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Un crime ne surgit pas du néant !
Le 04/07/2026
Un crime ne surgit pas du néant. Il n'est pas non plus le produit mécanique d'un profil pathologique ou d'une circonstance malheureuse. Ce que l'analyse criminologique classique peine à expliquer, et que le sens commun rate systématiquement, c'est la précision du passage à l'acte : pourquoi ce moment, cette victime, ce contexte, et pas un autre ?
La réponse n'est pas dans une cause. Elle est dans une convergence.
L'approche DS2C repose sur un postulat simple mais radical : un passage à l'acte n'est jamais le produit d'un facteur isolé. Il résulte de la synchronisation, à un instant précis, de quatre niveaux d'analyse distincts : évolutif, tempéramental, structurel, relationnel. Quand ces quatre niveaux se rejoignent dans le même intervalle de temps, le basculement devient possible. Parfois inévitable. Comprendre un crime, c'est comprendre cette mécanique de convergence. C'est ce que ma méthode propose. C’est ce que cet article propose d’expliquer.
L'auteur : Profil psychologique et motivations
Comprendre un passage à l'acte commence toujours par une question en apparence simple : qui est cet individu, et qu'est-ce qui, en lui, a rendu cet acte possible ?
La réponse ne se trouve ni dans le casier judiciaire ni dans le diagnostic psychiatrique. Elle se trouve dans la structure. Chaque individu fonctionne selon une organisation psychique qui détermine sa capacité à tolérer la frustration, à différer la décharge pulsionnelle, à symboliser ce qui déborde. Cette structure (névrotique, état-limite ou psychotique selon Bergeret) n'est pas un destin, mais elle définit des seuils : jusqu'où le sujet peut absorber la pression avant que les mécanismes de régulation cèdent.
À cette structure s'ajoute le tempérament au sens caractérologique (Le Senne). Un même conflit interne ne s'exprime pas de la même façon selon que le sujet présente un profil colérique (impulsif, à réaction rapide et intense) ou sentimental (accumulateur, à réaction différée mais potentiellement plus ravageuse). Le tempérament ne crée pas la violence, il en module la forme et la temporalité.
Enfin, il y a le substrat évolutif : les pulsions d'agression, de domination, de survie ne sont pas des pathologies. Ce sont des héritages adaptatifs, des réponses phylogénétiquement anciennes qui, dans certaines configurations, reprennent le dessus sur les régulations acquises. L'auteur d'un passage à l'acte n'est pas un monstre sorti de nulle part. C'est un sujet dont les systèmes de régulation ont, à un moment précis, été dépassés.
Ce constat impose une évidence : analyser l'auteur seul ne suffit pas. Une structure fragilisée, un tempérament impulsif, un substrat pulsionnel activé, tout cela peut coexister des années sans produire le moindre acte criminel. Il manque encore deux éléments décisifs : la victime, et la situation.
La victime : Rôle et influence dans la dynamique criminelle
La criminologie traditionnelle a longtemps traité la victime comme un objet passif, celui sur lequel l'acte se dépose. C'est une erreur d'analyse, et une erreur coûteuse.
La victime n'est pas un détail du décor. Elle est un opérateur actif de la dynamique criminelle, non pas au sens moral, il ne s'agit en aucun cas d'une culpabilisation, mais au sens structurel et relationnel. Ce que la victime représente dans l'économie psychique de l'auteur est souvent plus déterminant que ce qu'elle est réellement. Elle peut incarner une figure d'autorité menaçante, un objet de désir inaccessible, un miroir de mépris insupportable. Elle occupe une place dans le scénario interne de l'auteur avant même que la rencontre ait lieu.
La relation entre les deux protagonistes génère par ailleurs une configuration communicationnelle spécifique. Les patterns d'interaction, comme la domination/soumission, l’escalade symétrique, la double contrainte, ne sont pas neutres. Ils exercent une pression sur le système de régulation de l'auteur, parfois de façon progressive et invisible, parfois de façon brutale. La réaction de la victime, qu'elle fuie, résiste, se soumette ou contre-attaque, modifie en temps réel la trajectoire de l'acte.
Ignorer la victime dans l'analyse, c'est amputer la compréhension de la moitié de la dynamique. Mais même en combinant auteur et victime, quelque chose manque encore : le moment, le lieu, la configuration qui a rendu la rencontre explosive plutôt qu'anodine.
Le contexte : Facteur catalyseur du passage à l'acte
Le contexte situationnel est souvent présenté comme le déclencheur du passage à l'acte. C'est une simplification utile, mais trompeuse.
Le contexte ne déclenche rien par lui-même. Ce qu'il fait, et c'est déjà considérable, c'est saturer une capacité de régulation déjà sollicitée. Une crise financière, une humiliation publique, une rupture, la présence d'une arme, l'absence de témoins : ces éléments ne produisent pas la violence, ils éliminent les derniers pare-feux qui la contenaient. Le contexte est moins un détonateur qu'un amplificateur situationnel qui vient se superposer à une vulnérabilité structurelle préexistante.
C'est pourquoi deux individus placés dans une situation objectivement identique peuvent réagir de façon radicalement différente. L'un traverse la crise, l'autre bascule. La différence ne tient pas au contexte, il est identique pour les deux, mais à ce que chacun apporte dans cette situation : sa structure de régulation, son profil tempéramental, la représentation qu'il se fait de la victime potentielle, l'état d'activation de son substrat pulsionnel.
Le contexte est donc à la fois indispensable à l'analyse et insuffisant à l'explication. Il est la dernière pièce d'un puzzle dont les autres éléments étaient déjà en place. Et c'est précisément lorsqu'on les assemble tous qu'apparaît la dynamique réelle du passage à l'acte.
La dynamique triangulaire : Auteur, victime et situation
Le passage à l'acte criminel ne résulte jamais d'une cause unique. Il résulte d'une convergence, celle de l'auteur, de la victime et du contexte, qui se produit à un moment précis et selon une temporalité qui n'est pas le fruit du hasard, même quand elle en a l'apparence.
C'est ce que la méthode DS2C permet de modéliser. Chaque niveau analytique opère à sa propre vitesse : le substrat évolutif (N1) s'active brutalement sous l'effet d'une menace perçue ; le tempérament (N2) module cette activation, l'amplifiant ou l'amortissant selon le profil caractériel ; la structure psychique (N3) tente de réguler ce qui remonte et échoue quand ses mécanismes de défense sont débordés ; le contexte relationnel (N4) exerce une pression externe qui vient précipiter la rupture. Le passage à l'acte survient quand ces quatre niveaux se synchronisent dans le même intervalle de temps : c'est la temporalité différentielle qui se referme comme un piège.
Ce modèle n'explique pas seulement pourquoi un crime a été commis. Il explique pourquoi à ce moment-là, avec cette victime-là, dans ce contexte-là et pas avant, pas après, pas avec quelqu'un d'autre. Il permet également d'identifier les points d'intervention possibles : agir sur le contexte situationnel (N4), renforcer les capacités de régulation (N3), travailler les schémas tempéramentaux (N2), désamorcer l'activation pulsionnelle (N1). Prévenir un passage à l'acte, c'est désynchroniser ce qui était en train de converger.
Conclusion
Un crime n'est pas une anomalie tombée du ciel. C'est un système qui s'est refermé.
Auteur, victime, contexte : trois variables que la criminologie traditionnelle liste souvent comme des cases à cocher. Ce qu'elle rate, c'est la dynamique, c’est le fait que ces trois éléments ne s'additionnent pas mais se potentialisent. Qu'un substrat pulsionnel activé, traversant un tempérament impulsif, dans une structure qui ne tient plus, face à une victime qui cristallise tout ce qui est insupportable, dans un contexte qui a supprimé les derniers garde-fous, ce n'est plus une somme de facteurs de risque. C'est une mécanique.
Comprendre cette mécanique ne rend pas le crime inévitable. Cela le rend lisible. Et ce qui est lisible peut, parfois, être arrêté.

Crépol : analyse d'une victime de substitution
Le 23/09/2026
Crépol : anatomie d'une victime de substitution
Avertissement méthodologique : cet article n'établit aucune culpabilité individuelle et ne prend parti sur aucune lecture identitaire des faits. Il propose une analyse structurelle d'un mécanisme de violence collective, indépendamment de la question (toujours en cours d'instruction) de qui a porté le coup mortel. Les éléments factuels cités proviennent exclusivement de sources judiciaires (déclarations du parquet, actes de procédure) ; aucune interprétation militante, d'un bord ou de l'autre, n'est reprise ici.
Dans la nuit du 19 novembre 2023, à la sortie d'un bal de village à Crépol, dans la Drôme, Thomas Perotto, 16 ans, meurt d'un coup de couteau. Deux autres personnes sont grièvement blessées, une quinzaine légèrement. Neuf suspects sont mis en examen pour meurtre et tentatives de meurtre en bande organisée ; leur nombre montera à quatorze au fil de l'instruction. Deux ans plus tard, l'auteur exact du coup fatal n'est toujours pas identifié avec certitude, un témoin ayant initialement désigné un suspect sur planche photographique s'est rétracté lors d'une confrontation.
Ce fait, en apparence secondaire d'un point de vue judiciaire, est le point d'entrée théorique le plus intéressant du dossier.
Une cible qui n'était pas ciblée
Ma grille de lecture DS2C aborde habituellement le passage à l'acte en partant du substrat adaptatif (Darwin), puis en remontant vers le contexte relationnel. Crépol impose l'inverse. Ce qui frappe d'abord n'est pas une pulsion individuelle mais une configuration systémique, au sens de Watzlawick : deux groupes, l'un venu d'un quartier de Romans-sur-Isère, l'autre local, s'affrontent après un refus d'entrée au bal. L'escalade est symétrique, chaque camp répond à l'autre par une intensification de même nature, sans tiers régulateur, jusqu'à la perte de toute différenciation individuelle. Dans une rixe de ce type, les protagonistes ne se battent plus contre des personnes mais contre un camp. La question n'est plus « qui a fait quoi » mais « qui appartient à quel groupe », et c'est précisément cette bascule qui rend l'identification judiciaire du geste fatal si difficile deux ans après les faits : la violence a été produite par une dynamique de groupe avant d'être imputable à un individu.
C'est cette indifférenciation qui ouvre la porte à un concept que la seule grille systémique de Watzlawick ne suffit pas à nommer : celui de pharmakos.
Le pharmakos, ou la victime disponible
René Girard, dans La Violence et le Sacré, décrit comment une crise mimétique (une violence qui se propage par imitation réciproque jusqu'à effacer les différences entre les protagonistes) trouve traditionnellement son issue non par la résolution du conflit initial, mais par la polarisation de la violence collective sur une victime substitutive. Cette victime n'est pas punie pour ce qu'elle a fait ; elle est frappée parce qu'elle est disponible et qu'elle porte des « signes victimaires », des marqueurs qui la désignent, aux yeux du groupe, comme appartenant à la catégorie adverse. Le pharmakos grec antique, littéralement, était ce bouc émissaire rituel expulsé de la cité pour purger une crise que personne ne savait résoudre autrement.
Il faut ici éviter une confusion de vocabulaire fréquente. Le pharmakos n'est pas le déplacement au sens freudien, ce mécanisme intrapsychique par lequel un sujet substitue à un objet pulsionnel interdit un objet plus accessible. Le déplacement se joue à l'échelle d'un psychisme individuel régulant une tension interne. Le pharmakos se joue à l'échelle d'un système collectif qui, incapable de désigner un responsable précis, se rabat sur n'importe quel représentant disponible de la catégorie perçue comme hostile. Les deux logiques peuvent se superposer chez un même sujet agissant au sein d'une foule, mais elles ne répondent pas à la même économie (flux de pensées), et les confondre affaiblirait l'analyse plus qu'elle ne l'enrichirait.
À ce stade de l'instruction, une circonstance aggravante de racisme anti-Blanc a été retenue à titre provisoire par les juges d'instruction, mais contestée par le parquet de Valence dans son réquisitoire définitif du 11 juin 2026, celui-ci la jugeant insuffisamment caractérisée. L'ordonnance de règlement, qui doit trancher définitivement, n'était pas encore rendue au moment de la rédaction de cet article. Il ne s'agit donc pas d'affirmer que Thomas Perotto a été frappé en raison d'un marqueur catégoriel, cette question reste, à ce jour, une controverse judiciaire non résolue. Mais la controverse elle-même est un objet d'analyse légitime : que des institutions se disputent sur la présence ou non d'un signe victimaire dans le choix de la cible confirme que le débat se pose bien au niveau de la catégorie et non de la personne, indépendamment de sa résolution finale.
Le doublement
Ce qui rend Crépol particulièrement instructif pour une lecture DS2C, ce n'est pas seulement le mécanisme initial, mais sa répétition en miroir. Dans les mois suivant le meurtre, des manifestations aux allures d'expéditions punitives ont visé le quartier de la Monnaie à Romans-sur-Isère, d'où sont originaires plusieurs des suspects. Faute de pouvoir identifier et sanctionner un auteur précis, c'est un territoire entier (une catégorie, à nouveau) qui a été désigné comme cible de substitution collective.
La structure est rigoureusement identique à celle du drame initial : indifférenciation de la cible réelle, sélection d'une victime disponible sur critère catégoriel, décharge d'une tension que le système ne parvient pas à réguler autrement. Le pharmakos individuel du bal a engendré un pharmakos social en réponse ; deux mécanismes homologues, produits par deux camps qui se perçoivent comme irréductiblement opposés, chacun reproduisant sans le savoir la logique qu'il reproche à l'autre.
Ce que Crépol donne à voir
L'affaire ne permet pas, et ne permettra sans doute jamais entièrement, tant que l'auteur du coup fatal reste incertain, de trancher une causalité individuelle unique. C'est précisément ce qui en fait un cas d'école pour une lecture structurelle du passage à l'acte collectif. La thèse centrale de DS2C veut que le passage à l'acte résulte d'une convergence entre plusieurs niveaux - substrat pulsionnel, tempérament, structure psychique, contexte relationnel - et non d'une cause unique. Crépol illustre une variante de cette convergence à l'échelle d'un groupe : une tension mimétique indifférenciée (N4) qui, faute de cible individualisable, se résout sur une victime substituable choisie pour son appartenance catégorielle plutôt que pour ses actes.
Tant que l'identité de l'auteur du coup mortel restera incertaine, les deux camps continueront, chacun de son côté, à produire des victimes de substitution en miroir l'un de l'autre. C'est peut-être la leçon la plus inconfortable de ce dossier : la logique du bouc émissaire ne s'arrête pas au premier mort. Elle se transmet, avec la même structure, à qui la reprend pour s'en venger.

Pourquoi la même insulte tue ici et fait sourire ailleurs ?
Le 19/09/2026
Une remarque anodine. Un geste de trop. Et neuf minutes plus tard, un homme de 42 ans agonise sur un trottoir de Saint-Germain-des-Prés. Entre les deux, personne n'a rien vu venir, ni les témoins, ni les protagonistes eux-mêmes, qui juraient tous les deux ne pas vouloir "que ça dégénère". Et pourtant.
Posons la question à l'envers de d'habitude : pourquoi la même phrase, la même critique, le même regard de travers, tue dans un contexte et se dissout dans un haussement d'épaules dans un autre ? La réponse spontanée du sens commun "certains encaissent, d'autres pas, c'est une question de caractère" n'est pas fausse, mais elle est incomplète au point d'en être trompeuse. Il existe un filtre en amont de tout ça, un filtre qu'on n'a pas encore intégré à la méthode, et qui décide, avant même que le caractère ou la structure n'entrent en jeu, si un énoncé donné est une agression ou n'est rien du tout.
Le faux coupable : l'estime de soi
Commençons par évacuer une fausse évidence, très confortable, qu'on ressort à chaque fait divers : "il devait avoir un problème de confiance en lui, il a dû se sentir petit." Erreur de diagnostic. La littérature en psychologie sociale (Baumeister, Smart et Boden, dans une revue de référence de 1996) a démonté ce mythe méthodiquement : ce n'est pas la faible estime de soi qui prédit la violence, c'est l'égotisme menacé. Une image de soi grandiose, instable, insuffisamment ancrée, et brutalement contestée par un tiers. Plus l'estime est haute et mal fondée, plus l'exposition à la menace est grande, et plus la riposte est disproportionnée.
Gardez ce point en tête : on y revient.
Le 19 mars 2022, brasserie Le Mabillon
Federico Martín Aramburú, ancien international argentin de rugby, termine une soirée arrosée avec un ami, Shaun Hegarty, à la terrasse d'un bar du boulevard Saint-Germain. À la table voisine, deux militants d'ultra-droite, anciens du GUD, dont l'un est un ancien militaire des forces spéciales. Le déclencheur, selon l'instruction : Hegarty reproche à l'un des deux hommes sa façon cassante de s'adresser à un serveur. Une critique de rien du tout, sur un comportement, adressée à un inconnu à la table d'à côté.
La réponse n'est pas verbale. C'est une tape sur la tête.
Ce geste-là mérite qu'on s'arrête dessus, parce qu'il condense exactement le mécanisme qu'on va dérouler : une remarque de contenu ("tu es désagréable avec ce serveur") reçoit une réponse de disqualification physique. On n'est déjà plus dans l'échange d'arguments, on est dans l'établissement d'une hiérarchie. La suite est mécanique : l'altercation dégénère, les deux camps en viennent aux mains, le service d'ordre sépare tout le monde. Quand Aramburu et Hegarty quittent enfin les lieux, Aramburu agrippe la capuche de son adversaire assis en terrasse et le projette au sol, l'homme se retrouve avec des dents cassées, devant sa compagne, devant son groupe. Humiliation publique, physique, actée devant témoins.
"Je vais le tuer, lui." La phrase tombe dans la minute. Puis, de l'autre protagoniste : "Nous, on est d'ici, on est chez nous."
Cette dernière phrase, on va y consacrer la section suivante, parce qu'elle n'est pas un détail pittoresque du dossier. Elle est la clé de voûte de tout l'article.
(Le procès des trois accusés se tenait encore à l'heure où ces lignes sont écrites, ce qui suit s'appuie sur les éléments d'enquête et d'instruction rendus publics, pas sur un verdict.)
Le script culturel : l'expérience du couloir
En 1996, les psychologues Richard Nisbett et Dov Cohen ont voulu comprendre pourquoi le Sud des États-Unis affiche des taux d'homicide liés à l'honneur nettement supérieurs au Nord, pour des profils socio-économiques comparables. Leur protocole est devenu un classique : un complice bouscule volontairement des étudiants, du Nord et du Sud, dans un couloir étroit, en les traitant d'imbéciles au passage. Même stimulus, mêmes mots, même couloir.
Les nordistes haussent les épaules. Les sudistes, eux, montrent une hausse de cortisol de 79% contre 33% chez les nordistes, une montée de testostérone mesurable, une préparation cognitive à l'agression, et un comportement nettement plus dominant dans l'interaction qui suit.
Ce n'est pas une différence de tempérament individuel, l'échantillon est trop large et trop homogène par ailleurs pour ça. C'est une différence de script : dans une culture de l'honneur, la réputation virile est une ressource matérielle qu'il faut défendre activement, sous peine de déclassement social durable. L'insulte n'y est pas perçue différemment, elle n'est pas la même catégorie d'événement. Le script culturel ne module pas la réponse à l'offense, il décide en amont si quelque chose constitue une offense.
Revenons à "Nous, on est d'ici, on est chez nous." Cette phrase, prononcée dans la seconde qui suit une défaite physique publique, n'est pas un simple mouvement d'humeur. C'est l'activation verbale d'un script identitaire de territoire et de virilité, exactement le registre que documentent Nisbett et Cohen, ici porté par une idéologie militante qui en fait un principe organisateur explicite : défense du territoire, réponse obligatoire à l'affront, réputation comme capital à protéger par la force. Le passé du groupe, condamnation antérieure pour le passage à tabac d'un ancien responsable du même mouvement, n'est pas une coïncidence biographique, c'est la signature d'un script déjà rodé.
Où loger ça dans la méthode ?
Petite parenthèse méthodologique pour les lecteurs qui suivent la grille depuis le début : le script culturel n'est pas un cinquième niveau qui viendrait s'ajouter à Darwin, Le Senne, Freud/Bergeret et Watzlawick. Il ne s'agit pas d'un substrat causal comme le sont N1 à N4. C'est un filtre en amont du N4, une couche de codage collectif qui détermine ce qui, dans le système relationnel observé, compte comme provocation recevable et ce qui appelle une réponse. Il active ou désactive les autres niveaux plus qu'il ne s'ajoute à eux. On enrichit l'architecture, on ne l'alourdit pas.
De la critique au mépris : la bascule opérationnelle
Revenons à la tape sur la tête. Le psychologue John Gottman, après des décennies d'observation de couples en conflit, a isolé une séquence : la critique, quand elle devient pervasive (omniprésente, envahissante), ouvre la voie au mépris et c'est le mépris, pas la critique, qui est le marqueur réellement corrosif. La distinction est nette : la critique porte sur un comportement ("tu as été cassant avec ce serveur"), le mépris disqualifie une personne entière (le sarcasme, le regard qui juge, le geste qui rabaisse). Le désaccord, même vif, reste compatible avec le respect mutuel. Le mépris ne l'est pas, il signale que l'autre n'est plus considéré comme un égal digne de considération de base.
C'est très exactement ce qui se joue à la table du Mabillon. Hegarty formule une critique de contenu. La réponse (la tape sur la tête) est un geste de mépris pur, sans un mot : je ne discute pas avec toi, je te corrige comme un enfant. Le glissement contenu → relation, l'escalade watzlawickienne classique, a lieu en une fraction de seconde, avant même que la bagarre n'éclate. La bagarre n'est que la traduction physique d'un basculement déjà consommé au niveau communicationnel.
Le pont affectif : la honte qui ne se dit pas
Reste une question : pourquoi une bagarre de bar, aussi humiliante soit-elle, débouche-t-elle sur un retour armé et dix coups de feu en quarante-huit secondes, plutôt que sur une nuit de rumination et un oubli progressif ? Les sociologues Thomas Scheff et Suzanne Retzinger ont documenté ce mécanisme sous le nom de spirale honte-rage : une honte non reconnue consciemment (la honte "bypassée") ne passe jamais par la symbolisation. Elle se convertit directement en fureur, sans médiation, sans mise en mots. Appliqué à des agresseurs interviewés dans des contextes de violence identitaire, le mécanisme est net : le sentiment d'inadéquation et de perte de respect, jamais nommé comme tel, ressort intact sous forme de rage dirigée contre la source perçue de l'humiliation.
Un ancien des forces spéciales, jeté au sol, dents cassées, devant sa compagne et son groupe : difficile d'imaginer terrain plus favorable à une honte massive et totalement indicible dans le registre identitaire qui est le sien. Cette honte-là ne s'est jamais dite. Elle s'est retournée directement en détermination froide, le témoignage évoque un aller pour chercher les armes, une attente, puis un retour méthodique. Pas d'explosion sur le moment : une conversion différée, silencieuse, qui porte la marque d'un défaut de médiation symbolique plutôt que d'une simple colère à chaud.
Vous l'avez compris, je ne suis pas la thèse du Syndrôme Post Traumatique, encore moins celle du psychopathe latent.
Ce que ça change concrètement ?
Reprenons la question du départ : pourquoi la même critique tue ici et fait sourire ailleurs ? Parce qu'entre le stimulus et la réponse, trois filtres s'enchaînent, et aucun n'est réductible à une question de "savoir encaisser" :
- un script culturel qui décide si l'énoncé constitue une atteinte à réparer ;
- une structure narcissique qui détermine si cette atteinte perçue est vécue comme insupportable, et ce n'est pas la fragilité qui est en cause, c'est l'inflation mal assise ;
- une bascule communicationnelle précise, du contenu vers la disqualification de la personne, qui constitue le point de non-retour opérationnel.
La honte non symbolisée fait le pont entre le deuxième filtre et le troisième, quand il n'y a plus de mots disponibles pour porter la blessure.
"Savoir recevoir une critique" n'est donc pas une compétence sociale générique qu'on aurait ou pas, comme on aurait le sens de l'orientation. C'est la résultante, à un instant donné, d'un script, d'une structure, et d'une trajectoire relationnelle. La vraie question n'est pas "êtes-vous quelqu'un qui sait encaisser" mais plutôt : qu'est-ce qu'il faudrait qu'on vous dise, et comment, pour que vous cessiez de l'entendre comme une information sur ce que vous valez plutôt que sur ce que vous avez fait ?
Ceux qui ne peuvent pas répondre à cette question sont plus près du passage à l'acte qu'ils ne le croient.
Quand le passage à l'acte n'a pas de coupable
Le 16/09/2026
Léa et Hugo ont un fils qui part en stage de sport dans trois jours. C’est Hugo qui emmènera leur fils à la gare de TGV. Léa demande à Hugo s'il faut acheter un sandwich pour le voyage. Hugo lui répond qu'il en achètera un à la gare, lorsqu’ils y seront. Mais Léa insiste : elle peut très bien aller en acheter un au supermarché maintenant, tant qu'à faire, ce sera fait. Hugo, ne comprenant pas où est l'urgence, lui répond que non, ce sera à la gare, ça peut bien attendre, et le fait sur un ton légèrement sec. Léa relève le ton et le lui reproche. Hugo ne comprend pas ce reproche. Léa lui rappelle qu'elle lui fait souvent cette remarque et le ton monte entre les parents.
Résultat : deux adultes raisonnables, aucun désaccord de fond identifiable, une engueulade pour un sandwich ! L'entourage, s'il assistait à la scène, penserait sans doute : "on s'engueule pour ça ?" Le lecteur habitué à ce blog s'attend peut-être à un fait divers, mais ce ne sera pas le cas. C'est précisément l'intérêt de l'exercice : le « crime » le plus fréquemment commis en France ne nécessite ni arme ni préméditation, il se commet avec une intonation mal reçue un mardi soir, à propos d'un sandwich.
Rappel du cadre
DS2C part d'un principe simple : aucun comportement, aucune rupture relationnelle, aucun passage à l'acte ne procède d'une cause unique. Quatre niveaux s'articulent ainsi : la fonction adaptative du comportement (Darwin), le tempérament qui module son expression (Le Senne), la structure psychique qui régule ou échoue à réguler (Freud/Bergeret), le contexte relationnel qui active ou déclenche (Watzlawick). Cet article se concentre sur l'articulation N2-N3-N4, à travers un cas volontairement mineur, pour montrer que la grille n'a pas besoin d'un fait divers pour être opérante.
Deux tempéraments fonctionnels
Léa pose beaucoup de questions. Elle aime la précision, vérifie, reformule, anticipe les détails logistiques. Ce n'est pas de l'anxiété, c'est un mode de traitement du réel par l'action et le contrôle du concret.
Hugo est différent. Peu porté à l'engagement actif dans ce type de détail, il n'en est pas moins émotif, mais son émotivité ne se lit pas dans l'instant, elle travaille en silence et se manifeste avec retard. Dans la nomenclature de Le Senne, on est proche d'un Flegmatique teinté de Sentimental : la retenue apparente du Flegmatique (non-émotif en surface, actif de façon mesurée), colorée par une charge affective qui s'accumule et ne se décharge pas immédiatement, propre au Sentimental. Hugo privilégie une lecture globale des situations, le sens, l'organisation d'ensemble et délègue volontiers le détail, qu'il traite comme secondaire.
Aucun des deux profils n'est pathologique. C'est la mise en système de ces deux tempéraments fonctionnels qui va produire une dynamique dysfonctionnelle. C'est tout l'enjeu de l'article : ne pas chercher le défaut chez l'un ou chez l'autre, mais dans la boucle qu'ils forment ensemble.
La ponctuation divergente
Watzlawick a montré qu'il n'existe pas d'observation neutre d'une séquence interactionnelle : chacun des protagonistes la ponctue depuis son propre point d'entrée, et croit réagir à l'autre, alors qu'il initie tout autant qu'il répond.
Léa ponctue ainsi : elle pose une question pratique et légitime, obtient une réponse, et propose une solution alternative pour éviter tout risque de dernière minute. De son point de vue, elle est simplement précise et anticipatrice, pas insistante.
Hugo ponctue autrement : une question est posée, il y répond, une seconde sollicitation arrive presque aussitôt sur un sujet qu'il considère déjà réglé. De son point de vue, ce n'est pas de la précision, c'est une remise en cause implicite de sa réponse, donc de sa capacité à gérer la situation.
Ni l'un ni l'autre n'a tort depuis sa propre position. C'est un conflit de niveaux logiques au sens de Bateson : le désaccord n'est pas sur quand acheter le sandwich, il est sur le niveau auquel l'échange doit être traité. Factuel et logistique pour Léa, relationnel et évaluatif pour Hugo, qui entend dans la relance une question de confiance déguisée en question d'organisation.
Pourquoi l'un accumule et l'autre non ?
Léa continue de faire ce qu'elle fait habituellement : elle questionne, elle anticipe. Elle ne perçoit pas d'escalade, parce que de son point de vue rien n'escalade, elle traite un point logistique, point.
Hugo, lui, accumule. Le facteur Secondarité, propre à sa configuration caractérologique, explique que l'affect ne se dissipe pas à la fin de l'échange : il continue de travailler après coup, se recharge à la moindre relance, et finit par s'exprimer avec un décalage temporel par rapport à son déclencheur apparent. Sur le plan structurel (N3), on peut faire l'hypothèse d'une forme d'intellectualisation (la position méta comme mode de défense contre le trivial, contre l'exigence de détail) ce qui rend d'autant plus insupportable d'y être régulièrement ramené. Rien ici n'évoque une organisation limite ; un fonctionnement névrotique tout à fait ordinaire suffit à produire ce tableau.
Une seconde boucle, plus discrète
L'échange ne s'arrête pas à la divergence initiale. Léa relève le ton d'Hugo. Hugo ne se reconnaît pas dans cette description, dans la remarque, il ne pense pas avoir été agacé. Léa insiste : elle lui fait souvent cette remarque. Et c'est cette phrase, plus que le sandwich lui-même, qui fait basculer Hugo dans une escalade cette fois symétrique : il ne s'agit plus de savoir qui a raison sur l'organisation du voyage, mais de savoir qui a le droit de définir ce que l'autre ressent et exprime.
Cette seconde boucle mérite d'être distinguée de la première. La première est une escalade complémentaire classique, deux positions différentes, non symétriques, qui s'aggravent sans jamais se rencontrer. La seconde, déclenchée par le mot *souvent*, est une escalade symétrique au sens plein : chacun dispute maintenant la légitimité de la lecture de l'autre sur un terrain identique, celui de la caractérisation de soi. Et elle a une mémoire : ce n'est pas la première fois que Léa formule cette remarque, ce qui signifie que ce sous-pattern est lui-même déjà routinisé, indépendamment du sujet du jour. Hugo n'explose pas pour un sandwich. Il explose parce qu'il se sent, une fois de plus, assigné à un trait qu'il ne se reconnaît pas et que cette assignation a, avec le temps, sa propre charge émotive cumulative, distincte de celle qui porte sur les détails logistiques.
Érosion auto-entretenue, érosion système-entretenue
Le type "par érosion", déjà décrit dans ce cadre, articule tempérament secondaire (Le Senne) et structure de régulation défaillante (Freud/Bergeret) : un facteur cumulatif, intrapsychique, use progressivement la capacité de régulation d'un sujet jusqu'à rupture.
Le cas de Léa et Hugo impose une précision. Le facteur cumulatif n'est pas ici purement intrapsychique : il est coproduit par un tiers - Léa - qui n'a à aucun moment d'intention hostile et n'a pas conscience de nourrir un processus d'accumulation chez Hugo. Léa ne fait qu'exercer, de façon constante et prévisible, un trait de fonctionnement qui lui est propre. C'est cette régularité même, neutre en elle-même, qui devient toxique une fois répétée dans le temps face à un tempérament qui l'engrange sans la digérer au fur et à mesure.
Cette configuration, qu'on peut nommer érosion système-entretenue, se distingue de l'érosion auto-entretenue par une conséquence pratique directe : la cible de toute intervention change. Travailler uniquement sur l'autorégulation d'Hugo, comme l'inviter à mieux gérer son agacement, revient à traiter un symptôme sans toucher à la boucle qui le produit. Travailler uniquement sur le comportement de Léa, comme lui demander de moins questionner, revient à pathologiser un trait fonctionnel et non fautif. Dans ce type de configuration, ce n'est pas l'individu qu'il faut réguler, c'est le système qu'il faut rendre visible aux deux protagonistes.
Le déclencheur n'est jamais la cause
Le mécanisme du déplacement, décrit par Freud, trouve ici une illustration domestique parfaite : l'objet de la décharge (le sandwich, puis le ton) n'est jamais l'objet réel de la tension. Le dernier événement n'est qu'un seuil cumulatif atteint, pas une cause suffisante en lui-même. C'est ce qui explique la disproportion typiquement relevée par l'entourage d'un couple après ce genre de scène : dès que l'intensité de la réaction excède manifestement l'intensité apparente de l'événement déclencheur, il faut chercher l'accumulation antérieure plutôt que d'analyser le contenu de la dispute comme s'il se suffisait à lui-même.
Ce qu'aucun des deux ne peut voir de l'intérieur
Ni Léa ni Hugo ne peuvent, depuis leur position respective dans l'échange, identifier le véritable point de friction. Léa ne peut pas voir que sa précision est reçue comme une mise en doute. Hugo ne peut pas voir que sa réserve initiale nourrit, réponse après réponse, une accumulation qu'il ne perçoit lui-même qu'au moment où elle déborde. La solution n'est ni dans la modération de l'un ni dans le contrôle émotionnel de l'autre : elle est dans la nomination explicite du conflit de niveau logique sous-jacent ; un pas que le contenu de la dispute, par définition, ne permet jamais de faire spontanément, puisque le contenu est précisément l'endroit où ils ne se rencontrent pas.
La plupart des couples ne se battent pas sur ce qu'ils croient se battre. Statistiquement, cela devrait rassurer tout le monde. Ça ne rassure jamais personne.
Le trait de caractère seul ne prédit rien
Le 12/09/2026
Marc a quarante-sept ans, il est comptable, et depuis vingt-trois ans ses collègues le décrivent avec le même mot : posé. Jamais un éclat de voix en réunion, jamais un retard. Le genre d'homme qui ne ferait pas de mal à une mouche. Un soir de novembre, il tue sa femme à coups de couteau dans leur cuisine, pendant que leurs enfants dorment à l'étage.
Les enquêteurs cherchent le signal manqué. Vingt ans de vie conjugale épluchés, les voisins interrogés, le médecin traitant convoqué. Rien. L'homme qu'on décrit le mardi ressemble trait pour trait à celui qui a tué le lundi soir. Rien n'a changé dans sa personnalité. Tout a changé dans sa vie, sans qu'aucun geste ne l'ait annoncé, ne soit perceptible.
Voilà qui devrait rendre méfiant envers une idée pourtant confortable : qu'un profil de personnalité correctement cartographié permettrait d'anticiper les actes les plus graves d'un individu. Ce n'est pas une anecdote clinique isolée. C'est très exactement ce que la psychologie de la personnalité a découvert sur elle-même, à ses dépens, il y a plus de cinquante ans.
Un trait de caractère explique-t-il seulement un dixième de ce que nous faisons ?
En 1968, le psychologue Walter Mischel pose une question d'apparence anodine : si l'on mesure un trait de caractère chez quelqu'un, comme l’honnêteté, la timidité ou l’agressivité, quelle est la probabilité qu'il se manifeste réellement dans une situation donnée ? La réponse, une fois les études compilées, fait l'effet d'une bombe : la corrélation dépasse rarement 0,30. Connaître le trait dominant d'une personne permet d'expliquer, au mieux, un dixième de ce qu'elle va faire. Le reste échappe totalement au trait.
Ce chiffre démonte l'intuition que nous partageons presque tous : qu'un individu est fondamentalement d'une certaine manière, et que cette manière devrait se lire dans ses actes comme un filigrane. Le même homme peut être d'une probité scrupuleuse au bureau et tricher sans vergogne au poker le dimanche. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est simplement que le trait n'est pas ce qui pilote le comportement, ou si peu que le miser seul relève à peine mieux que le hasard.
La discipline a mis près de vingt ans à digérer la nouvelle, dans ce qu'on a appelé le débat personne-situation. Le trait n'est pas faux. Il est tout simplement incomplet, une potentialité qui ne devient comportement observable que rencontrée par une situation qui la fait sortir de sa réserve. Un tempérament colérique n'explose pas dans le vide : il explose dans une configuration précise, à un moment précis.
Alors peut-on seulement prédire la violence ?
Si Mischel a montré que le trait est un mauvais prédicteur, John Monahan a démontré quelque chose de bien plus embarrassant encore. À la fin des années 1970, il compile les études où l'on demandait à des psychiatres d'évaluer, à partir de leur examen clinique, quels patients allaient commettre un acte violent dans les mois ou années suivantes. Une fois les prédictions confrontées aux faits : dans la majorité des études compilées, environ deux prédictions de violence sur trois, émises par des cliniciens expérimentés, ne se sont pas réalisées.
(Précision de méthode : ce chiffre est donné avec l'ordre de grandeur généralement cité dans la littérature de psychologie légale. Pour une citation précise étude par étude : Monahan, 1981, The Clinical Prediction of Violent Behavior.)
La raison tient à un principe statistique sans rien d'ésotérique : le problème du taux de base. La violence grave reste, dans une population donnée, un événement rare et quand l'événement à prédire est rare, même un instrument raisonnablement fiable produit mécaniquement une majorité de fausses alertes. Le nombre de gens qui « ressemblent » au profil dangereux sans jamais passer à l'acte est toujours, arithmétiquement, bien supérieur au nombre de ceux qui vont réellement le faire.
Les vingt-trois années de calme documenté de Marc n'étaient pas une anomalie statistique. Elles étaient très exactement ce que prédit la logique du taux de base : des milliers d'hommes présentent un tempérament aussi maîtrisé que le sien sans jamais toucher un couteau. Le signal n'était pas dans sa personnalité. Il était dans une configuration, un soir de novembre, que ni Le Senne ni aucun test ne pouvait voir venir en amont.
Alors, que reste-t-il du trait ?
Personne de sérieux n'a jeté le trait lui-même, cela contredit l'expérience clinique la plus élémentaire, celle qui fait dire en cinq minutes d'entretien que tel patient est structurellement colérique et tel autre structurellement apathique. La reformulation qui a fini par s'imposer tient en une phrase : le trait n'est pas faux, il est inerte sans déclencheur.
La Trait Activation Theory, développée dans les années 2000, a donné un nom à ce mécanisme. Un trait de personnalité ne se traduit en comportement observable que lorsqu'une situation pertinente vient l'activer, un peu comme un gène qui ne s'exprime que sous certaines conditions environnementales. Hors de cette rencontre, le trait reste une potentialité silencieuse, invisible même à l'intéressé lui-même.
C'est un aveu de taille pour une discipline qui a bâti son économie entière sur la promesse de cartographier la personnalité pour en déduire le comportement. C'est précisément le point aveugle que la plupart des grilles vendues au grand public continuent d'ignorer avec un aplomb commercial remarquable. Elles vendent un instantané en promettant un pronostic.
C'est le renversement que ma propre pratique clinique m'a conduit à formaliser plus précisément que ne le fait la littérature académique. Le tempérament, qu’il soit colérique, sentimental, ou apathique, selon la typologie de René Le Senne, n'est effectivement qu'un potentiel d'amplification ou d'atténuation : il détermine comment un individu réagira si quelque chose l'active, pas s'il réagira.
Mais la théorie académique ne dit rien de ce qui, en amont du tempérament, fournit la charge à amplifier.
La question de Darwin : quel substrat pulsionnel archaïque de survie ou de défense de territoire se trouve mobilisé avant même que le tempérament n'entre en scène. Elle ne distingue pas non plus ce qui permet ou non de contenir cette amplification une fois qu'elle a eu lieu.
La question de Freud et Bergeret : quelle structure inconsciente, quelle capacité de régulation propre à une organisation névrotique, état-limite ou psychotique, va absorber la pression ou s'effondrer sous elle.
Enfin, elle reste vague sur ce qui constitue exactement une « situation activante », là où Watzlawick donne un contenu clinique précis : la double contrainte, l'escalade symétrique, la configuration où la communication elle-même devient pathogène.
Une précision s'impose ici : articuler ces quatre niveaux permet de reconstruire, après coup, pourquoi cet homme a basculé ce soir-là, pas de désigner à l'avance qui basculera demain. Le problème de Monahan, celui de la prédiction actuarielle sur une population, reste entier ; ce n'est pas celui que DS2C prétend résoudre.
Alors pourquoi préfère-t-on la mauvaise carte au territoire ?
Marc n'a jamais menti à personne sur qui il était. Vingt-trois ans de calme parfaitement sincère. Le problème n'est pas qu'il ait caché sa vraie nature. C'est que sa nature, à elle seule, n'a jamais rien décidé. Elle attendait une rencontre qu'aucun test, aussi long soit le questionnaire, n'était équipé pour voir venir.
Et pourtant. Malgré Mischel, malgré le plafond de 0,30, malgré Monahan et ses deux prédictions sur trois qui ne se réalisent jamais, l'industrie du profil de personnalité se porte comme un charme. On trie des candidats à l'embauche sur seize lettres censées résumer une âme. On vend, en librairie et en séminaire d'entreprise, neuf types de personnalité comme s'il s'agissait d'une clé universelle plutôt que d'une carte du ciel réinventée pour cadres dynamiques. Il y a quelque chose d'assez délicieusement anglais dans ce spectacle : une preuve accablante, ignorée avec le flegme le plus complet, au nom d'un instrument qui a au moins le mérite de tenir sur une seule page.
Je pencherais pour une explication plus triviale, et plus inconfortable, que la mauvaise foi collective : le trait seul est réconfortant précisément parce qu'il est faux. Il offre une explication propre, stable, qui ne demande à personne de regarder le contexte, la double contrainte conjugale, l'escalade au travail, la pression qui monte sans mot pour la dire. Accuser un tempérament coûte moins cher, socialement et psychiquement, qu'interroger une configuration relationnelle à laquelle on a soi-même, parfois, participé.
Marc avait un tempérament. Il avait surtout, un soir de novembre, une situation. Nous continuons d'interroger le premier parce que la seconde, elle, nous concerne tous.
Pourquoi l'algorithme rétribue-t-il précisément l'auto-sexualisation féminine ?
Le 09/09/2026
Une photo en maillot, une pose étudiée, une mise en scène du corps qui n'a rien à voir avec la baignade. Réponse spontanée à "pourquoi ce contenu" : elle cherche des vues, elle est rétribuée pour ça. Vrai, souvent. Et insuffisant, c'est une explication circulaire tant qu'elle n'explique pas pourquoi ce contenu-là génère la vue plutôt qu'un autre. La rétribution n'est pas la cause du phénomène, elle en est la conséquence de marché.
La vraie question est en amont : pourquoi la demande (donc l'algorithme qui ne fait que la refléter) s’est-elle structurée autour de ce signal précis ?
Deux compétitions, pas une.
Darwin distingue deux mécanismes de sélection sexuelle qu'on confond systématiquement dans le débat public.
La compétition intersexuelle : séduire l'autre sexe. Logique de démonstration : je montre ce que je vaux à celui que je veux attirer.
La compétition intrasexuelle : dominer son propre sexe pour l'accès à la ressource rare. Logique de guerre de position, je ne parle pas à l'homme, je parle aux autres femmes, et je leur dis : je suis devant vous dans la file.
L'erreur de lecture classique consiste à traiter toute exposition du corps féminin comme un signal du premier type : une offre adressée au mâle, donc un indicateur de disponibilité sexuelle accrue. C'est statistiquement faux.
Ce que montrent les données
Blake, Bastian, Denson et al. (PNAS, 2018 ; suivi expérimental 2019) ont tracé des dizaines de milliers de publications sur 113 pays. Le prédicteur robuste de l’auto-sexualisation féminine n'est pas l'inégalité de genre, hypothèse spontanée et fausse. C'est l'inégalité économique. Plus l'écart de richesse perçu se creuse, plus l'anxiété de statut grimpe, plus la compétition pour un partenaire à haute valeur s'intensifie, et plus les femmes investissent dans l'attribut le plus immédiatement monnayable sur ce marché : l'apparence.
Le mécanisme causal établi expérimentalement : inégalité perçue → anxiété de statut → intention d'auto-sexualisation. Pas de variable de disponibilité sexuelle dans la chaîne. C'est un signal adressé horizontalement, aux concurrentes, avant d'être un signal adressé verticalement, au partenaire visé.
Pourquoi ce contenu-là précisément est rétribué
Objection légitime : une bonne partie des créatrices qui s'auto-sexualisent le font en pleine conscience de la monétisation (sponsoring, abonnements payants, visibilité convertible). Ce motif existe, personne ne le nie, je ne le nie pas. Mais il ne dit rien sur le mécanisme de fond, il déplace juste le problème d'un cran : pourquoi ce type de contenu, spécifiquement, produit-il de la rétribution plutôt qu'un autre ?
Réponse côté demande, pas côté offre : le marché de l'attention rémunère ce signal parce qu'il existe une préférence masculine structurée, stable, non arbitraire, pour les indices de jeunesse et de fertilité - préférence documentée bien avant l'existence des réseaux sociaux (Buss, 1989, 37 cultures). L'algorithme n'invente pas cette demande, il la mesure et l'amplifie. Dire "elle cherche des vues" revient à dire "l'eau coule vers le bas" sans expliquer la gravité. La rétribution est le mécanisme de transmission, pas le mécanisme causal premier.
Ce qui rend le signal doublement efficace, et explique pourquoi il domine statistiquement d'autres formes de contenu, c'est qu'il sert simultanément les deux fonctions décrites plus haut : il capte l'attention masculine (intersexuel) et il positionne la créatrice au-dessus de ses concurrentes directes dans un marché où la visibilité est elle-même une ressource rare (intrasexuel). Un contenu, qui active les deux mécanismes de sélection à la fois, a un avantage compétitif mécanique sur un contenu qui n'en active qu'un. L'algorithme ne fait qu'arbitrer cette compétition en temps réel et en redistribuer les gains.
La confusion qu'il faut cesser de faire
Signal public de compétition intrasexuelle et seuil privé de consentement appartiennent à deux économies différentes ! J’insiste fortement ! Rien n'indique qu'une femme qui investit massivement dans l'auto-présentation sexualisée abaisse son seuil de sélectivité au moment du passage à l'acte réel. Les données convergentes sur les standards de consentement (Kenrick et al., 1990 ; Conley, 2011) montrent au contraire une sélectivité qui se maintient.
Autrement dit : plus la compétition de statut est rude, plus l'affichage est intense et rien ne dit que le filtre d'accès baisse en proportion. Il pourrait même se durcir : investir dans le display a un coût, ce qui augmente mécaniquement l'exigence de retour sur investissement.
Ce que ça change cliniquement
Lire l'hypersexualisation en ligne comme une offre sexuelle généralisée, c'est confondre l'arène et la porte. La première est publique, compétitive, tournée vers les rivales. La seconde reste privée, filtrée, tournée vers un objet précis. Ne pas les confondre évite un contresens diagnostique chez le clinicien, comme chez le partenaire mal informé.
Et je rappelle, j’insiste : lorsqu’une femme dit « non », alors c’est « non » ! Facile à comprendre non ?
Sources : Blake, Bastian & Denson, "Income inequality not gender inequality positively covaries with female sexualization on social media", PNAS, 2018 ; suivi expérimental PMC, 2019 ; Buss, "Sex differences in human mate preferences: Evolutionary hypotheses tested in 37 cultures", Behavioral and Brain Sciences, 1989 ; Kenrick, Sadalla, Groth & Trost, "Evolution, traits, and the stages of human courtship", Journal of Personality, 1990 ; Conley, "Perceived proposer personality characteristics and gender differences in acceptance of casual sex offers", JPSP, 2011.

Pourquoi ce matin-là et pas un autre
Le 05/09/2026
Il y a une scène que les journalistes adorent. Le présentateur se tourne vers la caméra, l'air grave, et dit : "Le profil psychologique du suspect est en cours d'établissement." Et le téléspectateur hoche la tête. Rassuré.
Sauf que non.
Ce qu'on appelle "profil psychologique" dans les médias, c'est le plus souvent une reconstitution narrative : qui était cet homme ? Quel était son passé ? Avait-il des antécédents ? Utile. Nécessaire. Mais fondamentalement rétrospectif. On décrit ce qui s'est passé.
Ce n'est pas un reproche. C'est une limite structurelle. Le journaliste travaille sur l’instant. La police travaille sur le fait. Moi je travaille sur ce qui précède, sur ce qui rend le fait inévitable, à cet instant précis, pourquoi cette personne-là ?
Et c’est la même chose pour le profilage criminel. La méta-analyse de Snook, Eastwood, Gendreau, Goggin & Cullen (2007, Criminal Justice and Bahavior, « Taking stock of criminal profiling : a narrative review and meta-analysis ») dit noir sur blanc que le profilage ne bat pas le hasard. Ce qu’elle montre concrètement, c’est que les profilers « experts » ne font pas significativement mieux que des « non-experts » pour prédire les caractéristiques d’un auteur à partir d’une scène de crime.
Cette faiblesse du profilage classique vient précisément de ce que Snook appelle l’absence de fondement théorique robuste. Il agrège des indices sans modèle structurel articulé. Le problème n’est pas l’idée du profiler, c’est l’absence d’architecture multi-niveaux falsifiable. Un profil qui ne distingue pas structure et tempérament confond des corrélats de surface avec des mécanismes causaux, d’où la performance proche du hasard. Et aujourd’hui, on s’appuie sur des tendances, des statistiques.
La différence est de nature.
Prenez l'affaire Daval. Jonathann tue Alexandra, sa femme, un soir d'octobre 2017. Il passe ensuite des semaines à pleurer devant les caméras, à participer aux recherches, à incarner le mari éploré. L'enquête révèle finalement qu'il est l'auteur du crime. Et la question que tout le monde pose est : comment a-t-il pu ? Mais elle reste sans réponse satisfaisante.
Les enquêteurs ont reconstitué la chronologie. Le parquet a établi les faits. Le tribunal a rendu son verdict.
Mais personne n'a vraiment répondu à cette question-là.
Parce que la réponse n'est pas dans les faits. Elle est dans les couches invisibles qui ont précédé les faits : le tempérament de cet homme, sa structure psychique profonde, les conflits inconscients qui s'accumulaient depuis des années, et la configuration relationnelle précise de ce soir d'octobre qui a fait céder le dernier verrou.
Ce n'est pas une cause. C'est une convergence.
Quatre niveaux de réalité qui coexistent en chaque individu, silencieusement, jusqu'au moment où ils s'activent simultanément.
Darwin d'abord, ces réflexes de survie archaïques, câblés en nous depuis des millénaires, qui peuvent se réveiller brutalement sous pression.
Le Senne et le tempérament ensuite, cette façon singulière qu'a chaque individu d'amplifier ou d'amortir ce qui le déborde.
Freud et Bergeret avec la structure inconsciente, ce qui régule, ou échoue à réguler, quand la pression devient insupportable.
Watzlawick enfin et le contexte relationnel, ce qui appuie sur le bouton.
Supprimez un seul de ces quatre niveaux, et vous n’expliquez rien. Vous racontez une histoire mais vous ne comprenez véritablement pas le pourquoi. C’est la différence entre une reconstitution et une compréhension. Un policier compétent peut vous dire qui a tué, quand et avec quoi. Moi, je ne peux pas vous dire si ça recommencera, personne ne le peut, et quiconque vous l’affirme vous vend une prédiction que la science ne permet pas. Ce que je peux vous dire, c’est pourquoi ce matin-là plutôt qu’un autre : quelle convergence précise, à quel niveau, a fait céder le dernier verrou. Comprendre le mécanisme, ce n’est pas prédire l’issue.
Ce n’est pas le même métier. Ce n’est pas la même question. Et ce n’est pas, au fond, le même service rendu à ceux qui cherchent à comprendre, pas seulement à condamner.
Un livre arrive à la rentrée. Il ne ressemblera à rien de ce que vous avez déjà lu sur le crime.
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Quand le témoignage est inconsciemment fabriqué !
Le 24/08/2026
Quand le témoignage est inconsciemment fabriqué !
Le témoin « partiel » d'un passage à l'acte ne produit pas un témoignage incomplet mais un témoignage complet dont une partie significative est le produit d'une reconstruction automatique déterminée par son niveau adaptatif (N1), son profil tempéramental (N2), sa structure psychique (N3), et le système relationnel dans lequel son témoignage est co-produit (N4). Ce que le droit appelle « témoignage » est un artefact : précieux, sincère, et partiellement fabriqué. Le témoin n'est pas de mauvaise foi. Il est structurellement de bonne foi et dans l'erreur, ce qui est nettement plus difficile à instruire qu'un mensonge.
Précision méthodologique : ma grille modélise habituellement la convergence des quatre niveaux chez l'auteur du passage à l'acte, jusqu'à une rupture ponctuelle, un seuil situable dans le temps. Ici, l'objet change de nature. Ce n'est plus l'acte qui est sous la loupe, c'est le récit qu'en fait un tiers. Et aucun des mécanismes qui suivent ne franchit un seuil identifiable : la reconstruction s'accumule progressivement, sur les trois phases que Loftus isole, sans jamais atteindre de point de bascule repérable. Le témoignage ne « craque » pas comme un sujet peut craquer. Il se sédimente, mal.
Pourquoi Eyewitness Testimony (Loftus, 1979) reste fondateur
En 1979, Elizabeth Loftus publie Eyewitness Testimony à Harvard University Press, aboutissement d'une décennie de recherche expérimentale sur la mémoire des témoins oculaires, texte parmi les plus cités en psychologie judiciaire. Sa thèse est radicale pour l'époque : la mémoire d'un témoin n'est pas un enregistrement, c'est une reconstruction, vulnérable systématiquement et prévisiblement, dès le moment de la perception. Contre la conception populaire d'une mémoire-caméra qui stocke et restitue, Loftus décrit un processus actif où, de la perception à la récupération, des transformations s'opèrent, suivant des logiques prévisibles liées à l'attention sélective, aux schémas cognitifs préexistants, aux émotions et aux informations reçues après coup. Conséquence pour le témoignage partiel : si même un témoin ayant tout vu reconstruit partiellement, un témoin n'ayant vu qu'une fraction reconstruira massivement, et cette reconstruction ne sera pas vécue comme telle. Elle sera vécue comme un souvenir.
Loftus organise sa démonstration autour de trois phases de vulnérabilité :
- L'acquisition, ce qui est perçu au moment de l'événement, sous attention sélective et conditions souvent dégradées.
- La rétention, la période entre l'événement et le témoignage, où les informations post-événementielles s'infiltrent dans la trace mnésique originale.
- La récupération, le moment où le témoin restitue son souvenir, sous l'influence de la formulation des questions et du contexte d'interrogation, ce qui façonne ce qui sera dit, et cru vrai par le témoin lui-même.
L'acquisition : ce que le témoin ne peut pas voir
Le témoin d'un passage à l'acte violent est rarement dans des conditions optimales d'observation. Les événements violents durent souvent moins de trente secondes, et la mémoire des détails périphériques s'effondre au-delà de quelques secondes d'exposition ; distance, éclairage et soudaineté aggravent le déficit. Le témoin partiel n'est donc pas une exception pathologique, c'est la norme statistique du témoignage en situation de violence réelle. Le système judiciaire attend une performance de caméra de vidéosurveillance ; il obtient, au mieux, un instantané flou.
Deux mécanismes aggravent structurellement ce déficit. Le stress ne dégrade pas la perception globalement, il la focalise : c'est le « weapon focus effect », où le regard se fixe sur l'arme au détriment du visage, de la morphologie, de la tenue vestimentaire ; la mémoire de l'arme est précise et stable, le reste est lacunaire et instable. Et la perception elle-même est guidée par les schémas cognitifs préexistants : le témoin perçoit à travers ses catégories et stocke sa catégorisation, si bien que ce qu'il n'a pas vu sera complété par ce qu'il s'attendait à voir. Cette complétion n'est pas consciente, elle est automatique et quasiment irréversible. Le cerveau n'aime pas le vide.
La rétention : quand autrui contamine le souvenir
C'est le cœur expérimental du travail de Loftus. Dans la célèbre expérience de l'accident de voiture (Loftus & Palmer, 1974), des informations erronées introduites après l'événement s'intègrent au souvenir original et le modifient durablement : des sujets à qui l'on demande « à quelle vitesse allaient les voitures quand elles se sont écrasées ? » estiment une vitesse plus élevée que ceux à qui l'on demande « quand elles se sont heurtées ? », et « se souviennent » davantage d'un bris de verre absent de la vidéo. Le sujet n'a pas conscience de ce qui lui a été suggéré ; le faux souvenir est vécu avec la même conviction subjective que le souvenir authentique. Les lacunes perceptives sont précisément les zones où cet effet de désinformation est le plus efficace : là où il n'y a rien à corriger, la suggestion trouve un terrain vierge.
Les vecteurs principaux : les conversations entre témoins, qui construisent un récit commun incorporant des éléments que chacun n'a pas personnellement vus ; la couverture médiatique, qui superpose une « version officielle » au souvenir individuel ; les questions des enquêteurs, vecteur le plus documenté, où même des questions bien intentionnées implantent du contenu par le simple choix des mots ; et le temps lui-même, qui efface préférentiellement les détails périphériques, ceux-là mêmes qui permettraient d'identifier un auteur. Une fois un souvenir modifié, il devient quasiment impossible d'en distinguer le contenu original du contenu ajouté, y compris pour le sujet lui-même. Le témoin qui raconte une scène cohérente ne ment donc pas nécessairement : il restitue un amalgame dont les proportions sont indéterminables a posteriori.
La récupération : le témoignage comme performance sociale
Le contexte de l'interrogation crée une pression structurelle vers la cohérence : on n'attend pas d'un témoin qu'il dise « je n'ai vu qu'une partie », on attend qu'il raconte. Il comble alors ses lacunes, souvent sans en être conscient, pour produire un récit socialement acceptable. La forme masque la fragilité du fond. Autre résultat majeur : la déconnexion entre confiance subjective et exactitude — un témoin très confiant n'est pas plus fiable qu'un témoin hésitant, la confiance étant alimentée par la répétition et le retour social plutôt que par l'exactitude. Sur l'identification des suspects, trois biais dominent : le choix forcé, qui pousse à désigner le visage le plus ressemblant même en l'absence du vrai auteur ; l'effet de familiarité, qui confond reconnaissance et exposition antérieure sans lien avec les faits ; et la consolidation par répétition, qui renforce le souvenir tel qu'il a été formulé, erreurs comprises.
Un cas d'école : Jennifer Thompson et Ronald Cotton
Précaution de méthode : ce n'est pas un passage à l'acte au sens où je le traite d'ordinaire, l'auteur n'est pas le sujet analysé. C'est un crime tiers, mais qui illustre avec netteté la mécanique de récupération.
En 1984, en Caroline du Nord, Jennifer Thompson est agressée sexuellement et s'efforce consciemment de mémoriser les traits de son agresseur. Elle identifie Ronald Cotton avec une certitude totale ; il purge onze ans de prison avant qu'un test ADN, en 1995, ne l'innocente et ne confonde le véritable agresseur. Ce qui rend le cas exemplaire ? La certitude de Thompson n'a cessé de croître à chaque nouvelle identification, sans lien avec l'exactitude de son souvenir. L'effort conscient de mémorisation ne l'a pas immunisée contre la reconstruction. Il l'a rendue plus confiante, pas plus exacte.
Pour faire le lien avec mon process d'analyse DS2C
N1, Darwin. Le weapon focus effect et la focalisation attentionnelle sous stress sont des réponses évolutives à valeur de survie immédiate, payées d'un coût en fidélité du témoignage. Le témoin ne « rate » pas des informations par négligence, il les sacrifie au niveau de l'architecture neurocognitive pour maximiser sa réponse adaptative. Percevoir le couteau est plus urgent que percevoir la couleur de la veste. Son cerveau a fonctionné exactement comme prévu par l'évolution, dans un contexte pour lequel il n'est pas optimisé.
N2, Le Senne. Je me limite volontairement à quatre types sur huit : Colérique, Sentimental, Flegmatique, Apathique. Ce choix n'est pas arbitraire : ces quatre types occupent les positions extrêmes du plan émotivité-activité, là où l'effet de polarisation sur la reconstruction est maximal et donc le plus discriminant à observer. Les quatre types restants, en position intermédiaire ou mixte, diluent l'effet et rendent l'hypothèse moins falsifiable en l'état des données de Loftus, qui n'a jamais travaillé cette variable.
Dans leurs souvenirs, le Colérique complète prioritairement les éléments d'agression et de mouvement, sa reconstruction étant dynamique et parfois amplifiée. Le Sentimental complète les éléments de souffrance et de relation, sa reconstruction étant affectivement colorée et durable. Le Flegmatique produit un récit plus factuel mais rigide une fois construit. L'Apathique présente une perception d'emblée fragmentée et une résistance aux suggestions par simple manque d'investissement.
N3, Freud et Bergeret. Là où Loftus explique les lacunes par des facteurs attentionnels, la lecture psychodynamique ajoute une hypothèse : certaines lacunes sont déterminées par ce que le sujet ne peut pas psychiquement intégrer. Un sujet névrotique élabore une représentation partielle mais symboliquement médiatisée ; un sujet état-limite peut dissocier une partie de la scène, non par déficit sensoriel mais par coupure entre perception et représentation. La lacune, dans ce cas, n'est pas un trou dans la mémoire, c'est un trou dans la capacité à avoir une mémoire de ça, et le mécanisme de clivage permet au sujet d'avoir perçu la totalité de la scène tout en n'en restituant qu'une partie.
N4, Watzlawick. Le témoignage n'est pas une restitution, c'est une transaction co-produite avec l'enquêteur, le juge, les autres témoins. Deux mécanismes s'y lisent particulièrement : la double contrainte, où le témoin est sommé à la fois de dire la vérité et de confirmer une version déjà construite, sans issue correcte ; et l'escalade symétrique entre témoins partiels, où chacun complète et renforce la version de l'autre, produisant collectivement un récit plus complet, et potentiellement plus faux, qu'aucun n'aurait pu produire seul.
Ce que Loftus ne dit pas, et ce que DS2C ajoute
Loftus s'arrête au seuil de ce que l'expérimentation peut atteindre. Pour elle, la mémoire qui reconstruit est une mémoire qui échoue ; la lecture darwinienne inverse le jugement, la reconstruction étant un succès évolutif payé d'une exactitude judiciaire sacrifiée. Ses expériences produisent des effets moyens sur des populations sans expliquer pourquoi certains sujets sont plus suggestibles que d'autres, les niveaux N2 et N3 permettent cette individualisation. Elle traite enfin l'oubli comme une défaillance technique, quand la lecture psychodynamique y voit parfois une réussite défensive, et décrit le système communicationnel sans le théoriser, là où Watzlawick fournit le cadre : le témoignage est un acte communicationnel pris dans un système, et les systèmes ont leurs propres lois, qui transcendent les intentions individuelles.
Le corpus de Loftus fournit la preuve empirique d'un phénomène que DS2C permet d'expliquer structuralement.
Le délai comme espace de vulnérabilité n'est pas propre au témoin. Qu'est-ce qui se joue structurellement dans ce même intervalle du côté de l'auteur, quand la décharge n'est pas immédiate mais différée ? L’idée est que chez le témoin, le délai entre l’évènement et le récit est l’espace où la contamination mnésique opère (plus l’intervalle est long, plus le souvenir est poreux à la suggestion). Chez l’auteur d’un passage à l’acte différé, il existe un intervalle structurellement analogue (entre la première activation pulsionnelle et la décharge effective) mais ce qui s’y joue est l’inverse : pas une dilution du souvenir, plutôt une accumulation de tension qui n’a pas trouvé de décharge immédiate. Le délai est une zone de vulnérabilité. Chez le témoin, le délai fragilise le récit. Chez l’auteur, il peut fragiliser la régulation.



