Quand le passage à l'acte n'a pas de coupable

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Léa et Hugo ont un fils qui part en stage de sport dans trois jours. C’est Hugo qui emmènera leur fils à la gare de TGV. Léa demande à Hugo s'il faut acheter un sandwich pour le voyage. Hugo lui répond qu'il en achètera un à la gare, lorsqu’ils y seront. Mais Léa insiste : elle peut très bien aller en acheter un au supermarché maintenant, tant qu'à faire, ce sera fait. Hugo, ne comprenant pas où est l'urgence, lui répond que non, ce sera à la gare, ça peut bien attendre, et le fait sur un ton légèrement sec. Léa relève le ton et le lui reproche. Hugo ne comprend pas ce reproche. Léa lui rappelle qu'elle lui fait souvent cette remarque et le ton monte entre les parents.

Résultat : deux adultes raisonnables, aucun désaccord de fond identifiable, une engueulade pour un sandwich ! L'entourage, s'il assistait à la scène, penserait sans doute : "on s'engueule pour ça ?" Le lecteur habitué à ce blog s'attend peut-être à un fait divers, mais ce ne sera pas le cas. C'est précisément l'intérêt de l'exercice : le « crime » le plus fréquemment commis en France ne nécessite ni arme ni préméditation, il se commet avec une intonation mal reçue un mardi soir, à propos d'un sandwich.

 

Rappel du cadre

DS2C part d'un principe simple : aucun comportement, aucune rupture relationnelle, aucun passage à l'acte ne procède d'une cause unique. Quatre niveaux s'articulent ainsi : la fonction adaptative du comportement (Darwin), le tempérament qui module son expression (Le Senne), la structure psychique qui régule ou échoue à réguler (Freud/Bergeret), le contexte relationnel qui active ou déclenche (Watzlawick). Cet article se concentre sur l'articulation N2-N3-N4, à travers un cas volontairement mineur, pour montrer que la grille n'a pas besoin d'un fait divers pour être opérante.

 

Deux tempéraments fonctionnels

Léa pose beaucoup de questions. Elle aime la précision, vérifie, reformule, anticipe les détails logistiques. Ce n'est pas de l'anxiété, c'est un mode de traitement du réel par l'action et le contrôle du concret.

Hugo est différent. Peu porté à l'engagement actif dans ce type de détail, il n'en est pas moins émotif, mais son émotivité ne se lit pas dans l'instant, elle travaille en silence et se manifeste avec retard. Dans la nomenclature de Le Senne, on est proche d'un Flegmatique teinté de Sentimental : la retenue apparente du Flegmatique (non-émotif en surface, actif de façon mesurée), colorée par une charge affective qui s'accumule et ne se décharge pas immédiatement, propre au Sentimental. Hugo privilégie une lecture globale des situations, le sens, l'organisation d'ensemble et délègue volontiers le détail, qu'il traite comme secondaire.

Aucun des deux profils n'est pathologique. C'est la mise en système de ces deux tempéraments fonctionnels qui va produire une dynamique dysfonctionnelle. C'est tout l'enjeu de l'article : ne pas chercher le défaut chez l'un ou chez l'autre, mais dans la boucle qu'ils forment ensemble.

 

La ponctuation divergente

Watzlawick a montré qu'il n'existe pas d'observation neutre d'une séquence interactionnelle : chacun des protagonistes la ponctue depuis son propre point d'entrée, et croit réagir à l'autre, alors qu'il initie tout autant qu'il répond.

Léa ponctue ainsi : elle pose une question pratique et légitime, obtient une réponse, et propose une solution alternative pour éviter tout risque de dernière minute. De son point de vue, elle est simplement précise et anticipatrice, pas insistante.

Hugo ponctue autrement : une question est posée, il y répond, une seconde sollicitation arrive presque aussitôt sur un sujet qu'il considère déjà réglé. De son point de vue, ce n'est pas de la précision, c'est une remise en cause implicite de sa réponse, donc de sa capacité à gérer la situation.

Ni l'un ni l'autre n'a tort depuis sa propre position. C'est un conflit de niveaux logiques au sens de Bateson : le désaccord n'est pas sur quand acheter le sandwich, il est sur le niveau auquel l'échange doit être traité. Factuel et logistique pour Léa, relationnel et évaluatif pour Hugo, qui entend dans la relance une question de confiance déguisée en question d'organisation.

 

Pourquoi l'un accumule et l'autre non ?

Léa continue de faire ce qu'elle fait habituellement : elle questionne, elle anticipe. Elle ne perçoit pas d'escalade, parce que de son point de vue rien n'escalade, elle traite un point logistique, point.

Hugo, lui, accumule. Le facteur Secondarité, propre à sa configuration caractérologique, explique que l'affect ne se dissipe pas à la fin de l'échange : il continue de travailler après coup, se recharge à la moindre relance, et finit par s'exprimer avec un décalage temporel par rapport à son déclencheur apparent. Sur le plan structurel (N3), on peut faire l'hypothèse d'une forme d'intellectualisation (la position méta comme mode de défense contre le trivial, contre l'exigence de détail) ce qui rend d'autant plus insupportable d'y être régulièrement ramené. Rien ici n'évoque une organisation limite ; un fonctionnement névrotique tout à fait ordinaire suffit à produire ce tableau.

 

Une seconde boucle, plus discrète

L'échange ne s'arrête pas à la divergence initiale. Léa relève le ton d'Hugo. Hugo ne se reconnaît pas dans cette description, dans la remarque, il ne pense pas avoir été agacé. Léa insiste : elle lui fait souvent cette remarque. Et c'est cette phrase, plus que le sandwich lui-même, qui fait basculer Hugo dans une escalade cette fois symétrique : il ne s'agit plus de savoir qui a raison sur l'organisation du voyage, mais de savoir qui a le droit de définir ce que l'autre ressent et exprime.

Cette seconde boucle mérite d'être distinguée de la première. La première est une escalade complémentaire classique, deux positions différentes, non symétriques, qui s'aggravent sans jamais se rencontrer. La seconde, déclenchée par le mot *souvent*, est une escalade symétrique au sens plein : chacun dispute maintenant la légitimité de la lecture de l'autre sur un terrain identique, celui de la caractérisation de soi. Et elle a une mémoire : ce n'est pas la première fois que Léa formule cette remarque, ce qui signifie que ce sous-pattern est lui-même déjà routinisé, indépendamment du sujet du jour. Hugo n'explose pas pour un sandwich. Il explose parce qu'il se sent, une fois de plus, assigné à un trait qu'il ne se reconnaît pas et que cette assignation a, avec le temps, sa propre charge émotive cumulative, distincte de celle qui porte sur les détails logistiques.

 

Érosion auto-entretenue, érosion système-entretenue

Le type "par érosion", déjà décrit dans ce cadre, articule tempérament secondaire (Le Senne) et structure de régulation défaillante (Freud/Bergeret) : un facteur cumulatif, intrapsychique, use progressivement la capacité de régulation d'un sujet jusqu'à rupture.

Le cas de Léa et Hugo impose une précision. Le facteur cumulatif n'est pas ici purement intrapsychique : il est coproduit par un tiers - Léa - qui n'a à aucun moment d'intention hostile et n'a pas conscience de nourrir un processus d'accumulation chez Hugo. Léa ne fait qu'exercer, de façon constante et prévisible, un trait de fonctionnement qui lui est propre. C'est cette régularité même, neutre en elle-même, qui devient toxique une fois répétée dans le temps face à un tempérament qui l'engrange sans la digérer au fur et à mesure.

Cette configuration, qu'on peut nommer érosion système-entretenue, se distingue de l'érosion auto-entretenue par une conséquence pratique directe : la cible de toute intervention change. Travailler uniquement sur l'autorégulation d'Hugo, comme l'inviter à mieux gérer son agacement, revient à traiter un symptôme sans toucher à la boucle qui le produit. Travailler uniquement sur le comportement de Léa, comme lui demander de moins questionner, revient à pathologiser un trait fonctionnel et non fautif. Dans ce type de configuration, ce n'est pas l'individu qu'il faut réguler, c'est le système qu'il faut rendre visible aux deux protagonistes.

 

Le déclencheur n'est jamais la cause

Le mécanisme du déplacement, décrit par Freud, trouve ici une illustration domestique parfaite : l'objet de la décharge (le sandwich, puis le ton) n'est jamais l'objet réel de la tension. Le dernier événement n'est qu'un seuil cumulatif atteint, pas une cause suffisante en lui-même. C'est ce qui explique la disproportion typiquement relevée par l'entourage d'un couple après ce genre de scène : dès que l'intensité de la réaction excède manifestement l'intensité apparente de l'événement déclencheur, il faut chercher l'accumulation antérieure plutôt que d'analyser le contenu de la dispute comme s'il se suffisait à lui-même.

 

Ce qu'aucun des deux ne peut voir de l'intérieur

Ni Léa ni Hugo ne peuvent, depuis leur position respective dans l'échange, identifier le véritable point de friction. Léa ne peut pas voir que sa précision est reçue comme une mise en doute. Hugo ne peut pas voir que sa réserve initiale nourrit, réponse après réponse, une accumulation qu'il ne perçoit lui-même qu'au moment où elle déborde. La solution n'est ni dans la modération de l'un ni dans le contrôle émotionnel de l'autre : elle est dans la nomination explicite du conflit de niveau logique sous-jacent ; un pas que le contenu de la dispute, par définition, ne permet jamais de faire spontanément, puisque le contenu est précisément l'endroit où ils ne se rencontrent pas.

La plupart des couples ne se battent pas sur ce qu'ils croient se battre. Statistiquement, cela devrait rassurer tout le monde. Ça ne rassure jamais personne.

 

Unnamed

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