantanés sont souvent inconscients. Il cite l'exemple de l'entraîneur de tennis Vic Braden, qui pouvait prédire quand un joueur commettrait une double faute avant même que le service ne soit exécuté, sans pouvoir expliquer comment il arrivait à cette conclusion. Cela démontre que notre subconscient joue un rôle majeur dans nos décisions rapides.
Attention aux biais
Cependant, l'auteur met en garde contre les dangers potentiels de ces jugements intuitifs, notamment lorsqu'ils sont influencés par des stéréotypes ou des préjugés inconscients. Il aborde le concept de « priming » psychologique, où des associations subconscientes peuvent affecter nos perceptions et décisions.
Gladwell discute également de la notion de « paralysie par l'analyse », où un excès d'informations peut nuire à la qualité de nos décisions. Il affirme que, dans de nombreux cas, disposer de moins d'informations mais savoir identifier les éléments pertinents permet de prendre de meilleures décisions. Cette idée est illustrée par des exemples dans divers domaines, tels que la médecine, où des diagnostics basés sur des informations clés peuvent être plus précis que ceux fondés sur une multitude de données.
Dans le cadre de l’analyse des décisions intuitives, Gladwell fait écho au modèle RPD (Recognition-Primed Decision), un cadre développé par le psychologue Gary Klein pour expliquer comment les experts prennent des décisions dans des situations complexes ou stressantes. Ce modèle repose sur l’idée que les décisions intuitives ne sont pas des actes de hasard, mais le fruit de la reconnaissance rapide d’un schéma familier dans une situation donnée. Lorsqu’une personne expérimentée est confrontée à un problème, son cerveau identifie immédiatement une solution en se basant sur des expériences similaires passées, sans qu’il soit nécessaire de comparer systématiquement toutes les options. Ce processus d’intuition experte permet des réponses rapides et adaptées, particulièrement dans des domaines où le temps est un facteur critique, comme la médecine d’urgence, la gestion de crise, ou encore les opérations militaires.
Quels champs d’application ?
Les champs d’application du modèle RPD sont variés. Le RPD intervient dans un contexte où la contrainte de temps est importante, où il est nécessaire d’avoir de l’expérience opérationnelle, dans des conditions dynamiques avec des objectifs non quantifiables.
Par exemple, les pompiers qui évaluent une scène d’incendie peuvent, en quelques secondes, identifier le danger principal et ajuster leurs actions en conséquence. De même, un chirurgien chevronné peut instinctivement détecter une complication potentielle au cours d’une opération grâce à des signaux subtils qu’un novice pourrait ignorer. Ce modèle met en lumière l’importance de l’expérience dans l’efficacité des décisions intuitives, tout en soulignant que les erreurs peuvent survenir lorsque des biais ou des préjugés influencent le jugement initial.
En résumé
Le modèle RPD complète l’analyse de Gladwell en démontrant comment les décisions rapides reposent sur une base solide d’apprentissage et de reconnaissance, en s’avérant souvent supérieures dans des environnements dynamiques et exigeants.
Mais allons encore plus loin, jusqu’à Husserl
La corrélation entre la force de l’intuition de Malcolm Gladwell et l’intentionnalité de Husserl est une réflexion fascinante qui lie deux domaines apparemment distincts : la psychologie intuitive et la phénoménologie.
L’intentionnalité chez Husserl
L’intentionnalité, au cœur de la phénoménologie d’Edmund Husserl, désigne le fait que toute conscience est toujours conscience de quelque chose. Cela signifie que la pensée humaine n’est jamais isolée ou abstraite, mais qu’elle vise toujours un objet ou une situation spécifique. Pour Husserl, cette orientation intentionnelle n’est pas seulement un acte mental délibéré, mais aussi une manière dont notre esprit se dirige spontanément vers le monde, en saisissant les phénomènes dans leur immédiateté.
Intuition dans La Force de l’intuition
Chez Gladwell, l’intuition est décrite comme une capacité du cerveau à prendre des décisions rapides en s’appuyant sur des signaux inconscients et des expériences passées. Cette forme de cognition repose sur une saisie immédiate de l’essence d’une situation (le "thin-slicing"), souvent sans analyse consciente détaillée.
La corrélation : une saisie intuitive de l’essence
Ces deux perspectives peuvent se rejoindre dans l’idée que l’intuition, comme l’intentionnalité, est un mode de rapport immédiat au monde :
1. Saisie directe de l’objet : L’intuition de Gladwell peut être vue comme une application pratique de l’intentionnalité husserlienne, dans laquelle l’esprit, dirigé vers un phénomène, en capte l’essence essentielle sans médiation analytique. Par exemple, un expert en art peut reconnaître instinctivement un faux tableau, tout comme l’intentionnalité husserlienne permet de saisir directement les qualités d’un phénomène.
2. Pré-réflexivité : Husserl souligne que de nombreuses perceptions intentionnelles se déroulent sans réflexion consciente. De la même manière, Gladwell montre que l’intuition opère souvent en arrière-plan, mobilisant des processus inconscients basés sur des expériences accumulées.
3. Le rôle du contexte : Dans les deux approches, le contexte joue un rôle clé. Husserl insiste sur le fait que chaque intention est ancrée dans un horizon de signification, tout comme Gladwell démontre que l’intuition se nourrit des expériences vécues dans des contextes particuliers.
Applications communes
1. Psychologie : En psychologie appliquée, les deux notions renforcent l’idée que nos jugements ne sont jamais neutres ou désincarnés. Ils sont enracinés dans notre expérience du monde et influencés par l’environnement et le vécu.
2. Éthique et prise de décision : La réflexion sur l’intentionnalité peut éclairer les limites de l’intuition. Par exemple, si une intuition est biaisée par des stéréotypes (comme Gladwell le montre), elle pourrait être réexaminée à travers l’analyse intentionnelle husserlienne pour mieux comprendre les structures qui influencent ce jugement.
3. Phénoménologie de l’action : Les deux approches mettent en lumière la manière dont nos actions (qu’elles soient intuitives ou réfléchies) sont toujours orientées vers une finalité, qu’elle soit consciente ou inconsciente.
En conclusion
L’intuition, telle que décrite par Gladwell, peut être interprétée comme une forme d’intentionnalité pré-réflexive. Là où Husserl se concentre sur la manière dont la conscience oriente et constitue les phénomènes, Gladwell explore les manifestations pratiques de cette orientation dans nos jugements rapides. Cette mise en relation ouvre des perspectives intéressantes pour comprendre comment nos décisions intuitives sont enracinées dans notre expérience phénoménologique du monde.
La théorie de la contrainte non choisie, où : pourquoi dire "non" ?
Le 09/05/2024
Il existe un lien de cause à effet entre ne pas savoir dire « non » et le harcèlement moral et affectif.
Ce lien, nous le subissons tous mais à divers degrés. C’est pour cela que certaines personnes sont plus affectées que d’autres.
Ce lien est subtil, implicite, ténu voire malsain. C’est ce que j’appelle la théorie de la contrainte non-choisie. C’est le fait d’imposer à l’autre une tâche, un service alors qu’il existe d’autres possibilités. C’est rendre l’autre redevable pour se déresponsabiliser et se placer en position de dominant, pour avoir un ascendant sur l'autre.
Par exemple, un petit groupe de personnes reviennent d’un café et l’une d’elles (personne A) demande à une autre (personne B) de lui déposer son téléphone et son gobelet de boisson à son bureau, le temps qu’elle se rende aux toilettes. Ça s’apparente à un service tout à fait banal, mais l’autre possibilité eut été que la personne A dépose elle-même ses affaires à son bureau pour aller ensuite aux toilettes, sans avoir à solliciter la personne B.
Si la personne B accepte de rendre ce service, elle accepte alors implicitement une relation de subordination qui se répètera forcément parce qu’elle sera vue comme serviable. Sauf que si ce type de services se multiplie, cela provoquera un stress chez la personne A qui pourrait devenir délétère à la longue.
Autre exemple avec les aventuriers de Koh-Lanta, lorsqu’au moment des nominations l’un des aventuriers dit à un autre : « j’ai éliminé 2 amis à moi alors que ça me déchirait le cœur. Là, je te demande simplement aujourd’hui de faire la même chose avec untel. »
Ce type de demande crée un lien de subordination insidieux qui vous place en position de devoir effectivement réaliser ce service pour l’autre. Mais comme vous pouvez vous en apercevoir, l’autre n’est pas démuni d’un intérêt personnel, d’une intention qui est manipulatrice pour autant qu’elle n’ait pas d’autre solution que de vous solliciter.
La racine du mot « contrainte » est CONSTRINGERE qui désigne ce qui est enserré par des liens, enchaîné, entravé, dominé. Une contrainte, ce sont des règles attribuées auxquelles le sujet doit se conformer, qui lui indiquent ce qu’il doit ou ne doit pas faire. « La notion de contrainte implicite met l’accent sur les inférences du sujet à partir d’une activité de compréhension des contraintes explicitent (cairn.info). »
Une contrainte choisie rend la personne qui l’accepte actrice de son choix, c’est intentionnel. L’inverse lui confère un rôle passif, de soumission car ce sera un choix non intentionnel.
C’est facilement compréhensible lorsque vous devez signer un contrat de travail ou un prêt financier.
Savoir dire « non » vous permet de ne pas accepter le stress inhérent et possiblement les conséquences qui peuvent en résulter. C’est vous protéger.

Comprendre et traiter l'inhibition
Le 07/04/2024
Comprendre l’inhibition et ses mécanismes
L'inhibition, en psychologie, fait référence à un processus mental qui consiste à supprimer ou à restreindre une pensée, un comportement ou une émotion. Cela peut se produire de différentes manières, telles que l'inhibition cognitive, émotionnelle ou comportementale. L'inhibition peut être à la fois bénéfique et nuisible, en fonction du contexte et de la manière dont elle est utilisée.
L'inhibition cognitive, par exemple, peut être utile pour se concentrer sur une tâche spécifique en ignorant les distractions. Cependant, une inhibition excessive peut également entraver la créativité et la flexibilité mentale. De même, l'inhibition émotionnelle peut être nécessaire pour contrôler ses réactions dans des situations sociales, mais elle peut également conduire à une suppression excessive des émotions, ce qui peut être préjudiciable à long terme.
En psychologie, l'étude de l'inhibition est importante pour comprendre comment les individus régulent leur comportement et leurs émotions. Les chercheurs s'intéressent également à la manière dont l'inhibition peut être perturbée dans des troubles tels que l'anxiété, la dépression ou le trouble de stress post-traumatique.
Comment l'inhibition, en psychologie, peut-elle être perturbée par des troubles comme l'anxiété et la dépression ?
L'inhibition peut être perturbée par des troubles tels que l'anxiété et la dépression de plusieurs manières.
Dans le cas de l'anxiété, une inhibition excessive peut se produire en raison d'une hyperactivation du système de réponse au stress. Cela peut entraîner une inhibition cognitive, où les pensées négatives et les préoccupations anxieuses dominent l'esprit, entravant la capacité à se concentrer sur des tâches importantes.
De plus, l'anxiété peut également entraîner une inhibition émotionnelle, où les émotions sont refoulées ou supprimées pour éviter les situations stressantes, ce qui peut conduire à une détresse émotionnelle accrue à long terme.
En ce qui concerne la dépression, l'inhibition peut être perturbée par une diminution de la motivation et de l'énergie, ce qui peut entraîner une inhibition comportementale. Les individus déprimés peuvent avoir du mal à initier des actions ou à s'engager dans des activités sociales, ce qui peut renforcer le sentiment de désespoir et d'isolement.
De plus, la dépression peut également entraîner une inhibition émotionnelle, où les émotions positives sont supprimées ou atténuées, ce qui peut contribuer à un sentiment général de vide et de détachement.
En conclusion, l'inhibition est un processus complexe et multifacette qui joue un rôle crucial dans la régulation du comportement et des émotions. L'anxiété et la dépression peuvent perturber l'inhibition en modifiant la manière dont les individus régulent leurs pensées, leurs émotions et leurs comportements.
Comprendre ces mécanismes peut être crucial pour développer des interventions efficaces pour traiter ces troubles et améliorer le bien-être mental des individus concernés.
Une distance analytique
Le 23/07/2023
Un certain nombre de personnes m’ont souvent reproché d’être peu investi émotionnellement, d’être trop froid, de ne pas pouvoir « être lu », d’être trop distant. Alors au-delà du fait qu’il est difficile pour ces personnes d’échanger avec des arguments et de manière contradictoire, au-delà de ma particularité de « haut potentiel » teinté d’un trait autistique (C'est quoi un zèbre ? - Suivez le Zèbre (suivezlezebre.com), je me suis posé cette question :
Que signifie prendre de la distance par rapport aux évènements, à une situation ? Que ce soit dans un contexte familial ou professionnel en tant que psy par exemple.
Prendre de la distance c’est analyser froidement la situation, l’enchaînement des faits, des réactions, en mettant de côté les émotions. C’est imaginer toutes les options possibles sans se mettre de barrières. Barrières relatives à notre vécu, notre expérience qui nous a confrontés aux mêmes situations. C’est appliquer de la distanciation entre soi et la réalité afin d’aborder les choses avec objectivité, dénué d’affect, c’est considéré avec détachement pour apprécier de façon impartiale.
Sauf que nous n’avons vécu que NOS situations en relation avec NOTRE environnement direct, notre foyer, nos parents, nos amis… ce sont donc nos références, pas celles des autres. Notre expérience ne signifie rien chez l’autre qui a ses propres valeurs, qui a fait ses propres expériences. Ses réactions peuvent donc être totalement différentes des nôtres dans un même contexte, elles peuvent même être contradictoires avec les nôtres.
C’est ça qu’il faut garder à l’esprit, être ouvert et se dire que tout est possible, que la nature humaine peut être très créative en matière de fonctionnement et de réactions aux situations rencontrées.
Cette compétence de distanciation peut être consciente ou inconsciente mais elle est plus prégnante chez certains. C’est de l’empathie cognitive (Economie du sadisme ordinaire (ds2c.fr)), de la tempérance (Vers la tempérance... (ds2c.fr)), une lecture purement analytique et comportementaliste, dénué de jugement de valeur. C’est avoir la capacité de relativiser et de replacer toute chose dans son contexte. Mais c’est aussi vouloir se protéger de l’afflux d’informations, des émotions parce qu’on les perçoit plus finement que les autres. C’est rester dans un équilibre émotionnel qui donne la possibilité d’analyser la situation de façon plus distanciée et de pouvoir décider de façon plus efficiente.
Après tout ça, je suis un pur produit de John Broadus Watson, un neo behavioriste freudien !

La mimésis vocale comme stratégie comportementale
Le 01/03/2023
Définir ce qu’est une stratégie comportementale
Les stratégies comportementales (…) regroupent l’ensemble des comportements observables utilisés par l’espèce pour s’adapter aux conditions d’un environnement afin d’assurer sa survie et sa reproduction. Cette définition réfère à celle des principes d’adaptation et d’évolution tels qu’observés, documentés et décrits par Darwin et se rattache également à la biologie comportementale.
Les stratégies comportementales humaines deviennent psychosociales lorsqu’elles sont plus spécifiques à leur induction par la société. L’espèce humaine est adaptée à son environnement social et y développe des comportements pour s’y adapter et y survivre en interaction avec les autres individus et en fonction des concepts et mécanismes en place dans cet environnement.
Lorsque nous sommes confrontés à des demandes intenses, tant sur le plan physique que psychologique, nous devons y répondre par des stratégies comportementales et cognitives qui nous impliquent, en nous confrontant à la situation ou en la fuyant. Ces stratégies répondent donc à un besoin et ont des objectifs différents selon la nécessité et les individus.
L’objectif peut être l’inclusion dans un groupe, la recherche de reconnaissance, le besoin d’opulence, la séduction… et les moyens mis en œuvre peuvent être cognitifs ou gestuels.
Plus globalement, dans toute interaction avec un ou des autres individus, il y a un dialogue vocal qui se crée dans notre tête qui va nous permettre d’intégrer les informations liées à l’environnement et à la personne, de les interpréter et de réaliser le passage à l’acte.
Ce dialogue vocal est appelé la mimésis vocale, elle fait partie intégrante du discours et concerne chacun d’entre nous. Nous entendons tous des voix dans notre tête et ce n’est pas pathologique pour autant que nous ne perdions pas pieds avec la réalité. « Dans le concert des voix orchestrées dans le langage (Perrin 2006) d’où émane le sens, les voix que tout énoncé rencontre inévitablement dans son processus de production ne sont pas que des métaphores des discours autres, ces voix ont également une consistance matérielle » (Barkat-Defradas, Dufour, 2007). C’est ce que Demers (2003) appelle la « voix sociale. » Elle a comme caractéristiques la voix physiologique en tant que tel, mais aussi la hauteur de voix, la modulation, l’intensité, le timbre et chacun de ces éléments apportent des informations quant au genre, à l’appartenance sociale, à la culture, l’origine géographique… la voix constitue notre identité sociale et identifie notre endogroupe.
Quel rapport avec une quelconque stratégie ?
Avec un dialogue vocal, être conscient de cette mimésis vocale intérieure nous permet de moduler notre voix, notre façon de parler, notre façon d’être tel que nous voulons être perçus, reconnus.
Une mère interagit avec son bébé, ses enfants, en adoptant une voix enfantine, maternelle. Un parent va recadrer son enfant en prenant une voix affirmée, sèche, lorsqu’on veut amadouer l’autre... Ainsi, nous adoptons certains éléments phoniques marqués à des fins de soumission, de dominance ou de marquage identitaire.
Quelques exemples de stratégies comportementales vocales ?
L’imitation est un bon exemple de mimésis vocale dans la mesure où l’imitateur intègre toutes les caractéristiques de la personne qu’il souhaite imiter. Il se crée alors un dialogue intérieur en amont de l’imitation proprement dite. Dans cette production parodique, il est facile de discerner les deux voix différentes.
L’échoïsation ou convergence vocale qui correspond à l’alignement progressif des éléments vocaux au cours d’une conversation (théorie d’accommodation communicative, Giles & Coupland 1991). « Dans une étude s’intéressant à ce phénomène au niveau segmental (consonnes et voyelles) et supra-segmental (prosodie et intonation), Pardo (2006) observe que la similarité phonétique augmente au fur et à mesure du déroulement des interactions. » Cet effet s’observe également dans un groupe ou, plus ou moins consciemment, une et/ou plusieurs personnes vont adapter leur façon de parler en fonction de celle du groupe dominant à des fins d’inclusion (Labov, 1966). « La parole du locuteur socialement inférieur va s’adapter à celle du locuteur socialement supérieur » (Gregory et al. 2001 : 39). J’ai, à titre personnel, très souvent constaté ce phénomène à l’école (collège, lycée), où certaines personnes désireuses d’appartenir à un clan plus affirmé, se sont mises à parler de la même façon, c’est-à-dire avec un accent de banlieue qu’ils n’avaient évidemment pas à l’origine.
« En 1992, Smith a mis en évidence que les femmes japonaises en position d’autorité troquent leur voix naturelle pour une voix sociale claquée sur le modèle masculin. »
Quelles en sont les limites ?
L’effet négatif est la limitation de la créativité, de l’innovation et de la diversité. Cette stratégie peut renforcer les écarts (rétroaction positive en cybernétique).
Sources :
IRASD / SSARI « Institut de recherche en architecture de société durable / Sustainable Society Architecture Research Institute (wordpress.com)
Smith, J. S. – 1992, « women in charge: politeness and directives in the speech of Japanese women”, Language and Society, vol. 21, 59-82.
M. Barkat-Defradas, F. Dufour – 2007, “la mimésis vocale : un phénomène dialogique ? », Cahiers de praxématique [En ligne], 49, document 2 – DOI : 10.4000/praxématique.934
La pyramide de l'esprit critique
Le 19/09/2022
A plus d’un titre, il est intéressant d’identifier le profil d’une personne, de savoir comment elle fonctionne. Est-elle active ? Est-elle réfléchie ? A-t-elle confiance en elle ? Est-t-elle créative, sociale, dominante ou analytique ? Quelles sont ses forces et ses limites et ainsi ajuster sa communication et faire en sorte que la personne puisse donner le meilleur d’elle-même que ce soit en individuel ou au sein d’une équipe.
Identifier comment une personne fonctionne cognitivement peut permettre également de connaître son degré de compétence en termes d’esprit critique.
Pour le Larousse, l’esprit critique se définit comme étant une méthode qui a pour objet de discerner les qualités et les défauts d’une œuvre, la valeur, l’exactitude ou l’authenticité d’un texte, d’une déclaration, d’un fait, etc…
Avoir cette compétence permet de s’extraire de tous les complots faciles, d’être factuel, pragmatique et de ne pas être dans la réaction. A coup sûr, notre décision est biaisée par nos croyances, nos projections et encore plus par les innombrables biais cognitifs qui existent.
Pour y voir plus clair, John A. List (Université de Chicago et économiste américain spécialiste d’économie expérimentale, chercheur associé au National Bureau of Economic Research) a créé une classification très simple mais logique inspirée de la pyramide de Maslow.
Cette classification aide clairement à structurer notre analyse et la voici :
Au 4ème degré, le plus abouti, les grands penseurs : des penseurs de haut niveau qui comprennent et corrigent leurs propres préjugés et lacunes ainsi que ceux des autres ; l’égocentrisme est complètement mis à l’écart et ils ont une théorie de l’esprit supérieure ; ils réexaminent constamment les hypothèses de pensées et de méthodes pour détecter les faiblesses de la logique ou les préjugés ; ils ne se soucient pas et ils apprécient même la confrontation intellectuelle parce qu’ils sont leur pire critique.
Au 3ème degré, les penseurs habiles : ils commencent à remettre en question de manière critique ; ils comprennent que leur propre pensée a des angles morts et développent des compétences pour y remédier ; ils mettent la plupart de l’égocentrisme sur la touche ; ils comprennent la causalité et divers biais cognitifs et essayent de les éviter ; comprennent la théorie de l’esprit mais ils font quelques erreurs dans son application et ils cherchent à améliorer leur propre théorie de l’esprit.
Au 2nd degré, les penseurs néophytes : ils comprennent l’importance de la pensée mais ils remettent en question les incohérences les plus évidentes ; ils commencent à apprécier la valeur de l’empirisme mais confondent souvent corrélation et causalité ; ils restent largement égocentriques, sujets à divers biais de recherche et de pensée, ils ont peu ou pas de théorie de l’esprit.
Au 1er degré, les penseurs modal : ils font des choix et ils ont des opinions basés sur des idées préconçues, des préjugés, non basés sur la raison ou des faits. Les préjugés et leurs croyances imprègnent leurs recherches (biais du statu quo, biais de confirmation…) car ils acceptent volontiers ce qui est conforme à leurs idées fausses sans poser de questions.
Mais comment passer d’un état mental à un autre ? Pour certain(e) ça ne se fera jamais parce qu’il faut une bonne dose de remise en question et avoir un ego bien placé.
Pour les autres, il est nécessaire de procéder de manière “scientifique”.
Kahneman décrit dans son livre “Thinking fast and slow” l’importance de prendre le temps de penser. Nous évitons ainsi les nombreux biais cognitifs qui se glissent dans nos prises de décisions.
John A. List a créé une formation dans laquelle il a listé 6 principes de bases à appliquer pour privilégier une pensée plus efficiente. Il dispense ces principes à ses étudiants afin qu’ils développent leur esprit critique :
- Énoncer, expliquer et clarifier la ou les questions,
- Réfléchir à la ou aux questions à partir de plusieurs points de vue, en exprimant leurs propres a priori et en utilisant la pensée logique,
- Rassembler, organiser, assimiler des informations et des données,
- Identifier les hypothèses, les lacunes et les implications du processus de génération de données,
- Mettre à jour les priorités et considérer comment les différents points de vue des autres pourraient changer,
- Expliquer et appliquer ce qu’ils apprennent, en reliant ce qu’ils viennent d’apprendre à d’autres concepts et/ou à leur vie quotidienne.
Pour info, la théorie de l’esprit est la capacité cognitive qui permet de se représenter les états mentaux d’autres personnes et d’utiliser ces représentations afin d’expliquer ou de prédire leurs comportements. L’émotion n’entre pas en jeu, sinon ce serait de l’empathie.
Source : “Enhancing Critical Thinking Skill Formation : Getting Fast Thinkers to Slow Down”, John A. List, 2021.
Le port du masque et la lecture des émotions
Le 11/08/2022
Le port de masques faciaux a été l'un des moyens essentiels pour prévenir la transmission du COVID. Il est évident que ça a affecté nos interactions sociales que ce soit dans le cercle privé, public et professionnel. Tout comme il a affecté les enfants qui ont eu du mal à lire les émotions sur le visage de leurs parents.
Nos visages fournissent des informations clés de notre identité, des informations socialement importantes comme la fiabilité, l'attractivité, l'âge et le sexe, des informations qui soutiennent la compréhension du discours, ainsi que des informations détaillées qui permettent de lire l'état émotionnel de l'autre via l'analyse de l'expression. La qualification des émotions par la lecture des expressions faciales est prépondérante pour pouvoir ajuster sa communication. C’est particulièrement vrai en entretien de recrutement en face à face, pire en visio, tout comme c’était le cas en réunion d’équipe où chacun doit redoubler d’attention et de concentration afin de ne pas faire de mauvaises interprétations.
Des chercheurs de l’Université de Bamberg (Allemagne) ont mené une expérience pour tester l'impact des masques faciaux sur la lisibilité des émotions. Les participants (N=41, calculé par un test de puissance a priori ; échantillon aléatoire ; personnes en bonne santé d'âges différents, 18-87 ans) ont évalué les expressions émotionnelles affichées par 12 visages différents. Chaque visage a été présenté au hasard avec six expressions différentes (en colère, dégoûté, craintif, heureux, neutre et triste) tout en étant entièrement visible ou partiellement couvert par un masque facial. Les résultats ont fait ressortir une précision moindre et une confiance moindre dans sa propre évaluation des émotions affichées.
La lecture émotionnelle était rendue très compliquée à cause de la présence du masque. Les chercheurs ont en outre identifié des schémas de confusion spécifiques, principalement dans le cas de l’expression du dégoût, de la colère, de la tristesse à l’exception des visages craintifs ou neutres.
Déjà que nous ne sommes pas forcément très bons pour qualifier correctement les émotions…
“En ce qui concerne l'analyse de l'expression, différentes études ont montré que nous sommes loin d'être parfaits dans l'évaluation de l'état émotionnel de notre vis-à-vis. C'est particulièrement le cas lorsque nous nous appuyons uniquement sur des informations faciales pures sans connaître le contexte d'une scène. Un autre facteur qui diminue notre performance à lire correctement les émotions des visages est la vue statique sur les visages sans aucune information sur la progression dynamique de l'expression vue ou une occlusion partielle du visage.”
Mais alors quelles actions compensatoires peuvent maintenir l'interaction sociale efficace (par exemple, le langage corporel, les gestes et la communication verbale), même lorsque les informations visuelles pertinentes sont considérablement réduites ?
C’est oublier un peu vite que nous disposons d’autres options tout à fait efficaces, comme observer le langage corporel… la personne a-t-elle recours inconsciemment à des micro démangeaisons, sur quelle zone ? La posture, les épaules sont-elles voûtées, tombantes, l’une plus haute que l’autre ? Le ton de la voix, l’inclinaison de la tête, vers la droite qui trahirait une certaine rigidité dans l’écoute, vers la gauche qui indiquerait une certaine confiance ? La gestuelle des mains qui accompagne le discours est-elle ample, contenue au niveau du tronc, inexistante, rigide, souple ? Est-ce que les mains tiennent un stylo, sont-elles posées sur la table, se raccrochent-elles à la table ?
Tous ces marqueurs gestuels (mi)-conscients permettent de qualifier l’état émotionnel de la personne. Votre expérience et la connaissance du contexte viendront valider votre analyse.

Frontiers | Wearing Face Masks Strongly Confuses Counterparts in Reading Emotions (frontiersin.org)
Bruce, V., and Young, A. (1986). Understanding face recognition. Br. J. Psychol. 77, 305–327. doi: 10.1111/j.2044-8295.1986.tb02199.x
Derntl, B., Seidel, E. M., Kainz, E., and Carbon, C. C. (2009). Recognition of emotional expressions is affected by inversion and presentation time. Perception 38, 1849–1862. doi: 10.1068/P6448
Aviezer, H., Hassin, R. R., Ryan, J., Grady, C., Susskind, J., Anderson, A., et al. (2008). Angry, disgusted, or afraid? Studies on the malleability of emotion perception. Psychol. Sci. 19, 724–732. doi: 10.1111/j.1467-9280.2008.02148.x
Bassili, J. N. (1979). Emotion recognition: the role of facial movement and the relative importance of upper and lower areas of the face. J. Pers. Soc. Psychol. 37, 2049–2058. doi: 10.1037/0022-3514.37.11.2049
Blais, C., Roy, C., Fiset, D., Arguin, M., and Gosselin, F. (2012). The eyes are not the window to basic emotions. Neuropsychologia 50, 2830–2838. doi: 10.1016/j.neuropsychologia.2012.08.010
Blais, C., Fiset, D., Roy, C., Saumure Régimbald, C., and Gosselin, F. (2017). Eye fixation patterns for categorizing static and dynamic facial expressions. Emotion 17, 1107–1119. doi: 10.1037/emo0000283
Do Masks Impair Children's Social and Emotional Development? | Psychology Today
Pourquoi je mens ?
Le 23/06/2022
Le 24 novembre 2016, dans la nuit, Sherri Papini est retrouvée au bord d’une route de Californie. Cette jeune femme est portée disparue depuis plus de 20 jours. Nez cassé, cheveux coupés, marquée par des brûlures, portant une camisole de force. Sherri Papini dit avoir été enfermée dans un placard durant tout ce temps et battue quotidiennement par deux femmes de type sud américain.
On est à Redding, Californie, USA.
Au cours de l’enquête, des doutes apparaissent dans le récit de la jeune femme. Mère de famille, mariée, deux enfants, elle part faire un jogging le 2 novembre et disparaît. Son mari, parti à sa recherche, ne retrouve que son téléphone avec ses oreillettes, des cheveux posés à côté.
Les enquêteurs ont l’intime conviction qu’il s’agit d’une mise en scène.
Une cagnotte en ligne est ouverte pour aider à trouver une piste qui permettrait de mener jusqu’à la jeune femme. Un site internet est ouvert et 24h après sa fermeture, Sherri Papini réapparaît. Elle ne donnera pas l’ombre d’une explication ce qui augmentera la suspicion.
Internet est un outil puissant et il existe une grande communauté d’internautes qui savent en tirer partie pour creuser, pour enquêter bien plus rapidement que les autorités.
Certains éléments vont desservir la jeune femme comme le fait que statistiquement, les enlèvements réalisés par des femmes sont rarissimes. On apprend que la mère de Sherri a décrit sa fille, lors d’un appel passé aux autorités en 2003, comme une mythomane qui a besoin d’être hospitalisée. A l’époque, elle se mutilait pour faire chanter sa mère.
En 2017, une nouvelle analyse ADN sur ses vêtements portées lors de l’enlèvement révèle un profil masculin, qui s’avèrera être le complice de Sherri Papini.
Le scénario machiavélique est avoué par la jeune femme, ses blessures elle se les ait infligées avec son complice... Son procès se tiendra cet été.
Après investigation auprès d’un expert psychiatrique - Dr Ian Lamoureux - Sherri Papini s’avère souffrir d’un désordre de la personnalité narcissique.
Pourquoi inventer des mensonges aussi énormes ? Le mensonge est un signe de détresse qu’envoie le menteur à celui qu’il veut berner. Mais pour quelles raisons ?
Le mensonge participe à l’organisation psychologique de l’enfant, ça le structure et il contribue (c’est contre intuitif) à faire le lien entre l’enfant et l’autre. Selon Winnicott, les enfants qui s’attendent à être persécutés tentent de résoudre leur problème par un mensonge subtil consistant à se plaindre sans que cette plainte soit l’objectif réel.
Lorsque l’enfant n’a pas pleinement profité du stade transitionnel, c’est-à-dire qu’il n’a pas su construire efficacement un espace psychique entre le dedans et le dehors. Cet espace transitionnel est là pour rappeler à l’enfant que la personne qui prend soin de lui est près de lui, quelque part, et ça le rassure. Ça fonctionne très bien avec le fameux ours en peluche, le doudou…
Sans cet espace transitionnel efficient, l’enfant conçoit le mensonge comme un facteur d’espoir. En mentant, il oblige l’environnement à le prendre en main pour le rassurer, lui montrer tout l’amour qu’il en attend, dont il a besoin impérieusement. Le mensonge a pour objectif de reconstruire l’aire transitionnelle. Le fait que l’autre tombe dans le panneau va créer le lien narcissique réparateur, ça va rassurer l’enfant menteur (ou l’adulte).
En réalité, c’est un jeu très enfantin comme Winnicott le décrit. C’est la nécessité paradoxale de se cacher pour être trouvé.
La question qui reste en suspens pour ma part est : quelle enfance Sherri Papini a-t-elle eue ?
Macron vraiment méprisant ?
Le 24/04/2022
“Posture familière, (...) surprenante, très sage du bon élève, (...) son attitude révèle un certain mépris pour la candidate, (...) cette position se mue en celle d’un professeur, (...) l’index sur sa bouche intime l’ordre de se taire, (...) désinvolture” sont autant de qualificatifs qui teintent, qui confèrent à l’analyse de la gestuelle d’Emmanuel Macron une certaine subjectivité.
Les quelques analyses que j’ai lues et entendues à propos de la gestuelle d’Emmanuel Macron, suite à son débat face à Marine Le Pen, m’interpellent. Soit elles sont très évasives, dans le ressenti, soit elles vont dans le sens du ressenti commun et retranscrites par les médias c’est-à-dire qu’Emmanuel Macron affichait une attitude méprisante. Mais c’est omettre un peu facilement le contexte, le profil et l’histoire de chacun. Il est nécessaire de qualifier les gestes avec des mots suffisamment précis et neutres pour ne pas céder au ressenti.
Dans ce que j’ai vu durant les trois heures de débat et en tenant compte du contexte… Emmanuel Macron a de l’expérience dans l’exercice du pouvoir. Il a du gérer la crise des gilets jaunes, le COVID, la guerre en Ukraine. Il connaît donc très bien les rouages et la technicité de son statut, que ce soit au niveau national qu’à l’international. Qu’il ait été très précis et très technique dans ses propos ne peut être qu’une évidence. Emmanuel Macron a un profil de dominant, analytique, pragmatique. Il a largement démontré qu’il aimait les échanges avec des personnes partageant ses opinions mais également ceux qui viennent l’interpeller de façon plus âpre. C’est un lettré, il connaît très bien l’économie, il aime expliquer, démontrer, convaincre. Il a été l’ami et l’assistant de Paul Ricoeur (!) ce qui lui donne une assise intellectuelle qui n’est pas à omettre.
Marine Le Pen quant à elle vient avec toute la charge psychologique qu’à imprimé son précédent débat avec Emmanuel Macron. Elle a envie de plaire, elle a un profil plus politique, elle est influente, démonstrative, instinctive, expansive mais elle est aussi la fille de Jean-Marie Le Pen… une personne dominante, imposante, envahissante, impulsive, égotique avec laquelle Marine Le Pen a dû se construire. Il est évident qu’elle ne possède pas les mêmes connaissances opérationnelles qu’Emmanuel Macron. Donc il est aussi normal qu’elle fut plus hésitante, plus approximative.
Durant le débat, le retrait du buste d’Emmanuel Macron avec les bras croisés et les gestes d’auto-contacts ont été largement commentés et phantasmés alors qu’ils participaient à une gestuelle analytique. Il écoutait et analysait les propos de Marine Le Pen et avancait à nouveau son buste pour contre-argumenter.
Je rejoins l’analyse d’Elodie Mielczarek (cf interview d’Apolline de Malherbe) pour qui, Marine Le Pen était comme prostrée face au danger, incapable de réagir. Elle avait une gestuelle de stress de fuite, bougeant beaucoup sur sa chaise, coupant la parole avec une voix montant dans les aigus. Elle a subi à la fois au niveau de la posture mais également dans la syntaxe de ses phrases.
L’arrogance est brandie en accusation devant l’impossibilité de réfuter des arguments difficilement opposables par la raison. Il y a un glissement sémantique de la réflexion vers l’émotion. Le contexte et l’histoire de chacun sont des éléments sur lesquels il faut compter et à ne surtout pas oublier tant ils sont la base d’une interprétation plus froide et plus juste.

Crédits : Charles Platiau, Julien de Rosa - AFP






