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Subversive pudeur !

La pudeur est un sentiment de réserve, de retenue, de honte et de délicatesse (source : wikipédia), un sentiment plein de sincérité. Elle se manifeste par une attitude spécifique observable par les mouvements du corps. Mais elle tranche également aujourd’hui avec les attitudes ostentatoires où nombreux sont ceux qui croient que parler haut et fort rend plus respectable, plus incroyable et confère une certaine légitimité.

La sincérité et la pudeur apparaissent particulièrement à l’évocation d’un thème très personnel. C’est encore plus vrai lorsque ledit thème a quelque chose de subversif, qu’il existe une tension, un clivage qui peut nous pousser à en ressentir une légère honte à l’évoquer.

C’est parce que j’aime cette pudeur que l’interview de Romain Duris, par Patrick Cohen, m’a plu et que je souhaitai en partager l’analyse avec vous. Le sujet évoqué est le recueil des dessins érotiques de l’acteur qui a fait l’objet d’une parution et d’une exposition fin 2017.

« Pulp » en est le titre, abordé bien sûr par le journaliste dans le sens le plus explicite de la nudité crue, voire du porno. Il n’a pas totalement tort puisque c’est bien le thème des dessins de Duris et c’est ce qui met l’acteur dans l’embarras.

Il s’agit donc de défendre ses productions artistiques dans un contexte social a minima pudibond qui prône une neutralité de toute chose, voire à une ségrégation du corps par des pseudo-neo-religieux…

Voyons quels sont les marqueurs gestuels de la pudeur ressentie et affichée.

 

« Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de révéler vos œuvres, alors que vous dessinez depuis toujours ? »

Sa main gauche vient poser index et majeur au travers de sa bouche, s’interdisant la parole pour l’instant. Vous pouvez même observer une tension dans les lèvres qui s’avancent rapidement sans jamais s’ouvrir (à 9 sec. mais presqu’imperceptible à vitesse normale). Romain Duris va devoir se justifier, ce qui ne manque pas de lui faire ressentir de la gêne. Sourcils relevés parce qu’il est dans la relation mais qui signifie également une prise de distance pudique, corroboré par la lèvre supérieure gauche ascendante qui marque une certaine rigidité liée à l’extérieur. Il se donne le temps de la réflexion. L’index et le majeur de la main gauche viennent gratouiller le menton pour traiter ce sujet qui est très personnel, nous l’avons vu. Le regard part vers le bas, comme très souvent lors de cette courte vidéo, Romain Duris va puiser dans ses souvenirs émotifs nécessaires à sa justification. Ce regard est aussi un retour sur soi, un peu comme une fugue dissociative. Enfin, la position du buste est très parlante, au centre et sur sa gauche, ce qui signifie que l’acteur est dans l’expression de la timidité.

 

« Ce métier, le cinéma, est arrivé par hasard… »

Là, le sujet du cinéma semble poser question à Romain Duris, pour quelle raison ? Je lui aurais bien posé la question. Sa main droite entre en action afin de contrôler son discours, elle vient gratter sa mâchoire inférieure, ce qui est un signe plutôt d’agressivité, et son épaule droite s’élève, ce qui marque un effort d’expression sur un sujet objet d’un certain malaise. Est-ce qu’il ne souhaitait pas aborder le sujet ? Est-ce qu’il se dit que son étiquette d’acteur va prendre le dessus dans cette interview au détriment de son recueil de dessins ?  

Quelques secondes plus tard (à 18 sec.), on peut voir (à vitesse diminuée de moitié) sa lèvre gauche inférieure descendre et laisser apparaître ses dents. C’est l’expression d’une émotion négative liée à soi. Ce marqueur gestuel réapparaît à la 30ème sec. lorsque Patrick Cohen évoque le casting sauvage pour le film de Cédric Klapish, « le péril jeune »… Il est vraiment temps pour lui de revenir à ses dessins.

 

« J’ai attendu si longtemps parce qu’il y a un moment pour tout. »

Le discours est toujours contrôlé avec une main droite active mais sa paume est dirigée vers lui, ce qui montre son implication. Ses gestes sont près du corps, fluides et tout en rondeurs. Il se livre enfin.

 

« Avoir du matériel, des dessins anciens, des dessins plus récents. »

Sa langue sort subrepticement au centre de la bouche pour y rentrer rapidement. Il se délecte de son œuvre mais sans le dire franchement, il réprime sa joie en quelque sorte mais son corps parle pour lui. D’ailleurs il conclut cette séquence de justification par une lèvre inférieure gauche descendante, traduisant ainsi son inconfort, tout comme ce pouce droit dont il va rogner l’ongle…

 

« J’ai pas toujours envie de montrer tout ce que je fais. (…) Jamais j’aurais eu le culot de me dire que mes dessins sont dignes d’être exposés. »

La main droite est toujours active, sa paume vers lui et haussement des sourcils sur « culot » histoire de rester dans l’ambivalence des émotions.

 

Il n’est jamais chose aisée pour un introverti de parler d’un sujet qui le passionne et qui plus est, subversif, dans les temps qui courent. La pudeur, qui devrait être une valeur à valoriser selon moi, vient tempérer la joie que voudrait exprimer la personne. C’est la marque d’une intelligence et d’une finesse émotionnelle.

 

Lien vers la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=d9TlkLirKX0

 

Pulp