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La grand-mère empoisonneuse : Dorothea Puente

Le 07/02/2026

Note préliminaire : la question des armes et du genre

Avant d'entrer dans le cas Puente, une question mérite un détour. Les femmes empoisonnent-elles vraiment plus ? Les hommes étranglent-ils vraiment plus ? Réponse courte : oui, statistiquement, mais c'est plus complexe que ça.

Les données criminologiques montrent une corrélation nette. Les tueuses en série utilisent le poison dans environ 40% des cas, contre moins de 5% chez les tueurs masculins. À l'inverse, strangulation et armes blanches dominent chez les hommes (60%), quasi-absentes chez les femmes. Pourquoi ?

L’hypothèse sociobiologique classique est la force physique différentielle, le poison compense l'infériorité musculaire. Ça marche pour la criminalité opportuniste, beaucoup moins pour le meurtre en série où la préméditation annule l'avantage de la force brute. Gary Ridgway étranglait des femmes de 45 kilos, ce n'est pas une question de défi physique.

L’hypothèse darwinienne est plus intéressante : c’est la sélection sexuelle différentielle des stratégies d'agression. Les mâles humains ont été sélectionnés pour l'agression directe, compétitive, visible (accès aux femelles, défense du territoire). Les femelles pour l'agression indirecte, sociale, invisible (protection de la progéniture, manipulation des alliances). Le poison est l'arme parfaite de l'agression féminine évolutivement optimale. C’est discret, sans confrontation.

L’hypothèse psychodynamique (celle qui nous intéresse ici) est le rapport différentiel au corps et à la distance. L'étranglement, le couteau, c'est le contact, la pénétration, le contrôle physique direct. La symbolique phallique est évidente. Le poison, c'est la dissolution, l'incorporation, la contamination de l'intérieur. La symbolique maternelle est plutôt je te nourris, donc je te tue. Le sein empoisonné.

Mon hypothèse DS2C est que l'arme du meurtre est déterminée par la structure caractérielle et le pattern relationnel primaire, eux-mêmes genrés par la socialisation différentielle. Les hommes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (force, pénétration, domination visible). Les femmes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (soin, nourriture, influence invisible). On tue avec les outils relationnels qu'on a internalisés.

Puente incarne ça parfaitement. Elle tue avec ce qu'elle connaît : le domestique, le maternel, le soin. Mais perverti. Je reviendrai d’ici 2 semaines sur cette question d’arme employée…

 

L’histoire tragique de Dorothea

Il y a d'abord la mère. Trudy Mae Yates. Alcoolique, prostituée occasionnelle. Dorothea naît en 1929, neuvième enfant sur dix-huit grossesses (seulement sept survivront). Le père, Jesse James Gray, est ouvrier agricole. Il meurt de tuberculose quand Dorothea a quatre ans. La mère sombre immédiatement dans l'alcoolisme terminal.

Les enfants sont dispersés. Dorothea et deux frères sont placés dans un orphelinat méthodiste, puis dans une famille d'accueil. La famille Reba et Arthur Gosset. Apparemment respectables. Sauf que les frères Gosset violent Dorothea dès l'âge de sept ou huit ans. Viols répétés, chronicisés, jusqu'à l'adolescence. Personne n'intervient. Ou personne ne voit. Ou personne ne veut voir.

L’abandon maternel précoce (la mère est physiquement là mais émotionnellement morte), la mort du père (perte de la triangulation œdipienne avant même qu'elle soit constituée), puis le placement dans un système familial de substitution qui transforme le refuge en enfer, font des premières années de vie de Dorothea Puente le lit de sa perversion. De même que les viols par les figures fraternelles qui devraient être protectrices, l’effondrement total de la possibilité d'attachement sécure. Bergeret parlerait de carence précoce massive avec effraction traumatique répétée. La violence fondamentale ne peut même pas se lier parce qu'il n'y a jamais eu d'objet stable pour la lier.

Premier pattern relationnel : sexualité et survie

À seize ans, Dorothea tombe enceinte. Viol, encore, probablement par un des frères Gosset ou un homme du voisinage. Elle accouche seule. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.

La même année, elle commence à se prostituer. Ce n'est pas une descente dramatique, c'est une continuation logique. Son corps a toujours été un objet pour les autres, autant le monnayer. Elle apprend très vite : les hommes paient, les hommes partent. La relation humaine est une transaction. Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'attachement, il y a de l'argent et du pouvoir.

À dix-huit ans, elle épouse Fred McFaul. Violent, alcoolique. Elle a deux filles avec lui. Le mariage dure deux ans. Elle abandonne les filles pour partir avec un autre homme. Premier abandon qu'elle commet elle-même, première inversion de la position de victime. Elle passe de l'abandonnée à l'abandonneuse.

Pattern qui va se répéter : quatre mariages au total, tous avec des hommes violents, alcooliques ou criminels. Axel Johansson (marin violent, divorce rapide), Roberto Puente (violent, elle le poignarde en légitime défense supposée, divorce), Pedro Montalvo (violences, elle le met en prison pour viol, divorce). Chaque fois, elle est battue. Chaque fois, elle reste. Puis chaque fois, elle part et garde le nom du mari. C’est intéressant : elle collectionne les identités masculines comme des trophées.

Il y a une répétition compulsive du schéma maternel (homme toxique, chaos, abandon), mais avec une différence cruciale : elle apprend à retourner la violence. Le coup de couteau à Roberto est un tournant. Elle découvre qu'elle peut frapper aussi. Pas pour se défendre vraiment, mais pour inverser la position structurelle. De proie à prédatrice.

Construction de la façade : le masque maternel comme arme

Dans les années soixante-dix, Dorothea se réinvente. Elle loue une grande maison victorienne à Sacramento, 1426 F Street. Elle la transforme en pension de famille pour personnes âgées et marginaux. Bénéficiaires de l'aide sociale, alcooliques, malades mentaux. Les invisibles du système.

Elle cuisine pour eux, les écoute, organise des fêtes de quartier avec décorations et gâteaux faits maison. Les voisins la décrivent comme adorable, généreuse, maternelle. Elle s'habille en couleurs vives, se maquille excessivement (comme une poupée ou une putain, selon les témoins), sourit constamment. Elle joue la grand-mère parfaite.

Mais regardons la structure sous-jacente. Puente ne fait pas ça par bonté. Elle encaisse les chèques d'aide sociale de ses locataires. Elle leur fait signer des procurations. Elle falsifie leur courrier, intercepte leur argent. Certains se plaignent, disparaissent. D'autres deviennent trop lucides, posent trop de questions. Ils disparaissent aussi.

Puente a compris que la façade maternelle donne un accès absolu. Les vieillards vulnérables, les marginaux sans famille, personne ne les surveille. Elle peut faire ce qu'elle veut. Le maternel devient l'arme parfaite parce que c'est ce qu'on suspecte le moins. Qui imaginerait que la gentille grand-mère qui cuisine des tartes empoisonne ses locataires ?

Selon une lecture Watzlawickienne, c’est un double bind mais inversé. Le message explicite est "je prends soin de vous", le message implicite est "je vous possède entièrement". Mais contrairement au double bind parental classique qui est inconscient, chez Puente c'est une manipulation consciente et instrumentalisée. Elle sait exactement ce qu'elle fait. C'est de la perversion structurée, pas du clivage chaotique.

Première arrestation : 1982

Un locataire, Malcolm McKenzie, survit à une tentative d'empoisonnement. Il se réveille à l'hôpital, teste positif aux sédatifs massifs. Il porte plainte. Dorothea est arrêtée, plaide coupable pour vol et tentative de meurtre. Elle prend cinq ans, en fait trois avec libération conditionnelle en 1985. Dorothea Puente est interdite de gérer une pension pour personnes vulnérables. Évidemment, elle recommence immédiatement en 1986. Elle reprend la même maison, F Street. Mêmes locataires, même méthode. L'arrestation ne change rien. Il n'y a pas de prise de conscience, pas d'angoisse, pas de culpabilité. C'est juste un contretemps dans le business model. On ne peut pas parler de compulsion ici comme chez Ridgway. C'est du calcul froid. La structure n'est pas limite, elle est pleinement perverse.

Le modus operandi

Puente empoisonne avec une combinaison de médicaments : Dalmane (flurazépam, un benzodiazépine), digitaline (médicament cardiaque), parfois Tylenol en surdose. Elle les mélange dans la nourriture ou les boissons, ce qui provoque la mort par dépression respiratoire ou arrêt cardiaque. Ça ressemble à une mort naturelle chez des personnes déjà fragiles. Pas d'autopsie systématique dans ce milieu social.

Une fois morts, elle continue d'encaisser leurs chèques. Elle falsifie leur signature, intercepte le courrier, répond aux services sociaux en se faisant passer pour eux au téléphone. Certains "locataires" sont officiellement vivants pendant des mois après leur mort. Elle enterre les corps dans le jardin, sous les plantes, les fleurs. Sept corps seront retrouvés dans moins de 100 mètres carrés.

Pas de rituel, pas de mise en scène, pas de sadisme. Le meurtre est purement fonctionnel. Le locataire devient un problème (lucide, méfiant, demande son argent), on élimine le problème. Le corps devient un déchet, on l'enterre comme on jette les ordures. C'est d'une rationalité glaciale.

Neuf victimes confirmées, mais probablement beaucoup plus

Novembre 1988 : effondrement du système

Un travailleur social, Peggy Nickerson, s'inquiète. Alvaro Montoya, un de ses clients, vivait chez Puente. Il ne répond plus. Elle insiste, alerte la police. Le 11 novembre, les flics viennent fouiller. Ils trouvent un corps dans le jardin. Puis un deuxième. Puis sept au total.

Dorothea reste calme, souriante, coopérative. Elle explique que ce sont des locataires morts naturellement, qu'elle les a enterrés parce qu'elle n'avait pas d'argent pour les funérailles. Les flics la laissent partir chercher des papiers dans sa chambre. Elle sort par la fenêtre, prend un taxi, disparaît.

Cavale de quatre jours. Elle va à Los Angeles, descend dans un hôtel miteux, boit au bar. Elle rencontre un type, Charles Willgues, se présente comme "Donna Johansson" (encore un nom de mari recyclé). Ils boivent ensemble. Il trouve ça bizarre, appelle la police après avoir vu son portrait aux infos, elle se fait arrêter le 17 novembre dans un bar.

Pendant l'interrogatoire, elle reste cohérente, polie, souriante. Nie tout. Les corps ? Des gens qui sont morts chez elle, naturellement. L'argent ? Ils lui devaient un loyer. Elle ne comprend pas pourquoi on l'embête. Absence totale d'affect approprié. Pas de panique, pas d'effondrement, pas de rage. Juste une incompréhension polie, presque amusée.

Procès en 1993 et révélation de la structure perverse

Cinq ans entre l'arrestation et le procès. Puente a 64 ans. Elle arrive au tribunal maquillée, habillée de couleurs vives, souriante. Elle joue encore la grand-mère. Ses avocats plaident qu'elle est une femme gentille exploitée par des locataires violents et manipulateurs.

Les témoignages s'accumulent. D'anciens locataires racontent les empoisonnements ratés, les menaces voilées, l'atmosphère étrange de la maison. Les analyses toxicologiques montrent les surdoses médicamenteuses. Les documents falsifiés s'empilent. L'accusation reconstitue le business model : louer à des marginaux, encaisser leur aide sociale, les tuer quand ils deviennent problématiques, recommencer.

Dorothea ne craque jamais. Pas de larmes, pas d'aveux, pas d'effondrement. Elle maintient qu'elle est innocente, que c'est un complot, que les gens sont morts naturellement. Quand on lui montre les preuves accablantes, elle hausse les épaules, sourit, dit que les procureurs se trompent. Ce n'est pas du déni psychotique. Elle sait parfaitement ce qu'elle a fait. C'est de la dissociation perverse instrumentalisée. Elle a construit un récit alternatif et s'y tient parce que c'est stratégiquement optimal. Avouer ne lui rapporte rien. Maintenir l'innocence lui donne une chance, même infime, d'éviter la peine capitale.

Le verdict : trois meurtres confirmés, neuf chefs d'accusation mais seulement trois dépassent le doute raisonnable. Perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Elle échappe à la peine de mort.

Dorothea passe 23 ans en prison. Elle meurt en 2011 à 82 ans de causes naturelles. Pendant toute sa détention, elle maintient son innocence. Elle cuisine pour les autres détenues, joue aux cartes, tricote. Les gardiennes la décrivent comme "gentille, maternelle, serviable". Elle reçoit des lettres d'admirateurs, certains lui envoient de l'argent.

Elle ne lâche jamais le masque. Pas une seule fois en 23 ans. Jusqu'à sa mort, elle est la gentille grand-mère injustement condamnée. C'est d'une cohérence structurelle fascinante. Le masque n'est pas un masque, c'est devenu l'unique mode d'existence possible. Elle ne peut pas exister autrement que comme grand-mère maternelle parce que c'est la seule identité qui lui donne du pouvoir, de la valeur, de l'attention.

 

Mon analyse DS2C : convergence des 4 niveaux

Une adaptation prédatrice optimale

Regardons la trajectoire. Enfant violée, passivement subie. Adolescente prostituée, corps marchandisé mais toujours objet. Jeune femme battue par quatre maris successifs, encore victime. Puis bascule : elle poignarde Roberto, elle piège Pedro, elle commence à retourner la violence.

Sélection de la niche écologique : Puente identifie avec une précision darwinienne le territoire où la prédation est optimale. Les personnes âgées marginalisées, les bénéficiaires de l'aide sociale sans famille, les alcooliques, les handicapés mentaux constituent une population vulnérable que le système social a déjà abandonnée. Quand ils disparaissent, personne ne cherche. C'est une adaptation parfaite au milieu : elle exploite une faille structurelle du système de protection sociale.

Stratégie reproductrice inversée : Biologiquement, les femelles investissent dans la progéniture (gestation, allaitement, soins). Puente inverse totalement ce schéma. Elle a abandonné ses propres enfants, ne manifeste aucun instinct maternel authentique. À la place, elle instrumentalise le comportement maternel de surface comme stratégie de chasse. Le care devient mimétisme prédateur. Elle imite la grand-mère pour capturer, exactement comme certains prédateurs imitent les signaux de détresse des proies.

Le meurtre par empoisonnement est l'aboutissement logique de cette inversion. Ce n'est pas une explosion pulsionnelle comme chez Gary Ridgway. C'est une prise de contrôle méthodique, froide, calculée. Elle n'est plus l'objet pénétré, violé, battu. Elle devient le sujet qui pénètre l'autre de l'intérieur, qui contamine, qui dissout. Le poison exploite l'avantage évolutif féminin ancestral : accès à la nourriture, manipulation des substances, patience, discrétion. Là où les mâles humains ont développé l'agression directe et visible (compétition pour l'accès aux femelles), les femelles ont développé l'agression indirecte et cachée (protection de la progéniture via élimination des menaces sans confrontation). Puente utilise cet héritage évolutif à des fins purement parasitaires.

La symbolique du poison est je te nourris, donc je te tue. Le sein maternel devient mortifère. C'est l'inversion exacte de la fonction maternelle primaire. Mélanie Klein parlerait de sein mauvais totalement scindé du sein bon, mais chez Puente il n'y a jamais eu de sein bon. Il n'y a eu que violence, abandon, exploitation. Donc elle reproduit ce qu'elle connaît, mais en inversant les positions.

Structure caractérielle : flegmatique (non-Émotivité, Activité, Secondarité)

Non-Émotivité : Absence totale de réactivité émotionnelle authentique face aux stimuli moraux. Elle voit la souffrance des victimes, elle assiste à leur agonie, elle enterre les corps. Aucun affect observable. Pas d'angoisse, pas de culpabilité, pas de tristesse. Le seul affect qu'elle manifeste (la jovialité grand-maternelle) est entièrement fabriqué, performatif, instrumental.

Activité : Contrairement au flegmatique classique (plutôt contemplatif, posé), Puente déploie une activité constante et méthodique. Elle cuisine, elle décore, elle organise, elle falsifie des documents, elle gère les procurations, elle enterre les corps, elle recommence. C'est une activité froide, systématique, sans emballement pulsionnel. Pas de compulsion chaotique comme chez Ridgway, mais une industrialisation du meurtre.

Secondarité : Capacité de projection dans le temps, de planification, de maintien d'un cap à long terme. Elle construit son système d'exploitation sur des années, elle maintient son masque sans faille pendant des décennies, elle garde sa version des faits jusqu'à sa mort 23 ans après l'arrestation. La secondarité est ici pathologiquement rigide. Aucune remise en question, aucune plasticité. Le système une fois construit devient immuable.

L'absence d'émotivité primaire et la secondarité pathologique créent une imperméabilité totale à l'intervention thérapeutique ou judiciaire. On ne peut pas faire appel à la culpabilité (elle n'en a pas), on ne peut pas espérer une prise de conscience (la secondarité fige le système défensif). C'est un bloc caractériel inattaquable.

Alors ? Perversion ou psychopathie ? C'est la question centrale

Puente est-elle une perverse au sens freudien (désaveu de la castration, clivage du moi, jouissance transgressive) ou une psychopathe au sens criminologique (absence d'empathie, manipulation, parasitisme) ?

Il y a clivage du Moi, une coexistence de deux systèmes de croyance incompatibles. "Je suis une grand-mère bienveillante" ET "je tue mes locataires pour leur argent". Mais contrairement au clivage psychotique (où les deux systèmes s'ignorent totalement), ici le clivage est instrumentalisé. Elle sait qu'elle ment, elle ment stratégiquement. C'est du clivage pervers, pas psychotique.

Il y a également une fixation orale sadique, le poison passe par la bouche, par l'incorporation. C'est une agression qui utilise la modalité de la phase orale (manger est le premier mode de relation au monde). Mais au lieu de nourrir pour créer du lien, elle nourrit pour détruire. C'est une perversion de la position orale : l'incorporation devient annihilation. Les victimes ne sont jamais des sujets. Ce sont des objets partiels, réduits à leur fonction économique, source de revenus. Quand l'objet devient dysfonctionnel car trop lucide, trop demandeur, on le remplace. Il n'y a jamais eu d'accès à l'objet total, jamais de reconnaissance de l'altérité de l'autre.

Le plaisir n'est pas dans le meurtre lui-même mais dans le contrôle total, la possession absolue de l'autre devenu objet inerte et productif puisqu’il continue de "rapporter" après sa mort. Il y a une dimension de jouissance dans cette toute-puissance. Elle sait que c'est mal et elle le fait quand même, non pas malgré l'interdit mais à cause de l'interdit. Le défi à la loi fait partie du plaisir.

Mon hypothèse DS2C : c’est une structure limite, une perversion psychopathique ou psychopathie pervertie. Les deux structures coexistent et se renforcent. Le noyau psychopathique (déficit empathique primaire, probablement neurobiologique aggravé par les traumas précoces) permet l'instrumentalisation totale de l'autre. La dimension perverse (jouissance du contrôle, inversion des rôles, perversion du maternel) structure l'expression comportementale spécifique. Elle ne tue pas n'importe comment, elle tue maternellement.

Sous l'activité fébrile, sous le masque jovial, il y a probablement un vide affectif abyssal. Bergeret parlerait de dépression essentielle, c'est-à-dire un état dépressif tellement profond et précoce qu'il ne peut même pas être ressenti comme tristesse. C'est juste le vide, l'absence de sens, l'inexistence subjective. Le meurtre et l'argent deviennent des tentatives désespérées de remplir ce vide, évidemment vouées à l'échec. L'absence totale d'empathie, la froideur affective primaire, l'impossibilité radicale de se mettre à la place de l'autre suggèrent un déficit empathique constitutionnel. Les traumas précoces ont amplifié ce déficit, mais ils ne l'ont pas créé ex nihilo.

Du côté situationnel du passage à l’acte (aux actes), c’est autre chose

Watzlawick décrit le double bind comme une situation où on reçoit deux messages contradictoires dont on ne peut pas sortir. Puente crée activement des doubles binds pour ses victimes. Message 1 : "Je prends soin de vous, vous êtes en sécurité ici." Message 2 : "Si vous me questionnez ou me résistez, vous serez éliminé." Mais le message 2 n'est jamais explicite, il reste implicite, menaçant, insaisissable. Les victimes sont piégées dans une relation dont elles ne peuvent pas sortir sans perdre leur logement, leur sécurité matérielle, leur dernier lien social.

Dès lors qu’un locateur devient trop autonome, trop lucide, il rompt l’homéostasie que Puente doit rééquilibrer en passant à l’acte.

 

Résumons-nous : convergence des 4 niveaux

Niveau 1 (Darwin) : Sélection d'une niche écologique où la prédation est optimale (personnes vulnérables sans protection sociale), utilisation d'une arme féminine ancestrale (poison via nourriture).

Niveau 2 (Le Senne) : Structure caractérielle flegmatique pervertie (non-émotivité + activité méthodique + secondarité rigide) permettant une industrialisation du meurtre sans affect perturbateur.

Niveau 3 (Freud/Bergeret) : Perversion psychopathique sur fond de violence fondamentale non liée (carence précoce + traumas répétés + probable déficit empathique neurobiologique), avec désaveu de la castration et instrumentalisation du maternel.

Niveau 4 (Watzlawick) : Construction d'un système relationnel toxique où le meurtre devient mécanisme homéostatique de régulation, facilité par un environnement social qui valide le masque et isole les victimes.

La convergence : Puente devient meurtrière parce que les quatre niveaux s'alignent parfaitement.

Pourquoi le poison plutôt qu'étrangler ou poignarder ?

La raison pratique : elle est petite, 1m55, faible physiquement. Ses victimes sont parfois plus jeunes, plus fortes qu'elle. Le poison compense l'infériorité physique. Mais c'est insuffisant comme explication. Elle aurait pu tirer, ça compense aussi la force.

La raison symbolique : le poison passe par la nourriture, donc par le registre maternel. Elle active le schéma archétypal de la mère nourricière pour mieux le pervertir. "Mange, c'est bon pour toi." C'est le comble de la trahison relationnelle. Elle ne te tue pas malgré qu'elle prenne soin de toi, elle te tue en prenant soin de toi. Le soin devient le vecteur de la mort.

La raison darwinienne : le poison est l'arme féminine ancestrale. Anthropologiquement, les femmes ont toujours eu accès aux plantes, aux herbes, à la préparation de la nourriture. Le poison est culturellement codé comme arme féminine depuis des millénaires (Médée, Locuste, Agrippine, les empoisonneuses de la Renaissance). Puente s'inscrit dans cette lignée. Elle utilise les outils de pouvoir que la culture lui a donnés.

La raison caractérielle : le poison permet la distance émotionnelle totale. Tu ne vois pas l'agonie, ou tu la vois mais de loin, sans contact physique. Pas de sang, pas de lutte, pas de regard qui s'éteint dans tes mains. C'est la mort propre, aseptisée, distanciée. Pour une psychopathe qui doit quand même maintenir une façade sociale, c'est optimal. Elle peut empoisonner le matin et aller à l'église l'après-midi sans dissonance comportementale visible.

En synthèse : Puente empoisonne parce que c'est l'intersection optimale entre ses capacités physiques, sa structure psychique perverse, son masque social maternel, et les codes genrés de l'agression féminine. Le poison, c'est son phallus à elle. C'est son outil de pénétration, de domination, de destruction. Mais un phallus qui passe par le sein, par la bouche, par l'incorporation. Un phallus maternel, si on veut. Symbolique hermaphrodite fascinante.

Puente n'est pas une "folle". Elle n'est pas psychotique, il n'y a pas de délire, pas de perte de contact avec le réel. Elle sait parfaitement ce qu'elle fait, elle évalue les risques, elle adapte ses stratégies. C'est une prédatrice rationnelle qui a construit un système d'exploitation optimal en pervertissant le registre maternel. Mais elle n'est pas née comme ça. On l'a fabriquée. Les viols précoces lui ont appris que son corps n'était pas à elle. Les abandons successifs lui ont appris qu'il n'y a pas d'attachement fiable. Les mariages violents lui ont appris que la seule sécurité c'est le contrôle absolu de l'autre. La société lui a appris que les marginaux ne comptent pas, qu'on peut les exploiter impunément. Elle a synthétisé tout ça en un système comportemental efficace : le meurtre maternel pour profit.

La violence est humaine. Mais les modalités de la violence sont culturelles. Et donc modifiables.

La semaine prochaine : pourquoi certaines femmes tuent comme des hommes ? Analyse DS2C d’une exception qui confirme la règle : Aileen WUORNOS.

Dans deux semaines : déconstruction complète du mythe de l’arme genrée. Quand la criminologie rencontre la psychanalyse et Darwin.

Tueur en série : Gary RIDGWAY, analyse !

Le 31/01/2026

Gary Ridgway : Anatomie d'une construction pathologique

Rappel méthodologique de ma méthode DS2C

La méthode Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication, c’est analyser l'individu comme un produit d'interactions systémiques où la famille constitue le système primaire qui structure des patterns comportementaux rigides. La méthode intègre une quadruple lecture simultanée grâce à la psychologie évolutionnaire (Darwin), la structure caractérielle (Le Senne), l’économie pulsionnelle et la structure psychique (Freud, Bergeret), et enfin une lecture de la situation (Watzlawick, école de Palo Alto). Ridgway est un cas d'école de co-construction pathologique. Allons-y !

Le système familial Ridgway : matrice de la pathologie

Il y a d'abord le père. Thomas Ridgway, chauffeur de bus, prédicateur baptiste amateur. Un homme qui incarne cette présence-absence paradoxale typique des pères défaillants : physiquement là, émotionnellement inexistant. Il se réfugie dans un surinvestissement religieux compensatoire, probablement alcoolique selon plusieurs sources. Ce qu'il transmet à son fils, c'est un cadre moral rigide, écrasant, mais totalement dépourvu de contenance affective. Une loi sans amour. Un commandement sans lien.

Puis il y a la mère. Mary Rita Steinman. Dominante, intrusive, imprévisible. Les témoignages concordent : elle humiliait Gary publiquement, notamment concernant son énurésie tardive. Mais ce n'est pas tout. Elle incarnait ce que Bateson et Watzlawick ont conceptualisé comme le double bind parfait : séduction et rejet simultanés, injonctions contradictoires dont on ne peut sortir. Viens près de moi, mais tu me dégoûtes. Sois un homme, mais reste mon petit garçon. Deviens autonome, mais je te contrôle dans les moindres détails.

Le couple parental lui-même fonctionnait sur un conflit chronique larvé. Le père se réfugiait dans sa religion, la mère dans le contrôle du fils. Et Gary ? Gary devenait l'objet transitionnel du couple, pas un sujet. Il était la chose entre eux, le territoire de leur guerre froide, jamais une personne.

Événement structurant : la scène primitive ratée

À seize ans, Gary poignarde sa mère avec un couteau de cuisine. Elle sort de la douche. La blessure est superficielle. Ridgway minimisera toujours l'incident, parlera d'accident. Cliniquement, on voit autre chose : un passage à l'acte abortif qui révèle l'impasse structurelle totale.

Regardons ça avec notre prisme DS2C. Sur le plan pulsionnel, il y a effraction de la scène primitive : la mère nue, le corps maternel exposé. Mais l'impossible symbolique du parricide se révèle simultanément parce que le père est inexistant comme tiers séparateur. Il n'y a personne pour s'interposer entre Gary et sa mère, personne pour dire "elle est à moi, pas à toi". Donc le désir-haine se déplace entièrement sur la mère, seul « objet » disponible. Sur le plan systémique, c'est une tentative désespérée de sortir du double bind maternel par élimination pure et simple de l'émettrice du message paradoxal. Tu ne peux pas résoudre le paradoxe ? Supprime celui qui l'énonce. Sur le plan caractériel, on a la confirmation d'une structure non-névrotique : le refoulement a échoué, on bascule dans l'agir direct.

Et voici le plus terrifiant : il n'y a aucune conséquence. Ni familiale, ni judiciaire. L'incident est nié, effacé, comme s'il n'avait jamais existé. Le système familial choisit l'homéostasie pathologique plutôt que la crise restructurante. On préfère continuer la danse macabre que risquer la vérité.

Construction du clivage opérationnel

Gary fait pipi au lit jusqu'à treize ans, peut-être quatorze selon certaines sources. C'est anormalement tardif. Ce n'est pas un simple retard de maturation.

Le corps devient champ de bataille. Rétention et expulsion, contrôle impossible, guerre permanente. C'est une somatisation, bien sûr, mais c'est aussi une communication paradoxale en réponse au double bind maternel : tu dois être propre, mais je te contrôle précisément parce que tu es sale. L'énurésie devient le proto-pattern de toute sa vie future : contamination et souillure comme thématique centrale, obsédante, jamais résolue.

Les humiliations maternelles publiques sont documentées. Elle l'obligeait à laver ses draps devant témoins, devant la famille, devant les voisins. Bergeret parlerait ici de faille narcissique précoce non compensée, d'attaque narcissique primaire qui empêche la constitution d'une image de soi stable. Gary ne peut pas devenir quelqu'un parce qu'on ne lui a jamais permis d'être quelqu'un. Il reste une chose sale, honteuse, contrôlée.

La conséquence caractérielle est inévitable : impossibilité de constituer une identité intégrée. D'où cette oscillation permanente entre le "bon mari" et le "prédateur", deux modes d'existence étanches, sans communication possible entre eux, sans intégration.

Ridgway fréquentait des prostituées plusieurs fois par jour. Pendant son premier mariage. Pendant son deuxième. Pendant qu'il tuait. Après avoir tué. Toujours.

Ce n'est pas du libertinage, soyons clairs. Il ne rapporte aucun plaisir particulier. L'acte est mécanique, compulsif. Il ne peut pas s'arrêter. Et il fait consciemment l'association prostituée-mère lors des interrogatoires. Il le dit explicitement : quand il voit une prostituée, il pense à sa mère.

Voilà la mise en scène répétitive du trauma maternel. La prostituée devient la mère enfin contrôlable, achetable, utilisable. On peut la posséder sans être détruit par elle. On peut la souiller sans être soi-même humilié. Mais ça ne suffit jamais. La compulsion revient, encore et encore, parce que la résolution symbolique est impossible : on ne peut pas tuer symboliquement ce qui n'a jamais été symbolisé. La mère n'a jamais été un objet psychique structuré, elle est restée une présence envahissante, toxique, sans contour.

Passage au meurtre : quand le système implose

Gary a vingt et un ans quand il épouse Claudia Kraig. Elle en a seize. C'est un mariage enfantin, une tentative pathétique de reconstruction familiale normative. On va faire comme les gens normaux font. On va construire une vraie famille. Ça va marcher cette fois.

Évidemment, ça ne marche pas. Claudia le trompe massivement. Gary vit ça comme une répétition exacte de l'humiliation maternelle. Il en parle en termes identiques : contrôle perdu, honte écrasante, rage impuissante. La femme qu'il croyait pouvoir posséder lui échappe complètement et ils divorcent en 1972. La première victime supposée de Ridgway date de 1982. Dix ans après. Que se passe-t-il dans cet intervalle ? Qu'est-ce qui contient la violence pendant une décennie ? Deuxième mariage, de 1973 à 1981, Marcia Winslow. Stabilisation apparente. Huit ans quand même. Puis ils divorcent pour infidélités mutuelles et visites compulsives de Gary aux prostituées.

Mon hypothèse est que tant que le système conjugal reproduit le chaos familial d'origine, conflit permanent, instabilité chronique, Gary reste dans l'homéostasie pathologique qu'il connaît. C'est l'enfer, mais c'est son enfer. Il sait naviguer là-dedans. Le divorce de 1981 représente la perte du contenant névrotique de substitution, aussi négatif soit-il.

En 1982, c’est la bascule avec la désintégration du système de défense. Tout s'effondre en même temps. Le divorce est consommé. Gary se fait licencier de l'usine pour problèmes d'assiduité, probablement liés à ses visites aux prostituées. Et le père meurt, quelque part entre 1981 et 1982, les dates sont imprécises. Le père symbolique, déjà inexistant de son vivant, disparaît physiquement. C'est l'effondrement du dernier étai surmoïque, même fantomatique. Il n'y a plus rien. Plus de cadre, plus de loi, plus de contenant. Juste Gary et sa violence fondamentale non liée.

Juillet 1982. Wendy Coffield, seize ans, prostituée, étranglée, jetée dans la Green River. C'est le début. Il n'y a pas de sadisme élaboré chez Ridgway. Pas de torture sophistiquée comme chez Bundy, pas de rituel nécrophile complexe comme chez Dahmer. Le meurtre est un dispositif fonctionnel, presque industriel.

La strangulation donne le contrôle absolu. C'est la réponse directe au trauma de contrôle maternel. Ses mains autour du cou de la victime, c'est la première fois de sa vie qu'il contrôle vraiment quelque chose. La nécrophilie qui suit n'est pas une perversion sophistiquée, c'est la possession sans résistance, la résolution brutale du double bind : contact sans rejet, proximité sans menace. Les retours sur les corps sont de la répétition compulsive, de la vérification. Est-ce qu'elle est bien morte ? Est-ce qu'elle est bien à moi maintenant ?

Il y a ce détail unique : il plaçait parfois des cailloux dans le vagin des victimes. La symbolique est d'une transparence clinique glaçante. Oblitération de la féminité menaçante, réduction à l'objet inerte, comblement du vide maternel qui l'a avalé toute sa vie.

Le choix des victimes est d’une logique systémique parfaite. Les prostituées sont les mères symboliques idéales pour son économie psychique. Elles sont disponibles, donc pas de rejet possible. Elles sont dévalorisées socialement, ce qui donne une justification surmoïque bancale mais efficace : "je nettoie la ville". Elles sont remplaçables à l'infini, la compulsion peut être satisfaite indéfiniment. Et surtout, elles sont peu recherchées par la police.

Regardons ça d'un point de vue darwinien. Ridgway survit vingt ans parce qu'il sélectionne des victimes dont le système social tolère la disparition. C'est une adaptation parfaite du prédateur à son environnement. Il a trouvé la niche écologique où il peut exercer sa violence avec un risque minimal. C'est terrifiant de pragmatisme (nous reverrons ça lors du prochain article).

Pendant qu'il tue, entre 1982 et 1998, Ridgway mène une vie d'une banalité stupéfiante. Il travaille chez Kenworth Trucks comme peintre. Trente-deux ans d'ancienneté au total. Il se remarie en 1988 avec Judith Mawson. Ce sera son mariage le plus long et le plus stable. Il fréquente assidûment l'église baptiste. Judith raconte qu'il pleurait en regardant des films sentimentaux, qu'il était attentionné, doux même.

C'est le cas d'école du clivage non-psychotique. Deux systèmes comportementaux étanches, aucune perméabilité entre eux. Watzlawick l'a écrit : la pathologie n'est pas dans le message, mais dans l'impossibilité de méta-communiquer sur le message. Ridgway ne peut jamais intégrer ses deux modes d'existence parce qu'il n'a jamais eu accès à un tiers permettant cette intégration. La fonction paternelle a failli complètement.

L'arrêt des meurtres : réorganisation ou épuisement ? Fait troublant : après 1998, plus rien

La dernière victime confirmée date de 1998. Arrestation en 2001. Entre les deux, trois ans de normalité apparente. Pourquoi s'arrête-t-il ?

Il y a plusieurs hypothèses. La stabilisation conjugale d'abord : Judith Mawson serait-elle le premier objet non-clivé ? Elle rapporte une vie sexuelle satisfaisante, de la tendresse réelle. Gary a quarante ans au moment de ce mariage. Une maturation tardive est possible, même à cet âge, même avec cette structure. Bergeret laissait cette porte ouverte.

L'épuisement du pattern ensuite. Quarante-neuf meurtres confirmés, probablement soixante-dix ou quatre-vingt-dix en réalité. Y a-t-il une extinction possible de la compulsion ? Peu probable. Les compulsions ne connaissent pas la satiété. Mais il y a le vieillissement. Cinquante ans en 1999, baisse de testostérone, diminution naturelle de la poussée pulsionnelle.

La peur adaptative aussi. L'ADN devient une technique courante à la fin des années quatre-vingt-dix. Ridgway était-il conscient de la pression policière ? Un calcul risque-bénéfice qui penche enfin vers l'inhibition ? Mais ça suppose un niveau de rationalité qu'on peine à lui attribuer avec un QI de 82.

Mon hypothèse intégrative me semble la plus solide : convergence systémique. Judith plus le vieillissement plus la peur plus une routine meurtrière finalement satisfaite, il a "assez" tué. Tout ça crée un nouveau système homéostatique, pathologique certes, mais non-meurtrier. Le meurtre n'est plus nécessaire au maintien de l'équilibre psychique. Le système a trouvé un autre point d'équilibre.

Le procès : révélation du vide structural

Plusieurs familles de victimes lui parlent au tribunal. Ridgway répond mécaniquement, sans affect approprié. Une mère lui demande : "Pourquoi ma fille ?" Il répond : "Je sais pas. Elle était là. Je cherchais pas quelqu'un en particulier."

Affect plat. Concret. Absence totale d'empathie, mais aussi absence de jubilation perverse comme chez Bundy, absence d'effondrement dépressif. Rien. Le vide.

Lecture caractérielle de Le Senne : structure amorphe. Non-émotif, inactif face au stimulus moral, primarité totale. Incapacité constitutionnelle à l'élaboration secondaire. Il ne peut pas ressentir ce qu'on attend qu'il ressente parce que les circuits neuronaux et psychiques nécessaires ne se sont jamais développés.

Lecture Bergeret : état-limite non-névrotique. Pas psychotique, il a gardé le contact au réel, il n'y a pas de délire. Pas pervers non plus, il n'y a pas de jouissance organisée du mal. Pas névrotique évidemment, aucune angoisse, aucun conflit intrapsychique. On est dans une zone grise structurelle, un no man's land nosographique.

Sa "justification" ? Il déclare au tribunal : "Je tuais les prostituées parce que je les détestais et que je voulais pas payer pour ça." C’est une rationalisation infantile, mais révélatrice d’une économie libidinale archaïque : je veux sans donner. Fixation orale ? Bergeret parlerait de violence fondamentale non liée, jamais intégrée dans une économie libidinale mature. La violence reste brute, non transformée, non symbolisée.

Ridgway est comme un produit systémique

Regardons la séquence complète. Famille dysfonctionnelle d'abord : mère intrusive, père absent, impossibilité de constitution d'un Moi intégré. Trauma non symbolisé ensuite avec les humiliations liées à l'énurésie, la tentative de parricide raté sur la mère, tout ça créant un clivage structural profond. Pattern compulsif prostitutionnel qui constitue une tentative de maîtrise symbolique, tentative qui échoue évidemment. Effondrement du système conjugal de substitution avec le divorce de 1981, décompensation brutale. Et enfin le meurtre comme solution systémique, rétablissement d'un équilibre psychique par destruction pure et simple de l'objet menaçant. Puis arrêt par reconstruction d'un système stable avec Judith et le vieillissement.

Ridgway n'est pas un "monstre", il faut le dire clairement : Ridgway n'est pas un monstre tombé du ciel. C'est un système pathologique ambulant. Il n'a jamais eu les outils structurels pour faire autrement. Le prétendu "choix" du meurtre n'est pas un choix du tout. C'est l'émergence comportementale d'une impasse structurelle totale.

D'un point de vue darwinien, Ridgway est parfaitement adapté à son environnement pathogène. Et cet environnement, c'est nous qui l'avons créé. La famille laissée sans intervention malgré la tentative de meurtre sur la mère. La prostitution maintenue comme zone de non-droit où les victimes restent invisibles. La masculinité toxique validée socialement avec ses impératifs de contrôle et de domination.

Ça n'excuse rien. Absolument rien. Mais ça explique tout

Ridgway constitue un cas paradigmatique de co-construction pathologique familiale et sociale. La méthode DS2C permet de dépasser la fascination morbide du true crime pour comprendre la mécanique structurelle profonde. C'est moins spectaculaire que Bundy avec son charisme et son intelligence, mais cliniquement c'est beaucoup plus riche, beaucoup plus instructif.

Les tueurs en série ne naissent pas. Ils sont fabriqués, pièce par pièce, année après année. Et on a tous les outils théoriques nécessaires, Darwin, Bergeret, Watzlawick, même Freud quand il reste lucide, pour identifier et intervenir sur les systèmes familiaux à risque. On sait repérer les doubles binds, les clivages précoces, les failles narcissiques primaires.

On ne le fait juste pas, voire on les importe. Question de priorités budgétaires, politiques, sociales. Alors on fabrique des Ridgway, et après on s'étonne qu'ils tuent…

 

Gary ridgway

La fratrie : un laboratoire de la violence trop souvent ignoré

Le 17/01/2026

La relation parent-enfant obsède la psychologie. On en parle, on l'analyse, on la dissèque. La fratrie, elle, reste dans l'angle mort et c’est une erreur monumentale. La fratrie est le premier terrain de lutte pour l'existence, le laboratoire où se jouent les premières rivalités, les premières haines, les premiers meurtres symboliques. Et parfois, les meurtres réels.

Abel et Caïn : ce n'est pas un hasard si c'est le premier crime de la Bible. La rivalité fraternelle est universelle, inscrite dans la structure même de la famille. Deux enfants ou plus qui se disputent l'amour parental, qui luttent pour leur place, leur reconnaissance, leur survie psychique. C'est normal. Ce qui devient pathologique, c'est quand les parents ne régulent pas cette rivalité, l'attisent, ou pire, y participent activement en désignant un préféré et un rejeté.

 

Le cas Andy : quand la fratrie devient insupportable (fait divers un chouille « romancé »)

Prenons le cas d'Andy, un adolescent qui, en 2009, tue ses parents et ses deux frères jumeaux. Quatre morts. Une famille entière effacée. Les médias ont parlé de "folie", de "monstre", de "geste incompréhensible". L'enquête psychologique a révélé autre chose : une configuration familiale toxique où Andy était systématiquement l'enfant invisible, l'enfant de trop.

Andy avait deux frères jumeaux, plus jeunes que lui. Les parents, fascinés par la gémellité de ces deux enfants, leur vouaient une attention exclusive. Les jumeaux formaient un bloc, une dyade fusionnelle que les parents admiraient et encourageaient. Andy était l'aîné, mais il était seul. Pas de place pour lui dans cette configuration narcissique familiale. Les jumeaux avaient leur chambre commune, leurs rituels, leurs blagues, leur langue, leur complicité impénétrable. Andy mangeait seul, jouait seul, existait à peine.

Les parents comparaient constamment : "Regarde comme tes frères s'entendent bien", "Pourquoi tu n'es pas gentil avec eux ?", "On dirait que tu es jaloux". Oui, il était jaloux. Évidemment qu'il était jaloux. Mais la jalousie fraternelle, quand elle n'est pas reconnue, nommée, contenue par les parents, devient toxique. Elle ne se résout pas, elle s'enkyste et pourrie.

Andy a grandi dans cette configuration : lui contre les deux autres, avec les parents comme spectateurs admiratifs du duo gémellaire. Il n'était pas maltraité au sens classique. Pas de coups, pas d'insultes. Juste une inexistence progressive. Une négation affective constante. L'enfant rejeté intériorise qu'il ne mérite pas d'exister, ou plutôt, qu'il existe en trop.

À l'adolescence, ça s'est aggravé. Les jumeaux réussissaient à l'école, avaient des amis, plaisaient. Andy décrochait, s'isolait, sombrait dans une dépression que personne n'a vue venir. Parce que personne ne le regardait. Les parents continuaient de briller socialement avec leurs "merveilleux jumeaux". Andy était le fantôme de la famille.

Le passage à l'acte, quand il est survenu, n'était pas un coup de folie. C'était la solution radicale à un problème devenu insoluble : comment exister quand on n'a jamais eu de place ? Réponse d'Andy : supprimer ceux qui occupent toute la place. Tuer les jumeaux, c'était tuer la source de sa non-existence. Tuer les parents, c'était tuer les témoins de son inexistence, ceux qui avaient orchestré cette configuration.

 

Les mécanismes à l'œuvre

Ce qui s'est joué ici, c'est ce que Jean Bergeret appelle la violence fondamentale non métabolisée. Andy n'a jamais pu transformer sa rage en mots, en pensées, en revendications légitimes. Parce que dans cette famille, il n'y avait pas d'espace pour qu'il exprime "je souffre, je n'ai pas ma place, vous me préférez mes frères". Toute tentative d'exister était perçue comme de la "jalousie" pathologique, pas comme un appel au secours.

La rivalité fraternelle non régulée par les parents produit deux issues typiques :

  • L'effondrement dépressif : l'enfant rejeté se soumet, devient invisible, se détruit à petit feu (toxicomanie, tentatives de suicide, dépression chronique),
  • L'explosion violente : l'enfant rejeté retourne la violence contre ceux qu'il perçoit comme responsables de son malheur.

Andy a oscillé entre les deux avant de basculer dans la seconde option.

Le cas d'Andy est extrême, mais il illustre des mécanismes qu'on retrouve dans d'autres configurations, moins dramatiques mais tout aussi toxiques.

L'enfant "préféré" vs l'enfant "rejeté" : Quand la différence de traitement est flagrante et assumée par les parents ("c'est vrai que je préfère ton frère, il est plus facile"), l'enfant rejeté intériorise une blessure narcissique fondamentale. Deux issues possibles : se soumettre, devenir invisible, développer une dépression chronique ;  devenir celui qui fera payer au monde entier cette injustice fondatrice. Le passage à l'acte vise parfois le frère/la sœur directement, parfois des substituts symboliques (conjoint, collègue, patron qui incarne la figure du "préféré").

Le frère/la sœur idéalisé(e) : "Pourquoi tu n'es pas comme ton frère ?" Cette phrase, répétée pendant des années, construit une haine profonde. Pas seulement du frère, mais de toute figure de réussite ou d'autorité. L'enfant comparé défavorablement finit par haïr la réussite elle-même. Adulte, il peut saboter ses propres succès ou s'en prendre violemment à ceux qui réussissent.

Quand les parents laissent un aîné terroriser les cadets sans intervenir ("ils se débrouillent entre eux", "ça forge le caractère"), l'enfant apprend une leçon simple : la loi, c'est le plus fort. Il n'intériorise aucun interdit, aucune limite symbolique. Il va chercher toute sa vie à être le plus fort, parce que c'est la seule position qu'il connaît. Violence conjugale, violence au travail, criminalité : même logique.

 

La fratrie comme première scène du crime

Ce que le cas d'Andy nous montre, c'est que la fratrie n'est pas un détail annexe dans la compréhension du passage à l'acte. C'est souvent la première scène du crime, celle où tout se noue. Avant que l'adolescent ou l'adulte ne tue, il a déjà été tué symboliquement par sa fratrie et par les parents qui ont laissé faire, voire encouragé cette mise à mort psychique.

La rivalité fraternelle est normale. L'injustice dans la répartition de l'amour parental est inévitable (aucun parent n'aime ses enfants exactement de la même façon). Ce qui est pathogène, c'est quand cette inégalité devient systématique, affichée, revendiquée. Quand un enfant grandit avec la certitude qu'il ne mérite pas d'exister parce que ses frères/sœurs existent mieux que lui.

Andy n'est pas né meurtrier. Il est devenu meurtrier dans une famille qui l'a rendu inexistant. Le passage à l'acte était sa façon de hurler : "Je suis là, vous ne pouvez plus m'ignorer." Quatre morts pour une reconnaissance qui ne viendra jamais. Tragédie absolue, prévisible si on avait regardé au bon endroit : dans les relations fraternelles et dans le regard parental qui les structure.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur mon travail : www.ds2c.fr/blog

Pourquoi réconcilier Darwin et Freud ?

Le 11/01/2026

Parce qu’ils expliquent pourquoi vous souffrez au travail

Imaginez l’une des situations suivantes : vous n'êtes pas invité au pot de départ de votre collègue. Toute l'équipe y est, sauf vous, ou encore votre collègue est promu. Pas vous. Même ancienneté, même compétence. Vous vous sentez blessé, voire insulté ! Mais pourquoi ?

Pas parce que vous êtes "susceptible". Pas parce que vous avez "un problème d'ego". Mais parce que l'exclusion et la perte de statut sont des menaces adaptatives universelles.

Darwin explique que le statut est un accès reproductif. Chez les primates, le mâle dominant a accès aux femelles fertiles. Le mâle dominé est exclu de la reproduction. Le statut n'est pas un "luxe psychologique". C'est une question de survie génétique.

Les mâles se battent pour le statut, celui qui domine a accès aux femelles, c’est la compétition intrasexuelle (entre mâles). Celui qui perd est exclu. L’agressivité, la rivalité, la hiérarchie sont des adaptations évolutives pour grimper dans le rang.

Les femelles choisissent les mâles de haut statut (ressources, protection, gènes de qualité). Un mâle de bas statut n'est pas choisi. Il ne se reproduit pas. C’est la dure loi de la compétition intersexuelle (choix des femelles).

Nous descendons de lignées qui ont lutté pour le statut. Ceux qui ne réagissaient pas à l'exclusion ou à la perte de rang ont été éliminés. Nous sommes les descendants de ceux qui souffraient de l'exclusion, qui se battaient pour le statut.

Aujourd’hui, si vous n'êtes pas invité au pot, c’est une exclusion du groupe et donc une menace adaptative (perte d'accès aux ressources, aux alliances, aux partenaires potentiels).

Puisque votre collègue est promu, c’est une perte de statut relatif et donc une menace adaptative (vous devenez moins attractif, moins influent, moins protégé).

La douleur que vous ressentez n'est pas un "défaut de caractère". C'est une alarme évolutive : "Votre position dans la hiérarchie est menacée."

Maintenant, ce que Freud explique, c’est que tous ne réagissent pas pareil. Face à la même situation, trois réactions différentes sont possibles :

Jean (refoulement) dit : "Ça ne me dérange pas." Il rentre chez lui, développe des insomnies, des douleurs dorsales. Trois mois plus tard, il sort de ses gonds verbalement sur un détail insignifiant. Le refoulement accumule, puis déborde.

Laura (clivage) hurle immédiatement : "Vous me méprisez tous !" Claque la porte. Elle envoie un mail incendiaire mais le lendemain : "Pardon, je ne voulais pas." Le clivage décharge immédiatement. Pas de différé.

Marc (sublimation) quant à lui sent la blessure. Il se dit que c'est humiliant, mais ça ne définit pas sa valeur. Il parle calmement à son manager et cherche d'autres opportunités et il a l’habitude de faire du sport le soir (ou de la sculpture, de la peinture, ce que vous voulez…). La sublimation symbolise, transforme la pulsion en action constructive.

Même déclencheur (perte de statut, exclusion). Même pulsion (rage narcissique, angoisse). Trois régulations.

Ego (statut social) et inclusion (appartenance à un groupe) : deux menaces adaptatives distinctes mais liées

Un mâle de bas statut est exclu du groupe. Un mâle exclu perd son statut. Les deux menaces se renforcent. L'humiliation publique (ego) ainsi que la mise à l'écart (inclusion) sont une double menace adaptative. Pourquoi le bureau reproduit la savane ?

Les humains n'ont pas évolué pour travailler dans des open spaces. Ils ont évolué pour vivre en petits groupes (30-150 individus) avec des hiérarchies de dominance claires.

Le "bureau" est perçu inconsciemment comme un groupe social. Les promotions, les invitations, les exclusions sont perçues comme des signaux de statut et d'inclusion.

Deux collègues masculins rivalisent pour une promotion. Inconsciemment, il s’agit d’une compétition pour le statut et par extension, d’une compétition pour l'accès reproductif (même si aucune "femelle" n'est directement en jeu). La rivalité n'est pas "rationnelle". Elle est adaptative.

Les signaux de statut (promotion, bureau individuel, invitation aux réunions stratégiques) augmentent l'attractivité perçue. Un homme promu devient inconsciemment plus attractif.

La souffrance au travail (harcèlement, exclusion, rivalités) n'est pas un "dysfonctionnement" moderne. C'est la traduction contemporaine de menaces adaptatives anciennes : perte de statut, exclusion du groupe, compétition pour le rang.

L'erreur est d’opposer Darwin et Freud

Darwin seul pourrait dire que "vous souffrez parce que l'exclusion menace votre survie reproductive." C’est vrai, mais incomplet. Pourquoi Jean somatise, Laura hurle, et Marc relativise ?

Freud seul pourrait dire que "vous souffrez parce que vous avez une blessure narcissique." C’est vrai, mais c’est encore incomplet. Pourquoi cette blessure existe-t-elle universellement ? Pourquoi l'exclusion fait-elle mal à tous ? Darwin explique pourquoi l'exclusion et la perte de statut déclenchent universellement de la souffrance. Ce sont des menaces adaptatives. Nos ancêtres qui ne réagissaient pas ont disparu. Freud explique pourquoi tous ne réagissent pas pareil. Certains refoulent (accumulation), d'autres clivent (décharge), d'autres subliment (transformation).

La menace est universelle (Darwin). La régulation est singulière (Freud). Vous n'êtes pas invité au pot. Ça fait mal. C'est normal. C'est darwinien. Mais vous pouvez hurler, claquer la porte, somatiser... ou respirer, parler, relativiser. C'est freudien.

Comprendre que la douleur est adaptative (Darwin) ne vous excuse pas de hurler sur vos collègues. Réguler cette douleur (Freud) est votre responsabilité.

 

Darwin freud

Psychologie Evolutionnaire et DS2C

Le 04/01/2026

Psychologie évolutionnaire : pourquoi l'évolution explique nos pulsions (sans les excuser) ?

Temps de lecture : 8 minutes

Pourquoi ressentons-nous de la jalousie ? Pourquoi l'abandon nous terrifie-t-il ? Pourquoi certaines situations déclenchent-elles une rage incontrôlable, même chez des personnes habituellement calmes ? Pourquoi tombons-nous amoureux, parfois contre toute logique rationnelle ?

Ces questions hantent la psychologie depuis ses origines. La psychanalyse y répond en explorant l'inconscient, les traumatismes infantiles, les mécanismes de défense. La psychologie cognitive analyse nos biais, nos schémas mentaux, nos stratégies de régulation émotionnelle. La psychologie sociale étudie l'influence du groupe, des normes culturelles, des contextes situationnels.

Mais il existe une autre réponse, souvent négligée en France, parfois mal comprise, fréquemment rejetée : la psychologie évolutionnaire. Elle propose une explication dérangeante, mais puissante : nous ressentons ces émotions parce que nos ancêtres qui les ressentaient ont mieux survécu, mieux transmis leurs gènes. Nous sommes les descendants de ceux qui étaient jaloux, agressifs, attachés, amoureux.

Cette réponse met peut-être mal à l'aise. Elle semble réduire l'humain à ses gènes, nier la liberté, excuser les comportements violents (« C'est dans ma nature, je ne peux rien y faire »). D'où le rejet massif de la psychologie évolutionnaire par une partie du milieu psychanalytique, féministe, progressiste : trop « biologisante », trop « déterministe », trop « réactionnaire ».

Pourtant, rejeter la psychologie évolutionnaire, c'est se priver d'un outil puissant pour comprendre pourquoi certaines pulsions sont universelles. À condition de ne pas tomber dans le piège du déterminisme biologique. À condition de l'articuler avec d'autres niveaux d'analyse : la psychanalyse (structure psychique avec Freud, Bergeret notamment), la caractérologie (tempérament avec René Le Senne), l’analyse systémique (contexte avec Watzlawick).

C'est précisément ce que je propose dans le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication) : intégrer la psychologie évolutionnaire comme premier niveau d'analyse — la phylogenèse — sans en faire une explication totale. L'évolution explique pourquoi la pulsion existe mais elle n'explique pas pourquoi certains passent à l'acte et d'autres non.

Qu'est-ce que la psychologie évolutionnaire ? Que nous apporte-t-elle vraiment ? Et comment l'articuler avec la psychanalyse pour comprendre le passage à l'acte criminel ?

La psychologie évolutionnaire étudie comment la sélection naturelle a façonné nos comportements, nos émotions, nos mécanismes psychologiques. Elle postule que notre cerveau, comme notre corps, est le produit de millions d'années d'évolution. Nos ancêtres qui possédaient certains traits psychologiques (peur des prédateurs, attachement aux enfants, jalousie sexuelle, agressivité défensive) ont mieux survécu et mieux transmis leurs gènes que ceux qui ne les possédaient pas. Nous héritons de ces traits.

Contrairement à ce que certains pensent, la psychologie évolutionnaire ne dit pas que « tout est dans les gènes ». Elle dit que les gènes créent des prédispositions, des tendances statistiques universelles, qui s'expriment différemment selon les contextes culturels, éducatifs, psychologiques. Un homme peut ressentir de la jalousie (prédisposition évolutive) sans pour autant tuer sa compagne (comportement). Entre la pulsion (universelle) et l'acte (singulier), il y a la culture, l'éducation, la structure psychique.

 

Principe clé : les adaptations évolutives

Le concept central de la psychologie évolutionnaire est celui d'adaptation évolutive : un trait (physique ou psychologique) qui a conféré un avantage reproductif dans l'environnement ancestral de l'espèce humaine.

Exemple physique : nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre. Ces organes sont des adaptations évolutives : nos ancêtres qui voyaient et entendaient mieux ont mieux détecté les prédateurs, mieux trouvé de la nourriture, mieux survécu.

Exemple psychologique : nous avons peur des serpents, des araignées, du vide, de l'obscurité. Ces peurs sont des adaptations évolutives : nos ancêtres qui avaient peur de ces dangers ancestraux ont mieux survécu que ceux qui n'avaient pas peur. Mais nous n'avons pas peur « naturellement » des voitures, des prises électriques, des armes à feu (dangers récents). Notre cerveau est « câblé » pour les dangers ancestraux, pas pour les dangers modernes. Steven Pinker l'explique brillamment dans « Comment fonctionne l'esprit » (1997) : « Nous vivons au XXIe siècle, mais notre cerveau date du Pléistocène. »

 

Exemples classiques : jalousie, attachement, agressivité

Jalousie sexuelle (David Buss)

Pourquoi la jalousie est-elle universelle ? Pourquoi est-elle si douloureuse, si envahissante, parfois si destructrice ?

David Buss, psychologue évolutionniste américain, a mené des études transculturelles (37 cultures, 6 continents) montrant que la jalousie sexuelle suit des patterns évolutifs prédictibles.

Les hommes sont plus jaloux de l'infidélité sexuelle de leur partenaire (« A-t-elle couché avec un autre ? »). Pourquoi ? Parce que, dans l'environnement ancestral, un homme trompé sexuellement risquait d'investir des ressources (nourriture, protection) dans un enfant qui n'était pas le sien (paternité incertaine). Les hommes qui ne ressentaient pas de jalousie sexuelle ont moins bien transmis leurs gènes (ils élevaient des enfants qui n'étaient pas les leurs, c’est encore le cas aujourd’hui).

Les femmes sont plus jalouses de l'infidélité émotionnelle de leur partenaire (« Est-il amoureux d'une autre ? Va-t-il m'abandonner ? »). Pourquoi ? Parce que, dans l'environnement ancestral, une femme abandonnée par son compagnon perdait les ressources nécessaires pour élever ses enfants (nourriture, protection). Les femmes qui ne ressentaient pas de jalousie émotionnelle ont moins bien protégé leurs enfants, donc moins bien transmis leurs gènes.

Ces patterns sont transculturels : on les retrouve dans des sociétés aussi différentes que les États-Unis, le Japon, la Zambie, l'Inde. Ce n'est pas (seulement) une construction sociale, c'est une prédisposition évolutive.

Important : cela n'excuse pas le meurtre passionnel. Ressentir de la jalousie est universel. Tuer par jalousie ne l'est pas. L'évolution explique la jalousie, pas le crime.

Attachement parent-enfant

Pourquoi les parents investissent-ils massivement dans leurs enfants (temps, énergie, ressources) ? Pourquoi est-ce universel ?

Réponse évolutionniste : les parents qui investissaient dans leurs enfants (protection, nourriture, éducation) ont mieux transmis leurs gènes que ceux qui négligeaient leurs enfants. Un enfant protégé survit mieux, grandit mieux, transmet mieux les gènes de ses parents. C'est ce que les évolutionnistes appellent l'investissement parental (Robert Trivers, 1972).

Conséquence observable : l'attachement parent-enfant est universel (Bowlby et Ainsworth). On le retrouve dans toutes les cultures, à toutes les époques. Ce n'est pas (seulement) une construction sociale (« On apprend à aimer ses enfants »), c'est une prédisposition évolutive profonde.

Agressivité défensive

Pourquoi ressentons-nous de la colère, de la rage, parfois une envie de violence, face à une menace, une humiliation, une injustice ?

Réponse évolutionniste : l'agressivité est une adaptation évolutive pour se défendre, protéger ses ressources, dissuader les agressions. Nos ancêtres qui réagissaient agressivement face à une menace ont mieux survécu que ceux qui restaient passifs. La colère mobilise le corps (augmentation du rythme cardiaque, libération d'adrénaline), prépare à l'attaque ou à la fuite (fight or flight, on peut aussi ajouter freeze), signale aux autres : « Ne me menace pas, je suis dangereux. »

Tous les humains ressentent de la colère. C'est universel, transculturel, transhistorique. Ce n'est pas une pathologie, c'est une adaptation évolutive.

Mais tous les humains ne tuent pas. Entre ressentir de la colère (universel) et commettre un meurtre (rare, pathologique), il y a une différence immense. L'évolution explique la colère, pas le meurtre. Ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas, ce n'est pas la présence de la pulsion (universelle), c'est la capacité de régulation (structure psychique, éducation, contexte).

 

Ce que la psychologie évolutionnaire apporte (vraiment)

Apport 1 : Comprendre l'universel

La psychologie évolutionnaire explique pourquoi certaines émotions, certains comportements sont universels (transculturels, transhistoriques). La jalousie existe dans toutes les cultures. L'attachement parent-enfant existe partout. L'agressivité face à une menace existe chez tous les humains. La peur des serpents, des araignées, du vide existe dans toutes les sociétés (même celles où ces dangers sont rares ou absents).

Ce n'est pas une construction sociale pure. Si c'était le cas, on observerait des variations culturelles massives : des cultures sans jalousie, des cultures sans attachement parent-enfant, des cultures sans peur des serpents. Or, ce n'est pas le cas. Ces émotions sont universelles parce qu'elles sont ancrées dans notre biologie évolutive.

Cela ne signifie pas que la culture n'a aucun rôle. La culture module, oriente, régule ces émotions universelles. Mais elle ne les crée pas ex nihilo. L'évolution fournit le socle universel, la culture fournit les variations.

Apport 2 : Distinguer l'universel du culturel

Une fois qu'on sait ce qui est universel (pulsions évolutives), on peut identifier ce qui est culturel (modalités d'expression de ces pulsions).

Exemple : la jalousie

Universel (évolutif) : ressentir de la jalousie face à l'infidélité (réelle ou supposée) du partenaire.

Culturel : comment on exprime cette jalousie.

Dans certaines cultures, un homme jaloux tue sa femme (crime d'honneur, toléré ou peu sanctionné).

Dans d'autres cultures, il divorce (procédure légale, socialement acceptée).

Dans d'autres encore, il consulte un thérapeute de couple (régulation par la parole, médiation symbolique).

L'évolution explique pourquoi la jalousie existe. La culture explique comment elle se manifeste. Confondre les deux, c'est soit tomber dans le déterminisme biologique naïf (« Tous les hommes jaloux tuent, c'est dans leur nature »), soit tomber dans le constructivisme social naïf (« La jalousie est une pure invention culturelle, elle n'existe pas "naturellement" »).

Les deux sont faux. La vérité est intermédiaire : la jalousie est une prédisposition évolutive universelle, mais son expression dépend de la culture, de l'éducation, de la structure psychique individuelle.

Apport 3 : Comprendre pourquoi certaines situations sont universellement déclenchantes

La psychologie évolutionnaire permet d'identifier les situations qui activent universellement des pulsions dangereuses : abandon, humiliation, perte de contrôle, menace de mort, privation de ressources, rivalité sexuelle.

Pourquoi ces situations sont-elles si déclenchantes ? Parce que, dans l'environnement ancestral, elles menaçaient directement la survie ou la reproduction. Nos ancêtres qui ne réagissaient pas fortement à ces menaces (abandon = mort probable, humiliation = perte de statut = moins d'accès aux ressources et aux partenaires sexuels) ont moins bien survécu.

Conséquence pratique : si on sait que certaines situations activent universellement des pulsions dangereuses, on peut concevoir des interventions préventives :

Accompagnement intensifié des couples en période de rupture (risque accru de violence conjugale).

Médiation familiale en cas de conflit d'héritage (situation de rivalité fraternelle, réactivation de conflits archaïques).

Soutien psychologique pour les personnes en situation de perte de contrôle (licenciement, maladie grave, ruine financière).

On ne prédit pas individuellement qui va tuer. Mais on identifie des populations à risque (personnes en situation d'abandon, d'humiliation, de perte de contrôle), et on propose des accompagnements pour réduire globalement le risque.

Apport 4 : Réconcilier biologie et psychologie

Pendant des décennies, la psychologie a rejeté la biologie. « Tout est construit socialement, rien n'est inné. » Ce constructivisme radical (dominant dans les années 1970-1990, notamment en France) a eu des effets positifs (lutte contre les stéréotypes de genre, reconnaissance de la plasticité humaine), mais aussi des effets négatifs : déni de la biologie, refus d'admettre que certains traits sont universels, hostilité envers la génétique comportementale et les neurosciences.

La psychologie évolutionnaire permet de dépasser cette opposition stérile (inné vs acquis, biologie vs culture). Elle montre que biologie et culture ne s'opposent pas, elles interagissent :

  • La biologie fournit des prédispositions universelles (pulsions, émotions de base, mécanismes cognitifs).
  • La culture oriente, module, régule ces prédispositions (éducation, normes sociales, rituels, lois).

Exemple : tous les humains naissent avec la capacité d'apprendre un langage (prédisposition biologique universelle, Chomsky). Mais le langage spécifique qu'ils parlent (français, chinois, swahili) dépend de la culture dans laquelle ils grandissent. La biologie fournit la capacité, la culture fournit le contenu.

Idem pour les pulsions : tous les humains naissent avec des pulsions agressives et sexuelles (prédisposition biologique universelle, Darwin, Freud). Mais comment ils régulent ces pulsions (sublimation, refoulement, passage à l'acte) dépend de leur structure psychique (Bergeret), de leur tempérament (Le Senne), de leur éducation, de leur contexte culturel.

 

Psychologie évolutionnaire et DS2C : une convergence nécessaire

DS2C : un modèle à quatre niveaux

Dans le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication) que je développe, l'analyse du passage à l'acte criminel articule quatre niveaux :

1. Phylogenèse (Darwin) : substrat pulsionnel universel (agressivité, sexualité, attachement). Tous les humains partagent ce socle évolutif. C'est le niveau de la psychologie évolutionnaire.

2. Tempérament (Le Senne) : modalité individuelle de réactivité émotionnelle (émotivité, activité, retentissement). Deux personnes avec la même structure psychique réagissent différemment selon leur tempérament : un colérique (émotif-actif-primaire) passe à l'acte rapidement, un flegmatique (non-émotif-non-actif-secondaire) accumule pendant des années avant d'exploser.

3. Structure de personnalité (Bergeret) : organisation psychique issue de l'histoire libidinale, des identifications primaires, des traumatismes précoces. Trois grandes structures : névrotique (refoulement, Surmoi rigide), psychotique (forclusion, clivage massif), limite (clivage partiel, impulsivité). La structure détermine comment le sujet régule (ou échoue à réguler) ses pulsions.

4. Situation (Watzlawick) : contexte interactionnel déclencheur (escalade symétrique, double contrainte, rupture d'homéostasie, humiliation). La situation active la pulsion, met en échec les défenses, précipite le passage à l'acte.

Le passage à l'acte résulte de la convergence de ces quatre niveaux : phylogenèse + tempérament + structure + situation.

Pourquoi la phylogenèse est le premier niveau (mais pas le seul) ?

La psychologie évolutionnaire explique pourquoi la pulsion existe. Tous les humains ont des pulsions agressives (adaptation évolutive pour se défendre). Tous les humains ont des pulsions sexuelles (adaptation évolutive pour se reproduire). Tous les humains ont des pulsions d'attachement (adaptation évolutive pour protéger leur descendance).

Mais la phylogenèse ne suffit pas à expliquer le passage à l'acte criminel. Sinon, tous les humains tueraient (puisque tous ont des pulsions agressives). Or, la majorité des humains ne tuent pas. Ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas, ce n'est pas la présence de la pulsion (universelle), c'est la capacité de régulation.

C'est là qu'interviennent les trois autres niveaux :

Tempérament : un sujet impulsif (colérique, émotif-actif-primaire) a plus de mal à différer, à réguler, à symboliser. Il passe à l'acte plus rapidement qu'un sujet secondaire (sentimental, flegmatique) qui accumule, contient, refoule.

Structure : un sujet limite (clivage, angoisse d'abandon) décharge impulsivement face à une menace d'abandon. Un sujet névrotique (refoulement, Surmoi rigide) contient pendant des années, puis explose brutalement (retour du refoulé). Un sujet psychotique (forclusion, impossibilité de symboliser la perte) passe à l'acte de manière répétée, compulsive, sans culpabilité.

Situation : un déclencheur spécifique (abandon pour le limite, humiliation pour le névrotique, effraction du Moi pour le psychotique) active la pulsion, met en échec les défenses, précipite la décharge.

Sans phylogenèse, on ne comprend pas pourquoi la pulsion existe. Mais sans tempérament, structure, situation, on ne comprend pas pourquoi ce sujet-là, dans ce contexte-là, a basculé dans l'acte.

C'est la convergence des quatre niveaux qui explique le passage à l'acte.

Psychologie évolutionnaire + psychanalyse : complémentaires, non contradictoires

Certains opposent Darwin et Freud, biologie et psychanalyse, évolutionnisme et inconscient. C'est une erreur.

Freud lui-même, dans « Totem et Tabou » (1913), évoque la phylogenèse de l'Œdipe : l'interdit de l'inceste serait universel parce qu'il a une fonction évolutive (éviter la consanguinité, favoriser les alliances entre groupes). Les pulsions freudiennes (agressivité, sexualité) sont précisément ce que Darwin appelle des adaptations évolutives.

La différence : Darwin explique pourquoi ces pulsions existent (sélection naturelle, avantage reproductif). Freud explique comment le sujet les régule (refoulement, sublimation, symptôme, passage à l'acte).

Les deux sont complémentaires :

Darwin (phylogenèse) : « Tous les humains ont des pulsions agressives parce que leurs ancêtres qui en avaient ont mieux survécu. »

Freud (structure) : « Oui, mais tous les humains ne tuent pas. Certains refoulent (névrose), d'autres clivent (psychose, limite), d'autres subliment (création artistique, sport). Ce qui compte, c'est la régulation, pas la pulsion elle-même. »

Le modèle DS2C réconcilie les deux : la phylogenèse (Darwin) fournit le substrat universel, la structure (Bergeret, héritier de Freud) explique les modalités individuelles de régulation.

 

Conclusion

La psychologie évolutionnaire n'est ni une menace pour la liberté humaine, ni une excuse pour les comportements violents. C'est un outil pour comprendre pourquoi certaines pulsions sont universelles, pourquoi certaines situations déclenchent des réactions intenses.

Elle explique pourquoi la jalousie existe (adaptation évolutive contre l'infidélité), pourquoi l'attachement parent-enfant est universel (adaptation évolutive pour protéger sa descendance), pourquoi l'agressivité surgit face à une menace (adaptation évolutive pour se défendre). Elle explique le substrat universel, pas le comportement individuel.

Entre la pulsion (universelle) et l'acte (singulier), il y a la psychologie individuelle : le tempérament (Le Senne), la structure de personnalité (Bergeret), la situation (Watzlawick). C'est cette articulation — phylogenèse + tempérament + structure + situation — que je développe dans le modèle DS2C.

Accepter que l'évolution façonne nos comportements, ce n'est pas renoncer à la responsabilité. C'est comprendre d'où viennent nos pulsions, pour mieux les réguler. Tous les humains ressentent de la colère, de la jalousie, de la peur. La majorité ne tue pas, ne viole pas, ne torture pas. Ce qui nous distingue, ce n'est pas l'absence de pulsions (elles sont universelles), c'est notre capacité à les réguler : par la parole (symbolisation), par la culture (normes, lois, rituels), par la thérapie (élaboration psychique).

Comprendre n'est pas excuser. Expliquer que l'agressivité est une adaptation évolutive ne justifie pas le meurtre. Expliquer que la jalousie est universelle ne justifie pas le crime passionnel. Comprendre, c'est la condition pour agir : identifier les situations à risque, accompagner les personnes vulnérables, proposer des alternatives symboliques au passage à l'acte.

C'est en articulant biologie et psychologie, phylogenèse et structure, universel et singulier, que nous pouvons comprendre — sans prétendre prédire — le passage à l'acte humain, dans toute sa complexité tragique.

 

Pour aller plus loin :

Si vous souhaitez approfondir ces questions (articulation psychanalyse/évolutionnisme, analyse structurelle du passage à l'acte, limites de l'expertise comportementale), n'hésitez pas à consulter mes autres articles ou à me contacter.

Frantz BAGOE – DS2C

Analyste Comportemental spécialisé dans l'analyse du passage à l'acte criminel.

 

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Prédire un crime ? Pourquoi c'est impossible (et pourquoi c'est important de le dire)

Le 14/12/2025

« Comment a-t-on pu laisser faire ? Les signes étaient là ! »

Après chaque fait divers, la même ritournelle. Mais la vérité est inconfortable : prédire un crime est impossible. Pas faute de moyens ou de vigilance, mais pour des raisons épistémologiques fondamentales.

Dans cet article, j'explique :

• Pourquoi le biais rétrospectif nous trompe

• Pourquoi facteurs de risque ≠ certitude

• Pourquoi les algorithmes prédictifs sont une impasse

• Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire

Humilité épistémologique ≠ impuissance. C'est une exigence éthique et scientifique. 

 

Après chaque fait divers tragique, la même ritournelle médiatique : « Les signes étaient là », « On aurait dû voir venir », « Comment a-t-on pu laisser faire ? ». Voisins, collègues, proches défilent pour témoigner : « Il était bizarre, renfermé, il avait un regard étrange. » Les experts s'enchaînent sur les plateaux : « Tous les ingrédients du passage à l'acte étaient réunis. »

Et immanquablement, la question surgit : pourquoi n'a-t-on pas pu prédire ce crime ?

La réponse est simple, mais inconfortable : parce que c'est impossible.

Non pas faute de moyens, de vigilance ou de compétence. Mais parce que la prédiction individuelle d'un passage à l'acte criminel se heurte à des limites épistémologiques fondamentales que ni l'intelligence artificielle, ni les grilles de risque les plus sophistiquées, ni l'expertise la plus pointue ne peuvent surmonter.

Voici pourquoi.

 

Le piège du biais rétrospectif : après coup, tout semble évident

Reprenons un cas médiatisé : Jonathan Daval, qui tue son épouse Alexia en octobre 2017. Après le crime, les médias reconstituent son parcours. On repère des « signes » : discours incohérents sur son parcours professionnel, relation fusionnelle avec Alexia, isolement social relatif. Les commentateurs concluent : « C'était prévisible, tous les signes étaient là. »

Mais avant le crime, ces mêmes signes n'étaient ni visibles, ni significatifs.

Des millions de personnes mentent sur leur CV, ont des relations fusionnelles, vivent de manière discrète, sans jamais tuer leur conjoint. Avant le passage à l'acte, ces comportements sont noyés dans le bruit de fond de la vie ordinaire. Ils ne deviennent des « signes avant-coureurs » qu'après coup, parce qu'on les relit à travers le prisme du crime commis.

C'est le biais rétrospectif (hindsight bias), décrit par les psychologues Fischhoff et Beyth dans les années 1970 : notre tendance à surestimer a posteriori la prévisibilité d'un événement. Une fois qu'un événement s'est produit, nous reconstruisons le passé de manière à le rendre « évident », « inévitable ». On se dit : « J'aurais dû le voir. »

Mais non. Avant, vous ne pouviez pas le voir. Personne ne pouvait.

 

Facteurs de risque ≠ certitude : la confusion dangereuse

« Oui, mais il présentait des facteurs de risque ! Structure de personnalité fragile, antécédents traumatiques, contexte relationnel toxique... »

Certes. Mais identifier des facteurs de risque n'est pas prédire un passage à l'acte.

Prenons un exemple médical, plus facile à objectiver : un homme de 60 ans, fumeur, hypertendu, diabétique, présente un risque élevé d'infarctus. Le médecin prescrit un traitement préventif, recommande l'arrêt du tabac, l'exercice physique. Mais il ne peut pas prédire si ce patient précis fera un infarctus, quand, ni avec quelle gravité.

Certains patients à risque très élevé ne font jamais d'infarctus. D'autres, à risque faible, en font un à 45 ans. Les facteurs de risque augmentent la probabilité en population (« Sur 100 fumeurs hypertendus diabétiques, 30 feront un infarctus dans les 10 ans »), mais ne permettent pas de prédire individuellement.

Idem pour le passage à l'acte criminel.

Des milliers de personnes cumulent des facteurs de risque (structure de personnalité limite ou psychotique, antécédents de violence, contexte familial toxique, consommation d'alcool, isolement social) sans jamais tuer. La majorité des sujets présentant ce profil ne passent jamais à l'acte homicidaire. Ils souffrent (dépressions, addictions, tentatives de suicide, relations chaotiques), mais ils ne tuent pas.

 

Alors, qu'est-ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas ?

Des micro-variables impossibles à mesurer avant le passage à l'acte : seuil individuel de saturation pulsionnelle, intensité émotionnelle du moment précis, séquence interactionnelle exacte, parole prononcée ou tue, présence ou absence d'un tiers, état de fatigue, taux d'alcoolémie à cet instant-là, signification subjective d'un événement banal pour autrui mais déclencheur pour ce sujet-là.

Ces variables ne sont pas accessibles à l'observation externe. On ne dispose pas d'un « refoulomètre » qui indiquerait : « Attention, saturation à 95 %, passage à l'acte imminent. »

Le fantasme de l'algorithme salvateur : « L'IA va tout résoudre »

Face à cette impuissance prédictive, une tentation techniciste : « Avec l'intelligence artificielle, on va enfin pouvoir repérer les futurs criminels. Des algorithmes analyseront des milliers de données (historique judiciaire, posts sur les réseaux sociaux, géolocalisation, consommation de contenus violents), identifieront les profils à risque, alerteront les autorités. »

Ce fantasme est doublement problématique.

1. Techniquement, ça ne marche pas.

Les algorithmes prédictifs fonctionnent sur des corrélations statistiques en population. Ils peuvent dire : « Les personnes ayant ce profil (antécédents judiciaires + consommation de contenus violents + isolement social) ont un risque accru de passage à l'acte. » Mais ils ne peuvent pas dire : « Cette personne précise va commettre un crime. »

Résultat : des taux de faux positifs massifs. Si on enfermait préventivement tous les individus qu'un algorithme désigne comme « à risque », on incarcérerait des milliers d'innocents pour quelques criminels potentiels.

Scénario dystopique, éthiquement inacceptable, juridiquement impossible (on ne punit pas un crime non commis).

2. Éthiquement, c'est inacceptable.

Même si un algorithme était performant (supposons, par hypothèse absurde, 90 % de justesse), cela impliquerait une surveillance généralisée, une collecte massive de données intimes, une présomption de culpabilité fondée sur des « profils ». C'est Minority Report, pas une société démocratique.

Pire : cette surveillance ciblerait prioritairement les populations déjà marginalisées (jeunes des quartiers populaires, personnes avec antécédents psychiatriques, migrants), renforçant les discriminations existantes.

Le fantasme de l'algorithme salvateur est une impasse technique ET éthique.

 

Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire

Reconnaître qu'on ne peut pas prédire individuellement, ce n'est pas renoncer à toute action. C'est simplement orienter nos efforts vers ce qui est possible, utile, éthique.

1. Analyser a posteriori pour comprendre

Après un crime, l'analyse comportementale permet de donner du sens : pourquoi ce sujet-là, avec cette histoire-là, dans ce contexte-là, a basculé dans l'acte ? Cette compréhension aide les proches de la victime à sortir de la sidération (« Pourquoi nous ? »), aide le criminel lui-même à élaborer psychiquement son acte (s'il en est capable), aide les professionnels (psychiatres, magistrats) à adapter les prises en charge.

Exemple : le modèle DS2C (que je développe dans mes travaux) articule quatre niveaux d'analyse — phylogenèse (substrat pulsionnel universel), tempérament (modalité individuelle de réactivité), structure de personnalité (névrose, psychose, limite), situation (contexte déclencheur) — pour comprendre a posteriori comment le passage à l'acte s'inscrit dans une logique structurelle et situationnelle cohérente.

Mais cette intelligibilité après coup ne signifie pas qu'on aurait pu prédire avant.

2. Identifier des facteurs de risque en population (pas en individu)

On peut repérer des populations vulnérables (femmes victimes de violences conjugales, personnes isolées avec troubles psychiatriques non suivis, adolescents en rupture familiale et scolaire) et proposer des interventions préventives :

Dispositifs d'écoute et d'hébergement d'urgence pour les victimes de violences conjugales.

Accès facilité aux soins psychiatriques pour les personnes en souffrance psychique.

Accompagnement social des jeunes en rupture.

Ces interventions ne prédisent pas qui va tuer, mais elles réduisent globalement le risque en sortant les sujets de l'isolement, en leur offrant des alternatives symboliques au passage à l'acte.

3. Former les professionnels à repérer les signes de vulnérabilité (pas de dangerosité)

Un médecin, un psychologue, un travailleur social, un enseignant peuvent repérer des signes de souffrance psychique : isolement croissant, discours suicidaire, consommation excessive d'alcool, violence verbale récurrente. Ces signes n'annoncent pas un crime, mais ils signalent une détresse qui nécessite une prise en charge.

L'objectif n'est pas de surveiller des « futurs criminels », mais d'accompagner des personnes en souffrance.

 

Pourquoi cette humilité est importante (éthiquement et scientifiquement) ?

Reconnaître qu'on ne peut pas prédire, c'est :

1. Respecter la complexité humaine. L'être humain n'est pas une machine dont on pourrait anticiper le comportement en connaissant tous les paramètres. Il reste un sujet, partiellement opaque à lui-même et aux autres, capable de surprise, de changement, de contradiction.

2. Éviter les dérives sécuritaires. Le fantasme prédictif nourrit des politiques de surveillance généralisée, de fichage préventif, de présomption de culpabilité. C'est une pente dangereuse pour les libertés publiques.

3. Préserver la rigueur scientifique. Affirmer qu'on peut prédire (sans en avoir les moyens réels), c'est tromper le public, les décideurs, les magistrats. C'est produire de fausses certitudes qui, lorsqu'elles échouent (un sujet évalué comme « non dangereux » récidive, ou inversement), discréditent toute l'expertise.

L'humilité épistémologique n'est pas une faiblesse, c'est une exigence éthique et scientifique.

 

Expliquer, ne pas prophétiser

Non, on ne peut pas prédire qui va commettre un crime. Ni avec des grilles de risque, ni avec des algorithmes, ni avec l'expertise la plus pointue. Les facteurs de risque existent, ils orientent la vigilance, mais ils ne désignent pas des futurs coupables.

Ce qu'on peut faire :

Comprendre a posteriori pour donner du sens, orienter les prises en charge, améliorer les pratiques.

Identifier des populations vulnérables (pas des individus dangereux) et proposer des interventions préventives.

Former les professionnels à repérer la souffrance psychique (pas la dangerosité future).

Ce qu'on ne peut pas faire :

Prédire individuellement qui va passer à l'acte.

Éliminer l'incertitude radicale qui traverse toute existence humaine.

Remplacer le jugement clinique par un algorithme omniscient.

Le passage à l'acte reste, in fine, un acte humain singulier, jamais totalement réductible à ses déterminants. Assumer cette limite, c'est préserver à la fois la rigueur scientifique et le respect de la dignité humaine.

Pour aller plus loin :

Si vous souhaitez approfondir ces questions (analyse structurelle du passage à l'acte, limites de l'expertise, enjeux éthiques de la prédiction), n'hésitez pas à me contacter ou à consulter mes travaux sur le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication).

Frantz BAGOE – DS2C

Analyste comportemental spécialisé dans l'analyse du passage à l'acte criminel.

Affaire Marc Demeulemeester

Le 11/12/2025

Lien vers la vidéo : https://youtu.be/EYfCXITEy_Y

 

1. DÉCRYPTER : Observer et évaluer (selon les éléments disponibles)

1.1 Anamnèse

Histoire personnelle : Informations limitées. Homme de 45-46 ans, habitant de Gonnehem, compagnon de Sabine, mère d'Antoine. Aucune information disponible sur son enfance, ses relations parentales précoces, ses éventuels traumatismes. Cette absence d'information est un angle mort majeur de l'analyse.

Il semble qu’il a été élevé par sa mère et sa grand-mère, donc absence du père. Il semble également qu’il était sans emploi, ce qui suggère qu’il se sentait dévalorisé et laissé seul face à sa relation avec son beau-fils.

Enfin, Sabine aurait été sa première relation, d’où une idéalisation qui explique l’envoi de lettres à Sabine lorsqu’il était incarcéré.

Relation avec Antoine : Relation conflictuelle chronique avec son beau-fils, tensions qualifiées d'"invivables" selon l’enquête de la gendarmerie. Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser de l'adolescent qu'il ne supportait plus. La nature précise de ces conflits n'est pas documentée dans les sources disponibles.

Événements marquants :

Mise en couple avec Sabine, la mère d'Antoine (date inconnue)

28 janvier 2015 : passage à l'acte (meurtre d'Antoine)

Date indéterminée : gifle reçue d’Antoine alors que Marc Demeulemeester tentait de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa sœur

Janvier 2015 - mars 2016 : 13 mois de dissimulation active, participation aux recherches

1er mars 2016 : aveux après interrogatoire prolongé

Première tentative de suicide quelques jours après les aveux (prison de Sequedin)

Juin 2016 : participation à une reconstitution, état de fatigue noté par son avocate

12 août 2016 : suicide réussi (prison de Charleville-Mézières)

 

1.2 Tempérament (Le Senne) - Hypothèses

Émotivité : Difficile à évaluer avec certitude. Ses apparitions médiatiques montraient peu d'émotions visibles compte tenu de la situation, émotions rares et très contenues. Cela peut indiquer :

Soit une non-émotivité (nE) constitutionnelle

Soit une émotivité (E) massivement contrôlée, refoulée

Son suicide suggère plutôt une émotivité présente mais non-exprimée.

Hypothèse : Émotif (E), mais avec un contrôle défensif massif.

Activité : Très actif dans l'organisation des recherches, prise en charge des battues, présence médiatique volontaire. Cette hyperactivité post-acte suggère un tempérament Actif (A). Mais cette activité est-elle constitutionnelle ou défensive (contrer l'angoisse par l'action) ? Probablement les deux.

Retentissement : Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée avant le passage à l'acte suggère un retentissement Secondaire (S). Les affects s'accumulent, persistent, ne se déchargent pas immédiatement.

Hypothèse tempéramentale : Passionné (Émotif, Actif, Secondaire) ou Sentimental (Émotif, non-Actif, Secondaire) avec passages à l'action défensifs. Le Passionné rumine longuement, planifie, puis passe à l'acte de manière organisée. Cela correspond au profil : préméditation de plusieurs mois, passage à l'acte méthodique (étranglement durant le sommeil), dissimulation élaborée (lestage du corps, visites régulières pour ajouter des parpaings).

 

1.3 Structure de personnalité (Bergeret) - Analyse

Hypothèse structurelle : Structure limite avec traits névrotiques.

Arguments pour la structure limite :

Clivage : La dissimulation pendant 13 mois révèle un clivage massif. Il participe activement aux recherches, s'affiche dans les médias comme le beau-père inquiet, organise des battues. Ce n'est pas du simple mensonge stratégique, c'est une coexistence de deux réalités : une partie de lui sait qu'il a tué Antoine, une autre partie joue le rôle du beau-père aimant et inquiet. Ce clivage est caractéristique de la structure limite.

Impossibilité de tolérer l'autre : Les tensions étaient invivables, il ne supportait plus cet adolescent (enfant roi). Cette intolérance absolue suggère un échec de l'ambivalence. Dans une structure névrotique, on peut détester quelqu'un tout en continuant à vivre avec (refoulement, formation réactionnelle). Dans une structure limite, l'objet devient soit tout bon (idéalisé), soit tout mauvais (persécuteur). Antoine était probablement perçu comme l'objet persécuteur qu'il fallait éliminer.

Passage à l'acte prémédité mais non psychotique : Le passage à l'acte est méthodique, organisé, lucide. Ce n'est pas une décharge désorganisée psychotique. Mais ce n'est pas non plus une décompensation névrotique brutale. C'est un passage à l'acte limite : planifié pour "résoudre" une situation relationnelle devenue intolérable.

Arguments pour des traits névrotiques :

Culpabilité post-acte : Son avocate indiquait qu'il regrettait le mal causé, qu'il assumait ses actes et était prêt à en répondre devant la justice. Cette culpabilité suggère un Surmoi actif, une capacité de reconnaître le mal fait à autrui. C'est plus névrotique que limite pur.

Suicide : Signalé comme fragile psychiquement, suivi par un psychiatre, première tentative de suicide quelques jours après les aveux, suicide réussi 5 mois après. Le suicide peut être interprété comme une autopunition (culpabilité névrotique) ou comme une impossibilité de tolérer la réalité de l'incarcération et du jugement à venir (effondrement limite).

Hypothèse finale : Structure limite avec surinvestissement névrotique du contrôle. Il tente de maintenir une façade névrotique (contrôle, dissimulation, rationalisation), mais la structure sous-jacente est limite (clivage, intolérance de l'autre, passage à l'acte pour "résoudre" une impasse relationnelle).

 

1.4 Indices comportementaux

Dans ses interventions médiatiques, Marc Demeulemeester était flou sur le contexte de la disparition, montrait peu d'émotions, utilisait un langage distancier et des pronoms dilutifs comme "on".

Cependant son corps ne trompe pas, je constate des items gestuels sur son visage qui illustrent une tension accumulée, une fuite émotionnelle mais également une satisfaction à réussir à berner tout le monde.

 Ces indices révèlent :

Contrôle défensif massif : Tentative consciente de ne rien révéler qui pourrait trahir sa culpabilité. Mais aussi contrôle inconscient : le clivage permet de jouer le rôle sans affect authentique.

Dissociation partielle : L'utilisation du "on" au lieu du "je" suggère une mise à distance. "On n'a aucune idée" plutôt que "Je n'ai aucune idée". Cette dilution pronominale traduit une difficulté à s'impliquer subjectivement dans le discours.

Absence d'affect congruent : Les émotions montrées étaient rares et très contenues compte tenu de la situation. Un beau-père dont le fils a disparu devrait manifester une détresse intense, visible, voire débordante. L'absence d'affect congruent est un indice fort (mais pas une preuve) de dissimulation.

 

2. STRATÉGIES : Comprendre la dynamique psychique

2.1 Mécanismes de défense en action

Le clivage : Mécanisme dominant. Marc clive entre deux réalités inconciliables :

Réalité 1 : "J'ai tué Antoine, je l'ai jeté dans le canal, je dois empêcher qu'on le retrouve."

Réalité 2 : "Antoine a disparu, je suis inquiet, je fais tout pour le retrouver."

Ces deux réalités coexistent sans se rencontrer pendant 13 mois. Ce n'est pas du simple mensonge conscient. C'est un clivage actif : une partie du Moi sait, une autre partie ne sait pas (ou fait comme si elle ne savait pas).

Le contrôle omnipotent : Il retournait régulièrement sur les lieux pour ajouter des parpaings et empêcher le corps de remonter à la surface. Cette tentative de contrôle total révèle une angoisse massive : si le corps remonte, tout s'effondre, notamment sa relation avec Sabine. Il doit maîtriser la situation, contrôler chaque variable. Ce contrôle omnipotent est typique des structures limites.

La rationalisation : La préméditation de plusieurs mois suggère une tentative de rationaliser l'acte. "Antoine est invivable, je ne peux plus le supporter, la seule solution est de m'en débarrasser." Cette rationalisation permet de transformer un désir meurtrier inacceptable en "solution logique" à un problème relationnel.

L'acting out post-acte : La participation active aux recherches, les apparitions médiatiques, l'organisation des battues constituent un acting out massif. Marc ne se contente pas de se taire (dissimulation passive). Il s'affiche publiquement, joue le rôle du beau-père inquiet, du sauveur, adresse un message à la société : "Regardez comme je cherche Antoine, je ne peux pas être le coupable." C'est une mise en scène destinée à tromper, mais aussi à convaincre une partie de lui-même qu'il n'a pas tué.

 

2.2 Patterns relationnels

Pattern de contrôle rigide : La relation avec Antoine était probablement marquée par une tentative de contrôle de la part de Marc. Un adolescent de 15 ans s'oppose naturellement à l'autorité parentale. Si Marc ne tolérait aucune opposition, aucune autonomie, les conflits devaient être permanents.

Complémentarité rigide beau-père/beau-fils : Marc a probablement tenté d'imposer une complémentarité rigide : "Je suis l'autorité (beau-père), tu es le subordonné (beau-fils)". Mais Antoine, adolescent en quête d'autonomie, résistait à cette complémentarité. Cette résistance était vécue par Marc comme une menace insupportable.

Triangulation mère/beau-père/fils : Quelle était la position de la mère d'Antoine dans ce système ? Soutenait-elle son fils contre Marc ? Soutenait-elle Marc contre son fils ? Était-elle prise dans une double contrainte (loyauté envers son fils vs loyauté envers son compagnon) ? Cette dimension n'est pas documentée dans les sources, mais elle est cruciale pour comprendre la dynamique familiale.

 

2.3 Dynamique pulsionnelle

Agressivité accumulée : Marc réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée révèle une agressivité qui s'accumule, qui ne se décharge pas immédiatement (retentissement secondaire), qui devient obsédante. L'agressivité n'est pas refoulée (elle est consciente), mais elle ne peut être exprimée directement (inhibition de l'action violente immédiate).

Passage de la rumination à la planification : À un moment donné, certainement que la gifle reçue est l’élément déclencheur, Marc bascule de la rumination ("je ne supporte plus cet adolescent") à la planification ("comment puis-je m'en débarrasser ?"). Ce basculement révèle un échec de la régulation symbolique. Au lieu de chercher des solutions relationnelles (dialogue avec Antoine, médiation familiale, thérapie, séparation du couple), il cherche une solution définitive : l'élimination physique.

Déshumanisation de l'objet : Pour pouvoir tuer, Marc a probablement dû déshumaniser Antoine. Ne plus le percevoir comme un sujet adolescent avec ses désirs, ses peurs, ses besoins, mais comme un objet encombrant, nuisible, qu'il faut éliminer. Cette déshumanisation est caractéristique des passages à l'acte limites : l'objet persécuteur n'est plus un humain, c'est une menace à détruire.

 

2.4 Fragilités structurelles identifiées

Intolérance à la frustration : Marc ne pouvait tolérer qu'Antoine lui résiste, s'oppose, existe comme sujet autonome. Cette intolérance révèle une fragilité narcissique massive. Pour un sujet névrotique, l'opposition adolescente est frustrante mais tolérable. Pour un sujet limite, elle devient une menace existentielle.

Incapacité à se séparer symboliquement : Face à une relation invivable, un sujet bien régulé cherche des solutions : médiation, séparation du couple, placement de l'adolescent chez son père biologique. Marc n'a envisagé qu'une seule solution : l'élimination physique. Cette incapacité à se séparer symboliquement (par la parole, la négociation, la rupture relationnelle) révèle une défaillance limite.

Absence d'élaboration de la culpabilité avant l'acte : Un sujet névrotique qui rumine un meurtre pendant des mois serait envahi par la culpabilité avant même de passer à l'acte. Cette culpabilité anticipée empêcherait généralement le passage à l'acte. Marc a pu planifier pendant des mois sans que la culpabilité ne l'arrête. Cela suggère soit un clivage massif (la partie qui planifie ne ressent pas de culpabilité), soit une suspension temporaire du Surmoi.

 

3. COMMUNICATION : Analyser le contexte déclencheur

3.1 Contexte familial pré-passage à l'acte

Climat relationnel : Tensions qualifiées d'"invivables" . Mais quelle était la nature précise de ces tensions ? Disputes quotidiennes ? Violences verbales ? Provocations mutuelles ?

Escalade symétrique probable : Les conflits beau-père/adolescent prennent souvent la forme d'escalades symétriques. L'adolescent provoque ("tu n'es pas mon père"). Le beau-père surenchérit ("dans ma maison, c'est moi qui commande"). L'adolescent renchérit ("je ne t'obéirai jamais"). L'escalade monte progressivement. Si aucun mécanisme de régulation n'existe (médiation maternelle, capacité de l'un ou l'autre à désamorcer), l'escalade peut devenir chronique, insupportable.

 

3.2 Le déclencheur situationnel (hypothèses)

Le passage à l'acte survient le 28 janvier 2015. Qu'est-ce qui a déclenché le passage à l'acte ce jour-là après des mois de rumination ?

Hypothèse 1 : Rupture d'homéostasie : Un événement spécifique a fait basculer Marc de la rumination à l'acte. Une dispute particulièrement violente ? Une menace d'Antoine ("je vais dire à maman ce que tu me fais") ? Une humiliation publique ? Il semble que l’élément déclencheur soit la gifle que Marc a reçue lorsqu’il a tenté de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa soeur.

Hypothèse 2 : Saturation de la capacité de contention : Marc a ruminé pendant des mois. À un moment donné, la tension accumulée a dépassé sa capacité de contention. Le passage à l'acte n'a pas nécessairement besoin d'un déclencheur spécifique majeur. C'est l'accumulation chronique qui finit par déborder.

 

3.3 Le contexte post-acte : dissimulation et acting out

Phase de dissimulation active (janvier 2015 - mars 2016) :

Marc participe activement aux recherches, organise des battues, s'affiche dans les médias, retourne régulièrement sur les lieux pour lester davantage le corps. Cette phase révèle :

Un contrôle défensif massif : Il doit maintenir la dissimulation, empêcher toute découverte.

Un clivage en action : Il joue le rôle du beau-père inquiet tout en sachant qu'Antoine est mort par sa main.

Une angoisse chronique : Chaque jour, il vit dans la terreur d'être découvert. Cette angoisse est probablement insoutenable.

Phase d'effondrement (mars 2016 - août 2016) :

Aveux après interrogatoire, tentative de suicide immédiate, signalement comme fragile psychiquement, suicide réussi 5 mois plus tard. L'effondrement post-aveux révèle que le clivage ne tient plus. Les deux réalités se rencontrent brutalement. Marc doit affronter ce qu'il a fait. La culpabilité devient insoutenable. Le suicide devient la seule "solution" pour échapper à cette culpabilité et à la perspective du jugement. Je rappelle également que Marc avait écrit des lettres à Sabine pour tenter de retrouver son amour, pour qu’elle lui pardonne son acte.

 

4. CONVERGENCE DS2C : Pourquoi Marc Demeulemeester est-il passé à l'acte ?

Niveau phylogénétique :

Substrat pulsionnel agressif universel, activé par des conflits chroniques avec Antoine. L'agressivité phylogénétique existe chez tous les humains. Chez Marc, elle a été massivement activée par une relation vécue comme invivable.

Niveau tempéramental :

Probablement Passionné (Émotif, Actif, Secondaire). Ce tempérament favorise :

L'accumulation des affects (retentissement secondaire) : la colère s'accumule pendant des mois au lieu de se décharger immédiatement

La planification (activité dirigée) : passage de la rumination à l'organisation méthodique du meurtre

L'intensité émotionnelle refoulée (émotivité) : affects massifs mais contrôlés en surface, jusqu'à l'explosion finale

Niveau ontogénétique :

Structure limite avec traits névrotiques. Cette structure détermine :

Le clivage : coexistence de deux réalités (je sais que j'ai tué / je joue le beau-père inquiet)

L'intolérance de l'objet persécuteur : Antoine devient l'objet mauvais qu'il faut éliminer

Le passage à l'acte comme "solution" : incapacité à résoudre symboliquement le conflit relationnel

La culpabilité post-acte : traits névrotiques qui produisent un effondrement après les aveux

Niveau situationnel :

Complémentarité rigide + escalades symétriques répétées + rupture d'homéostasie

Complémentarité rigide : Marc tente d'imposer son autorité, Antoine résiste

Escalades symétriques : disputes répétées où aucun ne peut céder sans perdre la face

Rupture d'homéostasie : événement déclencheur spécifique (gifle) ou saturation chronique de la tension accumulée

Absence de régulation externe : pas de médiation maternelle efficace, pas de soutien thérapeutique

Convergence finale :

Le passage à l'acte de Marc Demeulemeester résulte de la convergence de ces quatre niveaux :

Pulsion agressive phylogénétique activée par des conflits chroniques

Tempérament Passionné favorisant l'accumulation (secondaire) et la planification (actif)

Structure limite ne permettant qu'un clivage instable, une intolérance de l'autre, une résolution par l'acte plutôt que par le symbole

Contexte situationnel de complémentarité rigide et d'escalades répétées, sans médiation externe efficace

À un moment donné (janvier 2015), cette convergence atteint un point critique. La capacité de régulation de Marc est débordée. La pulsion agressive, accumulée pendant des mois, ne peut plus être contenue par le clivage. L'opportunité se présente (Antoine endormi, vulnérable). Le passage à l'acte survient.

 

5. PROFIL SYNTHÉTIQUE

Structure : Limite avec traits névrotiques

Tempérament : Passionné (hypothèse)

Mécanismes de défense dominants : Clivage, contrôle omnipotent, rationalisation

Angoisse dominante : Probablement angoisse d'engloutissement (Antoine envahit son espace, menace sa position, il doit s'en débarrasser)

Pattern relationnel : Complémentarité rigide, intolérance de l'opposition adolescente

Type de passage à l'acte : Prémédité, méthodique, lucide, avec dissimulation élaborée

Issue : Effondrement post-aveux, culpabilité insoutenable, suicide

 

6. LIMITES DE CETTE ANALYSE

Angles morts majeurs :

Absence d'anamnèse détaillée : Nous ne savons rien de l'enfance de Marc, de ses relations parentales, de ses traumatismes éventuels, de son histoire conjugale avant la relation avec la mère d'Antoine.

Absence d'informations sur la nature précise des conflits avec Antoine : Étaient-ce des conflits d'autorité classiques ? Des provocations mutuelles ? Des violences réciproques ?

Absence d'informations sur le rôle de la mère : Comment se positionnait-elle dans le conflit entre son compagnon et son fils ? Cette position est essentielle pour comprendre le système familial.

Absence d'expertise psychiatrique disponible : Marc est mort avant son procès. Aucune expertise psychiatrique complète n'a été rendue publique. Nous travaillons donc sur des hypothèses structurelles, pas sur des certitudes diagnostiques.

Analyse uniquement à partir de sources médiatiques : Les informations disponibles proviennent de la presse. Elles sont partielles, parfois contradictoires, nécessairement lacunaires.

Cette analyse DS2C est donc une reconstruction hypothétique basée sur les éléments disponibles. Elle propose une grille de lecture cohérente avec notre modèle théorique, mais elle ne prétend pas à la certitude. Une analyse complète nécessiterait l'accès au dossier judiciaire, aux témoignages, aux expertises, aux interrogatoires.

Les structures de personnalités pour comprendre le passage à l'acte

Le 06/12/2025

Bergeret et le passage à l'acte : la structure détermine la décompensation

Pourquoi deux individus confrontés aux mêmes facteurs de risque développementaux produisent-ils des passages à l'acte radicalement différents ? L'un commet un homicide délirant, brutal, sans affect apparent. L'autre multiplie les violences impulsives dans ses relations intimes. Un troisième passe à l'acte une fois, de façon symbolique, puis s'effondre dans la culpabilité. Les trajectoires de vie peuvent être similaires (trauma précoce, attachement insécure, adversité cumulée), mais les modalités du passage à l'acte divergent totalement.

La réponse se trouve dans la structure de personnalité. Jean Bergeret a montré que l'organisation psychique ne se réduit pas à des traits de surface, mais constitue une architecture profonde qui détermine le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Cette structure organise trois dimensions fondamentales : la nature de l'angoisse dominante, la solidité du Moi, et les mécanismes de défense privilégiés.

Dans la méthode DS2C, l'analyse de la structure de la personnalité est déterminant : il permet de prédire le TYPE de passage à l'acte. Un sujet psychotique décompensera par effraction délirante. Un sujet limite passera à l'acte impulsivement, de façon répétée, dans la dépendance relationnelle. Un sujet névrotique produira un acte rare, symbolique, chargé de culpabilité. La structure ne dit pas SI le passage à l'acte aura lieu (cela dépend des autres niveaux, cf méthode DS2C), mais elle dit COMMENT il se produira.

La typologie structurale de Bergeret

Bergeret distingue trois grandes structures de personnalité : psychotique, limite, et névrotique. Cette typologie n'est pas une classification psychiatrique au sens du DSM (qui catalogue des symptômes), mais une analyse de l'organisation psychique profonde.

Les trois critères structuraux différenciels :

La structure psychotique se caractérise par une angoisse de morcellement (dissolution du Moi), un Moi fragmenté sans frontières stables, des mécanismes de défense archaïques (déni massif, clivage primaire, projection délirante), et des relations d'objet fusionnelles sans différenciation stable entre soi et l'autre.

La structure limite présente une angoisse d'abandon (perte de l'objet vécu comme perte de soi), un Moi fragile maintenu par le clivage, des défenses intermédiaires (clivage, identification projective, déni partiel), et des relations d'objet anaclitiques marquées par la dépendance massive et l'alternance entre idéalisation et dénigrement.

La structure névrotique s'organise autour d'une angoisse de castration (perte phallique, impuissance), un Moi solide capable de refoulement, des mécanismes de défense matures (refoulement, formation réactionnelle, sublimation), et des relations d'objet génitales où l'autre est investi comme sujet séparé dans une triangulation œdipienne résolue.

Pourquoi la structure détermine le passage à l'acte

La structure organise la façon dont le sujet traite l'affect, gère la frustration, et réagit à la menace. Face à un événement déclencheur (stress, conflit, perte), la structure dicte le mode de décompensation :

- Psychotique : Effraction du pare-excitation fragile → morcellement → passage à l'acte hors réalité (délirant)

- Limite : Angoisse d'abandon insupportable → clivage → décharge impulsive pour évacuer la tension

- Névrotique : Conflit intrapsychique → retour du refoulé → acte symbolique porteur de sens inconscient

La structure n'est pas un destin. Elle est une organisation qui contraint sans déterminer absolument. Mais elle rend certains passages à l'acte hautement probables et d'autres improbables.

Structure psychotique et passage à l'acte

Organisation psychotique

La structure psychotique se caractérise par une fragilité majeure des frontières du Moi. Le sujet ne parvient pas à maintenir une différenciation stable entre soi et l'autre, entre dedans et dehors, entre réalité interne et externe. L'angoisse dominante est celle de morcellement : le Moi menace de se fragmenter, de se dissoudre.

Les mécanismes de défense sont archaïques : déni massif de la réalité, clivage primaire (coexistence de représentations contradictoires sans intégration), projection délirante (l'affect intolérable est attribué à l'extérieur sous forme persécutive). Le Moi psychotique n'a pas construit de pare-excitation suffisant : l'affect envahit sans possibilité d'élaboration symbolique.

Modalités du passage à l'acte psychotique

Le passage à l'acte psychotique survient quand le morcellement devient imminent. Le sujet agit le délire : il ne passe pas à l'acte POUR quelque chose (il n'y a pas de motivation compréhensible), il agit la fragmentation elle-même.

Caractéristiques :

- Brutalité : Le passage à l'acte est soudain, sans phase préparatoire observable

- Absence d'affect : Le sujet semble froid, détaché, alexithymique. L'émotion n'est pas élaborée, elle est court-circuitée

- Absence de sens symbolique : L'acte n'a pas de signification inconsciente accessible (comme dans la névrose). Il est la décharge pure

- Gravité extrême : Sans limite interne (Surmoi fragile ou absent), le passage à l'acte peut être d'une violence inouïe

- Absence de culpabilité post-acte : Le sujet ne comprend pas ce qu'on lui reproche, ou rationalise de façon délirante

Exemple clinique : matricide délirant

Un homme de 32 ans, diagnostiqué schizophrénie paranoïde, vit chez sa mère. Depuis plusieurs semaines, il entend des voix qui lui disent que sa mère a été remplacée par un imposteur qui veut l'empoisonner. Il observe des "signes" : elle a changé de coiffure, elle cuisine différemment, elle le regarde bizarrement. L'angoisse monte. Un soir, pendant le dîner, il voit sa mère verser du sel dans sa soupe : c'est la preuve qu'elle veut l'empoisonner. Il se lève, prend un couteau, et la poignarde à mort.

Après l'acte, il explique calmement aux policiers qu'il a "éliminé l'imposteur" pour "sauver sa vraie mère". Il ne montre aucune émotion. Il ne comprend pas pourquoi on l'arrête. Pendant l'expertise psychiatrique, il maintient son délire : ce n'était pas sa mère, mais "quelqu'un qui lui ressemblait".

Analyse structurale :

- Angoisse de morcellement : confusion identitaire (mère réelle/mère imposture)

- Moi fragmenté : incapacité à tester la réalité

- Projection délirante : l'angoisse persécutive est attribuée à un "complot"

- Passage à l'acte = agir le délire pour restaurer une cohérence psychique (même délirante)

Structure limite et passage à l'acte

Organisation limite

La structure limite (ou état-limite, borderline) se situe entre psychose et névrose. Le Moi est constitué mais fragile. Le sujet a construit des frontières entre soi et l'autre, mais elles menacent constamment de s'effondrer. L'angoisse dominante est celle d'abandon : perdre l'objet = disparaître soi-même.

Le mécanisme de défense central est le clivage : l'objet est soit totalement bon (idéalisé), soit totalement mauvais (persécuteur). Le sujet ne peut intégrer l'ambivalence. L'identification projective est massive : le sujet projette dans l'autre des parties de lui-même (souvent des affects intolérables comme la rage ou la honte) et tente de les contrôler en contrôlant l'autre.

Les relations d'objet sont anaclitiques : l'autre est nécessaire pour contenir l'angoisse, mais il n'est pas investi comme sujet autonome. D'où l'alternance typique : fusion intense (l'autre est tout) puis rejet violent (l'autre est persécuteur).

Modalités du passage à l'acte limite

Le passage à l'acte limite survient quand l'angoisse d'abandon devient insupportable. Il ne s'agit pas d'agir un délire (comme dans la psychose), mais de décharger une tension qui ne peut être élaborée psychiquement.

Caractéristiques :

- Impulsivité : Le passage à l'acte est précédé d'une montée de tension brève, sans planification

- Répétition : Le passage à l'acte se répète (contrairement à la névrose où il est souvent unique). Chaque décharge soulage temporairement, mais l'angoisse revient

- Violence dans l'intimité : Le passage à l'acte vise l'objet d'attachement (conjoint, parent, enfant) plutôt qu'un inconnu

- Alternance culpabilité/déni : Après l'acte, le sujet peut exprimer du regret (quand l'objet est reclivé positivement), ou du déni (quand le clivage négatif persiste)

- Fonction anti-dépressive : Le passage à l'acte évite l'effondrement dépressif. Agir remplace penser

Exemple clinique : violence conjugale récurrente

Une femme de 38 ans consulte après sa troisième hospitalisation pour coups portés par son conjoint. Elle décrit un pattern répétitif : tout va bien pendant quelques semaines, puis elle perçoit un "signe" que son conjoint va la quitter (il rentre tard, il est au téléphone, il regarde une autre femme). L'angoisse monte. Elle le questionne, devient intrusive, vérifie son téléphone. Il se sent étouffé, prend ses distances. Elle interprète cette distance comme confirmation de l'abandon imminent. Une dispute violente éclate. Il la frappe. Après, il s'excuse, promet que ça ne se reproduira plus. Elle le croit (reclivage positif). Le cycle recommence.

Lors de la quatrième crise, elle menace de le quitter pour "le punir". Il semble indifférent. Elle panique. Elle tente de se suicider (scarifications superficielles). Il revient, affolé. Elle se sent rassurée : il tient à elle. Le cycle continue.

Analyse structurale :

- Angoisse d'abandon : toute distance est vécue comme menace de perte totale

- Clivage : le conjoint oscille entre "sauveur idéalisé" et "persécuteur"

- Identification projective : elle projette sa propre rage dans le conjoint et le provoque jusqu'à ce qu'il agisse cette rage

- Passage à l'acte (auto et hétéro-agressif) = décharge de l'angoisse insupportable + tentative de maintenir le lien (même violent)

Focus : Romand et la structure limite

Le cas Jean-Claude Romand (analysé dans l'article précédent) illustre parfaitement la structure limite. L'angoisse d'effondrement narcissique (variante de l'angoisse d'abandon : si l'image s'effondre, je n'existe plus), le clivage massif (maintenir deux réalités parallèles), le faux-self total (pas de noyau identitaire stable), et le passage à l'acte comme défense ultime contre le morcellement. Romand tue sa famille non par haine, mais parce qu'ils incarnent le miroir du mensonge : les détruire = tenter de préserver l'identité fictive.

Structure névrotique et passage à l'acte

Organisation névrotique

La structure névrotique est la plus solide des trois. Le Moi est constitué, différencié, capable de refoulement. L'angoisse dominante est celle de castration : peur de la perte phallique, de l'impuissance, de l'humiliation. Le sujet a traversé l'Œdipe, intégré l'interdit, constitué un Surmoi structurant (et non persécuteur).

Les mécanismes de défense sont matures : refoulement (l'affect est maintenu hors de la conscience), formation réactionnelle (l'affect est transformé en son contraire), sublimation (l'énergie pulsionnelle est dérivée vers des buts socialement valorisés). Le névrotique pense, élabore, symbolise. Le passage à l'acte est rare précisément parce que l'affect peut être traité psychiquement.

Modalités du passage à l'acte névrotique

Le passage à l'acte névrotique survient quand le refoulement échoue. Un affect longtemps contenu (souvent la haine, l’humiliation) fait retour et envahit le Moi. L'acte est alors porteur d'un sens symbolique : il réalise un fantasme inconscient, il punit le Surmoi, il accomplit un désir interdit.

Caractéristiques :

- Rareté : Le névrotique ne passe généralement pas à l'acte. Quand il le fait, c'est souvent un événement unique

- Charge symbolique : L'acte a un sens. Il peut être analysé, décodé, mis en lien avec l'histoire du sujet

- Culpabilité massive : Après l'acte, le sujet s'effondre. Le Surmoi le persécute. Il exprime des regrets authentiques, parfois se dénonce

- Planification inconsciente : L'acte peut sembler impulsif, mais une reconstruction montre souvent une préparation inconsciente (actes manqués, oublis, qui facilitent le passage à l'acte)

Exemple clinique : crime passionnel isolé

Un homme de 45 ans, cadre supérieur, marié depuis 20 ans, découvre que sa femme le trompe. Il ne dit rien. Il encaisse. Pendant trois mois, il observe, accumule des preuves, rumine. Il n'exprime rien : ni colère, ni tristesse. Il continue la vie conjugale comme si de rien n'était.

Un soir, elle rentre tard. Il lui demande calmement où elle était. Elle ment. Il sort un revolver (qu'il a acheté deux semaines plus tôt, prétendument pour "se protéger d'une agression") et tire. Une balle. Elle meurt. Il appelle immédiatement la police, avoue, pleure, dit : "Je ne sais pas ce qui m'a pris, je l'aimais".

Pendant l'expertise, il se révèle qu'il a été élevé par une mère froide, séductrice, qui alternait entre proximité et rejet. Enfant, il fantasmait la tuer. Adolescent, il a refoulé ces fantasmes matricides. Sa femme, par son infidélité, a réactivé l'humiliation infantile (être rejeté par la mère). Le passage à l'acte est un retour du refoulé : il tue symboliquement la mère en tuant la femme.

Analyse structurale :

- Angoisse de castration : l'infidélité = humiliation phallique insupportable

- Moi solide mais débordé : pendant trois mois, le refoulement tient, puis cède

- Retour du refoulé : le fantasme matricide infantile se réalise sur la femme

- Culpabilité massive : le Surmoi le persécute, il se dénonce, s'effondre

- Passage à l'acte = accomplissement d'un désir inconscient longtemps refoulé

Implications cliniques pour DS2C

Identifier la structure = prédire le type de décompensation

Dans l'analyse DS2C, la structure de personnalité permet de poser une hypothèse prédictive :

- Si structure psychotique : risque de passage à l'acte délirant, brutal, potentiellement gravissime. Surveillance des signes de décompensation psychotique (repli, bizarreries, discours persécutif).

- Si structure limite : risque de passages à l'acte répétés, impulsifs, dans l'intimité relationnelle. Surveillance des signes d'angoisse d'abandon (comportements intrusifs, alternance idéalisation/dénigrement, menaces suicidaires).

- Si structure névrotique : passage à l'acte rare, mais si facteurs de stress cumulés + échec du refoulement, acte isolé, symbolique, suivi d'effondrement. Surveillance des signes de rumination cachée, d'inhibition émotionnelle excessive, d'accumulation de tension non exprimée.

Conséquences pour l'évaluation du risque

Un facteur de risque criminologique (trauma précoce, violence familiale) n'a pas le même poids selon la structure. Un sujet limite avec attachement insécure présente un risque élevé de violences répétées dans l'intimité. Un sujet névrotique avec le même attachement insécure présentera des difficultés relationnelles, mais rarement un passage à l'acte violent.

L'évaluation du risque doit donc impérativement intégrer la structure. Les outils actuariels (qui quantifient des facteurs de risque) doivent être complétés par une analyse structurale qualitative.

En conclusion

La structure de personnalité n'est pas un destin, mais une organisation qui contraint le mode de relation à soi, à l'autre, et à la réalité. Face à un même déclencheur, le psychotique décompense par effraction délirante, le limite par décharge impulsive, le névrotique par retour du refoulé. La structure détermine le TYPE de passage à l'acte.

Frantz Bagoe

Analyste comportemental

Créateur de la méthode DS2C