violence

La grand-mère empoisonneuse : Dorothea Puente

Le 07/02/2026

Note préliminaire : la question des armes et du genre

Avant d'entrer dans le cas Puente, une question mérite un détour. Les femmes empoisonnent-elles vraiment plus ? Les hommes étranglent-ils vraiment plus ? Réponse courte : oui, statistiquement, mais c'est plus complexe que ça.

Les données criminologiques montrent une corrélation nette. Les tueuses en série utilisent le poison dans environ 40% des cas, contre moins de 5% chez les tueurs masculins. À l'inverse, strangulation et armes blanches dominent chez les hommes (60%), quasi-absentes chez les femmes. Pourquoi ?

L’hypothèse sociobiologique classique est la force physique différentielle, le poison compense l'infériorité musculaire. Ça marche pour la criminalité opportuniste, beaucoup moins pour le meurtre en série où la préméditation annule l'avantage de la force brute. Gary Ridgway étranglait des femmes de 45 kilos, ce n'est pas une question de défi physique.

L’hypothèse darwinienne est plus intéressante : c’est la sélection sexuelle différentielle des stratégies d'agression. Les mâles humains ont été sélectionnés pour l'agression directe, compétitive, visible (accès aux femelles, défense du territoire). Les femelles pour l'agression indirecte, sociale, invisible (protection de la progéniture, manipulation des alliances). Le poison est l'arme parfaite de l'agression féminine évolutivement optimale. C’est discret, sans confrontation.

L’hypothèse psychodynamique (celle qui nous intéresse ici) est le rapport différentiel au corps et à la distance. L'étranglement, le couteau, c'est le contact, la pénétration, le contrôle physique direct. La symbolique phallique est évidente. Le poison, c'est la dissolution, l'incorporation, la contamination de l'intérieur. La symbolique maternelle est plutôt je te nourris, donc je te tue. Le sein empoisonné.

Mon hypothèse DS2C est que l'arme du meurtre est déterminée par la structure caractérielle et le pattern relationnel primaire, eux-mêmes genrés par la socialisation différentielle. Les hommes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (force, pénétration, domination visible). Les femmes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (soin, nourriture, influence invisible). On tue avec les outils relationnels qu'on a internalisés.

Puente incarne ça parfaitement. Elle tue avec ce qu'elle connaît : le domestique, le maternel, le soin. Mais perverti. Je reviendrai d’ici 2 semaines sur cette question d’arme employée…

 

L’histoire tragique de Dorothea

Il y a d'abord la mère. Trudy Mae Yates. Alcoolique, prostituée occasionnelle. Dorothea naît en 1929, neuvième enfant sur dix-huit grossesses (seulement sept survivront). Le père, Jesse James Gray, est ouvrier agricole. Il meurt de tuberculose quand Dorothea a quatre ans. La mère sombre immédiatement dans l'alcoolisme terminal.

Les enfants sont dispersés. Dorothea et deux frères sont placés dans un orphelinat méthodiste, puis dans une famille d'accueil. La famille Reba et Arthur Gosset. Apparemment respectables. Sauf que les frères Gosset violent Dorothea dès l'âge de sept ou huit ans. Viols répétés, chronicisés, jusqu'à l'adolescence. Personne n'intervient. Ou personne ne voit. Ou personne ne veut voir.

L’abandon maternel précoce (la mère est physiquement là mais émotionnellement morte), la mort du père (perte de la triangulation œdipienne avant même qu'elle soit constituée), puis le placement dans un système familial de substitution qui transforme le refuge en enfer, font des premières années de vie de Dorothea Puente le lit de sa perversion. De même que les viols par les figures fraternelles qui devraient être protectrices, l’effondrement total de la possibilité d'attachement sécure. Bergeret parlerait de carence précoce massive avec effraction traumatique répétée. La violence fondamentale ne peut même pas se lier parce qu'il n'y a jamais eu d'objet stable pour la lier.

Premier pattern relationnel : sexualité et survie

À seize ans, Dorothea tombe enceinte. Viol, encore, probablement par un des frères Gosset ou un homme du voisinage. Elle accouche seule. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.

La même année, elle commence à se prostituer. Ce n'est pas une descente dramatique, c'est une continuation logique. Son corps a toujours été un objet pour les autres, autant le monnayer. Elle apprend très vite : les hommes paient, les hommes partent. La relation humaine est une transaction. Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'attachement, il y a de l'argent et du pouvoir.

À dix-huit ans, elle épouse Fred McFaul. Violent, alcoolique. Elle a deux filles avec lui. Le mariage dure deux ans. Elle abandonne les filles pour partir avec un autre homme. Premier abandon qu'elle commet elle-même, première inversion de la position de victime. Elle passe de l'abandonnée à l'abandonneuse.

Pattern qui va se répéter : quatre mariages au total, tous avec des hommes violents, alcooliques ou criminels. Axel Johansson (marin violent, divorce rapide), Roberto Puente (violent, elle le poignarde en légitime défense supposée, divorce), Pedro Montalvo (violences, elle le met en prison pour viol, divorce). Chaque fois, elle est battue. Chaque fois, elle reste. Puis chaque fois, elle part et garde le nom du mari. C’est intéressant : elle collectionne les identités masculines comme des trophées.

Il y a une répétition compulsive du schéma maternel (homme toxique, chaos, abandon), mais avec une différence cruciale : elle apprend à retourner la violence. Le coup de couteau à Roberto est un tournant. Elle découvre qu'elle peut frapper aussi. Pas pour se défendre vraiment, mais pour inverser la position structurelle. De proie à prédatrice.

Construction de la façade : le masque maternel comme arme

Dans les années soixante-dix, Dorothea se réinvente. Elle loue une grande maison victorienne à Sacramento, 1426 F Street. Elle la transforme en pension de famille pour personnes âgées et marginaux. Bénéficiaires de l'aide sociale, alcooliques, malades mentaux. Les invisibles du système.

Elle cuisine pour eux, les écoute, organise des fêtes de quartier avec décorations et gâteaux faits maison. Les voisins la décrivent comme adorable, généreuse, maternelle. Elle s'habille en couleurs vives, se maquille excessivement (comme une poupée ou une putain, selon les témoins), sourit constamment. Elle joue la grand-mère parfaite.

Mais regardons la structure sous-jacente. Puente ne fait pas ça par bonté. Elle encaisse les chèques d'aide sociale de ses locataires. Elle leur fait signer des procurations. Elle falsifie leur courrier, intercepte leur argent. Certains se plaignent, disparaissent. D'autres deviennent trop lucides, posent trop de questions. Ils disparaissent aussi.

Puente a compris que la façade maternelle donne un accès absolu. Les vieillards vulnérables, les marginaux sans famille, personne ne les surveille. Elle peut faire ce qu'elle veut. Le maternel devient l'arme parfaite parce que c'est ce qu'on suspecte le moins. Qui imaginerait que la gentille grand-mère qui cuisine des tartes empoisonne ses locataires ?

Selon une lecture Watzlawickienne, c’est un double bind mais inversé. Le message explicite est "je prends soin de vous", le message implicite est "je vous possède entièrement". Mais contrairement au double bind parental classique qui est inconscient, chez Puente c'est une manipulation consciente et instrumentalisée. Elle sait exactement ce qu'elle fait. C'est de la perversion structurée, pas du clivage chaotique.

Première arrestation : 1982

Un locataire, Malcolm McKenzie, survit à une tentative d'empoisonnement. Il se réveille à l'hôpital, teste positif aux sédatifs massifs. Il porte plainte. Dorothea est arrêtée, plaide coupable pour vol et tentative de meurtre. Elle prend cinq ans, en fait trois avec libération conditionnelle en 1985. Dorothea Puente est interdite de gérer une pension pour personnes vulnérables. Évidemment, elle recommence immédiatement en 1986. Elle reprend la même maison, F Street. Mêmes locataires, même méthode. L'arrestation ne change rien. Il n'y a pas de prise de conscience, pas d'angoisse, pas de culpabilité. C'est juste un contretemps dans le business model. On ne peut pas parler de compulsion ici comme chez Ridgway. C'est du calcul froid. La structure n'est pas limite, elle est pleinement perverse.

Le modus operandi

Puente empoisonne avec une combinaison de médicaments : Dalmane (flurazépam, un benzodiazépine), digitaline (médicament cardiaque), parfois Tylenol en surdose. Elle les mélange dans la nourriture ou les boissons, ce qui provoque la mort par dépression respiratoire ou arrêt cardiaque. Ça ressemble à une mort naturelle chez des personnes déjà fragiles. Pas d'autopsie systématique dans ce milieu social.

Une fois morts, elle continue d'encaisser leurs chèques. Elle falsifie leur signature, intercepte le courrier, répond aux services sociaux en se faisant passer pour eux au téléphone. Certains "locataires" sont officiellement vivants pendant des mois après leur mort. Elle enterre les corps dans le jardin, sous les plantes, les fleurs. Sept corps seront retrouvés dans moins de 100 mètres carrés.

Pas de rituel, pas de mise en scène, pas de sadisme. Le meurtre est purement fonctionnel. Le locataire devient un problème (lucide, méfiant, demande son argent), on élimine le problème. Le corps devient un déchet, on l'enterre comme on jette les ordures. C'est d'une rationalité glaciale.

Neuf victimes confirmées, mais probablement beaucoup plus

Novembre 1988 : effondrement du système

Un travailleur social, Peggy Nickerson, s'inquiète. Alvaro Montoya, un de ses clients, vivait chez Puente. Il ne répond plus. Elle insiste, alerte la police. Le 11 novembre, les flics viennent fouiller. Ils trouvent un corps dans le jardin. Puis un deuxième. Puis sept au total.

Dorothea reste calme, souriante, coopérative. Elle explique que ce sont des locataires morts naturellement, qu'elle les a enterrés parce qu'elle n'avait pas d'argent pour les funérailles. Les flics la laissent partir chercher des papiers dans sa chambre. Elle sort par la fenêtre, prend un taxi, disparaît.

Cavale de quatre jours. Elle va à Los Angeles, descend dans un hôtel miteux, boit au bar. Elle rencontre un type, Charles Willgues, se présente comme "Donna Johansson" (encore un nom de mari recyclé). Ils boivent ensemble. Il trouve ça bizarre, appelle la police après avoir vu son portrait aux infos, elle se fait arrêter le 17 novembre dans un bar.

Pendant l'interrogatoire, elle reste cohérente, polie, souriante. Nie tout. Les corps ? Des gens qui sont morts chez elle, naturellement. L'argent ? Ils lui devaient un loyer. Elle ne comprend pas pourquoi on l'embête. Absence totale d'affect approprié. Pas de panique, pas d'effondrement, pas de rage. Juste une incompréhension polie, presque amusée.

Procès en 1993 et révélation de la structure perverse

Cinq ans entre l'arrestation et le procès. Puente a 64 ans. Elle arrive au tribunal maquillée, habillée de couleurs vives, souriante. Elle joue encore la grand-mère. Ses avocats plaident qu'elle est une femme gentille exploitée par des locataires violents et manipulateurs.

Les témoignages s'accumulent. D'anciens locataires racontent les empoisonnements ratés, les menaces voilées, l'atmosphère étrange de la maison. Les analyses toxicologiques montrent les surdoses médicamenteuses. Les documents falsifiés s'empilent. L'accusation reconstitue le business model : louer à des marginaux, encaisser leur aide sociale, les tuer quand ils deviennent problématiques, recommencer.

Dorothea ne craque jamais. Pas de larmes, pas d'aveux, pas d'effondrement. Elle maintient qu'elle est innocente, que c'est un complot, que les gens sont morts naturellement. Quand on lui montre les preuves accablantes, elle hausse les épaules, sourit, dit que les procureurs se trompent. Ce n'est pas du déni psychotique. Elle sait parfaitement ce qu'elle a fait. C'est de la dissociation perverse instrumentalisée. Elle a construit un récit alternatif et s'y tient parce que c'est stratégiquement optimal. Avouer ne lui rapporte rien. Maintenir l'innocence lui donne une chance, même infime, d'éviter la peine capitale.

Le verdict : trois meurtres confirmés, neuf chefs d'accusation mais seulement trois dépassent le doute raisonnable. Perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Elle échappe à la peine de mort.

Dorothea passe 23 ans en prison. Elle meurt en 2011 à 82 ans de causes naturelles. Pendant toute sa détention, elle maintient son innocence. Elle cuisine pour les autres détenues, joue aux cartes, tricote. Les gardiennes la décrivent comme "gentille, maternelle, serviable". Elle reçoit des lettres d'admirateurs, certains lui envoient de l'argent.

Elle ne lâche jamais le masque. Pas une seule fois en 23 ans. Jusqu'à sa mort, elle est la gentille grand-mère injustement condamnée. C'est d'une cohérence structurelle fascinante. Le masque n'est pas un masque, c'est devenu l'unique mode d'existence possible. Elle ne peut pas exister autrement que comme grand-mère maternelle parce que c'est la seule identité qui lui donne du pouvoir, de la valeur, de l'attention.

 

Mon analyse DS2C : convergence des 4 niveaux

Une adaptation prédatrice optimale

Regardons la trajectoire. Enfant violée, passivement subie. Adolescente prostituée, corps marchandisé mais toujours objet. Jeune femme battue par quatre maris successifs, encore victime. Puis bascule : elle poignarde Roberto, elle piège Pedro, elle commence à retourner la violence.

Sélection de la niche écologique : Puente identifie avec une précision darwinienne le territoire où la prédation est optimale. Les personnes âgées marginalisées, les bénéficiaires de l'aide sociale sans famille, les alcooliques, les handicapés mentaux constituent une population vulnérable que le système social a déjà abandonnée. Quand ils disparaissent, personne ne cherche. C'est une adaptation parfaite au milieu : elle exploite une faille structurelle du système de protection sociale.

Stratégie reproductrice inversée : Biologiquement, les femelles investissent dans la progéniture (gestation, allaitement, soins). Puente inverse totalement ce schéma. Elle a abandonné ses propres enfants, ne manifeste aucun instinct maternel authentique. À la place, elle instrumentalise le comportement maternel de surface comme stratégie de chasse. Le care devient mimétisme prédateur. Elle imite la grand-mère pour capturer, exactement comme certains prédateurs imitent les signaux de détresse des proies.

Le meurtre par empoisonnement est l'aboutissement logique de cette inversion. Ce n'est pas une explosion pulsionnelle comme chez Gary Ridgway. C'est une prise de contrôle méthodique, froide, calculée. Elle n'est plus l'objet pénétré, violé, battu. Elle devient le sujet qui pénètre l'autre de l'intérieur, qui contamine, qui dissout. Le poison exploite l'avantage évolutif féminin ancestral : accès à la nourriture, manipulation des substances, patience, discrétion. Là où les mâles humains ont développé l'agression directe et visible (compétition pour l'accès aux femelles), les femelles ont développé l'agression indirecte et cachée (protection de la progéniture via élimination des menaces sans confrontation). Puente utilise cet héritage évolutif à des fins purement parasitaires.

La symbolique du poison est je te nourris, donc je te tue. Le sein maternel devient mortifère. C'est l'inversion exacte de la fonction maternelle primaire. Mélanie Klein parlerait de sein mauvais totalement scindé du sein bon, mais chez Puente il n'y a jamais eu de sein bon. Il n'y a eu que violence, abandon, exploitation. Donc elle reproduit ce qu'elle connaît, mais en inversant les positions.

Structure caractérielle : flegmatique (non-Émotivité, Activité, Secondarité)

Non-Émotivité : Absence totale de réactivité émotionnelle authentique face aux stimuli moraux. Elle voit la souffrance des victimes, elle assiste à leur agonie, elle enterre les corps. Aucun affect observable. Pas d'angoisse, pas de culpabilité, pas de tristesse. Le seul affect qu'elle manifeste (la jovialité grand-maternelle) est entièrement fabriqué, performatif, instrumental.

Activité : Contrairement au flegmatique classique (plutôt contemplatif, posé), Puente déploie une activité constante et méthodique. Elle cuisine, elle décore, elle organise, elle falsifie des documents, elle gère les procurations, elle enterre les corps, elle recommence. C'est une activité froide, systématique, sans emballement pulsionnel. Pas de compulsion chaotique comme chez Ridgway, mais une industrialisation du meurtre.

Secondarité : Capacité de projection dans le temps, de planification, de maintien d'un cap à long terme. Elle construit son système d'exploitation sur des années, elle maintient son masque sans faille pendant des décennies, elle garde sa version des faits jusqu'à sa mort 23 ans après l'arrestation. La secondarité est ici pathologiquement rigide. Aucune remise en question, aucune plasticité. Le système une fois construit devient immuable.

L'absence d'émotivité primaire et la secondarité pathologique créent une imperméabilité totale à l'intervention thérapeutique ou judiciaire. On ne peut pas faire appel à la culpabilité (elle n'en a pas), on ne peut pas espérer une prise de conscience (la secondarité fige le système défensif). C'est un bloc caractériel inattaquable.

Alors ? Perversion ou psychopathie ? C'est la question centrale

Puente est-elle une perverse au sens freudien (désaveu de la castration, clivage du moi, jouissance transgressive) ou une psychopathe au sens criminologique (absence d'empathie, manipulation, parasitisme) ?

Il y a clivage du Moi, une coexistence de deux systèmes de croyance incompatibles. "Je suis une grand-mère bienveillante" ET "je tue mes locataires pour leur argent". Mais contrairement au clivage psychotique (où les deux systèmes s'ignorent totalement), ici le clivage est instrumentalisé. Elle sait qu'elle ment, elle ment stratégiquement. C'est du clivage pervers, pas psychotique.

Il y a également une fixation orale sadique, le poison passe par la bouche, par l'incorporation. C'est une agression qui utilise la modalité de la phase orale (manger est le premier mode de relation au monde). Mais au lieu de nourrir pour créer du lien, elle nourrit pour détruire. C'est une perversion de la position orale : l'incorporation devient annihilation. Les victimes ne sont jamais des sujets. Ce sont des objets partiels, réduits à leur fonction économique, source de revenus. Quand l'objet devient dysfonctionnel car trop lucide, trop demandeur, on le remplace. Il n'y a jamais eu d'accès à l'objet total, jamais de reconnaissance de l'altérité de l'autre.

Le plaisir n'est pas dans le meurtre lui-même mais dans le contrôle total, la possession absolue de l'autre devenu objet inerte et productif puisqu’il continue de "rapporter" après sa mort. Il y a une dimension de jouissance dans cette toute-puissance. Elle sait que c'est mal et elle le fait quand même, non pas malgré l'interdit mais à cause de l'interdit. Le défi à la loi fait partie du plaisir.

Mon hypothèse DS2C : c’est une structure limite, une perversion psychopathique ou psychopathie pervertie. Les deux structures coexistent et se renforcent. Le noyau psychopathique (déficit empathique primaire, probablement neurobiologique aggravé par les traumas précoces) permet l'instrumentalisation totale de l'autre. La dimension perverse (jouissance du contrôle, inversion des rôles, perversion du maternel) structure l'expression comportementale spécifique. Elle ne tue pas n'importe comment, elle tue maternellement.

Sous l'activité fébrile, sous le masque jovial, il y a probablement un vide affectif abyssal. Bergeret parlerait de dépression essentielle, c'est-à-dire un état dépressif tellement profond et précoce qu'il ne peut même pas être ressenti comme tristesse. C'est juste le vide, l'absence de sens, l'inexistence subjective. Le meurtre et l'argent deviennent des tentatives désespérées de remplir ce vide, évidemment vouées à l'échec. L'absence totale d'empathie, la froideur affective primaire, l'impossibilité radicale de se mettre à la place de l'autre suggèrent un déficit empathique constitutionnel. Les traumas précoces ont amplifié ce déficit, mais ils ne l'ont pas créé ex nihilo.

Du côté situationnel du passage à l’acte (aux actes), c’est autre chose

Watzlawick décrit le double bind comme une situation où on reçoit deux messages contradictoires dont on ne peut pas sortir. Puente crée activement des doubles binds pour ses victimes. Message 1 : "Je prends soin de vous, vous êtes en sécurité ici." Message 2 : "Si vous me questionnez ou me résistez, vous serez éliminé." Mais le message 2 n'est jamais explicite, il reste implicite, menaçant, insaisissable. Les victimes sont piégées dans une relation dont elles ne peuvent pas sortir sans perdre leur logement, leur sécurité matérielle, leur dernier lien social.

Dès lors qu’un locateur devient trop autonome, trop lucide, il rompt l’homéostasie que Puente doit rééquilibrer en passant à l’acte.

 

Résumons-nous : convergence des 4 niveaux

Niveau 1 (Darwin) : Sélection d'une niche écologique où la prédation est optimale (personnes vulnérables sans protection sociale), utilisation d'une arme féminine ancestrale (poison via nourriture).

Niveau 2 (Le Senne) : Structure caractérielle flegmatique pervertie (non-émotivité + activité méthodique + secondarité rigide) permettant une industrialisation du meurtre sans affect perturbateur.

Niveau 3 (Freud/Bergeret) : Perversion psychopathique sur fond de violence fondamentale non liée (carence précoce + traumas répétés + probable déficit empathique neurobiologique), avec désaveu de la castration et instrumentalisation du maternel.

Niveau 4 (Watzlawick) : Construction d'un système relationnel toxique où le meurtre devient mécanisme homéostatique de régulation, facilité par un environnement social qui valide le masque et isole les victimes.

La convergence : Puente devient meurtrière parce que les quatre niveaux s'alignent parfaitement.

Pourquoi le poison plutôt qu'étrangler ou poignarder ?

La raison pratique : elle est petite, 1m55, faible physiquement. Ses victimes sont parfois plus jeunes, plus fortes qu'elle. Le poison compense l'infériorité physique. Mais c'est insuffisant comme explication. Elle aurait pu tirer, ça compense aussi la force.

La raison symbolique : le poison passe par la nourriture, donc par le registre maternel. Elle active le schéma archétypal de la mère nourricière pour mieux le pervertir. "Mange, c'est bon pour toi." C'est le comble de la trahison relationnelle. Elle ne te tue pas malgré qu'elle prenne soin de toi, elle te tue en prenant soin de toi. Le soin devient le vecteur de la mort.

La raison darwinienne : le poison est l'arme féminine ancestrale. Anthropologiquement, les femmes ont toujours eu accès aux plantes, aux herbes, à la préparation de la nourriture. Le poison est culturellement codé comme arme féminine depuis des millénaires (Médée, Locuste, Agrippine, les empoisonneuses de la Renaissance). Puente s'inscrit dans cette lignée. Elle utilise les outils de pouvoir que la culture lui a donnés.

La raison caractérielle : le poison permet la distance émotionnelle totale. Tu ne vois pas l'agonie, ou tu la vois mais de loin, sans contact physique. Pas de sang, pas de lutte, pas de regard qui s'éteint dans tes mains. C'est la mort propre, aseptisée, distanciée. Pour une psychopathe qui doit quand même maintenir une façade sociale, c'est optimal. Elle peut empoisonner le matin et aller à l'église l'après-midi sans dissonance comportementale visible.

En synthèse : Puente empoisonne parce que c'est l'intersection optimale entre ses capacités physiques, sa structure psychique perverse, son masque social maternel, et les codes genrés de l'agression féminine. Le poison, c'est son phallus à elle. C'est son outil de pénétration, de domination, de destruction. Mais un phallus qui passe par le sein, par la bouche, par l'incorporation. Un phallus maternel, si on veut. Symbolique hermaphrodite fascinante.

Puente n'est pas une "folle". Elle n'est pas psychotique, il n'y a pas de délire, pas de perte de contact avec le réel. Elle sait parfaitement ce qu'elle fait, elle évalue les risques, elle adapte ses stratégies. C'est une prédatrice rationnelle qui a construit un système d'exploitation optimal en pervertissant le registre maternel. Mais elle n'est pas née comme ça. On l'a fabriquée. Les viols précoces lui ont appris que son corps n'était pas à elle. Les abandons successifs lui ont appris qu'il n'y a pas d'attachement fiable. Les mariages violents lui ont appris que la seule sécurité c'est le contrôle absolu de l'autre. La société lui a appris que les marginaux ne comptent pas, qu'on peut les exploiter impunément. Elle a synthétisé tout ça en un système comportemental efficace : le meurtre maternel pour profit.

La violence est humaine. Mais les modalités de la violence sont culturelles. Et donc modifiables.

La semaine prochaine : pourquoi certaines femmes tuent comme des hommes ? Analyse DS2C d’une exception qui confirme la règle : Aileen WUORNOS.

Dans deux semaines : déconstruction complète du mythe de l’arme genrée. Quand la criminologie rencontre la psychanalyse et Darwin.

La fratrie : un laboratoire de la violence trop souvent ignoré

Le 17/01/2026

La relation parent-enfant obsède la psychologie. On en parle, on l'analyse, on la dissèque. La fratrie, elle, reste dans l'angle mort et c’est une erreur monumentale. La fratrie est le premier terrain de lutte pour l'existence, le laboratoire où se jouent les premières rivalités, les premières haines, les premiers meurtres symboliques. Et parfois, les meurtres réels.

Abel et Caïn : ce n'est pas un hasard si c'est le premier crime de la Bible. La rivalité fraternelle est universelle, inscrite dans la structure même de la famille. Deux enfants ou plus qui se disputent l'amour parental, qui luttent pour leur place, leur reconnaissance, leur survie psychique. C'est normal. Ce qui devient pathologique, c'est quand les parents ne régulent pas cette rivalité, l'attisent, ou pire, y participent activement en désignant un préféré et un rejeté.

 

Le cas Andy : quand la fratrie devient insupportable (fait divers un chouille « romancé »)

Prenons le cas d'Andy, un adolescent qui, en 2009, tue ses parents et ses deux frères jumeaux. Quatre morts. Une famille entière effacée. Les médias ont parlé de "folie", de "monstre", de "geste incompréhensible". L'enquête psychologique a révélé autre chose : une configuration familiale toxique où Andy était systématiquement l'enfant invisible, l'enfant de trop.

Andy avait deux frères jumeaux, plus jeunes que lui. Les parents, fascinés par la gémellité de ces deux enfants, leur vouaient une attention exclusive. Les jumeaux formaient un bloc, une dyade fusionnelle que les parents admiraient et encourageaient. Andy était l'aîné, mais il était seul. Pas de place pour lui dans cette configuration narcissique familiale. Les jumeaux avaient leur chambre commune, leurs rituels, leurs blagues, leur langue, leur complicité impénétrable. Andy mangeait seul, jouait seul, existait à peine.

Les parents comparaient constamment : "Regarde comme tes frères s'entendent bien", "Pourquoi tu n'es pas gentil avec eux ?", "On dirait que tu es jaloux". Oui, il était jaloux. Évidemment qu'il était jaloux. Mais la jalousie fraternelle, quand elle n'est pas reconnue, nommée, contenue par les parents, devient toxique. Elle ne se résout pas, elle s'enkyste et pourrie.

Andy a grandi dans cette configuration : lui contre les deux autres, avec les parents comme spectateurs admiratifs du duo gémellaire. Il n'était pas maltraité au sens classique. Pas de coups, pas d'insultes. Juste une inexistence progressive. Une négation affective constante. L'enfant rejeté intériorise qu'il ne mérite pas d'exister, ou plutôt, qu'il existe en trop.

À l'adolescence, ça s'est aggravé. Les jumeaux réussissaient à l'école, avaient des amis, plaisaient. Andy décrochait, s'isolait, sombrait dans une dépression que personne n'a vue venir. Parce que personne ne le regardait. Les parents continuaient de briller socialement avec leurs "merveilleux jumeaux". Andy était le fantôme de la famille.

Le passage à l'acte, quand il est survenu, n'était pas un coup de folie. C'était la solution radicale à un problème devenu insoluble : comment exister quand on n'a jamais eu de place ? Réponse d'Andy : supprimer ceux qui occupent toute la place. Tuer les jumeaux, c'était tuer la source de sa non-existence. Tuer les parents, c'était tuer les témoins de son inexistence, ceux qui avaient orchestré cette configuration.

 

Les mécanismes à l'œuvre

Ce qui s'est joué ici, c'est ce que Jean Bergeret appelle la violence fondamentale non métabolisée. Andy n'a jamais pu transformer sa rage en mots, en pensées, en revendications légitimes. Parce que dans cette famille, il n'y avait pas d'espace pour qu'il exprime "je souffre, je n'ai pas ma place, vous me préférez mes frères". Toute tentative d'exister était perçue comme de la "jalousie" pathologique, pas comme un appel au secours.

La rivalité fraternelle non régulée par les parents produit deux issues typiques :

  • L'effondrement dépressif : l'enfant rejeté se soumet, devient invisible, se détruit à petit feu (toxicomanie, tentatives de suicide, dépression chronique),
  • L'explosion violente : l'enfant rejeté retourne la violence contre ceux qu'il perçoit comme responsables de son malheur.

Andy a oscillé entre les deux avant de basculer dans la seconde option.

Le cas d'Andy est extrême, mais il illustre des mécanismes qu'on retrouve dans d'autres configurations, moins dramatiques mais tout aussi toxiques.

L'enfant "préféré" vs l'enfant "rejeté" : Quand la différence de traitement est flagrante et assumée par les parents ("c'est vrai que je préfère ton frère, il est plus facile"), l'enfant rejeté intériorise une blessure narcissique fondamentale. Deux issues possibles : se soumettre, devenir invisible, développer une dépression chronique ;  devenir celui qui fera payer au monde entier cette injustice fondatrice. Le passage à l'acte vise parfois le frère/la sœur directement, parfois des substituts symboliques (conjoint, collègue, patron qui incarne la figure du "préféré").

Le frère/la sœur idéalisé(e) : "Pourquoi tu n'es pas comme ton frère ?" Cette phrase, répétée pendant des années, construit une haine profonde. Pas seulement du frère, mais de toute figure de réussite ou d'autorité. L'enfant comparé défavorablement finit par haïr la réussite elle-même. Adulte, il peut saboter ses propres succès ou s'en prendre violemment à ceux qui réussissent.

Quand les parents laissent un aîné terroriser les cadets sans intervenir ("ils se débrouillent entre eux", "ça forge le caractère"), l'enfant apprend une leçon simple : la loi, c'est le plus fort. Il n'intériorise aucun interdit, aucune limite symbolique. Il va chercher toute sa vie à être le plus fort, parce que c'est la seule position qu'il connaît. Violence conjugale, violence au travail, criminalité : même logique.

 

La fratrie comme première scène du crime

Ce que le cas d'Andy nous montre, c'est que la fratrie n'est pas un détail annexe dans la compréhension du passage à l'acte. C'est souvent la première scène du crime, celle où tout se noue. Avant que l'adolescent ou l'adulte ne tue, il a déjà été tué symboliquement par sa fratrie et par les parents qui ont laissé faire, voire encouragé cette mise à mort psychique.

La rivalité fraternelle est normale. L'injustice dans la répartition de l'amour parental est inévitable (aucun parent n'aime ses enfants exactement de la même façon). Ce qui est pathogène, c'est quand cette inégalité devient systématique, affichée, revendiquée. Quand un enfant grandit avec la certitude qu'il ne mérite pas d'exister parce que ses frères/sœurs existent mieux que lui.

Andy n'est pas né meurtrier. Il est devenu meurtrier dans une famille qui l'a rendu inexistant. Le passage à l'acte était sa façon de hurler : "Je suis là, vous ne pouvez plus m'ignorer." Quatre morts pour une reconnaissance qui ne viendra jamais. Tragédie absolue, prévisible si on avait regardé au bon endroit : dans les relations fraternelles et dans le regard parental qui les structure.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur mon travail : www.ds2c.fr/blog

Taxonomie des tueurs en série

Le 08/11/2025

Echec épistémologique d'un champ athéorique

Le fantasme classificatoire

La criminologie moderne, particulièrement anglo-saxonne, s'est évertuée depuis quarante ans à catégoriser les tueurs en série avec l'espoir naïf qu'une bonne taxonomie révélerait la nature profonde du phénomène.

Trois approches dominent : Holmes & DeBurger (1988), David Canter (années 1990), et la position évolutive du FBI. Chacune échoue différemment, et cet échec nous renseigne davantage sur les limites de la pensée classificatoire que sur l'objet étudié.

 

Holmes & DeBurger : la tentation phénoménologique

Ronald Holmes et James DeBurger proposent en 1988 une typologie quadripartite basée sur la « motivation inférée du tueur :

  • Le Visionnaire tue sous l'impulsion de voix, d'hallucinations, d'injonctions divines ou démoniaques. Break psychotique patent, structure délirantielle. Désorganisation comportementale majeure.
  • Le Missionnaire possède une pseudo-rationalité : éliminer les prostituées, les homosexuels, les "parasites sociaux". Pas de psychose, mais rigidité idéologique extrême. L'acte est "nécessaire", pas jouissif.
  • L'Hédoniste tue pour le plaisir, subdivisé en trois sous-types :
    • Lust : gratification sexuelle directe
    • Thrill : excitation, frisson, chasse
    • Comfort : gain matériel (assurances, héritages)
  • Le Dominateur cherche le contrôle absolu sur sa victime. Torture prolongée, humiliation, réduction à l'objet. La mort n'est que l'aboutissement regrettable de la domination totale.

Critique structurale

Ce modèle souffre d'un vice circulaire fondamental : on infère la motivation du comportement observé, puis on classe selon cette motivation inférée. Le raisonnement se mord la queue. Comment distinguer empiriquement un hédoniste-thrill d'un dominateur ? Les deux torturent, les deux prolongent, les deux jouissent du contrôle.

L'échantillon (110 cas environ) ne permet aucune validation statistique robuste. Plus grave : les catégories se chevauchent constamment. Un dominateur EST nécessairement hédoniste. Un missionnaire peut éprouver du thrill. La typologie ne découpe pas le réel, elle le quadrille arbitrairement.

Biais rétrospectif massif

Connaissant l'issue et les déclarations post-capture, on "trouve" facilement la motivation. Mais ce modèle n'a aucun pouvoir prédictif prospectif. C'est de l'herméneutique criminologique déguisée en science.

Plasticité ignorée

Un même individu peut passer d'un registre à l'autre selon les opportunités, l'évolution de sa pathologie, les contingences situationnelles. BTK était missionnaire au début (éliminer des familles "idéales" par jalousie), hédoniste-lust ensuite, dominateur toujours. Quelle est sa "vraie" catégorie ?

Intérêt résiduel

Utile comme heuristique grossière pour initier une réflexion, rien de plus. En pédagogie, peut-être. En investigation, dangereux : risque de biais de confirmation ("il doit être visionnaire, cherchons des signes de psychose").

 

David Canter : le behaviorisme statistique

David Canter, psychologue environnemental britannique, adopte une approche radicalement différente dans les années 1990. Pas de spéculation motivationnelle. Uniquement des variables comportementales observables, analysées statistiquement sur 100 tueurs britanniques via Smallest Space Analysis (analyse multidimensionnelle).

Les dimensions canteriennes

Canter refuse les types discrets. Il propose des continuums :

  • Dimension 1 : Expressif vs Instrumental
    • Expressif : violence excessive, mutilations, rage manifeste, désorganisation émotionnelle, overkill, acharnement post-mortem. Le crime exprime un affect débordant.
    • Instrumental : violence minimale nécessaire, planification, froideur, dissimulation du corps, nettoyage de la scène. Le crime est un moyen, pas une fin émotionnelle.
  • Dimension 2 : Conservateur vs Explorateur (cognitive)
    • Conservateur : zone géographique restreinte, routines rigides, victimes du voisinage, territorialité, faible mobilité.
    • Explorateur : mobilité élevée, adaptation, nouveaux territoires, victimes éloignées du domicile, flexibilité opportuniste.

Ces dimensions sont « orthogonales » : on peut être expressif-conservateur (rage locale) ou instrumental-explorateur (tueur itinérant froid).

Forces méthodologiques

Empirisme rigoureux. Données observables, reproductibles, mesurables. Pas d'inférence psychologique hasardeuse. Le modèle est prédictif pour le Geographic Profiling : un conservateur-expressif opérera probablement près de chez lui dans un rayon de 2-3 km.

Compatible avec une épistémologie behavioriste stricte : si on ne peut pas l'observer sur la scène de crime, on ne le modélise pas.

Limites épistémologiques

  • Réductionnisme statistique : la singularité du cas disparaît dans les moyennes. Un tueur n'est jamais réductible à ses coordonnées sur deux axes.
  • Athéorique : Canter décrit des patterns sans les expliquer. POURQUOI existe-t-il des expressifs et des instrumentaux ? Quelle étiologie développementale ? Quelle économie pulsionnelle ? Silence total.
  • Culturellement situé : échantillon britannique, contexte légal et social spécifique. La généralisation aux USA ou ailleurs reste douteuse.

En termes Le-Senniens, Canter cherche les "caractères" (au sens caractérologie) mais sans théorie de la personnalité. C'est de la cartographie sans géologie. On sait où sont les montagnes, pas pourquoi elles sont là.

 

Le FBI : de l'enthousiasme typologique au pragmatisme radical

Phase 1 (1970s-80s) : l'âge d'or des profilers

Robert Ressler, John Douglas, Roy Hazelwood du Behavioral Science Unit lancent le Criminal Personality Research Project. Ils interviewent 36 tueurs en série (Bundy, Kemper, Gacy...) et forgent la dichotomie célèbre :

  • Organisé : QI élevé, planification, contrôle de la scène, dissimulation du corps, socialement compétent, suit l'affaire dans les médias.
  • Désorganisé : QI faible, impulsif, scène chaotique, corps abandonné, isolement social, pas de suivi médiatique.

Opérationnel, médiatique, séduisant. Adopté massivement par les départements de police. Un succès de communication criminologique.

Phase 2 (1990s) : la critique empirique

David Canter démontre que 75% des scènes de crime présentent des éléments des DEUX catégories. La dichotomie ne reflète pas un "type" de tueur mais plutôt :

  • L'évolution dans la série (début désorganisé, apprentissage, devenir organisé)
  • Les variations situationnelles (victime résiste = désorganisation)
  • La séquence temporelle (planification organisée, exécution émotionnelle désorganisée)

Exemple paradigmatique : BTK (Dennis Rader). Planification obsessionnelle (organisé), mais lors du passage à l'acte, perte de contrôle émotionnelle, jouissance prolongée, désordre (désorganisé). Quelle est sa "vraie" nature ?

La dichotomie est un artefact classificatoire qui simplifie abusivement une réalité continue et contextuelle.

Phase 3 (2005-aujourd'hui) : l'abandon des typologies

En 2005, Robert Morton et Mark Hilts publient pour le FBI un rapport sévère : les typologies sont "artificielles et contre-productives". Position officielle actuelle du BAU (Behavioral Analysis Unit) :

  • Principes directeurs
    • Refus des catégories a priori. Chaque cas est analysé inductivement, sans grille préétablie.
    • Focus sur les comportements observables uniquement :
      • Modus operandi (MO) : techniques utilisées, évoluent avec l'expérience
      • Signature : éléments psychologiquement nécessaires, stables, liés à la gratification
      • Contrôle de la victime (verbal, physique, chimique)
      • Niveau de risque pris
      • Temps passé sur la scène
      • Comportement post-offense

  • Pas de profil psychologique spéculatif. Trop aléatoire, juridiquement fragile, scientifiquement invérifiable.
  • Pragmatisme investigatif : ce qui n'aide pas à identifier ou capturer le suspect est écarté.

 

Lecture Watzlawickienne : les typologies créent ce qu'elles décrivent

Le FBI a compris, probablement sans le conceptualiser ainsi, un principe constructiviste fondamental : les classifications ne décrivent pas une réalité préexistante, elles la construisent.

  • Effets circulaires observés
    • Les interrogatoires biaisés ("Vous êtes organisé, n'est-ce pas ?") obtiennent des réponses conformes.
    • Les médias reproduisent les catégories, créant des scripts culturels.
    • Les criminels eux-mêmes se catégorisent, adoptent l'identité proposée, agissent en conséquence (effet copycat raffiné).
    • Les enquêteurs cherchent des indices confirmant leur hypothèse typologique initiale (biais de confirmation).
  • La prophétie autoréalisatrice en action. Les tueurs "organisés" existent parce qu'on a inventé cette catégorie et qu'elle circule dans l'imaginaire collectif.
  • Le FBI a fait son épistémologie pragmatique à la Peirce : si ça n'a pas d'effet pratique différentiel, c'est une distinction vide. Et les typologies n'en avaient plus.

Constat d'échec : l'absence criante de théorie

Ces trois approches partagent un vide théorique abyssal concernant :

  • L'étiologie développementale : Que s'est-il passé dans l'enfance, l'adolescence ? Quelle trajectoire d'attachement ? Quels traumas séquentiels ? Quelle construction de la mentalisation ? Bergeret aurait des choses à dire sur les états-limites et les structures psychotiques, mais personne ne l'invite dans ce champ.
  • La neurobiologie : Anomalies préfrontales, dysrégulation sérotoninergique, hypersensibilité amygdalienne, déficit d'empathie cognitive vs affective. Données massives ignorées.
  • L'économie pulsionnelle : Quel rapport à la pulsion de mort ? Quelle défaillance du Surmoi ? Quelle jouissance spécifique ? Le meurtre en série n'est pas un comportement, c'est une solution psychique à une problématique interne. Personne ne le traite comme tel.
  • La fonction adaptative darwinienne : pourquoi ce répertoire comportemental existe-t-il dans l'espèce humaine ? Quelle pression de sélection, quelle niche écologique, quelle stratégie reproductive aberrante ?

On cartographie des surfaces sans explorer les profondeurs. C'est de la criminologie plate.

Vers une approche intégrative

Les taxonomies ont échoué parce qu'elles confondent « description » et « explication ». Holmes & DeBurger spéculent sans rigueur. Canter mesure sans théoriser. Le FBI observe sans interpréter.

Une approche authentiquement scientifique devrait :

1. Ancrer l'analyse dans une théorie développementale robuste (attachement, trauma, construction de la personnalité).

2. Intégrer les données neurobiologiques disponibles, sans réductionnisme.

3. Penser la fonction adaptative du comportement, même aberrant, dans une perspective évolutionniste.

4. Reconnaître la construction sociale du phénomène (Watzlawick) sans tomber dans le relativisme.

5. Accepter la singularité irréductible de chaque cas, tout en cherchant des patterns généralisables.

Ce champ reste un désert théorique. Les tueurs en série continuent d'être traités comme des curiosités à classer plutôt que comme des révélateurs de processus psychopathologiques fondamentaux.

Le prochain article abordera précisément ce qui manque : l'angle darwinien. Pourquoi l'évolution a-t-elle permis qu'existe dans le répertoire comportemental humain cette capacité au meurtre en série ? Quelle est sa fonction, son coût, sa niche écologique ? Qu'est-ce que cela révèle de notre espèce ?

Sources :

Holmes, R. M., & DeBurger, J. (1988). Serial Murder. Sage Publications.

Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual Homicide: Patterns and Motives. Lexington Books.

Canter, D., & Wentink, N. (2004). "An empirical test of Holmes and Holmes's serial murder typology". Criminal Justice and Behavior, 31(4), 489-515.

Canter, D. (1994). Criminal Shadows. HarperCollins. (Vulgarisation de ses travaux)

Canter, D., & Youngs, D. (2009). Investigative Psychology : Offender Profiling and the Analysis of Criminal Action. Wiley.

Morton, R. J., & Hilts, M. A. (Eds.). (2005). Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators. Behavioral Analysis Unit, FBI.

Raine, A., Buchsbaum, M., & LaCasse, L. (1997). "Brain abnormalities in murderers indicated by positron emission tomography". Biological Psychiatry, 42(6), 495-508.

Raine, A. (2013). The Anatomy of Violence : The Biological Roots of Crime. Pantheon. (Synthèse accessible)

Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity. Mosby.

 

Jeffrey dahmer 1

Le passage à l'acte délictuel et criminel : entre déficit identitaire et clivage du Moi

Le 16/03/2025

L’adolescence est une période de transformations psychiques et biologiques intenses, marquée par des conflits internes et des réajustements identitaires. Pour certains individus, ces tensions peuvent conduire au passage à l’acte délictuel ou criminel, qui devient alors une tentative de résolution d’une impasse psychique.

Un évitement de la réalité

Les troubles dépressifs observés à l’adolescence sont souvent liés à une difficulté à accepter une réalité perçue comme décevante. L’individu, confronté à la frustration et à l’angoisse de la séparation (d’avec sa mère), peut se replier sur un univers fantasmé où persistent les imagos archaïques (ce sont des représentations psychiques souvent inconscientes du père, de la mère…).

Ces représentations façonnent l’inconscient et influencent la manière dont le sujet se positionne face au monde, face aux autres. Leur persistance sous des formes rigides peut générer une incapacité à s’adapter aux exigences de la réalité adulte, favorisant alors des comportements de rupture.

Une Identité Menacée

Freud a mis en évidence l’importance du conflit œdipien dans la structuration psychique de l’individu. Lorsque l’enfant ne parvient pas à intégrer ce conflit de manière satisfaisante, l’adolescence réactive ces tensions, créant une incertitude identitaire.

Un déficit d’intégration des identifications parentales peut alors mener à une perte de repères, souvent compensée par l’adhésion à des idéaux de groupe. Ce besoin de se raccrocher à une identité collective peut se traduire par un basculement vers des conduites délinquantes, la bande devenant un substitut aux figures parentales défaillantes. L’individu s’idéalise omnipotent et au-dessus de tous. L’agressivité tend à s’assurer une emprise/domination sur les autres qui sont vus comme des choses, des objets qu’il faut manipuler et maîtriser.

C’est une façon d’oublier l’absence de la mère, perçu comme un abandon, et la scène est rejouée de façon répétitive, sclérosant l’individu dans une position infantile victimaire, dénué d’intentionnalité et de goût pour l’effort. Cette mégalomanie est une défense contre l’autre qui est vu comme dangereux et son inversion en sentiment de dévalorisation en cas d’échec.

Symptômes et passage à l’acte

Dans certaines situations, la détresse psychique ne peut être mentalisée et se traduit par des comportements symptomatiques tels que la délinquance, la toxicomanie ou l’anorexie. Ces conduites permettent d’éviter une confrontation directe avec l’angoisse, en maintenant un clivage/séparation inconsciente du Moi.

Le clivage du Moi se manifeste par la coexistence de deux parties psychiques :

  • L’une conforme aux exigences de la réalité extérieure,
  • L’autre soumise aux pulsions archaïques.

Ce clivage explique la répétition compulsive des actes transgressifs, où l’acte prend le relais du langage pour exprimer une souffrance indicible. Le passage à l’acte est une annulation de la réalité psychique et des angoisses infantiles.

Une absence de symbolisation

Chez certains adolescents présentant une personnalité de type « psychopathique », on observe une inaffectivité marquée et un déficit dans la structuration des processus symboliques. L’absence de cadre interne (absence du père bien souvent et/ou mère ambivalente, non sécurisante) stable entraîne :

  • Une impulsivité incontrôlée,
  • Une mythomanie compensatoire,
  • Une agressivité primaire mal canalisée,
  • Une pauvreté fantasmatique, réduisant les capacités d’élaboration psychique.

Le phénomène de bande vient alors renforcer des identifications superficielles où le sujet fonctionne « comme si » il incarnait un personnage dans un jeu de rôle, sans réelle intégration subjective.

Le passage à l’acte comme solution ultime

L’agressivité, dans sa dimension primitive, est une réponse à l’angoisse de séparation avec la mère. Elle devient un mécanisme de défense contre l’angoisse d’abandon et l’effondrement narcissique.

Pour rappel, l’enfant transfert normalement cette angoisse vers l’adoption d’une peluche par exemple. Cet objet est ainsi sensé symboliser la mère absente et a pour vocation de rassurer l’enfant.

Dans les cas les plus graves, notamment dans les structures psychopathiques ou psychotiques froides, la relation à l’objet se fétichise. Le passage à l’acte ne vise plus seulement à exprimer une tension interne, mais à vérifier sa propre existence par le biais d’un objet/personne externe. L’acte devient alors un moyen de pallier une faille narcissique insupportable.

Le passage à l’acte est une tentative de résolution psychique

Loin d’être un simple dysfonctionnement social, le passage à l’acte délictuel ou criminel traduit souvent un échec des processus d’identification et de symbolisation. Pris dans une impasse psychique très angoissante, l’individu  trouve dans l’acte un exutoire à ses tensions internes, un moyen de réaffirmer son existence face à un monde perçu comme hostile ou indifférent.

Que dit la réalité des chiffres ?

En 2004, 500 000 personnes ont fait l'objet d'une condamnation pour un délit ou une contravention « grave », inscrite dans le casier judiciaire. Parmi eux, quatre sur dix ont déjà des antécédents judiciaires au moment de la condamnation de 2004.

Entre 2004 et 2011, si l'on exclut les infractions à la circulation routière, qui constituent un cas de récidive fréquent et atypique, 38 % des condamnés ont récidivé. Ce taux de récidive atteint 59 % pour les condamnés présentant des antécédents judiciaires. Environ 40 % des récidivistes retournent devant la Justice pour la même infraction que celle sanctionnée en 2004.

La récidive est très fréquente chez les jeunes, voire très jeunes, délinquants : six condamnés sur dix en 2004, mineurs au moment des faits reprochés, ont récidivé avant 2011.

Entre 2000 et 2010, le parquet a joué un rôle de plus en plus important dans la justice pénale des mineurs, comme dans celle des majeurs. Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses mesures alternatives aux poursuites ont été développées, permettant à la fois d’accroitre la réponse pénale et de soulager les juridictions des infractions les moins graves. Les alternatives aux poursuites constituent ainsi plus de 50 % de la réponse pénale à l’encontre des auteurs mineurs depuis 2004 et 63 % en 2020 contre 46 % pour les auteurs majeurs.

L’emprisonnement, ferme ou assorti, en tout ou partie, d’un sursis, est la peine la plus souvent prononcée et concerne une condamnation de mineurs sur trois (35 % en 2020). La durée des peines d’emprisonnement ferme s’est allongée depuis dix ans : le quantum moyen d’emprisonnement ferme prononcé est passé de 5,5 mois en 2010 à 9 mois en 2020.

Les mesures et sanctions éducatives n’impliquant pas de suivi éducatif représentent toujours en 2020 une part importante des peines et mesures principales prononcées par les juges et tribunaux pour enfants (40 %), même si elles ont décliné (46 % en 2005) au profit de mesures entraînant un suivi, comme la mise sous protection judiciaire.

La récidive des mineurs primo-condamnés est restée relativement stable, plus d’un mineur sur deux condamnés pour la première fois entre 2005 et 2012 a récidivé. La récidive est relativement rapide, 70 % des récidivistes ont récidivé en moins de deux ans. (Source : Info Stat Justice 30/06/2022, mis à jour le 14/07/2024).

En 2020, les alternatives aux poursuites ont concerné 61 600 affaires, et 63 % de ces alternatives étaient des rappels à la loi. Cette mesure, la plus légère, permet au procureur de la République de rappeler au mineur auteur des faits les obligations résultant de la loi malgré l’absence de poursuite (source : Info Stat Justice n°186 – 2000 2020 : un aperçu statistique du traitement pénal des mineurs).

Comment expliquer... (en partie) ?

Le 21/12/2024

Comment expliquer (en partie) qu’un homme marié depuis de longues années ait besoin de sédater sa femme pour avoir des relations sexuelles avec elle ? Pire, comment expliquer que cet homme ait besoin d’inviter d’autres hommes à violer sa propre femme et qu’il y ait des hommes pour accepter ?

Comment expliquer (en partie) qu’un adolescent ait besoin d’oublier ses propres valeurs, que son ou ses parents lui ont inculqué, pour participer à une rixe de bandes rivales et de tuer un autre adolescent ?

Comment expliquer (en partie) l’émergence d’une tendance sexuée sur les réseaux sociaux alors qu’elle semble ne rien apporter à celles qui y participent ?

L’habituation !

La relation de cause à effet dans le phénomène d'habituation peut être expliquée à travers le fonctionnement de notre système nerveux et psychologique.

Stimulation initiale (la cause)

Lorsqu'un individu est exposé à un stimulus nouveau ou excitant (comme un nouveau défi, une récompense ou une expérience), son système nerveux réagit fortement. Cette excitation est due à la libération accrue de neurotransmetteurs comme la dopamine, qui jouent un rôle clé dans la sensation de plaisir et de motivation.

Adaptation progressive

Avec des expositions répétées au même stimulus, le cerveau s'adapte. Les neurones deviennent moins sensibles à ce stimulus particulier, ce qui entraîne une diminution de la réponse psychologique. C'est le phénomène d'habituation.

Le système nerveux ajuste sa réponse pour éviter une surcharge, ce qui permet de conserver de l'énergie et de se concentrer sur des stimuli nouveaux ou plus pertinents. Malheureusement la sensation de plaisir ou de satisfaction ressentie face au stimulus diminue, même si le stimulus reste identique.

Baisse d'excitation psychologique (l'effet)

Cette adaptation conduit à une baisse progressive de l'excitation psychologique. Par exemple : une personne qui pratique un sport extrême peut ressentir moins d'adrénaline après plusieurs expériences similaires.

Ou encore, un consommateur de contenu peut trouver un type de divertissement moins intéressant avec le temps.

Recherche d'un stimulus plus intense (besoin de faire plus)

Pour retrouver le même niveau d'excitation ou de satisfaction, l'individu cherche des stimuli plus puissants ou plus extrêmes. Cela peut se traduire par une augmentation de l'intensité du stimulus (plus de risques, plus de défis). Un changement de type de stimulation pour redécouvrir la nouveauté.

Par exemple, l'addiction au plaisir. Dans des comportements liés à la dopamine (jeu vidéo, substances, achats compulsifs, consommation des réseaux sociaux, etc.), l'habituation entraîne une tolérance. L'individu a besoin d'augmenter la "dose" pour retrouver l'excitation initiale, ce qui peut entraîner une escalade ou une dépendance.

Avec un zest de fantasme

Ajouter le critère de laisser libre cours à ses fantasmes enrichit l’explication du phénomène d’habituation, car les fantasmes jouent un rôle important dans la stimulation psychologique et la quête d’excitation.

Les fantasmes comme amplificateurs initiaux

Les fantasmes, en tant que constructions mentales, augmentent l’intensité d’un stimulus. Lorsqu’un individu laisse libre cours à ses fantasmes, il amplifie son excitation psychologique en combinant la réalité et son imagination. L’anticipation créée par les fantasmes intensifie l’expérience du stimulus et ça rend le stimulus encore plus captivant, mais aussi plus rapidement sujet à l’habituation.

Avec le temps, même les fantasmes les plus intenses peuvent perdre leur capacité à stimuler, car l’esprit s’adapte également à ses propres créations. Ce phénomène repose sur une désensibilisation psychologique et donc les scénarios fantasmés deviennent "prévisibles". S’ensuit une escalade mentale pour compenser, l’individu imagine des fantasmes plus complexes, plus extrêmes ou plus éloignés de la réalité pour retrouver le même niveau d’excitation. L’individu peut chercher à concrétiser ses fantasmes pour compenser la perte d’excitation mentale.

Dans ce cas, le lien entre imagination et réalité devient flou, et le besoin de combiner fantasmes et expériences réelles se renforce.

En conclusion

L'habituation suit une relation de cause à effet claire : exposition répétée → diminution de la sensibilité → recherche d'un stimulus plus intense pour compenser.

Ce phénomène reflète une stratégie adaptative du cerveau, mais peut parfois mener à des comportements excessifs, insatisfaisants, délictuels, criminels, dangereux...

 

Habituation

L’importance de l’étayage parental à travers la vie d’Armin Meiwes

Le 21/07/2024

Armin Meiwes : une vie marquée par l’horreur

Enfance et relations familiales

Surnommé « le cannibale de Rotenburg », Armin Meiwes est né le 1er décembre 1961 à Kassel, en Allemagne. Sa jeunesse a été marquée par une relation difficile avec ses parents. Son père, un policier autoritaire, était souvent absent et a fini par quitter la famille lorsque Armin avait huit ans. Cette séparation a eu un impact profond pour lui, le laissant avec un sentiment d’abandon. Sa mère décrite comme possessive et dominante, a élevé Armin dans un environnement strict, le contrôlant étroitement. Isolé, Armin développait un monde imaginaire où il se réfugiait pour échapper à la solitude et à la rigueur de sa vie domestique.

Scolarité et adolescence

Armin Meiwes était un élève moyen, mais il n’avait pas beaucoup d’amis. Ses camarades de classe le décrivaient comme un garçon timide et introverti. A l’adolescence, il commença a fantasmer sur le cannibalisme, utilisant ces pensées pour combler son besoin d’intimité et de contrôle, conséquences directes de son éducation perturbée.

Les circonstances du crime

Les fantasmes d’Armin Meiwes se sont intensifiés avec le temps, jusqu’à ce qu’il passe à l’acte en 2001. Il publia une annonce sur un forum en ligne dédié aux fétiches extrêmes, recherchant un volontaire pour être tué et consommé. A la surprise générale, un homme du nom de Bernd Jürgen Brandes répondit favorablement.

Le 9 mars 2001, Brandes se rendit au domicile de Meiwes à Rotenburg. Les deux hommes eurent des relations sexuelles avant que Meiwes ne coupe le pénis de Brandes, un acte que ce dernier avait souhaité. Brandes saigna abondamment mais, sous l’effet de puissants sédatifs, il continua à coopérer jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Meiwes, selon ses propres aveux, attendit plusieurs heures avant de le tuer en lui tranchant la gorge. Il enregistra la totalité de l’acte sur vidéo, un élément clé lors de son procès.

Conséquences légales et psychologiques

Armin Meiwes fut arrêté en décembre 2002 après que la police eut découvert la vidéo du meurtre. Son procès, qui débuta en décembre 2003, attira une attention internationale en raison de la nature macabre du crime. Meiwes fut d’abord condamné à huit ans et demi de prison pour homicide involontaire, la cour considérant que Brandes avait consenti à sa propre mort. Cependant, après un appel, il fut rejugé en 2006 et condamné à la perpétuité pour meurtre et perturbation de la paix des morts.

Le cas d’Armin Meiwes soulève des questions profondes sur les limites du consentement et les aspects psychologiques de comportements extrêmes. Son enfance marquée par l’isolement et une relation dysfonctionnelle avec ses parents, combinée à des fantasmes déviants, ont abouti à un crime qui restera dans les anales de la criminologie moderne.

 

Pourquoi, selon Bowlby, l’étayage maternel est-il si important pour le petit enfant ?

Selon John Bowlby, l’étayage maternel, ou l’attachement à la figure maternelle, est crucial pour le développement psychologique et émotionnel du petit enfant pour plusieurs raisons fondamentales :

  • Sécurité émotionnelle : la présence constante et rassurante de la mère ou de la figure d’attachement principale fournit à l’enfant un sentiment de sécurité. Ce sentiment de sécurité est essentiel pour que l’enfant puisse explorer son environnement en toute confiance, sachant qu’il peut revenir à une base sûre en cas de besoin.

  • Développement de la confiance : l’attachement sécurisant permet à l’enfant de développer une confiance en lui-même et en ses capacités. La mère, en répondant de manière prévisible et sensible aux besoins de l’enfant, aide celui-ci à comprendre qu’il est digne d’amour et de soin, ce qui favorise une estime de soi positive.

  • Régulation des émotions : les interactions avec la figure d’attachement aident l’enfant à apprendre à réguler ses émotions. Par exemple, lorsque l’enfant est stressé ou effrayé, la présence et les réponses apaisantes de la mère aident à calmer l’enfant, lui enseignant progressivement comment gérer ses propres émotions.

  • Modèles de relations futures : l’attachement initial sert de modèle pour toutes les relations futures de l’enfant. Un attachement sécurisant favorise des relations interpersonnelles saines et stables à l’âge adulte, tandis qu’un attachement insécurisant peut mener à des difficultés relationnelles.

  • Base de développement cognitif : un environnement sécurisant permet à l’enfant de se concentrer sur l’apprentissage et l’exploration plutôt que sur la survie ou la recherche de réconfort. Cela encourage le développement cognitif et la curiosité, facilitant l’acquisition de nouvelles compétences et connaissances.

  • Prévention des troubles psychologiques : un attachement sécurisant est associé à une moindre prévalence de troubles psychologiques. Les enfants qui ont bénéficié d’un bon étayage maternel sont moins susceptibles de développer des troubles de l’anxiété, de la dépression, ou des problèmes de comportement.

En résumé, l’étayage maternel est fondamental car il forme la base sur laquelle l’enfant peut construire sa compréhension du monde, développer des compétences émotionnelles et sociales, et établir des relations saines et stables tout au long de sa vie.

 

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Le passage à l'acte criminel en 4 phases

Le 26/05/2024

Si l’on parvient à découvrir les conditions du passage à l’acte, il sera possible de recenser les syndromes de l’état dangereux, ces faisceaux de symptômes qui alertent le criminologue sur la probabilité d’un dénouement délictueux.


Le passage à l’acte n’a que l’apparence de la soudaineté. Le crime n’est qu’une longue patience, résultat d’une morne application quotidienne, souvent inconsciente, du criminel, et d’une conjonction de circonstances funestes. Selon Pinatel, « le crime est la réponse d’une personnalité à une situation ».
Égocentrisme, labilité, agressivité, indifférence affective, tels sont les quatre caractères fondamentaux de la personnalité qui sous-tendent le passage à l’acte.


Lorsqu’ils étudient les facteurs mésogènes, les criminologues font une distinction entre le « milieu du développement », qui influence la formation et l’évolution de la personnalité (la famille, les groupes sociaux, etc.), et le « milieu du fait », c’est-à-dire les situations dans lesquelles est placé le délinquant au moment de son crime. C’est ce milieu du fait qui joue un rôle plus ou moins important dans le déclenchement du passage à l’acte.
Le « milieu » désigne l’ensemble des facteurs extérieurs, matériels et moraux (environnement, climat, cadre), qui entourent et conditionnent un individu. Réciproquement l’individu agit sur son milieu. Par métonymie, le terme est employé comme équivalent de « monde » ou de « groupe social » (classe, famille, profession). Il signale alors la cohérence et la relative clôture d’un groupe, dont les éléments sont soumis à des influences et à des lois communes.


Le processus qui conduit à l’accomplissement de l’acte grave comporte quatre phases principales :

- la phase de 1’assentiment inefficace,

- la phase de 1’assentiment formulé,

- la phase de la crise,

- et le dénouement.

L’élément essentiel de ce processus est le « devenir » du sujet : ce que le criminel est devenu psychologiquement, généralement sans le savoir, devenir qui n’est perceptible que dans une étude portant sur une longue durée, car seule la durée permet de saisir l’évolution ou la stagnation.

L’étape initiale de l’assentiment inefficace est l’aboutissement d’un lent travail inconscient. Une occasion quelconque révèle au sujet « un état souterrain préexistant » : un rêve, la lecture d’un fait divers, une conversation, un film ou toute autre circonstance lui fait entrevoir par une sorte d’association d’idées ce que, sans le savoir encore clairement, il souhaitait vaguement depuis quelque temps, par exemple la disparition de son conjoint, dont il est las. Il accepte alors l’idée de cette disparition possible. Mais la mort de son conjoint est représentée dans son esprit comme un phénomène objectif dans lequel il ne prend personnellement aucune part. La mort n’est pas son œuvre ; il imagine qu’elle puisse résulter de la nature des choses, d’un accident de la route, d’une maladie, d’un cataclysme, d’un suicide... Mais il envisage cette possibilité sans déplaisir : acquiescement encore inefficace, puisque le sujet ne se représente pas encore en tant qu’auteur de ce drame. 


Dans la plupart des cas, la velléité homicide très indirecte et très détournée s’arrête là, car l’équilibre est vite rétabli par une réaction morale. Mais quelquefois cela va plus loin. L’assentiment, d’inefficace, devient alors un acquiescement formulé. Tout en continuant à s’efforcer de penser que la disparition pourra s’accomplir sans son concours, le sujet commence à se mettre lui-même en scène en tant qu’adjuvant de l’œuvre destructrice. Mais la progression de cette idée passe par des hauts et des bas. Le travail de dévalorisation de la victime alterne avec l’examen des inconvénients du crime. A ce stade, « un rien peut faire accomplir un bond prodigieux en avant ou susciter une fuite éperdue ». Le crime peut même survenir prématurément au cours de cette période, alors que la préparation du criminel n’est pas complète ou qu’il n’a pas eu le temps ou la hardiesse « de se regarder lui-même ». Une ivresse, une discussion, un événement hors série, une occasion exceptionnelle offerte par le hasard précipitent les choses. C’est ici, note De Greeff, que pourront se situer des actes mal exécutés ou dont l’éclosion apparemment soudaine trompera la justice sur leur véritable signification (processus d’acte subit et irréfléchi). Mais, souvent, le dénouement est précédé d’une crise.


La crise est le signe que l’homme « marche à reculons » vers un acte aussi avilissant qu’un crime. Il ne s’y détermine qu’après une véritable « agonie morale ». Il faut qu’il se mette d’accord avec lui-même, qu’il légitime son acte. Plus il est « stabilisé dans des pratiques morales lui enjoignant la réprobation d’un tel acte, et plus il lui faudra de temps pour s’adapter à cette déchéance ». Quelques criminels cependant, pour surmonter cette pénible crise, s’imposent à eux-mêmes un processus avilissant « en se créant une personnalité pour qui le crime ne soit plus une chose grave et tabou ». 


Après le dénouement, on constate généralement un changement d’attitude. Le délinquant, qui se trouvait auparavant dans un état d’émotivité anormale va manifester, selon les cas, un soulagement, des regrets, de la joie ou de l’indifférence. « Toute la personnalité du criminel se trouve condensée à ce moment-là. »
La réaction d’indifférence ou de désengagement, si bien décrite par De Greeff, se rencontre chez les criminels qui, ayant longuement vécu la préparation psychologique de leur acte, considèrent le résultat comme une conclusion logique de leur projet. Ils ont fait ce qu’ils voulaient accomplir et ils n’éprouvent pas le besoin de dramatiser davantage.

 

Passage a l acte criminel
Sources :
Mathilde Barraband, « Milieu », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : 
http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/34-milieu

 

Jeffrey Dahmer : la recherche pathologique de contrôle

Le 19/08/2022

Jeffrey Dahmer - "le cannibale de Milwaukee" - est l’un des pires serial killers de l’histoire des États-Unis. Il a avoué avoir assassiné 17 jeunes hommes entre 1978 et 1991. Arrêté en 1991, puis condamné à 957 ans de prison, Dahmer a été assassiné dans sa cellule en 1994.

Issu d’une famille bourgeoise, évoluant dans un environnement aseptisé, Dahmer a déménagé à sept ans pour la ville de Bath Township (Ohio). Sa mère était névrosée et toujours énervée. Son père était pharmacien et passait beaucoup de temps à son travail. Aucun d’entre eux ne s’occupaient réellement de lui, ce qui l’a poussé à avoir des jeux solitaires et des “amis imaginaires”. Ses camarades d’école avaient peur de lui. 

C’était un élève intelligent, brillant mais il agissait de façon impulsive. Vers l’âge de huit, la peur des autres et le manque de confiance en lui ont commencé à le perturber suffisamment pour qu’il ne veuille plus aller à l’école. Vers l’âge de 10 ans, son intérêt se porte sur les animaux morts. A 13 ans, il découvre son homosexualité. Sa vie fantasmatique se développe, s’enrichit et prend une tournure pathologique. Dahmer avait un frère plus jeune que lui, David, qui fut l’enjeu du divorce de ses parents, chacun s’en disputant la garde sans se préoccuper de Jeffrey (1978). Sa mère quitta le foyer avec David.

Dahmer a fait face à plusieurs situations potentiellement traumatisantes dans son enfance. L’une d’elles a été son opération d’une double hernie, alors qu’il avait 4 ans. Il était terrifié que son pénis ait été sectionné. 

Jeffrey Dahmer : “(...) I wanted to have the person under my complete control.

Dans cette interview, Dahmer évoque sa volonté de contrôle total sur l’autre. Au moment où il dit cela, il effectue un retrait de sa tête comme pour l’éloigner de ses propres propos. Ce geste traduit une volonté qu’il sait ne pouvoir satisfaire, qui lui échappe, donc qui est hors de contrôle et qui est du ressort psychologique de la pulsion.

Il y a trois principes à la pulsion : un principe de recherche de plaisir (et donc évitement de déplaisir) alors que ce plaisir est toujours satisfait dans le ventre de la mère. Un principe de réalité qui nécessite de s’ajuster au monde extérieur. Il s’agit donc de satisfaire cette pulsion par des voies détournées. Enfin, un principe de constance dans le sens où l’appareil psychique réduit toute excitation au seuil minima (homéostasie), ce qui entraîne par conséquent un passage à l’acte quel qu’il soit. Ce passage à l’acte est ainsi une décharge d’énergie qui va faire baisser la tension psychologique qui vient de l’intérieur de notre organisme (excitation endogène). 

L’interviewer : “d’où vient ce besoin de contrôle ?
Jeffrey Dahmer : “je sentais n’avoir aucun contrôle quand j’étais enfant ou adolescent et ça s’est mélangé à ma sexualité et j’ai fini par faire ce que je faisais, c’était ma façon de me sentir en contrôle total, au moins dans ce cas-là, en créant mon propre monde dans lequel j’avais le dernier mot.

Cette réponse illustre parfaitement son besoin irrépressible du passage à l’acte, sa motivation. Il aurait pu faire du sport qui, par la technicité nécessaire le mette en confiance et ainsi lui faire apprécier qu’il pouvait avoir un contrôle sur un acte. Cependant, Dahmer n’a pas bénéficié d’une attention sécurisante de la part de ses parents, sa mère en particulier à qui revient en tout premier lieu la mise en sécurité et le réconfort de l’enfant.

Au cours de l’interview, Dahmer évoque à plusieurs reprises ce désir de contrôle et systématiquement, ses propos se terminent par une bouche en huître. C'est-à-dire que ses lèvres sont rentrées dans sa bouche illustrant une volonté de garder ses propos pour lui. 
Cette bouche en huître et la façon dont son regard se défocalise consciemment de la relation, c’est-à-dire qu’il y a une rupture volontaire du lien avec l’autre, montrent qu’il se replonge dans ses souvenirs, dans ses actes et qu’il trie/choisit ses mots parce qu’il en a conscience.

0:15 - Bouche en huître lorsqu’il évoque son premier meurtre en 1978 : “j’ai eu l’impression de contrôler ma vie.
0:33 - Position du buste sur la chaise dans une position de fuite (buste en arrière et penché sur sa gauche). Dahmer fait encore une bouche en huître à l’évocation de son second meurtre en 1984.
2:13 - Dahmer se mord la lèvre inférieure après avoir dit “j’avais l’impression que c’était incontrôlable.” 
2:50 - “(...) Leur ethnie n’avait aucune importance, seule leur beauté comptait” dit-il en terminant à nouveau par une bouche en huître.

Lors de l’interview, Dahmer s’exprime essentiellement de sa main gauche, ce qui traduit une certaine spontanéité, une réactivité qui confirme qu’il ne sait pas se contrôler :

0:41 - Dahmer s’exprime avec sa main gauche tandis que sa main droite est simplement posée sur son genou, tenant un gobelet.
1:38 - Micro démangeaison avec son pouce gauche qui vient gratter sa narine droite. Le bras gauche vient donc en travers de son corps, c’est une forme de protection inconsciente. Le fait qu’il ait cette micro démangeaison montre que quelque chose le gêne soit chez son interviewer, soit dans le fait qu’il doive aborder certains évènements et ainsi se dévoiler.
2:23 - Sa main gauche s’active lorsqu’il évoque la place du sexe dans ses passages à l’acte. Ses doigts sont tendus, dressés, bien écartés les uns des autres. Il y a une certaine tension dans ce geste, une tension qui peut aussi s’apparenter à de l’excitation. 

Immaturité sexuelle, sexualité perverse, frustration, passivité, la solitude, la peur de ne pas être acceptée par un monde hostile et un mélange de détachement émotionnel sont rencontrés dans la psychopathologie de la personnalité d'un tueur en série. 
Souvent, comme dans le cas de Jeffrey Dahmer, son ambivalence quant à sa propre sexualité confuse et ses sentiments de rejet provoquent un comportement sexuel sadique, compulsif et destructeur de l'objet de son attention pseudo-sexuelle, la source détestable de son attirance et de son besoin de pouvoir et de contrôle. 

Jeffrey Dahmer était un solitaire dans son enfance, grandissant dans une famille «dysfonctionnelle » en raison de fréquentes disputes entre sa mère et son père conduisant à
sentiments hostiles envers eux. Une mère névrosée et déprimée et un père souvent absent, absorbé par sa carrière, ne lui permettait pas d’identification masculine complète.

Son comportement destructeur et ses souvenirs fétichistes sont l'expression évidente de sa profonde ambivalence vis-à-vis de son propre homosexualité et de sa profonde hostilité/amour mêlés envers les objets de son intérêt. Indépendamment de ses sentiments d'amour exprimés pour elles, ses victimes n'étaient pas traitées comme des personnes mais comme des objets. Il en disposait comme un enfant le fait avec ses jouets, en les démontant pour voir comment ils sont faits mais également pour montrer qui avait le pouvoir, le contrôle de la situation. 

Un ultime acte d'affirmation destructrice !
 


Liens :
(1) Jeffrey Dhamer Interview sous titres FR - YouTube
Jeffrey Dahmer - TUEURS EN SERIE.org
Jeffrey Dahmer: Psychopathy and Neglect (regis.edu)
Destructive Hostility: The Jeffrey Dahmer Case: A Psychiatric and Forensic Study of a Serial Killer (marquette.edu)

 

Jeffrey dahmer

Margaux Pinot, Alain Schmitt : analyse des conférences de presse

Le 05/12/2021

Je souhaitais vivement analyser ce fait de violences conjugales qui a eu lieu le week end dernier, entre Margaux Pinot et Alain Schmitt, tous deux en couple et judokas.

Un fait d’une violence inouïe dont a fait preuve Alain Schmitt à l’encontre de Margaux Pinot. Les stigmates impressionnants sur le visage de Margaux Pinot et son ITT de 10 jours témoignent sans équivoque du déferlement de violence.

Cependant, Alain Schmitt a été relaxé au grand étonnement de tous. Chacun a donné une conférence de presse pour relater sa version des faits. Occasion qui m’est offerte pour observer et analyser les deux stratégies de communication et quels sont les gestes qui pourraient être non congruents avec le discours.

Alain Schmitt apparaît avec un hématome sous l'œil droit. Ce qui me questionne, c’est son discours dissocié avec l’emploi du pronom “on”, formulation très impersonnelle. Il s’extrait, en tant que personne, de l’action. Dans le cadre d’une stratégie où le partage en responsabilité est visé, il a raison mais risqué car pas très fin. Son sourcil gauche est fréquemment surélevé par rapport à celui de droite, ce qui va dans le sens de la dissociation. 

Egalement, il ne cligne que peu des paupières alors que nous pourrions nous attendre à un minimum d’émotion… de type tristesse, peur… mais comme nous le verrons plus loin, l’émotion ressentie est toute autre.

Puisqu’il n’est pas dans l’émotion, il est dans le contrôle pour en dire le moins possible bien sûr, juste ce qu’il faut pour ne pas trop s’incriminer. Le geste qui illustre fort bien cela, c’est sa main droite (l’analyse) qui vient se poser sur son poignet gauche (la spontanéité) pour rester dans le paraître.

Ses lèvres sont contractées, ce qui traduit une colère contenue. Certains gestes sont quand même cohérents, lorsqu’il dit “je suis redescendu dans la voiture” (57sec), sa main droite illustre bien cela. 

Certains éléments semblent anachroniques comme lorsqu’il évoque sa lettre de démission… que vient faire ce détail dans une description des faits qui devraient traduire de l’émotion ? Alain Schmitt fait également des défocalisations actives, c'est-à-dire que son regard vient fixer un point devant lui lorsqu’il relate une action. Mais cela est fait en toute conscience, ce qui l’extrait encore un peu plus de l’action dont il souhaite se soustraire (1 min 16 sec). Cette façon de fixer son interlocuteur avec les sourcils hauts illustre un désir de voir si l’autre est sensible à ses mots. “Tu me crois quand je dis ça”... c’est ce que veut dire cet item.

Le point très important dans ce témoignage, et que je retrouve dans celui de Margaux Pinot, est à 1 minute 33 secondes : “je me retrouve dans le lit”, avec sa main droite qui vient gratter le côté droit de son nez. C’est un item qui indique que ce qu’il dit à ce moment-là le dérange. Et c’est précisément à ce moment-là que tout dérape.  Qu’a-t-il fait pour que Margaux Pinot le rejette et lui fasse perdre son sang froid ? 

Alain Schmitt montre malgré lui qu’il est très sensible à l’humiliation, “je me suis senti humilié”, (3 minutes 05 sec) dit-il en se pinçant le nez avec sa main gauche. C’est lui dans sa chair, alors est-ce que cela lui a rappelé des souvenirs traumatisants subis à l’adolescence ?  

Je peux également le constater lorsqu’il dit : “elle m’a agrippé le col” en se mordant la lèvre inférieure (3 minutes 26 sec), un item de colère contenue ou encore à 6 minutes 14 et 6 minutes 30 lorsqu’il laisse apparaître - dans ce qu’on appelle dans notre jargon de synergologue - une lèvre de chien. La partie droite de la lèvre supérieure se réhausse, laissant apparaître les dents.

Enfin, Alain Schmitt termine cette conférence de presse par un “voilà” qui marque la fin d’une séquence qui aurait très bien pu être un discours de départ en retraite.

La stratégie de Margaux Pinot est toute autre. Elle fait montre de détails et de pronoms personnels, “je”, “il”. Elle cligne des paupières plus qu’à la normale, ce qui montre une forte émotion. Son regard se défocalise passivement dans son discours, c’est-à-dire que son regard se perd mais inconsciemment parce qu'elle se met dans sa bulle pour revoir la scène. Elle s’y associe. Elle s’y revoit.

Les commissures de sa bouche sont tombantes, illustrant de la tristesse sur le mot “alcoolisé”. Malheureusement, cet item induit aussi une récurrence. 

Chaque fait qu’elle relate est ponctué par sa langue qui sort rapidement, symbole qu’elle ne souhaite pas forcément évoquer cela publiquement. 

A 2 minutes 11 secondes, lorsque Margaux Pinot évoque les nombreux propos dévalorisant qu’elle subit, son buste (pour la seule fois de la vidéo) part en arrière. Elle veut fuir ces propos qu’elle a entendu trop souvent et qui, non seulement la blesse, mais lui fait perdre toute confiance en elle. 

A 2 minutes 34 secondes : “il s’est approché du lit, il a fait un geste et je l’ai repoussé”. Cette phrase aurait pu être anodine si le déferlement de violence n’avait pas suivi. Ce geste de rejet qu’elle a eu a été le déclencheur du passage à l’acte. Par ce geste, elle prend l’ascendant sur lui et il ne le supporte pas. 

Mais quel geste a fait Alain Schmitt que Margaux Pinot a repoussé ? Quelle était l’intention d’Alain Schmitt ? Vouloir coucher avec elle et il se serait fait repousser ? Pour une personne qui souhaite avoir l’ascendant sur l’autre, pour quelqu’un qui se considère être un “bonhomme”, un “mec” dans tout le symbolisme du mâle viril, c’est insultant de se faire repousser, c’est intolérable. Si l’envie de lui faire perdre ses gonds était là, voici un levier tout trouvé !

Le geste d’amour qu’il aurait pu avoir eut été de la laisser partir. Mais dans notre société aux comportements violents, que ce soit dans l’éducation, dans la vie sociale, professionnelle, dans l’attitude de certains politiciens, dans les mots employés au quotidien, comment cela pourrait en être autrement ?

Lorsqu’un parent traite son jeune enfant d’idiot, d’imbécile voire de con parce qu’il n’a pas fait quelque chose qui apparaît logique pour le parent, c’est déjà de la violence qui s’imprime dans l’inconscient. C’est déjà le dévaloriser. Le soumettre. Le placer en position d’infériorité. La question est de savoir comment l’enfant va traiter cette information pour faire qu’elle ne l’affecte pas…

 

Les liens vers les vidéos :

Alain Schmitt, conférence de presse : L'ancien judoka Alain Schmitt donne sa version des faits - YouTube

Margaux Pinot, conférence de presse : Violences conjugales: le témoignage de Margaux Pinot en intégralité - YouTube

 

Alain schmitt Margaux pinot

Economie du sadisme ordinaire

Le 15/08/2021

En lien avec mon dernier article, il m’apparaît intéressant d’aborder sommairement la façon de fonctionner d’un sadique ordinaire. L’éducation et la préoccupation parentale peuvent ne pas suffire à l’adaptation efficiente et morale de l’enfant à son environnement. Certaines caractéristiques comportementales sont innées et sont très bien expliquées par la médecine (structures corticales, systèmes neurophysiologiques).

Blair (1995) éclaire les mécanismes d’inhibition de la violence par son modèle neurocognitif. Ces mécanismes seraient la base du développement de la moralité et de l’empathie. Ils trouvent écho dans l’éthologie canine et la psychologie évolutionniste et ils passent par la reconnaissance faciale des expressions émotionnelles. 

La reconnaissance des expressions faciales a pour rôle d’être un déclencheur à s’engager dans certains comportements, consécutivement à un passage à l’acte, à la défense d’une ressource ou d’un espace.

Par exemple, 2 chiens qui se battent pour un os ou pour un jouet. Lorsque l’un des deux adopte une position de soumission, cela entraîne l’arrêt immédiat du combat.

De même lorsque vous souhaitez faire savoir à votre chien qu’il n’est pas bien de vous sauter dessus pour vous accueillir, tournez-vous afin de lui présenter votre dos… 

Dans ce cas, qui peut être translaté à l’homme, la reconnaissance de l’émotion de peur et de tristesse opère comme un stimulus positif de renforcement aversif et enclenche l’inhibition du comportement agressif. Plus particulièrement, la peur indique à l’observateur qu’un comportement doit être évité alors que la tristesse entraîne/incite au développement de comportements prosociaux/réparateurs.

Cependant, dans certains cas, ce mécanisme évolutif ne fonctionne pas à cause d’un dysfonctionnement du développement de l’empathie et d’un développement de comportements antisociaux.

Le modèle de Newman et de Lorenz (2003) suggère qu’en plus, la modulation de la réponse doit se faire en prenant en compte les différents éléments contextuels et environnementaux.

Ce qui pourrait sembler contre intuitif, c’est que les traits de sadisme ont une capacité d’empathie intacte.

“Les recherches contemporaines se sont intéressées à la nature même du phénomène d’empathie, tentant d’identifier les mécanismes perceptifs, émotionnels et cognitifs impliqués. Certains auteurs se sont focalisés sur les mécanismes émotionnels, (...) d’autres auteurs se sont focalisés, comme Piaget , sur le processus cognitif de décentration : pour comprendre les émotions d’autrui, l’observateur se met à la place, il adopte son point de vue. Cette dernière conception n’est pas sans rappeler la définition de la théorie de l’esprit, capacité à comprendre les actions d’autrui en inférant ses états mentaux. 

(...) L’empathie implique à la fois des composants émotionnels et cognitifs : l’empathie émotionnelle désignant les réponses affectives de l’observateur face à l’émotion d’autrui ; l’empathie cognitive référant à la capacité d’adopter la perspective d’autrui ainsi qu’à des processus de régulation” (Cairn).

La capacité d’empathie cognitive doit effectivement être intacte pour permettre au sadique de prendre du plaisir à faire souffrir les autres (Baumeister, 1997 ; O’Meara et al., 2011). Les déficits affectifs associés au sadisme se situeraient au niveau de la réponse émotionnelle inadéquate à la souffrance des autres (Bateson et al., 1987 ; Kirsch et Becker, 2007). Les sadiques possèdent une capacité émotionnelle similaire à un individu normal, mais ils seraient incapables de ressentir des émotions négatives à la souffrance des autres versus aux leurs. Les signaux de détresse perçus chez les autres agissent comme des renforçateurs positifs pour les sadiques. 



Sadisme

Réf. : 

“Sadisme commun et traits psychopathiques : Leur association avec la reconnaissance émotionnelle faciale”, V. Germain Chartrand, 2020, mémoire École de criminologie - Faculté des arts et des sciences

Narme Pauline, Mouras Harold, Loas Gwénolé et al., « Vers une approche neuropsychologique de l'empathie », Revue de neuropsychologie, 2010/4 (Volume 2), p. 292-298. DOI : 10.3917/rne.024.0292. URL : https://www.cairn.info/revue-de-neuropsychologie-2010-4-page-292.htm

 

Monde virtuel, hyper nihiliste et violences urbaines

Le 23/08/2020

Le constat quotidien depuis des années est éloquent : des actes de violences sont de plus en plus commis contre les personnes, les institutions avec cette espèce d’impunité et d’irrespect qui semblent animer leurs auteurs. 

Comment, dans une société laïque et démocratique, une telle situation s’impose et semble faire tâche d’huile ?

 

Statistiques selon l’INSEE (source : “les statistiques de la délinquance”, Aubusson-Lalam-Padieu-Zamora, France, Portrait social 2002/2003)

Tout d’abord, les “infractions avec victimes sans violence” (vols sans violence) reculent pour passer de 87% en 1975 à 82% en 2000. Cependant, les “faits constatés” étaient de 1 300 000 en 1975 et sont de 3 000 000 en 2000. En nombre, ils restent significatifs.

Les “majeurs mis en cause” étaient 200 000 en 1975 et sont 250 000 en 2000. L’augmentation n’est pas énorme.

Les “mineurs mis en cause” étaient 60 000 en 1975 puis 100 000 en 2000 avec une nette augmentation en 1993… nous y reviendrons plus loin.

Ensuite, les “victimes directes avec violence” (atteintes physiques caractérisées, agressions sexuelles, vol avec violence) sont passées de 6% du total des faits constatés en 1975 à 10% en 2000 avec une augmentation significative en 1988, et encore plus sensible pour les “mineurs mis en cause” à partir de 1995… Ils étaient 15 000 en 1975 sur 240 000 faits constatés contre 40 000 (+37%) en 2000 sur 400 000 faits constatés (+60%). L’INSEE donne une interprétation en page 8/18.

Enfin, les victimes les plus exposées sont les plus jeunes et celles qui habitent dans les grands ensembles ou un tissu urbain composé d’immeubles collectifs. Près d’1 victime sur 2 a subi au moins 1 agression durant les 2 années précédentes et 1 sur 3 au moins 2 autres (survictimisation). 

Sur 4 600 000 affaires traitées par les Parquets, seules 28% réunissent une infraction constituée et un auteur présumé dont 19% feront l’objet de mesures alternatives aux poursuites (médiation, réparation, rappel à la loi).

Sur les 9 premiers mois de 2019, 14% d’augmentation des violences faites à l’encontre des policiers, une centaine de faits par jour (source : France Info, 4/11/2019, “violences : hausse des agressions contre les policiers”).

“Au sein du couple en 2018 : 121 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire, 28 hommes ont été tués par leur partenaire ou ex-partenaire, 21 enfants mineurs sont décédés, tués par un de leurs parents dans un contexte de violences au sein du couple.

81 % des morts au sein du couple sont des femmes. Parmi les femmes tuées par leur conjoint, 39 % étaient victimes de violences antérieures de la part de leur compagnon. Par ailleurs, parmi les 31 femmes auteures d’homicide, 15 d’entre elles avaient déjà été victimes de violences de la part de leur partenaire, soit 48 %.” (Source : « Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Année 2018 », ministère de l’Intérieur, Délégation aux victimes)

 

Impatience + éducation sans cadre = violence potentielle

L’équation paraît simpliste mais regardons quand même un peu plus dans le détail.

L’impatience aujourd’hui est générée par internet, l’immédiateté, une intelligence émotionnelle faible ainsi qu’une faible tolérance à la frustration.

L’éducation sans cadre tient de l’échec de la mixité sociale, d’un regroupement ethnique avec une différenciation entre pratiquant et non-pratiquant d’une religion, d’un mode d’éducation parallèle et non formel dont les résultats ne sont pas ceux escomptés, avec un abandon prématuré de la scolarité qui débouche sur une éducation non formelle, l’école de la rue (source : unilim.fr).

Il y a un regroupement entre ethnies parce qu’elles partagent des facteurs de cohésion qui ne sont pas sans rappeler celles des tribus. Facteurs socio affectifs parce qu’elles confèrent au groupe toute son attractivité, ses valeurs, ses motivations, ses émotions, ses valeurs communes. Facteurs opératoires et fonctionnels parce qu’ils permettent au groupe de satisfaire ses propres besoins et de poursuivre ses buts (source : “la dynamique des groupes”, Jean Maisonneuve).

 

Que dit l'évolution des jeux FPS aujourd’hui TPS (third person shooter) ?

Pour mémoire, voyons quelques dates du jeu vidéo dans lequel une personne a la possibilité d’en tuer une autre :

1973, 1er first shoot person (fps) “Maze War”,

1983, “3 demons”,

1991, “Catacomb 3D”,

1992, “Wolfenstein 3D”,

1993, “Doom” avec un mode multijoueurs type deathmatch qui permettait à chacun d’affronter 3 autres joueurs (source : dailygeekshow.com),

1994, internet est utilisé par le grand public en France… vous pouvez relire maintenant les statistiques concernant les mineurs impliqués dans les faits d’agressions avec violence…

1997, le fameux “Grand Theft Auto” (littéralement : vol de voitures) dans lequel le personnage principal peut tout se permettre, même tuer un policier.

Cette évolution montre qu’il y a une perméabilité entre l’utilisation du monde virtuel et le monde réel. Il y a un rapport évident entre l’Avatarisation© (cf. Nadine Touzeau), la zone transverse© (cf. Nadine Touzeau) et ce qu’il se passe dans le monde réel. 

L’Avatarisation© c’est la personne qui se crée un profil sur n’importe quel site internet. Vous et moi, mais aussi biensûr l’auteur de faits de violences et c’est bien lui qui nous intéresse. Il n’assume pas qui il est dans la vie réelle mais il assume son avatar parce qu’il ressemble à l’image qu’il se fait de lui-même. C’est une transposition de son Moi idéal, il a développé un faux self hyper puissant et il est incapable de la moindre remise en question. Il le rend réel  au travers de son avatar, ce qui va aussi modifier son comportement dans le monde réel en fonction de ce qu’il va vivre dans son espace virtuel. Augmentation de sa confiance, de son assurance suite à la reconnaissance par l’objet de son avatar et par l’échange avec sa communauté qui va le conforter dans ses actes et ses comportements.

 

La Zone transverse© est ce qui correspond à la sphère d’intimité selon Edward T. Hall et sa théorie de la proxémie. La transposition des actes de violences effectués dans la sphère virtuelle dans la vie réelle est une importation des comportements liés à l’avatar. Ce qui est novateur, c’est que cette zone transverse© se transpose dans la réalité dès lors qu’il y a utilisation d’un objet connecté. Cela induit une importation des comportements relatifs à la zone virtuelle dans la vie sociale réelle. Comportements que les personnes n’avaient pas sans l’utilisation d’objets connectés. Comportements plus osés, plus risqués issus d’une zone virtuelle hors du temps, malléable, modifiable, adaptable et mobile, répétés dans une zone réelle, sociale, régie par des lois et donc par essence : pouvant générer des frustrations.

 

Il faut considérer le monde réel en lien étroit avec le monde virtuel. Dans le monde réel, nous avons pu observer une éducation permissive de toute une génération d’enfants roi, immatures, incapables de gérer la frustration, impatients et égoïstes dans les relations professionnelles et sociales, ne sachant absolument pas accepter qu’on leur dise “non”, mais sachant parfaitement le dire. Ils sont revendicatifs et sûrs de leur bon droit.

 

Concomitamment, la société est régie par un ensemble de règles, de lois qui apparaît comme un carcan institutionnel à l’opposé de l’éducation reçue qui elle, trouve écho dans le monde virtuel régi par aucune règle. Dans celui-ci, les auteurs de faits de violence volontaire, imbus de leur avatar, retrouvent un comportement hyper nihiliste dans un environnement créé pour eux.

 

Ainsi, l’éducation permissive, l’éducation non formelle (de la rue), le regroupement tribal et le caractère immature vont être le terreau des comportements virtuels répétés dans le monde réel, en toute occasion. Le clivage entre ces avatars-hyper-nihilistes-importés (des fakes en vrai) et les citoyens dits classiques ne cesse de se creuser… jusqu’où ?

 

Anonymous

Relation de causalité entre la frustration et l'agression

Le 30/12/2018

L’agression. Une des réponses possibles à la frustration qui prend toutes sortes de formes, de l’homicide à l’insulte. Active ou passive, physique ou verbale, directe ou indirecte, elle est un « comportement destiné à blesser intentionnellement un autre individu, ce dernier étant motivé à en éviter les effets supposés aversifs (Barn et Richardson, 1994). » Elle peut être déplacée d’un objet à un autre, dans le sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire qu’elle vise une personne en particulier mais elle est produite sur une autre.

Sa fonction est double. Hostile, donc impulsive, ou instrumentale, donc réfléchie. Hostile dans la mesure où elle est destinée à faire du mal sous l’émotion de la colère. Instrumentale parce qu’elle est produite sur une personne mais dans l’unique but d’acquérir un objet, un bien ou un gain.

Dès la petite enfance, les enfants agresseurs sont rejetés par les autres enfants (Kupersmidt, Burchinal et Patterson, 1995). Ce rejet anticipe de futurs comportements hostiles qui nuiraient à la cohésion du groupe. Malheureusement, ce n’est pas sans conséquences pour les tumultueux parce qu’en les ostracisant, cela va renforcer leurs frustrations et nourrir leur colère (prophétie auto réalisatrice).

De surcroît, ce comportement agressif, s’il vient à perdurer, aura un impact sur l’implication éducative des parents. Ils se montreront moins attachés (Patterson, Capaldi et Bank, 1991). Ce qui aura également pour effet de renforcer le caractère agressif de leur progéniture (Rohner, 1975). La renonciation des parents dans l’éducation de leurs rejetons est aussi la conséquence de faits de vie et de facteurs socio-économiques (chômage, décès, dépendance à l’alcool, à la drogue…).

Ensuite, dans une optique d’inclusion et de reconnaissance, les enfants agressifs vont se rapprocher d’autres qui auront un profil semblable, chacun s’influençant. Ils finiront par constituer un groupe dont la dynamique ne sera pas développée ici, mais leur individualité se perdra au profit de l’identité du groupe.

L’explication de ce comportement agressif est à trouver dans l’intensité proportionnelle de la relation de cause à effet, entre la frustration et l’agression. Plus la frustration est grande, plus l’agression le sera. La frustration est nécessaire à la vie en société. Robert Merton (1957) a établi que le comportement d’agression est la conséquence d’expériences sociales frustrantes. Il y a eu un écart significatif entre l’envie, le désir et le but qui n’a pas été atteint. Cela tient aux barrières psychologiques (manque de ressource), aux barrières physiques (mauvaise auto régulation des émotions), au manque de reconnaissance, aux échecs subis, aux humiliations ou encore à la confrontation à des facteurs environnementaux (comme le bruit, vétusté de l’habitat, pauvreté…). Des chercheurs ont également montré que des personnes qui jouent à un jeu vidéo violent, avec un faux pistolet au lieu d’une simple manette, sont plus agressives par la suite (Barlett, 2008).

Quelles solutions alors ? J’en vois 3…

Tout d’abord le renforcement positif par des félicitations, des récompenses, de la motivation, de l’accompagnement.

Mais c’est également punir quand cela est nécessaire afin d’inhiber le comportement agressif. La punition doit être expliquée, mesurée, avec une date de fin. Elle ne doit pas mettre en jeu l’intégrité de l’enfant, elle ne doit pas être avilissante ni humiliante.

Il est aussi fondamental de développer les fonctions exécutives de l’enfant afin de développer sa capacité d’attention, de concentration, de curiosité et de créativité tout en veillant - autant que possible - d’éviter l’injustice.

Cette guidance va contribuer à mettre en place et développer l’autorégulation émotionnelle nécessaire à une bonne socialisation, une bonne estime de soi, une meilleure perception de soi et l’empathie. Avant Dolto, l’enfant n’était pas considéré, il devait s’adapter. Après Dolto, nous avons compris que l’enfant était une personne à part entière mais nous sommes tombés dans l’excès inverse en termes d’éducation. A trop laisser l’enfant faire, il est devenu un roi incapable de gérer ses frustrations. L’immédiateté, l’instantanéité peuvent être une bonne chose pour autant qu’elles ne soient pas systématiques. Tout est une question de curseur.  

Mais gardons bien à l’esprit qu’en tant qu’agresseur, victime, parent ou tierce personne, c’est la personnalité qui domine la situation, le choix existe mais il peut être gourmand en énergie psychologique, cognitive et émotionnelle.

 

Kid with gun

Réf. :

"L'agression humaine", L. Bègue, éd. Dunod

"L'éthologie humaine", JD de Lannoy, éd. PUF

"Pulsions et destins des pulsions", S. Freud, éd. PBP classiques

Crédit photo : inconnu