Crépol : anatomie d'une victime de substitution
Avertissement méthodologique : cet article n'établit aucune culpabilité individuelle et ne prend parti sur aucune lecture identitaire des faits. Il propose une analyse structurelle d'un mécanisme de violence collective, indépendamment de la question (toujours en cours d'instruction) de qui a porté le coup mortel. Les éléments factuels cités proviennent exclusivement de sources judiciaires (déclarations du parquet, actes de procédure) ; aucune interprétation militante, d'un bord ou de l'autre, n'est reprise ici.
Dans la nuit du 19 novembre 2023, à la sortie d'un bal de village à Crépol, dans la Drôme, Thomas Perotto, 16 ans, meurt d'un coup de couteau. Deux autres personnes sont grièvement blessées, une quinzaine légèrement. Neuf suspects sont mis en examen pour meurtre et tentatives de meurtre en bande organisée ; leur nombre montera à quatorze au fil de l'instruction. Deux ans plus tard, l'auteur exact du coup fatal n'est toujours pas identifié avec certitude, un témoin ayant initialement désigné un suspect sur planche photographique s'est rétracté lors d'une confrontation.
Ce fait, en apparence secondaire d'un point de vue judiciaire, est le point d'entrée théorique le plus intéressant du dossier.
Une cible qui n'était pas ciblée
Ma grille de lecture DS2C aborde habituellement le passage à l'acte en partant du substrat adaptatif (Darwin), puis en remontant vers le contexte relationnel. Crépol impose l'inverse. Ce qui frappe d'abord n'est pas une pulsion individuelle mais une configuration systémique, au sens de Watzlawick : deux groupes, l'un venu d'un quartier de Romans-sur-Isère, l'autre local, s'affrontent après un refus d'entrée au bal. L'escalade est symétrique, chaque camp répond à l'autre par une intensification de même nature, sans tiers régulateur, jusqu'à la perte de toute différenciation individuelle. Dans une rixe de ce type, les protagonistes ne se battent plus contre des personnes mais contre un camp. La question n'est plus « qui a fait quoi » mais « qui appartient à quel groupe », et c'est précisément cette bascule qui rend l'identification judiciaire du geste fatal si difficile deux ans après les faits : la violence a été produite par une dynamique de groupe avant d'être imputable à un individu.
C'est cette indifférenciation qui ouvre la porte à un concept que la seule grille systémique de Watzlawick ne suffit pas à nommer : celui de pharmakos.
Le pharmakos, ou la victime disponible
René Girard, dans La Violence et le Sacré, décrit comment une crise mimétique (une violence qui se propage par imitation réciproque jusqu'à effacer les différences entre les protagonistes) trouve traditionnellement son issue non par la résolution du conflit initial, mais par la polarisation de la violence collective sur une victime substitutive. Cette victime n'est pas punie pour ce qu'elle a fait ; elle est frappée parce qu'elle est disponible et qu'elle porte des « signes victimaires », des marqueurs qui la désignent, aux yeux du groupe, comme appartenant à la catégorie adverse. Le pharmakos grec antique, littéralement, était ce bouc émissaire rituel expulsé de la cité pour purger une crise que personne ne savait résoudre autrement.
Il faut ici éviter une confusion de vocabulaire fréquente. Le pharmakos n'est pas le déplacement au sens freudien, ce mécanisme intrapsychique par lequel un sujet substitue à un objet pulsionnel interdit un objet plus accessible. Le déplacement se joue à l'échelle d'un psychisme individuel régulant une tension interne. Le pharmakos se joue à l'échelle d'un système collectif qui, incapable de désigner un responsable précis, se rabat sur n'importe quel représentant disponible de la catégorie perçue comme hostile. Les deux logiques peuvent se superposer chez un même sujet agissant au sein d'une foule, mais elles ne répondent pas à la même économie (flux de pensées), et les confondre affaiblirait l'analyse plus qu'elle ne l'enrichirait.
À ce stade de l'instruction, une circonstance aggravante de racisme anti-Blanc a été retenue à titre provisoire par les juges d'instruction, mais contestée par le parquet de Valence dans son réquisitoire définitif du 11 juin 2026, celui-ci la jugeant insuffisamment caractérisée. L'ordonnance de règlement, qui doit trancher définitivement, n'était pas encore rendue au moment de la rédaction de cet article. Il ne s'agit donc pas d'affirmer que Thomas Perotto a été frappé en raison d'un marqueur catégoriel, cette question reste, à ce jour, une controverse judiciaire non résolue. Mais la controverse elle-même est un objet d'analyse légitime : que des institutions se disputent sur la présence ou non d'un signe victimaire dans le choix de la cible confirme que le débat se pose bien au niveau de la catégorie et non de la personne, indépendamment de sa résolution finale.
Le doublement
Ce qui rend Crépol particulièrement instructif pour une lecture DS2C, ce n'est pas seulement le mécanisme initial, mais sa répétition en miroir. Dans les mois suivant le meurtre, des manifestations aux allures d'expéditions punitives ont visé le quartier de la Monnaie à Romans-sur-Isère, d'où sont originaires plusieurs des suspects. Faute de pouvoir identifier et sanctionner un auteur précis, c'est un territoire entier (une catégorie, à nouveau) qui a été désigné comme cible de substitution collective.
La structure est rigoureusement identique à celle du drame initial : indifférenciation de la cible réelle, sélection d'une victime disponible sur critère catégoriel, décharge d'une tension que le système ne parvient pas à réguler autrement. Le pharmakos individuel du bal a engendré un pharmakos social en réponse ; deux mécanismes homologues, produits par deux camps qui se perçoivent comme irréductiblement opposés, chacun reproduisant sans le savoir la logique qu'il reproche à l'autre.
Ce que Crépol donne à voir
L'affaire ne permet pas, et ne permettra sans doute jamais entièrement, tant que l'auteur du coup fatal reste incertain, de trancher une causalité individuelle unique. C'est précisément ce qui en fait un cas d'école pour une lecture structurelle du passage à l'acte collectif. La thèse centrale de DS2C veut que le passage à l'acte résulte d'une convergence entre plusieurs niveaux - substrat pulsionnel, tempérament, structure psychique, contexte relationnel - et non d'une cause unique. Crépol illustre une variante de cette convergence à l'échelle d'un groupe : une tension mimétique indifférenciée (N4) qui, faute de cible individualisable, se résout sur une victime substituable choisie pour son appartenance catégorielle plutôt que pour ses actes.
Tant que l'identité de l'auteur du coup mortel restera incertaine, les deux camps continueront, chacun de son côté, à produire des victimes de substitution en miroir l'un de l'autre. C'est peut-être la leçon la plus inconfortable de ce dossier : la logique du bouc émissaire ne s'arrête pas au premier mort. Elle se transmet, avec la même structure, à qui la reprend pour s'en venger.
