Parce qu’ils expliquent pourquoi vous souffrez au travail
Imaginez l’une des situations suivantes : vous n'êtes pas invité au pot de départ de votre collègue. Toute l'équipe y est, sauf vous, ou encore votre collègue est promu. Pas vous. Même ancienneté, même compétence. Vous vous sentez blessé, voire insulté ! Mais pourquoi ?
Pas parce que vous êtes "susceptible". Pas parce que vous avez "un problème d'ego". Mais parce que l'exclusion et la perte de statut sont des menaces adaptatives universelles.
Darwin explique que le statut est un accès reproductif. Chez les primates, le mâle dominant a accès aux femelles fertiles. Le mâle dominé est exclu de la reproduction. Le statut n'est pas un "luxe psychologique". C'est une question de survie génétique.
Les mâles se battent pour le statut, celui qui domine a accès aux femelles, c’est la compétition intrasexuelle (entre mâles). Celui qui perd est exclu. L’agressivité, la rivalité, la hiérarchie sont des adaptations évolutives pour grimper dans le rang.
Les femelles choisissent les mâles de haut statut (ressources, protection, gènes de qualité). Un mâle de bas statut n'est pas choisi. Il ne se reproduit pas. C’est la dure loi de la compétition intersexuelle (choix des femelles).
Nous descendons de lignées qui ont lutté pour le statut. Ceux qui ne réagissaient pas à l'exclusion ou à la perte de rang ont été éliminés. Nous sommes les descendants de ceux qui souffraient de l'exclusion, qui se battaient pour le statut.
Aujourd’hui, si vous n'êtes pas invité au pot, c’est une exclusion du groupe et donc une menace adaptative (perte d'accès aux ressources, aux alliances, aux partenaires potentiels).
Puisque votre collègue est promu, c’est une perte de statut relatif et donc une menace adaptative (vous devenez moins attractif, moins influent, moins protégé).
La douleur que vous ressentez n'est pas un "défaut de caractère". C'est une alarme évolutive : "Votre position dans la hiérarchie est menacée."
Maintenant, ce que Freud explique, c’est que tous ne réagissent pas pareil. Face à la même situation, trois réactions différentes sont possibles :
Jean (refoulement) dit : "Ça ne me dérange pas." Il rentre chez lui, développe des insomnies, des douleurs dorsales. Trois mois plus tard, il sort de ses gonds verbalement sur un détail insignifiant. Le refoulement accumule, puis déborde.
Laura (clivage) hurle immédiatement : "Vous me méprisez tous !" Claque la porte. Elle envoie un mail incendiaire mais le lendemain : "Pardon, je ne voulais pas." Le clivage décharge immédiatement. Pas de différé.
Marc (sublimation) quant à lui sent la blessure. Il se dit que c'est humiliant, mais ça ne définit pas sa valeur. Il parle calmement à son manager et cherche d'autres opportunités et il a l’habitude de faire du sport le soir (ou de la sculpture, de la peinture, ce que vous voulez…). La sublimation symbolise, transforme la pulsion en action constructive.
Même déclencheur (perte de statut, exclusion). Même pulsion (rage narcissique, angoisse). Trois régulations.
Ego (statut social) et inclusion (appartenance à un groupe) : deux menaces adaptatives distinctes mais liées
Un mâle de bas statut est exclu du groupe. Un mâle exclu perd son statut. Les deux menaces se renforcent. L'humiliation publique (ego) ainsi que la mise à l'écart (inclusion) sont une double menace adaptative. Pourquoi le bureau reproduit la savane ?
Les humains n'ont pas évolué pour travailler dans des open spaces. Ils ont évolué pour vivre en petits groupes (30-150 individus) avec des hiérarchies de dominance claires.
Le "bureau" est perçu inconsciemment comme un groupe social. Les promotions, les invitations, les exclusions sont perçues comme des signaux de statut et d'inclusion.
Deux collègues masculins rivalisent pour une promotion. Inconsciemment, il s’agit d’une compétition pour le statut et par extension, d’une compétition pour l'accès reproductif (même si aucune "femelle" n'est directement en jeu). La rivalité n'est pas "rationnelle". Elle est adaptative.
Les signaux de statut (promotion, bureau individuel, invitation aux réunions stratégiques) augmentent l'attractivité perçue. Un homme promu devient inconsciemment plus attractif.
La souffrance au travail (harcèlement, exclusion, rivalités) n'est pas un "dysfonctionnement" moderne. C'est la traduction contemporaine de menaces adaptatives anciennes : perte de statut, exclusion du groupe, compétition pour le rang.
L'erreur est d’opposer Darwin et Freud
Darwin seul pourrait dire que "vous souffrez parce que l'exclusion menace votre survie reproductive." C’est vrai, mais incomplet. Pourquoi Jean somatise, Laura hurle, et Marc relativise ?
Freud seul pourrait dire que "vous souffrez parce que vous avez une blessure narcissique." C’est vrai, mais c’est encore incomplet. Pourquoi cette blessure existe-t-elle universellement ? Pourquoi l'exclusion fait-elle mal à tous ? Darwin explique pourquoi l'exclusion et la perte de statut déclenchent universellement de la souffrance. Ce sont des menaces adaptatives. Nos ancêtres qui ne réagissaient pas ont disparu. Freud explique pourquoi tous ne réagissent pas pareil. Certains refoulent (accumulation), d'autres clivent (décharge), d'autres subliment (transformation).
La menace est universelle (Darwin). La régulation est singulière (Freud). Vous n'êtes pas invité au pot. Ça fait mal. C'est normal. C'est darwinien. Mais vous pouvez hurler, claquer la porte, somatiser... ou respirer, parler, relativiser. C'est freudien.
Comprendre que la douleur est adaptative (Darwin) ne vous excuse pas de hurler sur vos collègues. Réguler cette douleur (Freud) est votre responsabilité.
