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Un crime ne surgit pas du néant !
Le 04/07/2026
Un crime ne surgit pas du néant. Il n'est pas non plus le produit mécanique d'un profil pathologique ou d'une circonstance malheureuse. Ce que l'analyse criminologique classique peine à expliquer, et que le sens commun rate systématiquement, c'est la précision du passage à l'acte : pourquoi ce moment, cette victime, ce contexte, et pas un autre ?
La réponse n'est pas dans une cause. Elle est dans une convergence.
L'approche DS2C repose sur un postulat simple mais radical : un passage à l'acte n'est jamais le produit d'un facteur isolé. Il résulte de la synchronisation, à un instant précis, de quatre niveaux d'analyse distincts : évolutif, tempéramental, structurel, relationnel. Quand ces quatre niveaux se rejoignent dans le même intervalle de temps, le basculement devient possible. Parfois inévitable. Comprendre un crime, c'est comprendre cette mécanique de convergence. C'est ce que ma méthode propose. C’est ce que cet article propose d’expliquer.
L'auteur : Profil psychologique et motivations
Comprendre un passage à l'acte commence toujours par une question en apparence simple : qui est cet individu, et qu'est-ce qui, en lui, a rendu cet acte possible ?
La réponse ne se trouve ni dans le casier judiciaire ni dans le diagnostic psychiatrique. Elle se trouve dans la structure. Chaque individu fonctionne selon une organisation psychique qui détermine sa capacité à tolérer la frustration, à différer la décharge pulsionnelle, à symboliser ce qui déborde. Cette structure (névrotique, état-limite ou psychotique selon Bergeret) n'est pas un destin, mais elle définit des seuils : jusqu'où le sujet peut absorber la pression avant que les mécanismes de régulation cèdent.
À cette structure s'ajoute le tempérament au sens caractérologique (Le Senne). Un même conflit interne ne s'exprime pas de la même façon selon que le sujet présente un profil colérique (impulsif, à réaction rapide et intense) ou sentimental (accumulateur, à réaction différée mais potentiellement plus ravageuse). Le tempérament ne crée pas la violence, il en module la forme et la temporalité.
Enfin, il y a le substrat évolutif : les pulsions d'agression, de domination, de survie ne sont pas des pathologies. Ce sont des héritages adaptatifs, des réponses phylogénétiquement anciennes qui, dans certaines configurations, reprennent le dessus sur les régulations acquises. L'auteur d'un passage à l'acte n'est pas un monstre sorti de nulle part. C'est un sujet dont les systèmes de régulation ont, à un moment précis, été dépassés.
Ce constat impose une évidence : analyser l'auteur seul ne suffit pas. Une structure fragilisée, un tempérament impulsif, un substrat pulsionnel activé, tout cela peut coexister des années sans produire le moindre acte criminel. Il manque encore deux éléments décisifs : la victime, et la situation.
La victime : Rôle et influence dans la dynamique criminelle
La criminologie traditionnelle a longtemps traité la victime comme un objet passif, celui sur lequel l'acte se dépose. C'est une erreur d'analyse, et une erreur coûteuse.
La victime n'est pas un détail du décor. Elle est un opérateur actif de la dynamique criminelle, non pas au sens moral, il ne s'agit en aucun cas d'une culpabilisation, mais au sens structurel et relationnel. Ce que la victime représente dans l'économie psychique de l'auteur est souvent plus déterminant que ce qu'elle est réellement. Elle peut incarner une figure d'autorité menaçante, un objet de désir inaccessible, un miroir de mépris insupportable. Elle occupe une place dans le scénario interne de l'auteur avant même que la rencontre ait lieu.
La relation entre les deux protagonistes génère par ailleurs une configuration communicationnelle spécifique. Les patterns d'interaction, comme la domination/soumission, l’escalade symétrique, la double contrainte, ne sont pas neutres. Ils exercent une pression sur le système de régulation de l'auteur, parfois de façon progressive et invisible, parfois de façon brutale. La réaction de la victime, qu'elle fuie, résiste, se soumette ou contre-attaque, modifie en temps réel la trajectoire de l'acte.
Ignorer la victime dans l'analyse, c'est amputer la compréhension de la moitié de la dynamique. Mais même en combinant auteur et victime, quelque chose manque encore : le moment, le lieu, la configuration qui a rendu la rencontre explosive plutôt qu'anodine.
Le contexte : Facteur catalyseur du passage à l'acte
Le contexte situationnel est souvent présenté comme le déclencheur du passage à l'acte. C'est une simplification utile, mais trompeuse.
Le contexte ne déclenche rien par lui-même. Ce qu'il fait, et c'est déjà considérable, c'est saturer une capacité de régulation déjà sollicitée. Une crise financière, une humiliation publique, une rupture, la présence d'une arme, l'absence de témoins : ces éléments ne produisent pas la violence, ils éliminent les derniers pare-feux qui la contenaient. Le contexte est moins un détonateur qu'un amplificateur situationnel qui vient se superposer à une vulnérabilité structurelle préexistante.
C'est pourquoi deux individus placés dans une situation objectivement identique peuvent réagir de façon radicalement différente. L'un traverse la crise, l'autre bascule. La différence ne tient pas au contexte, il est identique pour les deux, mais à ce que chacun apporte dans cette situation : sa structure de régulation, son profil tempéramental, la représentation qu'il se fait de la victime potentielle, l'état d'activation de son substrat pulsionnel.
Le contexte est donc à la fois indispensable à l'analyse et insuffisant à l'explication. Il est la dernière pièce d'un puzzle dont les autres éléments étaient déjà en place. Et c'est précisément lorsqu'on les assemble tous qu'apparaît la dynamique réelle du passage à l'acte.
La dynamique triangulaire : Auteur, victime et situation
Le passage à l'acte criminel ne résulte jamais d'une cause unique. Il résulte d'une convergence, celle de l'auteur, de la victime et du contexte, qui se produit à un moment précis et selon une temporalité qui n'est pas le fruit du hasard, même quand elle en a l'apparence.
C'est ce que la méthode DS2C permet de modéliser. Chaque niveau analytique opère à sa propre vitesse : le substrat évolutif (N1) s'active brutalement sous l'effet d'une menace perçue ; le tempérament (N2) module cette activation, l'amplifiant ou l'amortissant selon le profil caractériel ; la structure psychique (N3) tente de réguler ce qui remonte et échoue quand ses mécanismes de défense sont débordés ; le contexte relationnel (N4) exerce une pression externe qui vient précipiter la rupture. Le passage à l'acte survient quand ces quatre niveaux se synchronisent dans le même intervalle de temps : c'est la temporalité différentielle qui se referme comme un piège.
Ce modèle n'explique pas seulement pourquoi un crime a été commis. Il explique pourquoi à ce moment-là, avec cette victime-là, dans ce contexte-là et pas avant, pas après, pas avec quelqu'un d'autre. Il permet également d'identifier les points d'intervention possibles : agir sur le contexte situationnel (N4), renforcer les capacités de régulation (N3), travailler les schémas tempéramentaux (N2), désamorcer l'activation pulsionnelle (N1). Prévenir un passage à l'acte, c'est désynchroniser ce qui était en train de converger.
Conclusion
Un crime n'est pas une anomalie tombée du ciel. C'est un système qui s'est refermé.
Auteur, victime, contexte : trois variables que la criminologie traditionnelle liste souvent comme des cases à cocher. Ce qu'elle rate, c'est la dynamique, c’est le fait que ces trois éléments ne s'additionnent pas mais se potentialisent. Qu'un substrat pulsionnel activé, traversant un tempérament impulsif, dans une structure qui ne tient plus, face à une victime qui cristallise tout ce qui est insupportable, dans un contexte qui a supprimé les derniers garde-fous, ce n'est plus une somme de facteurs de risque. C'est une mécanique.
Comprendre cette mécanique ne rend pas le crime inévitable. Cela le rend lisible. Et ce qui est lisible peut, parfois, être arrêté.

Black bloc : un passage à l'acte sans sujet ?
Le 31/10/2026
Appliquer une grille conçue pour un individu à un cortège, c'est un peu comme peser un nuage : on peut le faire, à condition de se demander d'abord ce qu'on pèse.
DS2C lit le passage à l'acte comme la rencontre de quatre niveaux : ce que l'espèce nous a légué (N1, Darwin et la psychologie évolutionnaire), notre caractère (N2, Le Senne et la caractérologie), notre structure psychique (N3, Freud et Bergeret) et la relation dans laquelle nous sommes pris (N4, Watzlawick). Le passage à l'acte survient quand la pression de la situation dépasse la capacité de régulation de la personne.
Pour savoir si cette architecture survit hors de l'individu, on la teste sur le cas qui la met le plus mal à l'aise : le black bloc. Sa violence est souvent préparée, ritualisée et portée par une idéologie. C'est à peu près l'inverse d'une décharge sans médiation symbolique, qui est la définition DS2C du passage à l'acte.
Une précision, parce qu'elle conditionne tout le reste : on explique ici une violence, on ne juge pas une cause. Et sans clinique, on ne pose aucun diagnostic sur personne.
Un cortège, pas un sujet
Le black bloc est une tactique : un cortège compact, des vêtements noirs, des visages couverts. Le mot désigne une manière de manifester, pas un groupe doté de membres stables, de frontières et d'une histoire commune. Le traiter comme un acteur unique est un choix d'observateur. L'administration le fait d'ailleurs elle-même : la fiche du ministère de l'Intérieur range black bloc, antifa et autres dans les « groupes violents à risque ».
On l'adopte donc comme hypothèse de travail, et l'on étudie un épisode (une manifestation donnée) plutôt que « le » black bloc.
Première conséquence : N2 sort du jeu. Le tempérament, le caractère est une notion individuelle. Dire qu'un cortège est « Passionné » ou « Colérique » n’a pas de sens, c’est une erreur de catégorie, du genre qu'on pardonne à un éditorialiste mais pas à un caractérologue.
N4 d'abord : la police fait partie de l'équation
On commence par N4, le niveau le plus solide pour un collectif. Quatre mécanismes de Watzlawick s'y appliquent :
• Escalade symétrique : chaque réponse est lue comme une provocation et appelle une réponse plus forte.
• Ponctuation : chaque camp pense que l'autre a commencé.
• Prophétie auto-réalisatrice : on s'attend à de la violence, on prend des mesures préventives, elles sont vécues comme une agression, et la violence attendue arrive.
• Double contrainte : le droit de manifester est proclamé mais entravé ; en interne, il faut être à la fois radical et efficace.
Ces mécanismes ont un équivalent en psychologie sociale : l'Elaborated Social Identity Model (ESIM : décrit surtout une foule hétérogène qui se radicalise. Un bloc qui se forme déjà avec l'intention d'affronter la police s'y ajuste moins bien.), développé par Stephen Reicher et ses collègues. Il étudie comment les interactions entre foule et police produisent du conflit. Il s'oppose à la vieille image de la foule irrationnelle et suggestible.
Son enseignement central, résumé dans un article de 2004 de Reicher, Stott, Cronin et Adang : quand la police répond à la violence de quelques-uns en frappant tout le monde, tous finissent par la juger hostile et illégitime. Ceux qui, au départ, refusaient la violence peuvent alors se ranger du côté des plus conflictuels, ce qui nourrit l'escalade.
Les auteurs en tirent quatre principes de maintien de l'ordre : l’éducation (comprendre les groupes présents), la facilitation (aider d'abord les intentions légales), la communication (parler à la foule) et la différenciation (n'employer que des moyens ciblés, qui distinguent ceux qui agissent légalement de ceux qui ne le font pas).
Première prédiction : si on prend deux manifestations avec à peu près le même public. Dans la première, la police garde ses distances, dialogue et laisse des issues.
Dans la seconde, elle encercle tôt, fouille et charge sans distinguer.
Si ESIM s'applique, la violence contre les personnes, ou l'affrontement généralisé, apparaît surtout dans la seconde. Si c'est le cas, la cause principale est la relation entre les deux camps, pas les personnes présentes : le passage à l'acte collectif est de type précipité.
N3 : quand la régulation s’externalise
Chez l'individu, la capacité de régulation est interne : elle dépend de la structure psychique et des défenses de chacun. Dans un collectif, elle peut être portée par des supports extérieurs aux personnes. On parlera de régulation externalisée. Trois supports :
• L'idéologie, qui joue le rôle d'idéal commun.
• Les règles tacites et les rôles informels : « on ne s'en prend pas aux personnes », éclaireurs, soins, service d'ordre.
• Le choix des cibles, qui donne un sens symbolique à la violence.
Il y a ici un point contre-intuitif. On croit volontiers que l'anonymat, donc le masque, désinhibe. La méta-analyse de Postmes et Spears (1998) trouve pourtant peu de soutien à l'idée que l'anonymat produit des conduites anti-normatives. Elle soutient plutôt que les gens se conforment aux normes de la situation. Le modèle SIDE (Reicher, Spears et Postmes, 1995) en tire que l'anonymat rend plus sensible à la norme du groupe, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Si l'on accepte ce résultat, ce qui compte n'est pas le masque, mais la norme qui domine au moment de la bascule. Si elle interdit de frapper des personnes, l'anonymat renforce cet interdit. Si elle valorise l'affrontement, il le renforce aussi.
D'où l'hypothèse de ce texte : la capacité de régulation d'un collectif dépend de la clarté de ses normes d'interdit, de la cohérence de son idéologie et de la présence de rôles de régulation (chacun appréciera le rôle et le narratif des partis politiques concernés).
Deuxième prédiction. La première prédiction fait varier la police à public constant. Cette seconde hypothèse fait l'inverse : la police agit de la même façon, et l'on fait varier le cortège. Prenons deux cortèges soumis à la même pression policière. Dans l'un, les règles sont claires et partagées, et des personnes veillent à les faire respecter (le service d’ordre des partis politiques qui manifestent ou encore les directives des dirigeants des partis politiques qui manifestent). Dans l'autre, elles sont floues ou absentes (absence de service d’ordre et/ou des directives peu claires, voire ambigües, des partis politiques). On prédit que le premier reste sur des dégradations ciblées, et que le second bascule plus facilement dans la violence contre les personnes. Si c'est le cas, la régulation ne dépend pas que de chacun : le groupe en fournit une partie, et N3 externalisé (c’est-à-dire la capacité de régulation externe) apporte ce que N4 n'explique pas (la situation).
Un garde-fou de méthode : N3 recouvre ce que le collectif produit en lui-même (normes, rôles). N4 recouvre ce qui se joue dans la relation avec l'autre, la police en particulier.
N1 : à quoi sert l'engagement ?
La psychologie évolutionnaire des coalitions offre une première lecture : rejoindre un groupe, prouver son engagement par un acte risqué et désigner un adversaire commun renforcent la cohésion et le statut de chacun. Le chimpanzé en donne une version imagée. Ses coalitions de mâles patrouillent les limites du territoire et, selon l'hypothèse du déséquilibre de puissance, n'attaquent surtout que lorsque le rapport de force leur est favorable. À Ngogo (Ouganda), une communauté qui avait tué des voisins a ensuite agrandi son territoire de 22 % (Université du Michigan, 2010). Le motif ultime, ressources ou partenaires, reste débattu, et l'auteur de l'étude met lui-même en garde contre tout rapprochement avec la guerre humaine.
Ce que l'analogie suggère à ma méthode DS2C : les bascules violentes devraient survenir quand le collectif est localement en supériorité, et reculer quand elle s'inverse. C'est une hypothèse, et elle contredit en partie ESIM, pour qui une force indiscriminée nourrit l'escalade. Elle a aussi ses limites : le « territoire » d'un cortège est symbolique, et la police est elle aussi une coalition organisée autour d'un espace. Cette lecture éclaire pourquoi on s'engage, pas pourquoi cela bascule.
Les blacks blocs mettent en échec la transposition du chimpanzé qui n’attaque qu’en supériorité. Pour eux, plus l’acte est risqué, plus il prouve l’engagement. Leur seule règle est le chaos.
Trois publics, trois logiques
Le mot « black bloc » recouvre au moins trois publics, qu'il faut séparer avant d'analyser quoi que ce soit.
Les déterminés : dans le cortège, en bloc compact, masqués. Cherchent l'affrontement, souvent de façon préparée. Le risque sert de preuve d'engagement. Capacité de régulation externe (idéologie, règles, rôles).
Les suiveurs (les « black bloc like ») : dans le cortège, en périphérie. S'alignent sur le groupe et basculent quand la situation dérape. Régulation également externe (alignement sur la norme du moment), ils sont dans l’imitation pour caresser le statut de « black bloc » mais ils n’en ont que le pseudo.
Les pilleurs d'opportunité : hors cortège, arrivés après. Ils profitent du désordre et de l'absence de police à certains endroits. Uniquement motivés par le gain matériel, ils se positionnent en victimes du système qui n’est en place que pour enrichir davantage les riches.
Ce que montrent les sources. Les premiers bilans du 17 octobre 2026 décrivent une juxtaposition de publics : militants radicaux, groupes de jeunes s'en prenant aux commerces, pillards opportunistes et récidivistes. Selon la procureure de Paris, les mis en cause sont en grande majorité peu connus, mais sur les premiers dossiers clos seulement. Pour les émeutes de 2023, l'inspection générale de l'administration et celle de la justice relevaient que la plupart des condamnés n'exprimaient pas de revendication politique, l'opportunisme et l'influence du groupe ressortant en premier. Mais il s'agit d'émeutes, pas de cortèges.
Hypothèse de lecture. Le noyau déterminé fixe, par ses premiers actes, la norme qui domine dans le cortège, c’est-à-dire la volonté du chaos, pour renverser le système. Les suiveurs, dont la régulation est surtout portée par le groupe, s'y alignent quand la situation dérape. C'est ici qu'ESIM s'applique le mieux : ils ne viennent pas pour affronter, ils basculent avec la situation. Quant aux pilleurs d'opportunité, leur logique relève moins de l'identité de groupe que de l'occasion.
Troisième prédiction. Si cette lecture est juste, les suiveurs passent à l'acte après un premier acte violent visible et un événement déclencheur, pas avant. On peut le vérifier en comparant, sur vidéos et dossiers judiciaires, le moment où chaque public entre en action. Si leur entrée est indépendante de ces événements, la lecture est réfutée.
Et la police, dans tout cela ?
La doctrine française (schéma national, 2020), d'après la fiche du ministère de l'Intérieur : le maintien à distance reste l'option privilégiée, mais face aux groupes violents infiltrés dans un cortège, les forces interviennent promptement, au contact, pour interpeller et disperser. Un dispositif judiciaire est installé sur le terrain, et des équipes de liaison et d'information, d'au moins deux policiers formés, assurent le contact avec les organisateurs et les manifestants.
Le débat de fond. Une mission du Sénat (octobre 2026) estime que la désescalade fait consensus comme objectif, mais qu'elle est difficile, voire illusoire, face à des groupes organisés qui cherchent l'affrontement. Un responsable de la préfecture de police y affirme que l'absence de réaction face à des groupes en formation tend à aggraver les troubles. La même mission note qu'environ 40 % des interpellations sont classées sans suite, faute de preuves suffisantes ou pour nullités de procédure.
Les armes de « force intermédiaire » : selon une réponse ministérielle de 2019, le lanceur de balles de défense (LBD), les grenades lacrymogènes instantanées et les grenades à main de désencerclement en font partie. Leur emploi exige l'absolue nécessité et une stricte proportionnalité, et le LBD suppose une formation spécifique et une habilitation individuelle. La même réponse indique qu'il faut le filmer chaque fois que possible, et que le LBD et la grenade de désencerclement sont conservés. Dans la question écrite à laquelle elle répond, il est rapporté que le Défenseur des droits a recommandé d'interdire le LBD (rapport de janvier 2018) et que le Conseil de l'Europe a demandé d'en suspendre l'usage (février 2019). La mission sénatoriale de 2026 propose pour sa part de conserver les moyens actuels en les modernisant, d'en développer de nouveaux, de faciliter les drones et la vidéoprotection algorithmique, et de généraliser les caméras-piétons.
Notre interprétation, qui reste une hypothèse est que les moyens qui désignent des individus (vidéo, interpellation, poursuite différée) sont cohérents avec la différenciation. Les moyens à effet de zone risquent de toucher aussi les modérés, donc de déclencher le mécanisme décrit plus haut. Et le dialogue avec les services d'ordre des organisateurs pourrait soutenir la régulation externalisée pour autant qu’il y en existe.
Notes :
Lorsque la police dit d’évacuer, vous évacuez.
Lorsqu’une grenade de désencerclement ou autre est lancée par la police, vous ne la ramassez pas. Et si vous êtes encore présent, c’est que vous n’avez pas réagi à l’ordre d’évacuer.
Manifester est un droit, mais dans le calme, pas le chaos.
Vous n’avez pas besoin d’invectiver les forces de l’ordre qui sont là uniquement pour protéger les vrais manifestants, les biens et les personnes, pas ceux qui veulent en découdre.
Bon courage aux policiers et aux gendarmes ! Pour les vrais manifestants, bonne manifestation ! Pour les autres, vous aurez la réponse que vous êtes venus chercher.
Le système a besoin de silence
Le 24/10/2026
Le système a besoin de silence
Douze ans. Plus de cinquante victimes. Et un appareil d'État qui savait, ou aurait pu savoir bien plus tôt s'il avait accepté de regarder, sans jamais nommer la chose pour ce qu'elle était. Pas par incompétence isolée. Pas par malchance administrative. Par nécessité structurelle.
C'est ce paradoxe qu'on va déplier ici, avec le niveau N4 de mon process d’analyse comportementale appliquée au passage à l’acte, celle de Paul Watzlawick.
Un rappel bref
On ne revient pas sur tout l'appareil watzlawickien, déjà traité ailleurs sur ce blog. Une seule idée à garder en tête : un système communicationnel, que ce soit la famille, l’institution ou l’État, cherche son homéostasie, son équilibre. Et un symptôme, aussi dérangeant soit-il, peut être *maintenu* par le système lui-même, précisément parce que sa disparition coûterait plus cher que sa persistance.
C'est cette logique, et seulement elle, qui explique ce qui va suivre. Pas la psychologie individuelle du tueur.
Le déni comme fonction
Le postulat idéologique soviétique était simple et non négociable : la criminalité sexuelle en série est un produit de la décadence capitaliste occidentale. Elle ne peut pas exister sur le sol de l'URSS, parce que sa présence contredirait la thèse même qui justifie le système, celle d'une société socialiste ayant éradiqué les pathologies sociales du capitalisme.
Nommer Chikatilo pour ce qu'il était, dès les premiers meurtres du début des années 1980, revenait donc à admettre une fissure bien plus large que le cas individuel : une fissure dans le postulat fondateur lui-même. Le système avait un choix implicite, payer le coût du déni (des victimes supplémentaires, un tueur en liberté) ou payer un coût jugé plus élevé à ses propres yeux : la remise en cause de sa cohérence idéologique.
Il a choisi le premier coût. C'est un choix rationnel au sens où toute homéostasie est « rationnelle » de l'intérieur de son propre système de référence, mais un choix qui n'a rien d'un accident bureaucratique. C'est une fonction. Le déni n'est pas un manque d'information, c'est un traitement actif de l'information qui menace l'équilibre du système.
La double contrainte des enquêteurs
Le major Viktor Burakov et son équipe se sont retrouvés dans une injonction paradoxale de manuel. Mandat implicite : résoudre l'affaire. Moyens retirés : pas d'appel public à témoins, pas de reconnaissance officielle d'un profil de tueur en série, pas de coordination inter-régionale ouvertement assumée sous ce nom, parce qu'assumer ce nom, c'est déjà transgresser le postulat.
On retrouve ici, presque à l'identique, la structure du double bind familial que Watzlawick décrit ailleurs : un message de premier ordre (« trouvez-le ») contredit par un message de deuxième ordre implicite (« mais ne le nommez jamais pour ce qu'il est, et ne vous donnez pas les moyens qui découleraient de cette nomination »). Sauf qu'ici, le récepteur du double bind n'est pas un enfant pris dans une famille, c'est une brigade criminelle prise dans un État. L'échelle change, la structure communicationnelle non.
Le résultat a été prévisible : des années d'enquête menées avec un bras attaché dans le dos, des dizaines d'hommes arrêtés et parfois exécutés à tort faute de méthode d'investigation adaptée à ce qu'on refusait de nommer, et une traque qui n'a abouti qu'en 1990, largement après que le contexte politique a commencé à desserrer la contrainte idéologique elle-même.
Une boucle, pas une coïncidence
Ce point mérite d'être creusé, parce qu'il ne s'agit pas d'une simple corrélation entre déni et durée. C'est une boucle auto-entretenue.
Chaque année de déni prolonge la carrière criminelle. Mais chaque année supplémentaire de carrière criminelle non résolue renforce, en retour, l'enjeu idéologique de ne toujours pas l'admettre, puisque reconnaître tardivement l'existence du phénomène revient désormais à reconnaître aussi l'ampleur du temps perdu, et donc la responsabilité du système dans cette durée elle-même. Plus le déni dure, plus il devient coûteux à lever. C'est le mécanisme classique de l'escalade homéostatique : le système ne fait pas que tolérer le symptôme, il investit progressivement dans son maintien pour ne pas avoir à affronter le coût cumulé de sa levée.
Le verrou méthodologique
Un point non négociable, ici, pour ne pas trahir la logique même de cette grille de lecture : le système n'a pas créé la pulsion de Chikatilo. Il n'a pas fabriqué la structure qui a échoué à la contenir. Il a simplement retiré, année après année, un obstacle externe à sa décharge.
C'est une différence qui compte. Le niveau N4 explique ici la durée, pourquoi une trajectoire criminelle a pu courir sur douze ans sans interruption externe efficace. Il n'explique pas la « cause », pourquoi cette pulsion existait, pourquoi elle cherchait à se décharger de cette façon précise, pourquoi la structure du sujet n'est jamais parvenue à la médiatiser symboliquement. Cette mécanique psychologique là relève du niveau N3 de Freud et Bergeret, traitée par ailleurs de cette série d’articles, et elle reste entièrement valable, indépendamment de tout contexte soviétique : Chikatilo aurait eu la même architecture pulsionnelle et structurelle sous n'importe quel régime.
Confondre les deux niveaux serait une erreur de logique, et pas une erreur mineure : ce serait déplacer la responsabilité causale du sujet vers le système, alors que le système n'a fait qu'ôter une résistance, il n'a jamais été la source. La thèse de fond de toute cette grille tient précisément parce qu'elle refuse la cause unique, dans un sens comme dans l'autre.
Pour conclure
Il y a une tentation facile à conclure : « le système est aussi coupable ». Facile, et surtout inexacte parce qu'elle traite le système comme un agent moral doté d'intentions, alors qu'il s'agit d'une mécanique d'équilibre qui n'a jamais eu besoin de vouloir quoi que ce soit pour produire cet effet.
Le point structurel, plus froid mais plus solide : tout système qui a besoin de ne pas voir un phénomène pour rester cohérent avec lui-même finira, mécaniquement, par le nourrir. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté institutionnelle. C'est une question d'homéostasie, d’équilibre et l'homéostasie, par définition, ne connaît pas la culpabilité. Elle connaît seulement le coût de l'équilibre, et celui de sa rupture.

Quand la raison sert le délire !
Le 17/10/2026
Ce que « Les folies raisonnantes » disent du passage à l'acte
En 1909, les psychiatres Paul Sérieux et Joseph Capgras (dont le nom reste aussi attaché au syndrome de l'illusion des sosies) publient « Les folies raisonnantes », sous-titré « Le délire d'interprétation ». Le titre est un oxymore assumé. Ils y décrivent des sujets dont l'intelligence est intacte, la mémoire fiable, le discours cohérent, et qui sont pourtant inébranlablement convaincus d'être persécutés.
Le mécanisme est d'une simplicité troublante. Un fait réel et banal (un voisin qui claque une porte, un collègue qui baisse la voix) se voit attribuer une signification. Cette signification se généralise, absorbe de nouveaux faits, s'organise en système. Le délire n'est pas un effondrement de la pensée : c'est une pensée qui fonctionne parfaitement, à partir d'une prémisse fausse. Le raisonnement est sain ; c'est le point de départ qui ne l'est pas. D'où une difficulté de repérage, et un danger facile à sous-estimer.
Un passage à l'acte qui a pris son temps
Dans le cadre d'analyse que je développe, le passage à l'acte résulte de la convergence de quatre niveaux : adaptatif, tempéramental, structurel, relationnel. Il survient lorsque la pression situationnelle dépasse la capacité de régulation du sujet : une décharge pulsionnelle sans médiation symbolique.
Or le délirant d'interprétation met cette définition à l'épreuve. Son acte, quand il survient, n'a rien d'impulsif. Il est mûri pendant des mois, parfois des années, argumenté, documenté, parfois annoncé. De la médiation, il y en a à revendre. Contre-exemple, alors ?
Je soutiens qu'il s'agit plutôt d'une variante. Le délire fournit une médiation pseudo-symbolique : un récit, une logique, un habillage rationnel qui transforme la pulsion en devoir. Le sujet ne se dit pas « je veux détruire », mais « je dois me défendre ». L'agressivité n'est pas déchargée sans médiation ; elle est légitimée par une médiation qui lève l'inhibition. L'acte n'est plus une rupture avec le langage : il est rédigé d'avance.
La différence tient à la temporalité, pas à la nature. La pression est la même, mais au lieu de s'écouler en quelques secondes, elle est canalisée pendant des années par une construction. Conséquence pour l'évaluation du risque : l'absence d'impulsivité ne signe pas l'absence de danger. Un sujet calme, cohérent, argumenté peut être le plus dangereux, précisément parce que rien ne déborde avant.
Niveau 1 : à quoi sert la méfiance ?
Demander à quoi sert, du point de vue de la survie, une persécution imaginaire paraît provocateur. La question a pourtant une réponse. Pour un animal social, manquer une menace réelle (rival, coalition hostile, tricheur) coûte infiniment plus cher qu'une fausse alerte. Le psychiatre évolutionniste Randolph Nesse a popularisé l'image du détecteur de fumée : un bon détecteur sonne trop souvent, parce que l'erreur dans un sens est bénigne et, dans l'autre, fatale.
La vigilance sociale est donc une fonction adaptative. Un détecteur qui se déclenche à chaque tartine grillée est pénible ; celui qui y voit un complot du boulanger relève d'un autre registre. Le délire d'interprétation en serait l'hypertrophie : un détecteur bloqué sur « alarme », qui ne se remet jamais à zéro parce que sa conviction ne peut être contredite par aucune observation.
Un piège historique, toutefois. Sérieux et Capgras rattachent ces tableaux à une « constitution » héréditaire, dans la lignée de la théorie de la dégénérescence de Morel et Magnan. Ce vocabulaire emprunte à l'évolution sans rien devoir à Darwin. Dire qu'un mécanisme de protection normal peut s'emballer n'est pas dire que le paranoïaque est un dégénéré.
Niveau 4 : la boucle qui nourrit le délire
Les auteurs de 1909 décrivent un sujet seul face à ses interprétations. Watzlawick nous oblige à regarder ce qui se passe entre les gens.
Une conviction de persécution est, par construction, infalsifiable. Si l'entourage rassure, c'est qu'il est complice. S'il se tait, il dissimule. S'il s'éloigne, c'est la preuve. Toute réponse confirme.
Voilà une prophétie auto-réalisatrice en bonne et due forme. Convaincu d'être épié, le sujet se met à surveiller, confronter, accuser. L'entourage, d'abord perplexe, finit par se détourner, se méfier, parfois se défendre : exactement le comportement hostile que le sujet prédisait. Chaque tour de boucle fabrique les « preuves » du suivant. Et comme dans toute escalade symétrique, personne n'a vraiment commencé : chacun répond à la réponse de l'autre.
Ce n'est donc pas seulement le sujet qui se radicalise, c'est le système tout entier. Il n'est pas rare de retrouver, dans ce type de situation, des signaux accumulés (lettres, plaintes, procédures) et des interlocuteurs (voisins, employeur, administration, justice) qui ont, de bonne foi, durci leur attitude, offrant au délire les confirmations qu'il cherchait. Le passage à l'acte peut alors survenir quand la boucle ne peut plus se prolonger : la dernière porte qui se ferme.
Ce que cet article laisse de côté
Les niveaux 2 et 3 restent volontairement en retrait. Sur le plan structurel, ces tableaux relèvent, dans la nosographie de Bergeret, de la lignée psychotique, ce qui pose la question de la capacité de régulation. Quant au tempérament, on peut se demander comment il colore l'expression du délire (rumination silencieuse, éclats, …). Ce sont des pistes pour un autre article, non des conclusions.
Ce que cela change pour lire un crime ?
Trois conséquences pratiques :
- Ne pas confondre calme et sécurité. La froideur d'un acte n'exclut pas la pathologie ; elle peut en être la signature.
- Chercher la boucle plutôt que le seul coupable. Reconstituer les échanges, les escalades, les moments où chaque partie a renforcé l'autre. Ce n'est pas excuser : c'est repérer où la séquence aurait pu être interrompue.
- Se méfier de l'argument. Discuter point par point un délire d'interprétation, c'est lui fournir de la matière : chaque contre-preuve devient un indice supplémentaire. Ce qui désamorce relève de la relation, pas de la démonstration.
Une limite, pour finir
Le livre a plus d'un siècle. Sa nosographie (la distinction entre délire d'interprétation et délire de revendication, comme son fond héréditaire) a été largement remaniée, et les classifications actuelles parlent de trouble délirant. Ce que l'ouvrage conserve, c'est la finesse de sa description clinique, et une leçon qui dépasse son époque : le danger n'est pas toujours dans ce qui déraille, mais dans ce qui fonctionne trop bien.

Tuer ceux qu'on prétend protéger : un paradoxe darwinien
Le 14/10/2026
Le cas Chris Watts
La théorie de l'évolution repose sur une idée simple : les comportements qui ont survécu sont ceux qui ont aidé nos ancêtres à transmettre leurs gènes. Protéger sa descendance en fait partie. Alors comment comprendre qu'un père tue ses enfants ?
Deux réponses paresseuses. La première : Darwin se tromperait, et l'évolution n'expliquerait rien du crime. La seconde : l'auteur serait un « monstre », une exception sans rapport avec le reste de l'humanité. Le cas Chris Watts les met toutes deux en échec.
Les faits, au strict nécessaire
En août 2018, à Frederick (Colorado), Shanann Watts (34 ans), enceinte, et leurs deux filles, Bella et Celeste (4 et 3 ans), sont tuées par le mari et père, Chris Watts. Quelques jours plus tard, il lance en public un appel télévisé pour leur retour, avant d'être arrêté. Il plaide coupable en novembre 2018, ce qui évite un procès et l'exposition d'un éventuel jury à la peine de mort, et il est condamné à 5 peines de réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle et de 84 ans supplémentaires.
Un élément de contexte est établi : Watts a avoué à sa femme à son retour de voyage professionnel qu’il entretenait une liaison avec une collègue, et la question d'une séparation sans qu’il ne puisse revoir ses enfants avait été évoquée pendant la dispute fatale.
Précaution de méthode : Watts a donné plusieurs versions successives. Je ne retiens ici que ce que le dossier judiciaire établit, et je n'utilise pas ses récits comme explication. Un auteur n'est pas le meilleur témoin de ses propres motifs.
Niveau 1, du point de vue de l’évolution
Commençons par la vérité inconfortable : le familicide n'a pas de fonction adaptative. Aucun gène n'y trouve son compte. Tuer ses enfants est, du point de vue de la survie génétique, une catastrophe.
Ce que Darwin permet de comprendre, c'est le substrat sur lequel l'acte s'est produit. Les psychologues évolutionnistes Martin Daly et Margo Wilson ont montré que les homicides conjugaux et familiaux ne se répartissent pas au hasard : ils se concentrent autour de la rétention de partenaire, de la menace de perte et de la jalousie. Les mêmes mécanismes qui, en ancestral, servaient à garder un partenaire et à investir dans une descendance, peuvent opérer aujourd'hui dans un contexte où ils ne servent plus à rien, voire s'inversent. C'est ce qu'on appelle un décalage évolutif.
Dans le cas Watts, la logique est celle d'une réallocation : une nouvelle relation, une famille devenue un coût. Mais le mot « logique » est trompeur, car il ne s'agit pas d'un calcul au sens rationnel. Il s'agit de systèmes motivationnels très anciens qui se déclenchent hors de leur environnement d'origine.
Le message pour le lecteur : le niveau 1 fournit un substrat, jamais une cause. Dire « c'est dans nos gènes » serait aussi faux que de dire « c'est un monstre ».
Niveau 2, du point de vue du caractère
Les entretiens et les images publiques de Watts ont frappé par leur apparente absence de réaction émotionnelle. Dans la grille de Le Senne, on pourrait y voir un profil à émotivité faible. Mais cette lecture est fragile : un affect plat peut tout aussi bien traduire un état dissociatif, un contrôle stratégique ou la sidération.
Honnêteté méthodologique : sans entretien clinique, le tempérament reste une hypothèse.
Niveau 3, du point de vue psy
Le cas Romand, autre grand familicide français, suggérait une fusion narcissique : les proches comme extensions du moi, qu'on emporte avec soi dans la chute. Le cas Watts oriente vers une hypothèse différente, plus économique : la famille y apparaît comme un obstacle à une vie de rechange.
La question psychique devient alors : quelle organisation rend possible de traiter ses proches comme un obstacle ? Plusieurs pistes se dessinent :
• une faiblesse de l'investissement objectal, c'est-à-dire des autres comme sujets et non comme objets,
• une façade adaptative (une « bonne » apparence sociale) qui masque une régulation fragile, thème cher à la clinique de Bergeret sur les organisations limites,
• un mécanisme de défense par clivage qui permet d'agir sans mobiliser la culpabilité.
Disclaimer : ce sont des hypothèses de travail. Je ne pose aucun diagnostic (« psychopathe », « narcissique ») sur un homme que je n'ai pas examiné. La structure se dévoile en entretien, jamais dans les manchettes de journaux.
Niveau 4, du point de vue du système
Ce qui rend ce cas instructif, c'est la distance entre l'image et la réalité. La famille Watts était très visible publiquement, avec une présence soutenue sur les réseaux sociaux (l'essentiel de cette exposition venait de l'épouse). Plus l'image familiale est valorisée, plus elle devient une contrainte : la quitter, c'est la briser aux yeux de tous.
On peut y lire une double contrainte : maintenir une façade familiale heureuse tout en poursuivant une relation parallèle. Aucune issue ne permet de résoudre cette contradiction sans perte majeure. L'évocation de la séparation referme la dernière sortie homéostatique du système : plus de statu quo possible.
La temporalité : lente dégradation, rupture brutale
L'une des idées centrales de la grille DS2C est la temporalité différentielle : la pression monte lentement, la décharge est rapide. Ici, la dégradation du couple s'étale sur des mois, tandis que les faits eux-mêmes tiennent en quelques heures. Ce décalage donne l'illusion d'un « coup de folie », alors qu'on observe plutôt une saturation progressive suivie d'un franchissement de seuil.
Convergence
Reprenons la formule : lorsque la pression situationnelle dépasse la capacité de régulation structurelle d'un sujet, le passage à l'acte survient comme décharge sans médiation symbolique.
• N1 : des mécanismes motivationnels anciens, déréglés par l'environnement moderne, fournissent le substrat,
• N2 : un tempérament dont l'expression reste à établir,
• N3 : une organisation psychique qui n'oppose pas de frein à l'instrumentalisation des proches,
• N4 : un système qui a fermé toutes les sorties.
La chute
Le sens commun veut que celui qui tue sa famille soit un monstre sous un masque : un sourire de façade, une noirceur cachée. C'est rassurant, car cela signifie qu'on les reconnaîtrait. Le cas Watts dit autre chose : la même personne peut, pendant des années, remplir correctement ses rôles et, sous la contrainte d'un système verrouillé, franchir ce qui contredit le plus fondamental de nos mécanismes de survie.
Ce n'est pas un excès d'amour dévoyé. C'est la démonstration qu'un système peut réduire sa propre descendance à un obstacle.
Notes de son interview disponible sur YoutTube : « RAW : Chris Watts, husband of missing Frederick woman, interviewed by Denver7’s Tomas Hoppough” :
Vous pouvez observer immédiatement l’absence de la moindre ride d’expression sur son front et tout au long de l’interview, je constate une focalisation active très présente. C’est-à-dire que Watts regarde son interlocuteur droit dans les yeux de façon intentionnelle, comme pour lui demander de le croire, il cherche une information chez l’autre qui lui prouve que l’autre croit à ce qu’il dit.
Il y a 2 autres items corporels qui trahissent sans conteste des non-dits, des mots retenus, des histoires édulcorées, une intention délibérée de cacher ce qu’il a fait : la langue de vipère (la langue sort subrepticement de la bouche et y entre à nouveau. Item fait pour surligner une info ou un fait, une intention négative) et la bouche en huître (les lèvres supérieures et inférieures sont rentrées dans la bouche. Elle illustre des propos, des infos que l’on ne souhaite pas dire). Il en fait énormément tout au long des ces longues minutes d’interview, et couplé à des mots qui font sens.
Exemples :
33 secondes : Langue de vipère lorsque l’interviewer lui demande de dire ce qu’il se passe.
1min 22 : Langue de vipère lorsque Watts dit que les enfants n’étaient pas là, puis enchaîne avec une bouche en huître.
2min 52 : Bouche en huître lorsque l’interviewer lui dit : « c’était une nuit traumatisante ».
3min 51 : Langue de vipère juste avant de dire : « je voulais juste que tout le monde rentre à la maison », puis il enchaîne à nouveau avec une bouche en huître.
3min 58 jusqu’à 4min 03 puis à nouveau 4min 34 : Bouche en huître lorsqu’il précise le motif du voyage de sa femme.
6min 47 jusqu’à 6min 51 : Langue de vipère lorsque l’interviewer parle, puis enchaîne avec une bouche en huître.
7min 15 : Bouche en huître sur : « j’ai besoin de voir tout le monde, cette maison n’est pas complète sans personne ici ».
Ne rien faire est déjà un acte
Le 10/10/2026
L'inhibition : Ne rien faire est déjà un acte
On a l'habitude de penser le passage à l'acte et l'inhibition comme les deux pôles d'un même thermomètre : trop chaud, on explose ; trop froid, on se fige. C'est une erreur de lecture, et une erreur confortable, parce qu'elle range l'inhibition du côté de la sagesse et le passage à l'acte du côté du dérèglement et de l’impulsivité. La réalité clinique est moins rassurante : l'inhibition n'est pas l'absence de pulsion, c'est une pulsion qui a trouvé porte close et qui paie un loyer pour rester dans le couloir. Elle a un coût, une durée de vie, et parfois une date d'expiration.
Ce que la méthode DS2C permet de faire, c'est de sortir l'inhibition du statut de symptôme flou pour la traiter comme ce qu'elle est : une stratégie de régulation à quatre étages, dont chacun peut céder indépendamment des autres.
Niveau 1, du point de vue évolutionnaire
L'inhibition est un calcul de survie, un programme. Le freeze, l'immobilité tonique face à la menace. Ce n'est pas un échec du fight-or-flight, c'est une troisième option évolutivement stabilisée. Chez de nombreuses espèces, l'immobilité réduit la probabilité d'être repéré par un prédateur ou déclenche un réflexe d'apaisement chez un dominant. L'inhibition sociale, comme se taire, se rétracter, ne pas répondre à la provocation, suit la même logique dans les hiérarchies de dominance. Céder le terrain coûte moins cher que le combat perdu d'avance. Le corps ne fait pas de sentiment, il fait de la comptabilité.
Le problème commence quand ce programme de survie ponctuel devient un mode de fonctionnement permanent. Un réflexe d'apaisement qui ne se désactive jamais n'est plus une adaptation, c'est une hypothèque.
Niveau 2, du point de vue du caractère
L'inhibition n'a pas un seul visage, elle en a au moins deux, et les confondre est une faute clinique.
Chez le Nerveux (émotif, non-actif, primaire), l'inhibition est un blocage en temps réel : l'affect monte vite, ne trouve pas de relais moteur, et le sujet reste suspendu entre l'impulsion et l'acte. C'est l'inhibition qui tétanise, visible, presque théâtrale dans son hésitation.
Chez le Sentimental (émotif, non-actif, secondaire), l'inhibition ne se voit pas au moment T : elle s'accumule, se ressasse, se métabolise en rumination. Ce n'est pas un blocage, c'est un stockage. Et un stock, ça finit par déborder et souvent bien après que la scène qui l'a déclenché soit oubliée de tout le monde sauf du sujet.
Traiter ces deux inhibitions comme un même phénomène, c'est manquer l'essentiel : l'une se désamorce en travaillant sur l'instant, l'autre en travaillant sur l'historique.
Niveau 3, du point de vue inconscient
Freud, dans « Inhibitions, Symptômes et Angoisse » (1926), prend soin de distinguer l'inhibition du symptôme. Le symptôme parle, il est un compromis chiffré entre pulsion et défense. L'inhibition, elle, ne négocie pas : elle coupe. Le Moi restreint une fonction entière. Travailler, désirer, s'affirmer pour éviter d'affronter le conflit qui se cache derrière. C'est une mesure prophylactique, pas une pathologie de la fonction : le sujet ne perd pas sa capacité à agir, il en suspend l'usage.
Bergeret complique le tableau. Selon la structure, cette suspension n'a pas le même sens.
Chez le névrosé obsessionnel, l'inhibition est un travail actif : isolation, annulation, contre-investissement. L'action est pensée, presque accomplie, puis désamorcée in extremis. C'est une inhibition qui fait quelque chose.
Chez l'état-limite, l'inhibition n'est pas un travail de contrôle mais un rempart narcissique : agir expose à la perte de l'objet ou à l'effondrement identitaire, donc mieux vaut ne pas exister que risquer d'exister mal. Sous cette inhibition-là, il n'y a pas un conflit refoulé mais un vide qu'on protège en ne le testant jamais.
Deux façades identiques, deux architectures internes radicalement différentes.
Niveau 4, du point de vue relationnel
On ne peut pas ne pas communiquer, et ne rien faire est un acte de communication comme un autre. Dans un système où toute initiative est disqualifiée, où la double contrainte classique où agir est puni et ne pas agir est puni aussi, mais différemment, l'inhibition devient la seule position tenable : elle ne résout rien, mais elle ne perd pas non plus.
Et l'inhibition a souvent un rôle homéostatique : le sujet qui s'efface stabilise un système familial ou conjugal en n'y introduisant aucune perturbation. En retour, le système récompense ce silence, discrètement, mais suffisamment pour le verrouiller. L'inhibition n'est alors plus seulement la stratégie du sujet, elle devient la stratégie du système à travers le sujet.
Ce que dit la recherche actuelle (et ce qu'elle ne dit pas)
La littérature scientifique récente sur l'inhibition a pris un virage résolument neurocognitif. Traduction : on a énormément de données sur où ça se passe dans le cerveau, et beaucoup moins sur ce que ça signifie pour la personne qui vit avec.
Prenons une image simple. Le cerveau, face à une pulsion agressive, fonctionne un peu comme un jury qui doit voter avant que l'action ne parte. Un juré évalue le bénéfice ("qu'est-ce que j'y gagne si je frappe ?"), un autre évalue le risque ("qu'est-ce que je perds si je le fais ?"). Les travaux récents sur l'agression réactive montrent que ces deux jurés sont localisés dans des zones cérébrales distinctes, et que leur verdict dépend de circuits en concurrence directe, pas d'un simple interrupteur "pulsion/raison". Le cortex préfrontal ventromédian calcule ce qu'il y a à gagner, le cortex préfrontal dorsomédian et l'insula calculent ce qu'il y a à perdre. Quand le premier juré parle plus fort que le second, l'inhibition cède. C'est un rapport de force, pas un mur.
Voyons ce que ça donne avec une deuxième image : le frein d’une voiture/vélo. Les tâches expérimentales dites "go/no-go", soit répondre à un stimulus, sauf à un autre où il faut se retenir, servent de test standard de l'inhibition motrice. Résultat constant chez les sujets violents : ce frein fonctionne, mais il use davantage de ressources cérébrales pour un résultat identique. Autrement dit, ce n'est pas que ces sujets n'ont pas de frein, c'est que leur frein consomme plus les plaquettes à chaque utilisation. Un frein qui fatigue plus vite est un frein qui finit, un jour, par lâcher sous la pression répétée. L'inhibition n'est pas un acquis stable, c'est une ressource qui s'épuise, exactement comme un muscle.
Troisième et dernière image assez évocatrice : deux systèmes nerveux internes, l'un qui pousse à agir (le système d'activation comportementale), l'autre qui retient (le système d'inhibition comportementale) comme un accélérateur et un frein montés sur la même pédale. La recherche récente montre que ces deux systèmes ne prédisent pas les mêmes trajectoires : un accélérateur trop sensible est associé aux comportements tournés vers l'extérieur : l'agir, y compris violent. Un frein trop sensible est associé aux souffrances tournées vers l'intérieur : anxiété, retrait, dépression. Ce qui signifie une chose contre-intuitive mais cliniquement essentielle : l'inhibition n'est pas la version sage du passage à l'acte, c'est une pathologie à part entière, avec son propre prix à payer. Simplement, elle se facture au sujet plutôt qu'à son entourage.
Ce que la recherche actuelle ne fait toujours pas, c'est le lien entre ce niveau neurocognitif et une lecture structurale ou systémique de ce qui se joue pour le sujet quand ce frein cède, cède mal, ou ne cède jamais. On a des cartes du cerveau. On n'a pas de grille pour lire pourquoi un frein équivalent chez deux sujets produit, chez l'un, vingt ans de vie sans incident, et chez l'autre, une bascule brutale un soir précis.
C'est exactement l'endroit où DS2C a quelque chose à dire et où un des prochains articles prendra le relais : le passage à l'acte différé.

Lizzie Borden : ce que la maison révèle
Le 07/10/2026
Le 4 août 1892, à Fall River, dans le Massachusetts, Andrew et Abby Borden sont retrouvés assassinés à leur domicile, tués à coups de hachette. Leur fille cadette, Lizzie, est inculpée, jugée, et acquittée en 1893. Cent trente ans plus tard, l'affaire reste l'une des plus discutées de l'histoire criminelle américaine et la plus mal exploitée, tant elle a nourri la conjecture plus que l'analyse.
Précisons d'emblée le cadre de cet article, parce qu'il conditionne tout le reste : Lizzie Borden a été acquittée. Aucun aveu, aucune reconstitution certaine des faits. Nous ne disposons donc pas d'un passage à l'acte confirmé permettant d'en interroger la logique pulsionnelle, le tempérament de son auteur ou sa structure psychique, les niveaux 1, 2 et 3 de notre grille, resteraient de la pure spéculation. Ce que les archives du procès permettent en revanche d'établir avec un bon niveau de certitude, ce sont les caractéristiques du système familial dans lequel le drame a eu lieu. C'est donc un exercice volontairement limité que nous proposons ici : une lecture du quatrième niveau, le contexte relationnel au sens de Paul Watzlawick, appliquée non pas à un coupable, mais à un système.
Un système qui se referme sur lui-même
En juin 1891, la chambre d'Abby et Andrew Borden est cambriolée, argent liquide et bijoux disparaissent. Fait notable : Lizzie est immédiatement soupçonnée en interne par sa famille, sans qu'aucune sanction formelle ne soit prononcée ni qu'aucune clarification ne soit recherchée. L'enquête policière, elle, est abandonnée trois semaines plus tard sur demande d'Andrew.
C'est à partir de cet épisode que toutes les portes de la maison, intérieures et extérieures, commencent à être tenues verrouillées en permanence, un régime qui ne sera plus jamais levé. Le détail le plus significatif concerne la porte reliant directement la chambre des parents à celle de Lizzie : verrouillée des deux côtés, elle doit être forcée le jour même du meurtre pour accéder à la pièce. Le témoignage de la domestique Bridget Sullivan sur ce point est d'ailleurs lui-même contradictoire selon les sources du dossier, signe que même les habitants de la maison ne s'accordaient pas sur les règles de circulation en son sein. Pour passer de la chambre parentale à la chambre d'amis, il fallait emprunter l'escalier de service, traverser les pièces du rez-de-chaussée, puis remonter par l'escalier principal. Une maison à trois étages où l'on ne circule pas directement d'une chambre à l'autre : l'architecture elle-même matérialise la fermeture du système.
Andrew, de son côté, avait pris l'habitude de conserver la clé de sa chambre sur le manteau de la cheminée du salon et de la reprendre à chaque montée, un rituel de vigilance quotidien, documenté par plusieurs témoins, qui en dit long sur le niveau de méfiance générale installé au sein du foyer.
Des canaux de communication qui évitent systématiquement la cible
Ce qui frappe à la lecture des minutes, ce n'est pas l'absence de tensions, elles sont nombreuses et documentées, mais l'absence quasi totale de communication directe entre les parties concernées. Lizzie et Emma cessent d'appeler Abby « Mother » dès 1887, un geste daté et donc traçable, pour lui substituer un « Mrs. Borden » sec. Lizzie confie à une couturière, en avril 1892, qu'Abby est « a mean old thing », la plainte n'atteint jamais sa destinataire, elle circule à l'extérieur du système. Début août, à trois jours du meurtre, Lizzie évoque auprès d'une amie, Alice Russell, une crainte d'empoisonnement et la présence de rôdeurs suspects autour de la maison, de nouveau, une inquiétude formulée à un tiers, jamais adressée en interne.
Le seul canal de négociation directe entre la fratrie et le père relève du registre strictement patrimonial. En 1887, Andrew alloue 1 500 dollars à la sœur d'Abby pour sécuriser sa propriété, sans en informer ses filles. Une fois la chose découverte, Lizzie et Emma exigent réparation ; Andrew leur cède en échange une maison pour un dollar symbolique. Dernier épisode de cette économie compensatoire : durant l'été 1892, quelques semaines avant les meurtres, les deux sœurs revendent ce même bien à leur père pour 5 000 dollars. Le seul langage commun que la famille semble s'être trouvé, sur trente ans, est celui de l'argent, jamais celui du conflit nommé.
Une escalade symbolique jamais régulée
Sans dialogue direct ni tiers régulateur stable, John Morse, le beau-frère, n'est présent que ponctuellement, les tensions ne se résolvent pas : elles s'accumulent sous forme de gestes. En mai ou juin 1892, Andrew tue les pigeons que Lizzie élevait dans la grange familiale, un geste hostile dirigé contre l'un des rares espaces que sa fille s'était appropriés dans la maison. Le 21 juillet, après une dispute familiale dont la teneur exacte reste incertaine, Lizzie et Emma quittent le domicile pour plusieurs jours. Début août, des malaises digestifs suspects touchent Andrew et Abby ; cette dernière évoque elle-même une possible tentative d'empoisonnement auprès du médecin de famille, qui se montre sceptique.
Chacun de ces épisodes, pris isolément, pourrait passer pour un incident domestique mineur. Mis bout à bout, ils dessinent une trajectoire : un système qui accumule des signaux hostiles sans jamais les traiter, faute de canal pour le faire.
Ce que ce système produit, indépendamment de qui a tenu la hachette
On ne conclura pas cet article sur la question qui obsède la littérature grand public depuis 130 ans. Ce n'est pas son objet, et ma méthode s'y refuse par construction : identifier la logique d'un système ne revient jamais à désigner un coupable individuel.
Ce que l'on peut affirmer, en revanche, c'est qu'un système fermé, portes verrouillées, communication indirecte chronique, absence de tiers régulateur, hostilités symboliques jamais nommées ni traitées, constitue un terrain sur lequel une issue par la rupture devient structurellement plausible. Peu importe, à ce niveau de lecture, l'identité de celui ou celle qui a fini par y mettre un terme : le système désignait une sortie de crise par la violence bien avant que quiconque ne lève la main.
L'histoire, elle, a retenu un nom.
Cet article se limite volontairement au niveau 4 de ma méthode DS2C (contexte relationnel). En l'absence de passage à l'acte confirmé judiciairement, les niveaux 1 à 3 — fonction adaptative, tempérament, structure inconsciente — ne peuvent être appliqués sans franchir la frontière entre analyse et spéculation.

Le 03/10/2026
DS2C sur le terrain : comment ça s'opère, concrètement
Je veux répondre à cette question très pragmatique, opérationnelle : « très bien, quatre niveaux, Darwin, Le Senne, Freud/Bergeret et Watzlawick mais concrètement, vous faites quoi ? »
Question légitime. Une méthode qui ne répond pas à ça reste un exercice de style pour colloque. Voici donc, sans fioritures, l'outillage réel derrière chaque niveau, et surtout l'ordre dans lequel on s'en sert (qui n'est jamais celui de l'exposé théorique).
L'outil par niveau
- Niveau 1 (Darwin). Ce n'est pas un recueil de données, c'est une grille de lecture. Six critères permettent de qualifier la fonction adaptative d'un comportement, aussi dysfonctionnel soit-il en apparence :
- Nature de la ressource en jeu,
- Rapport coût/bénéfice net,
- Degré d'automaticité,
- Universalité transculturelle du pattern,
- Rapport à la parenté ou au groupe,
- Seuil et intensité du déclencheur.
On ne l'utilise jamais en ouverture d'une intervention, on n'a rien à y faire tant qu'on n'a pas de matériau à interpréter.
- Niveau 2 (Le Senne). Il dispose d'un outil léger et standardisé : un questionnaire d'une cinquantaine d'items qui situe le sujet sur les trois axes caractérologiques (émotivité, activité, retentissement). Administrable en une session, sur base volontaire (j'insiste sur ce dernier point, on y revient).
- Niveau 3 (Freud/Bergeret). C’est le plus mal compris, et c'est là que la plupart des vulgarisateurs de la psychanalyse appliquée se plantent. Ce n'est pas « une ou deux séances de psychanalyse », la cure et le diagnostic structural sont deux dispositifs différents, avec des objectifs différents. L'outil pertinent ici est l'entretien structural au sens de Bergeret, éventuellement complété par une approche projective. Un ou deux entretiens ciblés, pas un divan sur plusieurs années. Et surtout : ce niveau est conditionnel. Il suppose un consentement, un cadre clinique, un temps que l'institution mandante n'a pas toujours envie de vous donner. Il faut le dire au client avant, pas s'en excuser après.
- Niveau 4 (Watzlawick). Il se lit avec une grille d'analyse factuelle, proche du QQQOCCP classique, mais augmentée de deux questions qu'aucun manuel de gestion de projet ne pose : quelle règle relationnelle implicite ce comportement vient-il rétablir ? Et, quelle est la ponctuation de la séquence (qui, selon qui, a « commencé »). Sans cet ajout, on décrit un incident. Avec, on identifie un système. On peut ajouter l’entretien cognitif de Jacques Py (Professeur de psychologie sociale).
L'ordre change tout
Dans un exposé pédagogique, on va de Darwin à Watzlawick parce que c'est l'ordre logique de la convergence causale : le pulsionnel, filtré par le tempérament, régulé ou non par la structure, déclenché par le contexte. Mais sur le terrain, dans un mandat réel, cet ordre s'inverse presque toujours et ce, pour une raison triviale : c'est l'accessibilité des données qui commande, pas l'élégance du modèle.
Le niveau 4 est presque toujours le premier accessible : c'est ce que le mandant peut vous fournir dès le premier jour (faits, échanges, témoignages, historique). Le niveau 2 suit, parce qu'il ne demande qu'une coopération légère du sujet. Le niveau 1 vient en synthèse, pour donner du sens rétrospectif à ce qu'on a déjà observé. Le niveau 3, lui, reste la variable d'ajustement : on y accède quand on le peut, pas quand on le voudrait.
Trois terrains, trois cadres (mais il y en a tellement plus... perso... pro...)
En droit de la famille ?
Un cabinet d'avocats sollicite une évaluation avant une décision de garde, dans un contexte de dispute conjugale avec allégation de violence. On reconstruit d'abord le système relationnel à partir des pièces produites (messages, versions croisées, historique du conflit) pour identifier le pattern d'escalade. Le questionnaire caractérologique, proposé séparément à chaque partie, explique pourquoi un même différend produit des réponses radicalement différentes selon le tempérament de chacun. La lecture adaptative vient en dernier, pour qualifier ce qui était réellement en jeu derrière l'incident déclencheur. Le niveau structural, lui, n'entre en scène que si les deux parties y consentent sinon, ce n'est plus mon mandat, c'est celui d'une expertise psychiatrique judiciaire distincte.
En entreprise ?
Une DRH me contacte après la sortie de route publique d'un salarié (esclandre, sabotage, rupture ouverte). Le travail commence par la cartographie du système organisationnel : injonctions hiérarchiques, historique des signalements, doubles contraintes managériales éventuelles. Le questionnaire de tempérament peut être proposé, jamais imposé (le cadre RGPD et le consentement individuel priment). Quant à l'entretien structural individuel, il sort purement et simplement de mon périmètre : c'est le rôle de la médecine du travail, pas d'un consultant en comportement mandaté par les ressources humaines. Le livrable, dans ce cadre, est presque toujours un diagnostic organisationnel et c'est en général exactement ce que la DRH voulait, plus que le portrait psychologique d'un individu.
En matière pénale ?
Dans le cadre d'une expertise judiciaire (désignation par un juge d'instruction ou sollicitation par une défense) l'accès aux données change radicalement de nature : on travaille sur dossier (procès-verbaux, expertises déjà versées, témoignages), rarement en direct. Le niveau structural y redevient central, parce que c'est précisément la question posée par le magistrat : discernement aboli ou altéré au moment des faits. Un point de vigilance s'impose ici, et je le pose sans détour : comprendre la fonction adaptative d'un acte n'équivaut jamais à l'excuser. Ce niveau de lecture n'a de pertinence juridique que dans le cadre strict de l'article 122-1 du Code pénal, en dehors de ce cadre, il n'a rien à faire dans un rapport d'expertise.
Ce que ça change, en pratique ?
Une méthode qui prétend s'appliquer à tout, de la même façon, dans tous les contextes, n'est pas une méthode, c'est un slogan. La force de DS2C tient précisément à sa capacité à changer d'ordre, de granularité et de périmètre selon qui mandate et ce qu'il est légalement, déontologiquement et matériellement possible d'obtenir. C'est moins séduisant qu'une promesse de lecture universelle du comportement humain. C'est aussi la seule version qui résiste à un contre-interrogatoire.


