meurtrier

L'affaire des disparues de l'Yonne : Emile Louis

Le 06/06/2026

Émile Louis : derrière l'homme ordinaire, l’horreur sans visage

Il conduisait un car scolaire. Il était conseiller municipal. Il avait des médailles militaires. Il avait des amis haut placés, une réputation d'homme affable, un sourire de bon voisin. Pendant plus de vingt ans, Émile Louis a violé, tué et enterré sept jeunes femmes handicapées mentales dans les sous-bois de Rouvray, à quelques kilomètres d'Auxerre. Et personne, officiellement, ne l'a vu faire.

Le vrai scandale de l'affaire des disparues de l'Yonne n'est pas tant la monstruosité du crime que sa banalité de surface. Émile Louis n'était pas un inconnu inquiétant vivant en marge. Il était au centre. Intégré, visible, socialement actif. C'est précisément ce paradoxe qui en fait un cas fascinant et pédagogiquement précieux pour quiconque s'intéresse à la structure profonde du comportement criminel.

Comprendre Émile Louis, ce n'est pas chercher le monstre. C'est comprendre comment une organisation psychique particulière peut coexister, des décennies durant, avec une façade sociale parfaitement fonctionnelle. C'est comprendre que la dangerosité n'a pas de visage. Elle a une structure.

 

Niveau 1 — Darwin : À quoi ce comportement sert-il du point de vue de la survie ?

La question darwinienne n'est jamais flatteuse. Elle force à regarder derrière la morale pour identifier la fonction. Et la fonction, ici, est d'une clarté clinique désagréable.

Émile Louis est né en 1934 à Pontigny. Pupille de la DDASS, puis adopté, il apprend à 14 ans seulement que ses parents biologiques l'ont abandonné. Ce détail n'est pas anecdotique, il est fondateur. Dans la logique évolutive, l'abandon précoce active des schémas de survie archaïques : l'individu apprend que le lien est instable, que la protection n'est pas garantie, que la seule ressource fiable est soi-même. Le substrat pulsionnel se formate autour d'une équation simple : les autres sont des objets à instrumentaliser, non des sujets à reconnaître.

À l'adolescence, il est placé dans un centre pour jeunes délinquants où il est violé. Voilà le deuxième formatage. L'humiliation subie, non symbolisée, non élaborée, devient modèle opératoire. Darwin ne juge pas, il observe : un organisme qui a connu la prédation sans recours développe soit la fuite, soit la prédation en retour. Louis, manifestement, n'a pas fui.

À 18 ans, il s'engage à la Légion étrangère et revient de la guerre d'Indochine avec plusieurs médailles militaires. Ce passage est analytiquement crucial. La Légion offre à Louis ce que son enfance ne lui a jamais donné : un cadre, une appartenance, une légitimité institutionnelle à l'usage de la violence. Il y apprend que la force peut être socialement valorisée. Il y apprend aussi, et c'est peut-être l'essentiel, qu'il est capable de tout et que certains contextes l'y autorisent.

La fonction adaptative du comportement prédateur de Louis est donc, au sens strictement darwinien, une réponse à une histoire de vulnérabilité radicale. Maîtriser l'autre, choisir des proies incapables de résister, construire un territoire d'impunité tout cela répond à une logique de survie psychique forgée dans les premières décennies d'une existence marquée par l'abandon, la violence subie et l'absence de protection institutionnelle.

Il ne faut pas y lire une excuse. Il faut y lire une mécanique.

 

Niveau 2 — Le Senne : Comment le caractère amplifie-t-il l'expression de ce comportement ?

Le tempérament de Louis, tel qu'il se dégage des éléments comportementaux documentés, présente les traits caractéristiques d'une structure Flegmatique avec composante Sanguine. Ce n'est pas une hypothèse romantique, c'est une lecture de ses patterns comportementaux constants sur plus de quarante ans.

Le Flegmatique au sens de Le Senne (Actif – non-Emotif – Secondaire) se caractérise par une capacité remarquable à maintenir une façade stable indépendamment des états internes. Il ne déborde pas. Il ne s'agite pas. Il planifie, il attend, il exécute. Emile Louis se présente à ses contemporains comme un personnage à la fois sympathique et affable, conseiller municipal bien intégré, description qui correspond point par point au profil Flegmatique en interaction sociale : chaleur de surface, absence d'affect visible, maîtrise relationnelle instrumentale.

Cette secondarité, cette capacité à laisser décanter les expériences sans en montrer la trace, explique l'une des caractéristiques les plus frappantes du cas Louis : la durée. Entre 1975 et 1980, sept meurtres. Entre chaque acte, des semaines, des mois de vie ordinaire. Pas de décompensation visible. Pas d'effondrement comportemental. La vie continue, le car scolaire, les réunions du conseil municipal, les repas de famille. Le Flegmatique est constitutionnellement équipé pour cette double vie, non par cynisme calculé mais parce que sa structure tempéramentale ne produit pas la dissonance affective qui, chez un Nerveux ou un Sentimental, rendrait la dissimulation insoutenable.

La composante Sanguine, si elle est présente, et les éléments disponibles suggèrent qu'elle l'est, ajoute une dimension supplémentaire : l'adaptabilité sociale, la facilité à occuper des rôles, à produire de la sympathie sur demande. Lors de ses interrogatoires, Emile Louis clame haut et fort qu'il a des relations, et il n'a pas tort : il compte parmi ses amis Pierre et Nicole Charrier, figures influentes de l'Yonne, et Nicole Charrier se portera témoin de moralité en sa faveur. Ce réseau ne s'improvise pas. Il se construit, consciemment ou non, par un individu capable de produire l'image que chaque interlocuteur veut voir.

 

Niveau 3 — Freud/Bergeret : Quels sont les enjeux psychiques profonds sous-jacents ?

C'est ici que l'analyse devient à la fois la plus précise et la plus délicate. Précise parce que les données biographiques fournissent des indicateurs structurels solides, délicate parce qu'aucune expertise psychiatrique directe n'est accessible dans les sources publiques. Ce qui suit est une hypothèse clinique structurée, pas un diagnostic.

Le tableau que dessine la biographie d'Émile Louis est celui d'une organisation état-limite à dominante perverse au sens de Bergeret, c'est-à-dire une structure qui n'a jamais accédé à la triangulation œdipienne complète, qui maintient une relation à l'objet fondamentalement anaclitique, et dont le rapport à l'autre est structurellement instrumental.

Trois indicateurs convergent vers cette hypothèse :

Le premier est la multiplicité des victimations sur toute la durée de vie. Outre l'affaire des « Disparues de l'Yonne », Emile Louis a commis des attentats à la pudeur, des viols et actes de torture sur sa deuxième épouse et la fille de celle-ci, le viol d'une voisine, et le viol de sa propre fille. Ce n'est pas un passage à l'acte isolé sous pression situationnelle. C'est un mode de relation à l'autre, constant, polymorphe, transgénérationnel. La structure sous-jacente ne répond pas à un déclencheur circonstanciel, elle cherche activement ses objets.

Le deuxième indicateur est le choix électif des victimes. Sept jeunes femmes présentant des déficiences mentales légères, toutes issues du même réseau institutionnel, toutes sans famille proche, toutes dans l'impossibilité pratique de porter témoignage. Ce n'est pas le hasard d'un opportunisme. C'est une sélection qui révèle la logique interne de la structure : choisir un objet qui ne peut ni résister ni témoigner, c'est organiser la relation de manière à éliminer toute possibilité de réciprocité. L'autre n'est pas un sujet, il est une surface, un objet au premier sens du terme.

Le troisième indicateur est la gestion des aveux en 2000. Placé en garde à vue, Emile Louis avoue rapidement, livre un récit détaillé et guide les enquêteurs jusqu'à son cimetière personnel, parce qu'il croit les crimes prescrits et se montre confiant. Un mois plus tard, il se rétracte. Ce retournement n'est pas de la confusion, c'est de la gestion. La capacité à avouer en détail, froidement, sans affect apparent, puis à retirer ces aveux dès que le contexte change, témoigne d'un rapport au réel et à la vérité entièrement instrumentalisé. Il n'y a pas de culpabilité au sens névrotique du terme. Il y a du calcul.

Dans la terminologie de Bergeret, on est en présence d'un sujet pour lequel l'objet n'a jamais accédé au statut de totalité. L'autre reste une partie utile, disponible, consommable. La violence n'est pas l'expression d'un conflit interne non résolu : elle est l'outil d'une économie psychique qui ne connaît pas d'autre mode de relation à l'objet.

 

Niveau 4 — Watzlawick : Quelle configuration relationnelle structure le comportement ?

Watzlawick nous a appris une chose inconfortable : on ne peut pas ne pas communiquer. Chaque comportement, même le silence, même l'absence, est un message dans un système. La question n'est donc pas ce qu'Émile Louis dit — elle est quel système relationnel il fabrique, et comment ce système rend le passage à l'acte non seulement possible mais, d'un certain point de vue structurel, inévitable.

Louis ne choisit pas ses victimes au hasard. Il les sélectionne précisément parce qu'elles lui permettent de construire une relation radicalement asymétrique — une relation dans laquelle la métacommunication est impossible. Une jeune femme présentant une déficience mentale légère, isolée institutionnellement, sans réseau familial protecteur, ne peut pas nommer ce qui lui arrive. Elle ne dispose pas des outils symboliques pour mettre en récit la violence, pour la désigner, pour en faire un signal intelligible vers l'extérieur. Elle ne peut pas, au sens watzlawickien, recadrer la relation.

C'est là le génie sinistre du système Louis. Il ne crée pas une double contrainte au sens classique — il crée quelque chose de plus radical : une relation sans sortie métacommunicationnelle. La victime est prise dans un système où elle ne peut ni accepter ni refuser au sens plein de ces termes, ni appeler à l'aide dans un langage que le monde extérieur saisira. Louis a construit un espace relationnel hermétiquement fermé — et il l'a fait en choisissant des partenaires structurellement incapables d'en percer les parois.

Sa position dans ce système est celle du définisseur unique de la réalité. C'est lui qui décide de ce qui se passe, de ce que cela signifie, et de ce qui en reste. L'enterrement des corps à Rouvray n'est pas seulement une précaution pratique — c'est l'acte final de cette logique : effacer toute trace d'une relation qui n'a existé, officiellement, que dans sa tête. La victime disparaît. Le système se referme. Louis retourne conduire son car.

 

La temporalité différentielle : quand le temps lui-même devient une arme

C'est ici que le cas Louis révèle toute sa valeur heuristique pour ma méthode d’analyse DS2C.

Le concept de temporalité différentielle part d'un constat simple : les quatre niveaux du modèle n'opèrent pas à la même vitesse. Le substrat pulsionnel darwinien est rapide, presque réflexif, indexé sur la menace et le besoin immédiats. Le tempérament flegmatique est lent, il décante, il diffère, il régule par l'inertie. La structure inconsciente opère à l'échelle des années, parfois des décennies. Le contexte relationnel, lui, fluctue au rythme des interactions quotidiennes.

Dans la plupart des passages à l'acte, c'est la désynchronisation brutale de ces quatre vitesses qui produit la décharge, un événement situationnel qui précipite soudainement le contexte relationnel contre une structure qui n'a plus les ressources pour réguler. C'est le passage à l'acte précipité, le meurtre sous impulsion, la violence qui surprend son auteur autant que sa victime.

Louis n'appartient pas à cette catégorie. Il appartient à la catégorie inverse, et plus rare : le passage à l'acte programmé, dans lequel la temporalité différentielle ne produit pas de collision brutale mais une convergence lente et délibérée.

Regardons la mécanique :

  • N1 (Darwin) opère à basse fréquence mais haute intensité. Le substrat pulsionnel de Louis, forgé dans l'abandon, formaté par la violence subie, légitimé par l'expérience militaire, n'explose pas. Il persiste. Il est chronique plutôt qu'aigu. Ce n'est pas une pulsion qui cherche une décharge ponctuelle : c'est une organisation pulsionnelle stable autour de la domination et de l'annihilation de l'autre comme mode de relation primaire.
  • N2 (Le Senne) fonctionne comme régulateur temporel. La secondarité flegmatique n'inhibe pas la pulsion mais la met en attente. Elle produit l'intervalle. Entre deux actes, Louis ne souffre pas de la pulsion non assouvie à la manière d'un Nerveux qui brûle. Il attend. Il observe. Il sélectionne. Le tempérament devient ici un mécanisme de différé organisé et non pas la sublimation au sens freudien, mais le report calculé. C’est éminament plus fin. Ca demande une gestion de la frustration à un niveau expert.
  • N3 (Bergeret) fournit le cadre de légitimation interne. La structure état-limite à dominante perverse n'élabore pas de culpabilité significative entre les actes. Il n'y a pas de cycle dépressif post-acte, pas de désorganisation, pas de signal d'alarme interne qui forcerait l'arrêt. La structure régule par l'absence, absence de conflit interne, absence de remords opératoires, absence de la friction psychique qui, chez un névrotique, rendrait la récidive insupportable.
  • N4 (Watzlawick) fournit l'opportunité. Non pas l'opportunité hasardeuse, celle qui se présente et qui, chez un sujet moins organisé, pourrait être manquée ou refusée. Mais l'opportunité construite : Louis sélectionne son contexte relationnel avec la même méthodologie qu'un chasseur prépare son territoire. Le choix des victimes, le réseau institutionnel, la position sociale d'homme de confiance. Tout cela est une infrastructure relationnelle délibérément mise en place pour que le contexte soit toujours favorable.

La convergence de ces quatre temporalités chez Louis ne produit pas d'explosion. Elle produit un régime de croisière. Les meurtres entre 1975 et 1980 ne sont pas sept accidents. Ils sont sept occurrences d'un système qui fonctionne exactement comme prévu,  un système dans lequel chaque niveau opère à sa propre vitesse, sans friction avec les autres, dans une synchronisation qui n'est pas catastrophique mais homéostatique.

C'est là la différence fondamentale avec le passage à l'acte classique. Chez Louis, la temporalité différentielle ne crée pas de rupture, elle crée de la régularité. Le crime devient une variable stable dans l'économie psychique d'un sujet dont tous les niveaux sont, paradoxalement, parfaitement alignés pour le produire sans le signaler.

 

Au final

La trajectoire d'Émile Louis illustre ce que DS2C permet de nommer avec précision : un passage à l'acte programmé de type homéostatique, dans lequel la violence n'est pas le symptôme d'une décompensation mais le produit stable d'une organisation cohérente.

La psychologie évolutionnaire fournit le carburant : une organisation pulsionnelle centrée sur la maîtrise et l'annihilation, formatée dès l'enfance par l'abandon et la violence subie.

La caractérologie fournit le moteur de régulation temporelle : la secondarité flegmatique qui transforme l'impulsion en projet, qui permet l'attente sans souffrance et l'exécution sans débordement.

La psychologie fournit le plancher : une structure qui ne génère pas de signal d'arrêt interne, qui ne produit pas la dissonance psychique susceptible d'interrompre le cycle.

Le contexte fournit l’opportunité : un système relationnel soigneusement construit pour que la proie soit disponible, silencieuse, et disparaissable.

Ce qui est troublant dans ce tableau, c'est son absence de tension. Il n'y a pas, dans la structure Louis, de conflit entre l'homme ordinaire et le prédateur. Il n'y a pas deux personnes qui cohabitent en se combattant. Il y a une organisation unique, cohérente, dont la façade sociale et l'activité criminelle sont deux expressions complémentaires du même système.

C'est peut-être le vrai enseignement de cette affaire. Nous cherchons instinctivement la fissure, le regard qui dévie, le comportement qui déraille, le signe qui trahit. Nous pensons que la monstruosité se voit, parce que nous associons la violence à la désorganisation. Louis nous démontre le contraire : la violence la plus durable, la plus méthodique, la plus efficace n'est pas celle du sujet qui se désorganise sous pression. C'est celle du sujet dont la structure est précisément organisée pour la produire, tranquillement, régulièrement, sans laisser de traces dans le quotidien visible.

Le car scolaire repartait chaque matin. Ponctuel.

Emile louis

Comment un homme ordinaire a-t-il pu torturer des femmes pendant 30 ans sans que personne ne s’en doute ?

Le 12/04/2026

David Parker Ray. Le "Toy Box Killer". Un cas qui mérite qu'on s'y attarde sérieusement, parce qu'il n'est pas juste "monstrueux" — il est structurellement cohérent. Ce qui le rend d'autant plus utile analytiquement.

Les faits bruts

Né en 1939, Ray a kidnappé, violé et torturé un nombre indéterminé de femmes sur plusieurs décennies, depuis sa remorque à Elephant Butte, Nouveau-Mexique. Il aurait investi 100 000 dollars dans sa "Toy Box" — une remorque cargo insonorisée équipée d'une table gynécologique, de miroirs au plafond, de chaînes, d'instruments chirurgicaux et d'un générateur électrique pour infliger des décharges. (Wikipedia) Abandonné par ses parents à 10 ans, élevé par des grands-parents autoritaires, il était décrit comme un enfant renfermé et socialement maladroit. (Oxygen)

Le chiffre de victimes reste incertain — probablement entre 14 et 60 (Maamodt) — parce qu'aucun corps n'a jamais été retrouvé. Ce qui n'est pas anodin pour l'analyse.

La plupart des structures cliniques présentent une tension entre les niveaux — le tempérament résiste à la pulsion, la structure tente de contenir ce que le contexte déclenche. Chez Ray, cette tension a disparu. Les quatre dimensions se sont soudées en un seul organisme fonctionnel, silencieux, auto-régulé.

Au niveau darwinien

La pulsion de maîtrise n'est plus une urgence biologique intermittente. Elle s'est convertie en programme. L'énergie pulsionnelle, au lieu de s'accumuler jusqu'à la rupture, s'écoule en continu dans un circuit fermé. Ray n'attend pas — il entretient. La Toy Box est moins un lieu de décharge qu'un organe vital, aussi nécessaire que la respiration. Du point de vue adaptatif, il a résolu le problème que la majorité des prédateurs ne parviennent pas à résoudre : l'oscillation entre le retour au monde ordinaire et le monde interne de la pulsion. Il n'y a plus d'oscillation. Les deux mondes coexistent sans friction, superposés comme deux calques transparents.

Au niveau caractériel

Le tempérament flegmatique-secondaire a fait le travail que nul thérapeute ne pourrait revendiquer : il a transformé la pulsion en méthode. La secondarité, chez Le Senne, désigne cette capacité à différer, à inscrire l'acte dans la durée, à le déposer dans une structure temporelle étendue. Ray investit des décennies et cent mille dollars dans un équipement. Il enregistre des cassettes audios à l'avance. Il rédige des protocoles. Il forme des complices. Il n'y a aucune précipitation — et l'absence de précipitation est précisément ce qui rend le système invisible. Les tueurs en série sont arrêtés parce qu'ils accélèrent, parce que la pression monte et que les intervalles entre les actes se réduisent. Ray, lui, maintient un rythme. Comme un praticien régule son agenda.

Au niveau structural

La perversion état-limite accomplit ici sa fonction la plus redoutable : elle supprime le signal interne d'alarme sans désorganiser la façade. Il n'y a pas de culpabilité — non pas parce qu'elle serait refoulée, mais parce qu'elle n'a structurellement pas de place dans l'économie psychique de Ray. Le clivage est si rigide, si ancien, si bien huilé, que les victimes ne sont jamais des sujets dans son monde interne. Ce sont des objets fonctionnels, comme les instruments qui les enchaînent. Cette objectalisation n'est pas une décision — c'est une architecture. Et parce que le clivage tient, aucun conflit interne ne vient menacer l'équilibre. La structure perverse est paradoxalement stable : elle ne génère pas l'angoisse qui finit par trahir les organisations névrotiques ou psychotiques.

Au niveau systémique

Ray a construit quelque chose que Watzlawick aurait décrit comme un système homéostatique parfaitement fermé. Chaque élément renforce les autres : la Toy Box neutralise les victimes physiquement, la cassette audio les neutralise psychiquement avant même qu'il entre dans la pièce, les complices ferment les issues relationnelles extérieures, l'isolement géographique d'Elephant Butte ferme les issues sociales. Les victimes survivantes elles-mêmes ont été conditionnées à ne pas parler — non par menace brutale, mais par un travail systématique de dissociation et de honte. Ray n'avait pas besoin de tuer pour effacer les traces. Il avait construit un système où les traces s'effaçaient d'elles-mêmes.

Ce qui frappe dans cette fusion des quatre niveaux, c'est qu'elle produit une économie psychique sans déchet. Chez la plupart des sujets en passage à l'acte, il y a un résidu — culpabilité résiduelle, agitation post-acte, comportement d'exposition inconscient, ce que Freud appelait le besoin d'autopunition. Ces résidus sont les failles par lesquelles les enquêteurs entrent. Ray ne laissait pas de résidu. Il recyclait tout.

La chute, et son ironie

En 1999, une victime, Cynthia Vigil, parvint à se libérer de ses chaînes pendant une courte absence de Ray, saisit un couteau laissé par négligence et s'échappa en courant dans la rue, nue et en état de choc, avant d'appeler la police.

Voilà ce qui a arrêté David Parker Ray : une erreur de rangement.

Non pas une enquête brillante, non pas une escalade comportementale, non pas un témoin extérieur. Un couteau mal posé. Trente ans de système quasi-parfait, effacé par une négligence matérielle d'une seconde.

Ce n'est pas sans signification clinique. La fusion des quatre niveaux en mode de vie produit une robustesse systémique remarquable — mais elle a un coût invisible : l'excès de confiance dans le système lui-même. Ray s'était construit une conviction d'imperméabilité. Et cette conviction, qui est la marque ultime de la structure perverse — la certitude de maîtrise totale — est précisément ce qui génère les micro-relâchements. On ne range plus le couteau parce que le couteau ne pose plus de problème dans son monde interne. Les victimes sont des objets. Les objets ne saisissent pas les couteaux.

Watzlawick dirait : tout système fermé finit par être aveugle à ses propres angles morts. Darwin dirait : la surspécialisation adaptative rend vulnérable aux perturbations imprévues. Bergeret dirait : le clivage protège la structure mais supprime les feedbacks correcteurs. Le Senne dirait : la secondarité extrême transforme la précaution en rituel — et les rituels créent des automatismes, et les automatismes créent des failles.

Arrêté en 1999, Ray mourut d'une crise cardiaque en 2002 avant que son procès ne soit entièrement conclu. (Wikipedia) Son secret principal — le nombre réel de victimes, les lieux d'inhumation éventuels — est mort avec lui. Dernière maîtrise. Même depuis la cellule, le système restait fermé.

Addendum — La temporalité différentielle comme clé de lecture

Il y a un angle que l'analyse principale n'a qu'effleuré, et qui mérite d'être posé clairement : Ray ne vit pas dans le même temps que ses victimes, que ses complices, que les enquêteurs.

La temporalité différentielle — concept que j'ai développé dans le cadre de ma méthode d’analyse comportementale DS2C pour désigner le fait que les quatre niveaux n'opèrent pas sur la même échelle de temps — atteint chez Ray une expression quasi-cliniquement pure.

Le substrat darwinien fonctionne sur le temps court de la pulsion : activation, tension, décharge. C'est le temps de la victime dans la Toy Box — intense, saturé, sans horizon. Mais Ray, lui, opère sur le temps long de la secondarité caractérielle : des années de planification, des décennies de construction, un investissement financier et logistique qui s'étale sur toute une vie adulte. La pulsion ne dicte pas son rythme — c'est lui qui dicte le rythme de la pulsion. Cette inversion est rare. Elle signale que le niveau 2 (Le Senne, la caractérologie) a pris le contrôle structurel du niveau 1 (Darwin, psychologie évolutionnaire), ce qui est précisément l'inverse de ce qu'on observe dans la majorité des passages à l'acte.

Au niveau structural, le temps de la perversion est le temps de la répétition sans usure. La névrose s'épuise — le symptôme s'érode, la culpabilité s'accumule, quelque chose finit par céder. La psychose se désorganise sous la pression temporelle. La perversion état-limite, elle, se reproduit à l'identique. Pas d'évolution, pas de fatigue, pas d'escalade obligatoire. Ray en 1999 est cliniquement le même que Ray en 1970. Le temps ne l'a pas travaillé — il a travaillé dans le temps.

Et c'est précisément là que la temporalité différentielle devient un outil diagnostique : quand un sujet maintient la même organisation comportementale sur trois décennies sans variation significative, on n'est plus dans le passage à l'acte au sens strict — on est dans une structure d'existence. Le passage à l'acte implique une rupture temporelle, un avant et un après. Chez Ray, il n'y a pas d'avant. Il n'y a pas d'après. Il y a un présent permanent, indéfiniment reconduit.

Ce que le couteau mal rangé a interrompu, ce n'est pas un acte. C'est un temps.

 

NB : Pour ceux qui me suivent et qui apprécient de me lire, et mon travail, restez à l'affût...

#W9 #EnquetesCriminelles 

#Mercredi 

#AffaireEsquivillon 

La grand-mère empoisonneuse : Dorothea Puente

Le 07/02/2026

Note préliminaire : la question des armes et du genre

Avant d'entrer dans le cas Puente, une question mérite un détour. Les femmes empoisonnent-elles vraiment plus ? Les hommes étranglent-ils vraiment plus ? Réponse courte : oui, statistiquement, mais c'est plus complexe que ça.

Les données criminologiques montrent une corrélation nette. Les tueuses en série utilisent le poison dans environ 40% des cas, contre moins de 5% chez les tueurs masculins. À l'inverse, strangulation et armes blanches dominent chez les hommes (60%), quasi-absentes chez les femmes. Pourquoi ?

L’hypothèse sociobiologique classique est la force physique différentielle, le poison compense l'infériorité musculaire. Ça marche pour la criminalité opportuniste, beaucoup moins pour le meurtre en série où la préméditation annule l'avantage de la force brute. Gary Ridgway étranglait des femmes de 45 kilos, ce n'est pas une question de défi physique.

L’hypothèse darwinienne est plus intéressante : c’est la sélection sexuelle différentielle des stratégies d'agression. Les mâles humains ont été sélectionnés pour l'agression directe, compétitive, visible (accès aux femelles, défense du territoire). Les femelles pour l'agression indirecte, sociale, invisible (protection de la progéniture, manipulation des alliances). Le poison est l'arme parfaite de l'agression féminine évolutivement optimale. C’est discret, sans confrontation.

L’hypothèse psychodynamique (celle qui nous intéresse ici) est le rapport différentiel au corps et à la distance. L'étranglement, le couteau, c'est le contact, la pénétration, le contrôle physique direct. La symbolique phallique est évidente. Le poison, c'est la dissolution, l'incorporation, la contamination de l'intérieur. La symbolique maternelle est plutôt je te nourris, donc je te tue. Le sein empoisonné.

Mon hypothèse DS2C est que l'arme du meurtre est déterminée par la structure caractérielle et le pattern relationnel primaire, eux-mêmes genrés par la socialisation différentielle. Les hommes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (force, pénétration, domination visible). Les femmes tuent comme on leur a appris à exercer le pouvoir (soin, nourriture, influence invisible). On tue avec les outils relationnels qu'on a internalisés.

Puente incarne ça parfaitement. Elle tue avec ce qu'elle connaît : le domestique, le maternel, le soin. Mais perverti. Je reviendrai d’ici 2 semaines sur cette question d’arme employée…

 

L’histoire tragique de Dorothea

Il y a d'abord la mère. Trudy Mae Yates. Alcoolique, prostituée occasionnelle. Dorothea naît en 1929, neuvième enfant sur dix-huit grossesses (seulement sept survivront). Le père, Jesse James Gray, est ouvrier agricole. Il meurt de tuberculose quand Dorothea a quatre ans. La mère sombre immédiatement dans l'alcoolisme terminal.

Les enfants sont dispersés. Dorothea et deux frères sont placés dans un orphelinat méthodiste, puis dans une famille d'accueil. La famille Reba et Arthur Gosset. Apparemment respectables. Sauf que les frères Gosset violent Dorothea dès l'âge de sept ou huit ans. Viols répétés, chronicisés, jusqu'à l'adolescence. Personne n'intervient. Ou personne ne voit. Ou personne ne veut voir.

L’abandon maternel précoce (la mère est physiquement là mais émotionnellement morte), la mort du père (perte de la triangulation œdipienne avant même qu'elle soit constituée), puis le placement dans un système familial de substitution qui transforme le refuge en enfer, font des premières années de vie de Dorothea Puente le lit de sa perversion. De même que les viols par les figures fraternelles qui devraient être protectrices, l’effondrement total de la possibilité d'attachement sécure. Bergeret parlerait de carence précoce massive avec effraction traumatique répétée. La violence fondamentale ne peut même pas se lier parce qu'il n'y a jamais eu d'objet stable pour la lier.

Premier pattern relationnel : sexualité et survie

À seize ans, Dorothea tombe enceinte. Viol, encore, probablement par un des frères Gosset ou un homme du voisinage. Elle accouche seule. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.

La même année, elle commence à se prostituer. Ce n'est pas une descente dramatique, c'est une continuation logique. Son corps a toujours été un objet pour les autres, autant le monnayer. Elle apprend très vite : les hommes paient, les hommes partent. La relation humaine est une transaction. Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'attachement, il y a de l'argent et du pouvoir.

À dix-huit ans, elle épouse Fred McFaul. Violent, alcoolique. Elle a deux filles avec lui. Le mariage dure deux ans. Elle abandonne les filles pour partir avec un autre homme. Premier abandon qu'elle commet elle-même, première inversion de la position de victime. Elle passe de l'abandonnée à l'abandonneuse.

Pattern qui va se répéter : quatre mariages au total, tous avec des hommes violents, alcooliques ou criminels. Axel Johansson (marin violent, divorce rapide), Roberto Puente (violent, elle le poignarde en légitime défense supposée, divorce), Pedro Montalvo (violences, elle le met en prison pour viol, divorce). Chaque fois, elle est battue. Chaque fois, elle reste. Puis chaque fois, elle part et garde le nom du mari. C’est intéressant : elle collectionne les identités masculines comme des trophées.

Il y a une répétition compulsive du schéma maternel (homme toxique, chaos, abandon), mais avec une différence cruciale : elle apprend à retourner la violence. Le coup de couteau à Roberto est un tournant. Elle découvre qu'elle peut frapper aussi. Pas pour se défendre vraiment, mais pour inverser la position structurelle. De proie à prédatrice.

Construction de la façade : le masque maternel comme arme

Dans les années soixante-dix, Dorothea se réinvente. Elle loue une grande maison victorienne à Sacramento, 1426 F Street. Elle la transforme en pension de famille pour personnes âgées et marginaux. Bénéficiaires de l'aide sociale, alcooliques, malades mentaux. Les invisibles du système.

Elle cuisine pour eux, les écoute, organise des fêtes de quartier avec décorations et gâteaux faits maison. Les voisins la décrivent comme adorable, généreuse, maternelle. Elle s'habille en couleurs vives, se maquille excessivement (comme une poupée ou une putain, selon les témoins), sourit constamment. Elle joue la grand-mère parfaite.

Mais regardons la structure sous-jacente. Puente ne fait pas ça par bonté. Elle encaisse les chèques d'aide sociale de ses locataires. Elle leur fait signer des procurations. Elle falsifie leur courrier, intercepte leur argent. Certains se plaignent, disparaissent. D'autres deviennent trop lucides, posent trop de questions. Ils disparaissent aussi.

Puente a compris que la façade maternelle donne un accès absolu. Les vieillards vulnérables, les marginaux sans famille, personne ne les surveille. Elle peut faire ce qu'elle veut. Le maternel devient l'arme parfaite parce que c'est ce qu'on suspecte le moins. Qui imaginerait que la gentille grand-mère qui cuisine des tartes empoisonne ses locataires ?

Selon une lecture Watzlawickienne, c’est un double bind mais inversé. Le message explicite est "je prends soin de vous", le message implicite est "je vous possède entièrement". Mais contrairement au double bind parental classique qui est inconscient, chez Puente c'est une manipulation consciente et instrumentalisée. Elle sait exactement ce qu'elle fait. C'est de la perversion structurée, pas du clivage chaotique.

Première arrestation : 1982

Un locataire, Malcolm McKenzie, survit à une tentative d'empoisonnement. Il se réveille à l'hôpital, teste positif aux sédatifs massifs. Il porte plainte. Dorothea est arrêtée, plaide coupable pour vol et tentative de meurtre. Elle prend cinq ans, en fait trois avec libération conditionnelle en 1985. Dorothea Puente est interdite de gérer une pension pour personnes vulnérables. Évidemment, elle recommence immédiatement en 1986. Elle reprend la même maison, F Street. Mêmes locataires, même méthode. L'arrestation ne change rien. Il n'y a pas de prise de conscience, pas d'angoisse, pas de culpabilité. C'est juste un contretemps dans le business model. On ne peut pas parler de compulsion ici comme chez Ridgway. C'est du calcul froid. La structure n'est pas limite, elle est pleinement perverse.

Le modus operandi

Puente empoisonne avec une combinaison de médicaments : Dalmane (flurazépam, un benzodiazépine), digitaline (médicament cardiaque), parfois Tylenol en surdose. Elle les mélange dans la nourriture ou les boissons, ce qui provoque la mort par dépression respiratoire ou arrêt cardiaque. Ça ressemble à une mort naturelle chez des personnes déjà fragiles. Pas d'autopsie systématique dans ce milieu social.

Une fois morts, elle continue d'encaisser leurs chèques. Elle falsifie leur signature, intercepte le courrier, répond aux services sociaux en se faisant passer pour eux au téléphone. Certains "locataires" sont officiellement vivants pendant des mois après leur mort. Elle enterre les corps dans le jardin, sous les plantes, les fleurs. Sept corps seront retrouvés dans moins de 100 mètres carrés.

Pas de rituel, pas de mise en scène, pas de sadisme. Le meurtre est purement fonctionnel. Le locataire devient un problème (lucide, méfiant, demande son argent), on élimine le problème. Le corps devient un déchet, on l'enterre comme on jette les ordures. C'est d'une rationalité glaciale.

Neuf victimes confirmées, mais probablement beaucoup plus

Novembre 1988 : effondrement du système

Un travailleur social, Peggy Nickerson, s'inquiète. Alvaro Montoya, un de ses clients, vivait chez Puente. Il ne répond plus. Elle insiste, alerte la police. Le 11 novembre, les flics viennent fouiller. Ils trouvent un corps dans le jardin. Puis un deuxième. Puis sept au total.

Dorothea reste calme, souriante, coopérative. Elle explique que ce sont des locataires morts naturellement, qu'elle les a enterrés parce qu'elle n'avait pas d'argent pour les funérailles. Les flics la laissent partir chercher des papiers dans sa chambre. Elle sort par la fenêtre, prend un taxi, disparaît.

Cavale de quatre jours. Elle va à Los Angeles, descend dans un hôtel miteux, boit au bar. Elle rencontre un type, Charles Willgues, se présente comme "Donna Johansson" (encore un nom de mari recyclé). Ils boivent ensemble. Il trouve ça bizarre, appelle la police après avoir vu son portrait aux infos, elle se fait arrêter le 17 novembre dans un bar.

Pendant l'interrogatoire, elle reste cohérente, polie, souriante. Nie tout. Les corps ? Des gens qui sont morts chez elle, naturellement. L'argent ? Ils lui devaient un loyer. Elle ne comprend pas pourquoi on l'embête. Absence totale d'affect approprié. Pas de panique, pas d'effondrement, pas de rage. Juste une incompréhension polie, presque amusée.

Procès en 1993 et révélation de la structure perverse

Cinq ans entre l'arrestation et le procès. Puente a 64 ans. Elle arrive au tribunal maquillée, habillée de couleurs vives, souriante. Elle joue encore la grand-mère. Ses avocats plaident qu'elle est une femme gentille exploitée par des locataires violents et manipulateurs.

Les témoignages s'accumulent. D'anciens locataires racontent les empoisonnements ratés, les menaces voilées, l'atmosphère étrange de la maison. Les analyses toxicologiques montrent les surdoses médicamenteuses. Les documents falsifiés s'empilent. L'accusation reconstitue le business model : louer à des marginaux, encaisser leur aide sociale, les tuer quand ils deviennent problématiques, recommencer.

Dorothea ne craque jamais. Pas de larmes, pas d'aveux, pas d'effondrement. Elle maintient qu'elle est innocente, que c'est un complot, que les gens sont morts naturellement. Quand on lui montre les preuves accablantes, elle hausse les épaules, sourit, dit que les procureurs se trompent. Ce n'est pas du déni psychotique. Elle sait parfaitement ce qu'elle a fait. C'est de la dissociation perverse instrumentalisée. Elle a construit un récit alternatif et s'y tient parce que c'est stratégiquement optimal. Avouer ne lui rapporte rien. Maintenir l'innocence lui donne une chance, même infime, d'éviter la peine capitale.

Le verdict : trois meurtres confirmés, neuf chefs d'accusation mais seulement trois dépassent le doute raisonnable. Perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Elle échappe à la peine de mort.

Dorothea passe 23 ans en prison. Elle meurt en 2011 à 82 ans de causes naturelles. Pendant toute sa détention, elle maintient son innocence. Elle cuisine pour les autres détenues, joue aux cartes, tricote. Les gardiennes la décrivent comme "gentille, maternelle, serviable". Elle reçoit des lettres d'admirateurs, certains lui envoient de l'argent.

Elle ne lâche jamais le masque. Pas une seule fois en 23 ans. Jusqu'à sa mort, elle est la gentille grand-mère injustement condamnée. C'est d'une cohérence structurelle fascinante. Le masque n'est pas un masque, c'est devenu l'unique mode d'existence possible. Elle ne peut pas exister autrement que comme grand-mère maternelle parce que c'est la seule identité qui lui donne du pouvoir, de la valeur, de l'attention.

 

Mon analyse DS2C : convergence des 4 niveaux

Une adaptation prédatrice optimale

Regardons la trajectoire. Enfant violée, passivement subie. Adolescente prostituée, corps marchandisé mais toujours objet. Jeune femme battue par quatre maris successifs, encore victime. Puis bascule : elle poignarde Roberto, elle piège Pedro, elle commence à retourner la violence.

Sélection de la niche écologique : Puente identifie avec une précision darwinienne le territoire où la prédation est optimale. Les personnes âgées marginalisées, les bénéficiaires de l'aide sociale sans famille, les alcooliques, les handicapés mentaux constituent une population vulnérable que le système social a déjà abandonnée. Quand ils disparaissent, personne ne cherche. C'est une adaptation parfaite au milieu : elle exploite une faille structurelle du système de protection sociale.

Stratégie reproductrice inversée : Biologiquement, les femelles investissent dans la progéniture (gestation, allaitement, soins). Puente inverse totalement ce schéma. Elle a abandonné ses propres enfants, ne manifeste aucun instinct maternel authentique. À la place, elle instrumentalise le comportement maternel de surface comme stratégie de chasse. Le care devient mimétisme prédateur. Elle imite la grand-mère pour capturer, exactement comme certains prédateurs imitent les signaux de détresse des proies.

Le meurtre par empoisonnement est l'aboutissement logique de cette inversion. Ce n'est pas une explosion pulsionnelle comme chez Gary Ridgway. C'est une prise de contrôle méthodique, froide, calculée. Elle n'est plus l'objet pénétré, violé, battu. Elle devient le sujet qui pénètre l'autre de l'intérieur, qui contamine, qui dissout. Le poison exploite l'avantage évolutif féminin ancestral : accès à la nourriture, manipulation des substances, patience, discrétion. Là où les mâles humains ont développé l'agression directe et visible (compétition pour l'accès aux femelles), les femelles ont développé l'agression indirecte et cachée (protection de la progéniture via élimination des menaces sans confrontation). Puente utilise cet héritage évolutif à des fins purement parasitaires.

La symbolique du poison est je te nourris, donc je te tue. Le sein maternel devient mortifère. C'est l'inversion exacte de la fonction maternelle primaire. Mélanie Klein parlerait de sein mauvais totalement scindé du sein bon, mais chez Puente il n'y a jamais eu de sein bon. Il n'y a eu que violence, abandon, exploitation. Donc elle reproduit ce qu'elle connaît, mais en inversant les positions.

Structure caractérielle : flegmatique (non-Émotivité, Activité, Secondarité)

Non-Émotivité : Absence totale de réactivité émotionnelle authentique face aux stimuli moraux. Elle voit la souffrance des victimes, elle assiste à leur agonie, elle enterre les corps. Aucun affect observable. Pas d'angoisse, pas de culpabilité, pas de tristesse. Le seul affect qu'elle manifeste (la jovialité grand-maternelle) est entièrement fabriqué, performatif, instrumental.

Activité : Contrairement au flegmatique classique (plutôt contemplatif, posé), Puente déploie une activité constante et méthodique. Elle cuisine, elle décore, elle organise, elle falsifie des documents, elle gère les procurations, elle enterre les corps, elle recommence. C'est une activité froide, systématique, sans emballement pulsionnel. Pas de compulsion chaotique comme chez Ridgway, mais une industrialisation du meurtre.

Secondarité : Capacité de projection dans le temps, de planification, de maintien d'un cap à long terme. Elle construit son système d'exploitation sur des années, elle maintient son masque sans faille pendant des décennies, elle garde sa version des faits jusqu'à sa mort 23 ans après l'arrestation. La secondarité est ici pathologiquement rigide. Aucune remise en question, aucune plasticité. Le système une fois construit devient immuable.

L'absence d'émotivité primaire et la secondarité pathologique créent une imperméabilité totale à l'intervention thérapeutique ou judiciaire. On ne peut pas faire appel à la culpabilité (elle n'en a pas), on ne peut pas espérer une prise de conscience (la secondarité fige le système défensif). C'est un bloc caractériel inattaquable.

Alors ? Perversion ou psychopathie ? C'est la question centrale

Puente est-elle une perverse au sens freudien (désaveu de la castration, clivage du moi, jouissance transgressive) ou une psychopathe au sens criminologique (absence d'empathie, manipulation, parasitisme) ?

Il y a clivage du Moi, une coexistence de deux systèmes de croyance incompatibles. "Je suis une grand-mère bienveillante" ET "je tue mes locataires pour leur argent". Mais contrairement au clivage psychotique (où les deux systèmes s'ignorent totalement), ici le clivage est instrumentalisé. Elle sait qu'elle ment, elle ment stratégiquement. C'est du clivage pervers, pas psychotique.

Il y a également une fixation orale sadique, le poison passe par la bouche, par l'incorporation. C'est une agression qui utilise la modalité de la phase orale (manger est le premier mode de relation au monde). Mais au lieu de nourrir pour créer du lien, elle nourrit pour détruire. C'est une perversion de la position orale : l'incorporation devient annihilation. Les victimes ne sont jamais des sujets. Ce sont des objets partiels, réduits à leur fonction économique, source de revenus. Quand l'objet devient dysfonctionnel car trop lucide, trop demandeur, on le remplace. Il n'y a jamais eu d'accès à l'objet total, jamais de reconnaissance de l'altérité de l'autre.

Le plaisir n'est pas dans le meurtre lui-même mais dans le contrôle total, la possession absolue de l'autre devenu objet inerte et productif puisqu’il continue de "rapporter" après sa mort. Il y a une dimension de jouissance dans cette toute-puissance. Elle sait que c'est mal et elle le fait quand même, non pas malgré l'interdit mais à cause de l'interdit. Le défi à la loi fait partie du plaisir.

Mon hypothèse DS2C : c’est une structure limite, une perversion psychopathique ou psychopathie pervertie. Les deux structures coexistent et se renforcent. Le noyau psychopathique (déficit empathique primaire, probablement neurobiologique aggravé par les traumas précoces) permet l'instrumentalisation totale de l'autre. La dimension perverse (jouissance du contrôle, inversion des rôles, perversion du maternel) structure l'expression comportementale spécifique. Elle ne tue pas n'importe comment, elle tue maternellement.

Sous l'activité fébrile, sous le masque jovial, il y a probablement un vide affectif abyssal. Bergeret parlerait de dépression essentielle, c'est-à-dire un état dépressif tellement profond et précoce qu'il ne peut même pas être ressenti comme tristesse. C'est juste le vide, l'absence de sens, l'inexistence subjective. Le meurtre et l'argent deviennent des tentatives désespérées de remplir ce vide, évidemment vouées à l'échec. L'absence totale d'empathie, la froideur affective primaire, l'impossibilité radicale de se mettre à la place de l'autre suggèrent un déficit empathique constitutionnel. Les traumas précoces ont amplifié ce déficit, mais ils ne l'ont pas créé ex nihilo.

Du côté situationnel du passage à l’acte (aux actes), c’est autre chose

Watzlawick décrit le double bind comme une situation où on reçoit deux messages contradictoires dont on ne peut pas sortir. Puente crée activement des doubles binds pour ses victimes. Message 1 : "Je prends soin de vous, vous êtes en sécurité ici." Message 2 : "Si vous me questionnez ou me résistez, vous serez éliminé." Mais le message 2 n'est jamais explicite, il reste implicite, menaçant, insaisissable. Les victimes sont piégées dans une relation dont elles ne peuvent pas sortir sans perdre leur logement, leur sécurité matérielle, leur dernier lien social.

Dès lors qu’un locateur devient trop autonome, trop lucide, il rompt l’homéostasie que Puente doit rééquilibrer en passant à l’acte.

 

Résumons-nous : convergence des 4 niveaux

Niveau 1 (Darwin) : Sélection d'une niche écologique où la prédation est optimale (personnes vulnérables sans protection sociale), utilisation d'une arme féminine ancestrale (poison via nourriture).

Niveau 2 (Le Senne) : Structure caractérielle flegmatique pervertie (non-émotivité + activité méthodique + secondarité rigide) permettant une industrialisation du meurtre sans affect perturbateur.

Niveau 3 (Freud/Bergeret) : Perversion psychopathique sur fond de violence fondamentale non liée (carence précoce + traumas répétés + probable déficit empathique neurobiologique), avec désaveu de la castration et instrumentalisation du maternel.

Niveau 4 (Watzlawick) : Construction d'un système relationnel toxique où le meurtre devient mécanisme homéostatique de régulation, facilité par un environnement social qui valide le masque et isole les victimes.

La convergence : Puente devient meurtrière parce que les quatre niveaux s'alignent parfaitement.

Pourquoi le poison plutôt qu'étrangler ou poignarder ?

La raison pratique : elle est petite, 1m55, faible physiquement. Ses victimes sont parfois plus jeunes, plus fortes qu'elle. Le poison compense l'infériorité physique. Mais c'est insuffisant comme explication. Elle aurait pu tirer, ça compense aussi la force.

La raison symbolique : le poison passe par la nourriture, donc par le registre maternel. Elle active le schéma archétypal de la mère nourricière pour mieux le pervertir. "Mange, c'est bon pour toi." C'est le comble de la trahison relationnelle. Elle ne te tue pas malgré qu'elle prenne soin de toi, elle te tue en prenant soin de toi. Le soin devient le vecteur de la mort.

La raison darwinienne : le poison est l'arme féminine ancestrale. Anthropologiquement, les femmes ont toujours eu accès aux plantes, aux herbes, à la préparation de la nourriture. Le poison est culturellement codé comme arme féminine depuis des millénaires (Médée, Locuste, Agrippine, les empoisonneuses de la Renaissance). Puente s'inscrit dans cette lignée. Elle utilise les outils de pouvoir que la culture lui a donnés.

La raison caractérielle : le poison permet la distance émotionnelle totale. Tu ne vois pas l'agonie, ou tu la vois mais de loin, sans contact physique. Pas de sang, pas de lutte, pas de regard qui s'éteint dans tes mains. C'est la mort propre, aseptisée, distanciée. Pour une psychopathe qui doit quand même maintenir une façade sociale, c'est optimal. Elle peut empoisonner le matin et aller à l'église l'après-midi sans dissonance comportementale visible.

En synthèse : Puente empoisonne parce que c'est l'intersection optimale entre ses capacités physiques, sa structure psychique perverse, son masque social maternel, et les codes genrés de l'agression féminine. Le poison, c'est son phallus à elle. C'est son outil de pénétration, de domination, de destruction. Mais un phallus qui passe par le sein, par la bouche, par l'incorporation. Un phallus maternel, si on veut. Symbolique hermaphrodite fascinante.

Puente n'est pas une "folle". Elle n'est pas psychotique, il n'y a pas de délire, pas de perte de contact avec le réel. Elle sait parfaitement ce qu'elle fait, elle évalue les risques, elle adapte ses stratégies. C'est une prédatrice rationnelle qui a construit un système d'exploitation optimal en pervertissant le registre maternel. Mais elle n'est pas née comme ça. On l'a fabriquée. Les viols précoces lui ont appris que son corps n'était pas à elle. Les abandons successifs lui ont appris qu'il n'y a pas d'attachement fiable. Les mariages violents lui ont appris que la seule sécurité c'est le contrôle absolu de l'autre. La société lui a appris que les marginaux ne comptent pas, qu'on peut les exploiter impunément. Elle a synthétisé tout ça en un système comportemental efficace : le meurtre maternel pour profit.

La violence est humaine. Mais les modalités de la violence sont culturelles. Et donc modifiables.

La semaine prochaine : pourquoi certaines femmes tuent comme des hommes ? Analyse DS2C d’une exception qui confirme la règle : Aileen WUORNOS.

Dans deux semaines : déconstruction complète du mythe de l’arme genrée. Quand la criminologie rencontre la psychanalyse et Darwin.

Taxonomie des tueurs en série

Le 08/11/2025

Echec épistémologique d'un champ athéorique

Le fantasme classificatoire

La criminologie moderne, particulièrement anglo-saxonne, s'est évertuée depuis quarante ans à catégoriser les tueurs en série avec l'espoir naïf qu'une bonne taxonomie révélerait la nature profonde du phénomène.

Trois approches dominent : Holmes & DeBurger (1988), David Canter (années 1990), et la position évolutive du FBI. Chacune échoue différemment, et cet échec nous renseigne davantage sur les limites de la pensée classificatoire que sur l'objet étudié.

 

Holmes & DeBurger : la tentation phénoménologique

Ronald Holmes et James DeBurger proposent en 1988 une typologie quadripartite basée sur la « motivation inférée du tueur :

  • Le Visionnaire tue sous l'impulsion de voix, d'hallucinations, d'injonctions divines ou démoniaques. Break psychotique patent, structure délirantielle. Désorganisation comportementale majeure.
  • Le Missionnaire possède une pseudo-rationalité : éliminer les prostituées, les homosexuels, les "parasites sociaux". Pas de psychose, mais rigidité idéologique extrême. L'acte est "nécessaire", pas jouissif.
  • L'Hédoniste tue pour le plaisir, subdivisé en trois sous-types :
    • Lust : gratification sexuelle directe
    • Thrill : excitation, frisson, chasse
    • Comfort : gain matériel (assurances, héritages)
  • Le Dominateur cherche le contrôle absolu sur sa victime. Torture prolongée, humiliation, réduction à l'objet. La mort n'est que l'aboutissement regrettable de la domination totale.

Critique structurale

Ce modèle souffre d'un vice circulaire fondamental : on infère la motivation du comportement observé, puis on classe selon cette motivation inférée. Le raisonnement se mord la queue. Comment distinguer empiriquement un hédoniste-thrill d'un dominateur ? Les deux torturent, les deux prolongent, les deux jouissent du contrôle.

L'échantillon (110 cas environ) ne permet aucune validation statistique robuste. Plus grave : les catégories se chevauchent constamment. Un dominateur EST nécessairement hédoniste. Un missionnaire peut éprouver du thrill. La typologie ne découpe pas le réel, elle le quadrille arbitrairement.

Biais rétrospectif massif

Connaissant l'issue et les déclarations post-capture, on "trouve" facilement la motivation. Mais ce modèle n'a aucun pouvoir prédictif prospectif. C'est de l'herméneutique criminologique déguisée en science.

Plasticité ignorée

Un même individu peut passer d'un registre à l'autre selon les opportunités, l'évolution de sa pathologie, les contingences situationnelles. BTK était missionnaire au début (éliminer des familles "idéales" par jalousie), hédoniste-lust ensuite, dominateur toujours. Quelle est sa "vraie" catégorie ?

Intérêt résiduel

Utile comme heuristique grossière pour initier une réflexion, rien de plus. En pédagogie, peut-être. En investigation, dangereux : risque de biais de confirmation ("il doit être visionnaire, cherchons des signes de psychose").

 

David Canter : le behaviorisme statistique

David Canter, psychologue environnemental britannique, adopte une approche radicalement différente dans les années 1990. Pas de spéculation motivationnelle. Uniquement des variables comportementales observables, analysées statistiquement sur 100 tueurs britanniques via Smallest Space Analysis (analyse multidimensionnelle).

Les dimensions canteriennes

Canter refuse les types discrets. Il propose des continuums :

  • Dimension 1 : Expressif vs Instrumental
    • Expressif : violence excessive, mutilations, rage manifeste, désorganisation émotionnelle, overkill, acharnement post-mortem. Le crime exprime un affect débordant.
    • Instrumental : violence minimale nécessaire, planification, froideur, dissimulation du corps, nettoyage de la scène. Le crime est un moyen, pas une fin émotionnelle.
  • Dimension 2 : Conservateur vs Explorateur (cognitive)
    • Conservateur : zone géographique restreinte, routines rigides, victimes du voisinage, territorialité, faible mobilité.
    • Explorateur : mobilité élevée, adaptation, nouveaux territoires, victimes éloignées du domicile, flexibilité opportuniste.

Ces dimensions sont « orthogonales » : on peut être expressif-conservateur (rage locale) ou instrumental-explorateur (tueur itinérant froid).

Forces méthodologiques

Empirisme rigoureux. Données observables, reproductibles, mesurables. Pas d'inférence psychologique hasardeuse. Le modèle est prédictif pour le Geographic Profiling : un conservateur-expressif opérera probablement près de chez lui dans un rayon de 2-3 km.

Compatible avec une épistémologie behavioriste stricte : si on ne peut pas l'observer sur la scène de crime, on ne le modélise pas.

Limites épistémologiques

  • Réductionnisme statistique : la singularité du cas disparaît dans les moyennes. Un tueur n'est jamais réductible à ses coordonnées sur deux axes.
  • Athéorique : Canter décrit des patterns sans les expliquer. POURQUOI existe-t-il des expressifs et des instrumentaux ? Quelle étiologie développementale ? Quelle économie pulsionnelle ? Silence total.
  • Culturellement situé : échantillon britannique, contexte légal et social spécifique. La généralisation aux USA ou ailleurs reste douteuse.

En termes Le-Senniens, Canter cherche les "caractères" (au sens caractérologie) mais sans théorie de la personnalité. C'est de la cartographie sans géologie. On sait où sont les montagnes, pas pourquoi elles sont là.

 

Le FBI : de l'enthousiasme typologique au pragmatisme radical

Phase 1 (1970s-80s) : l'âge d'or des profilers

Robert Ressler, John Douglas, Roy Hazelwood du Behavioral Science Unit lancent le Criminal Personality Research Project. Ils interviewent 36 tueurs en série (Bundy, Kemper, Gacy...) et forgent la dichotomie célèbre :

  • Organisé : QI élevé, planification, contrôle de la scène, dissimulation du corps, socialement compétent, suit l'affaire dans les médias.
  • Désorganisé : QI faible, impulsif, scène chaotique, corps abandonné, isolement social, pas de suivi médiatique.

Opérationnel, médiatique, séduisant. Adopté massivement par les départements de police. Un succès de communication criminologique.

Phase 2 (1990s) : la critique empirique

David Canter démontre que 75% des scènes de crime présentent des éléments des DEUX catégories. La dichotomie ne reflète pas un "type" de tueur mais plutôt :

  • L'évolution dans la série (début désorganisé, apprentissage, devenir organisé)
  • Les variations situationnelles (victime résiste = désorganisation)
  • La séquence temporelle (planification organisée, exécution émotionnelle désorganisée)

Exemple paradigmatique : BTK (Dennis Rader). Planification obsessionnelle (organisé), mais lors du passage à l'acte, perte de contrôle émotionnelle, jouissance prolongée, désordre (désorganisé). Quelle est sa "vraie" nature ?

La dichotomie est un artefact classificatoire qui simplifie abusivement une réalité continue et contextuelle.

Phase 3 (2005-aujourd'hui) : l'abandon des typologies

En 2005, Robert Morton et Mark Hilts publient pour le FBI un rapport sévère : les typologies sont "artificielles et contre-productives". Position officielle actuelle du BAU (Behavioral Analysis Unit) :

  • Principes directeurs
    • Refus des catégories a priori. Chaque cas est analysé inductivement, sans grille préétablie.
    • Focus sur les comportements observables uniquement :
      • Modus operandi (MO) : techniques utilisées, évoluent avec l'expérience
      • Signature : éléments psychologiquement nécessaires, stables, liés à la gratification
      • Contrôle de la victime (verbal, physique, chimique)
      • Niveau de risque pris
      • Temps passé sur la scène
      • Comportement post-offense

  • Pas de profil psychologique spéculatif. Trop aléatoire, juridiquement fragile, scientifiquement invérifiable.
  • Pragmatisme investigatif : ce qui n'aide pas à identifier ou capturer le suspect est écarté.

 

Lecture Watzlawickienne : les typologies créent ce qu'elles décrivent

Le FBI a compris, probablement sans le conceptualiser ainsi, un principe constructiviste fondamental : les classifications ne décrivent pas une réalité préexistante, elles la construisent.

  • Effets circulaires observés
    • Les interrogatoires biaisés ("Vous êtes organisé, n'est-ce pas ?") obtiennent des réponses conformes.
    • Les médias reproduisent les catégories, créant des scripts culturels.
    • Les criminels eux-mêmes se catégorisent, adoptent l'identité proposée, agissent en conséquence (effet copycat raffiné).
    • Les enquêteurs cherchent des indices confirmant leur hypothèse typologique initiale (biais de confirmation).
  • La prophétie autoréalisatrice en action. Les tueurs "organisés" existent parce qu'on a inventé cette catégorie et qu'elle circule dans l'imaginaire collectif.
  • Le FBI a fait son épistémologie pragmatique à la Peirce : si ça n'a pas d'effet pratique différentiel, c'est une distinction vide. Et les typologies n'en avaient plus.

Constat d'échec : l'absence criante de théorie

Ces trois approches partagent un vide théorique abyssal concernant :

  • L'étiologie développementale : Que s'est-il passé dans l'enfance, l'adolescence ? Quelle trajectoire d'attachement ? Quels traumas séquentiels ? Quelle construction de la mentalisation ? Bergeret aurait des choses à dire sur les états-limites et les structures psychotiques, mais personne ne l'invite dans ce champ.
  • La neurobiologie : Anomalies préfrontales, dysrégulation sérotoninergique, hypersensibilité amygdalienne, déficit d'empathie cognitive vs affective. Données massives ignorées.
  • L'économie pulsionnelle : Quel rapport à la pulsion de mort ? Quelle défaillance du Surmoi ? Quelle jouissance spécifique ? Le meurtre en série n'est pas un comportement, c'est une solution psychique à une problématique interne. Personne ne le traite comme tel.
  • La fonction adaptative darwinienne : pourquoi ce répertoire comportemental existe-t-il dans l'espèce humaine ? Quelle pression de sélection, quelle niche écologique, quelle stratégie reproductive aberrante ?

On cartographie des surfaces sans explorer les profondeurs. C'est de la criminologie plate.

Vers une approche intégrative

Les taxonomies ont échoué parce qu'elles confondent « description » et « explication ». Holmes & DeBurger spéculent sans rigueur. Canter mesure sans théoriser. Le FBI observe sans interpréter.

Une approche authentiquement scientifique devrait :

1. Ancrer l'analyse dans une théorie développementale robuste (attachement, trauma, construction de la personnalité).

2. Intégrer les données neurobiologiques disponibles, sans réductionnisme.

3. Penser la fonction adaptative du comportement, même aberrant, dans une perspective évolutionniste.

4. Reconnaître la construction sociale du phénomène (Watzlawick) sans tomber dans le relativisme.

5. Accepter la singularité irréductible de chaque cas, tout en cherchant des patterns généralisables.

Ce champ reste un désert théorique. Les tueurs en série continuent d'être traités comme des curiosités à classer plutôt que comme des révélateurs de processus psychopathologiques fondamentaux.

Le prochain article abordera précisément ce qui manque : l'angle darwinien. Pourquoi l'évolution a-t-elle permis qu'existe dans le répertoire comportemental humain cette capacité au meurtre en série ? Quelle est sa fonction, son coût, sa niche écologique ? Qu'est-ce que cela révèle de notre espèce ?

Sources :

Holmes, R. M., & DeBurger, J. (1988). Serial Murder. Sage Publications.

Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual Homicide: Patterns and Motives. Lexington Books.

Canter, D., & Wentink, N. (2004). "An empirical test of Holmes and Holmes's serial murder typology". Criminal Justice and Behavior, 31(4), 489-515.

Canter, D. (1994). Criminal Shadows. HarperCollins. (Vulgarisation de ses travaux)

Canter, D., & Youngs, D. (2009). Investigative Psychology : Offender Profiling and the Analysis of Criminal Action. Wiley.

Morton, R. J., & Hilts, M. A. (Eds.). (2005). Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators. Behavioral Analysis Unit, FBI.

Raine, A., Buchsbaum, M., & LaCasse, L. (1997). "Brain abnormalities in murderers indicated by positron emission tomography". Biological Psychiatry, 42(6), 495-508.

Raine, A. (2013). The Anatomy of Violence : The Biological Roots of Crime. Pantheon. (Synthèse accessible)

Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity. Mosby.

 

Jeffrey dahmer 1

Je suis un psychopathe endormi !

Le 29/09/2023

Le sociopathe se caractérise par l’inobservation des obligations sociales, l’indifférence pour autrui, une violence intuitive ou une froide insensibilité. Le comportement est peu modifiable par l’expérience, y compris suite à des sanctions. Les sujets de ce type sont souvent inaffectifs et peuvent être anormalement agressifs ou irréfléchis. Ils supportent mal les frustrations, accusent les autres ou fournissent des explications spécieuses pour les actes qui les mettent en conflit avec la société. La caractéristique essentielle est l’existence de conduites antisociales répétées, apparues avant l’âge de 15 ans et persistant à l’âge adulte, avec une incapacité à conserver une insertion professionnelle régulière, en dehors de tout contexte schizophrénique, maniaque ou déficitaire (retard mental).

Une méta-analyse de 16 études (entre 1985 et 2017) vise à vérifier qu’on retrouverait plus de gauchers chez les personnes atteintes de schizophrénie et de dépression. Il en est de même pour le faible poids et les complications à la naissance, un stress prénatal, ce qui suggère que la non-droitisation pourrait être liée à une perturbation du développement cérébral pré et périnatal.

Pour le sujet qui nous intéresse, même si l’origine des troubles mentaux n’est pas entièrement claire, les psychopathes devraient donc être majoritairement non-droitiers si leur problème venait principalement d’un trouble mental, selon les chercheurs. Dans le cas contraire, ils sont considérés comme neurologiquement sains et la perspective de stratégie adaptative est privilégiée.

Les chercheurs ont examiné l’association entre la psychopathie et le fait d’être droitier pour un total de 1818 participants. En fin de compte, il n’y avait pas de différence dans les taux de non-droitier entre les participants à haut et bas niveau de psychopathie, et entre les patients psychopathes et non psychopathes. En revanche, les auteurs ont noté une tendance pour les délinquants ayant un score plus élevé dans la dimension comportementale de la psychopathie à être davantage non-droitiers ; c’est l’inverse pour les délinquants ayant un score plus élevé dans la dimension interpersonnelle/affective de la psychopathie.

La dimension comportementale de la psychopathie peut être « conceptuellement plus proche du trouble de la personnalité antisociale », rapportent les chercheurs. La psychopathie a toujours été considérée comme un trouble mental, mais de plus en plus d'éléments indiquent qu'il pourrait s'agir d'une stratégie adaptative conçue par la sélection naturelle.

Pourquoi les sociopathes sont présents dans notre société alors que la sélection naturelle aurait dû les éliminer ?

Tout d’abord, la société sait faire avec ceux qui ne respectent pas les règles, les lois. Ils sont arrêtés, jugés voire emprisonnés selon le délit, le crime. 60% des prisonniers de sexe masculin montrent des signes de personnalités antisociale (Moran, 1999). Nos ancêtres ne plaisantaient pas, la mort, la torture, l’exil, le bannissement prévalaient et c’est toujours le cas chez d’autres animaux comme les lions et les loups.

Dans notre société, « punir » un antisocial, un psychopathe est un facteur favorisant la coopération au sein du groupe. C’est une réponse au service de la survie et de la reproduction par le biais de la coopération.

Ensuite, l’antisocial est un membre à part entière de la société, du groupe, il n’est pas vu comme un étranger. Comme il s’agit d’un membre intra groupe, il sera jugé comme tel.

Enfin, le sociopathe ne peut pas agir différemment, il ne changera pas quoiqu’on fasse ! Il y a 2 critères importants dans le passage à l’acte : la capacité à tromper autrui, ce qui demande maîtrise de soi et anticipation ; et l’impulsivité qui est une incapacité à planifier à long terme.

La sélection naturelle, au niveau du groupe, a autorisé l’expression du comportement antisocial à la condition que l’impulsivité restreigne la capacité à tricher. On peut penser aussi que ceux qui ne sont pas impulsifs vont demeurer toute leur vie non découverts (Mc Guire & Troisi, 1998) tant qu’ils ne cèdent pas à l’impulsivité.

Les antisociaux, les psychopathes ne sont pas prêts de ne plus exister dans notre société dans la mesure où les impulsifs sont arrêtés, jugés et emprisonnés, et que les non impulsifs en tirent parti et transmettent leurs gênes (parce qu’ils ne sont pas pris ou qu’ils ne commettent pas de délis). Pour nos ancêtres, être rejetés du groupe s’avérait être fatal, c’était la mort assurée puisque plus de moyen de subsistance. Donc certains ont appris à s’adapter en se contrôlant et ont transmis leur patrimoine génétique.

Que serait une société sans psychopathe ?

Ce serait une société extrêmement coopérative au point d’être exploitée jusqu’à la lie par une autre société qui n’aurait pas le même comportement coopératif. Alors que la présence d’un psychopathe pousse le groupe à s’adapter en trouvant des solutions pour s’en protéger. La sociopathie est un ensemble simple et assez bien défini de comportements caractérisés par une incapacité à participer honnêtement aux différentes interactions sociales.

Axelrod concluait que la réciprocité et ce qu’il a appelé la « gentillesse » étaient généralement des stratégies nécessaires et requises pour les acteurs sociaux. Pour rappel, le dilemme du prisonnier caractérise une situation dans laquelle des acteurs économiques concurrents, qui ne communiquent pas entre eux, prennent des décisions rationnelles basées sur la recherche de leur propre intérêt mais qui, ce faisant, desservent l’intérêt collectif.

En revanche, ce qu’Axelrod n’a pas souligné, c’est que la tricherie, la non-réciprocité est une stratégie gagnante pour les personnes qui ne s’engagent pas dans de longues interactions et qui privilégient la stratégie r. Une stratégie dont l’environnement est variable ou perturbé, une stratégie d’opportunisme.

Les tricheurs ne reculent jamais, minimisant ainsi leur risque immédiat de rencontrer le même partenaire deux fois de suite, ils changent de groupe régulièrement ce qui génère un coût pour lui puisqu’il est obligé de changer régulièrement d’environnement social pour pouvoir mentir et profiter d’un nouveau groupe. Plus un tricheur interagit avec le même groupe de congénères, plus il est susceptible d’être confondu par le groupe. De ce fait, ils ne sont pas détectables par des instruments (verbal, non verbal…) couramment disponibles à ses congénères.

Les tricheurs sont des bonimenteurs ou doués d’empathie cognitive, c’est-à-dire la capacité à comprendre les états mentaux de l’autre, sa façon de réfléchir, ses inflexions.

Les antisociaux, les psychopathes n’ont-ils pas d’empathie ?

Une caractéristique également fréquemment admise comme faisant partie du tableau clinique de base du psychopathe est le manque d’empathie. Ce concept est souvent utilisé de façon superficielle. L’empathie est à la compréhension et la connaissance ce que la sympathie est à la compassion et l’attention au bien-être de l’autre. La connaissance issue du processus empathique est intuitive et implicite.

Posons la question différemment : est-ce que les autistes ont de l’empathie ?

Dans une étude de 2022, les perceptions au sein d’un groupe de participants avec Trouble du Spectre Autistique ont été comparées à celles d’un groupe témoin reflétant la population générale. Cette approche inédite reposait sur un questionnaire photographique en ligne incluant divers organismes allant des plantes aux êtres humains. Des paires de photographies d’organismes étaient tirées au sort

et présentées aux participants qui devaient alors désigner celle pour laquelle ils pensaient être le mieux à même de comprendre les émotions.

À partir de ces nombreux « matchs » entre paires de photographies, il a été possible d’attribuer un score d’empathie à chaque espèce. Les résultats obtenus ont montré que si les perceptions au sein du groupe de participants avec TSA sont globalement similaires à celle de la population générale, le score de compréhension empathique qu’ils attribuent à l’être humain est étonnamment faible.

Ces résultats indiquent que les difficultés empathiques des personnes avec TSA seraient propres aux relations interhumaines. Celles-ci pourraient donc ne pas tant résulter de l’altération de la perception ou de la lecture d’expressions émotionnelles fondamentales, que de difficultés à leur donner du sens dans un contexte global. Percevoir une expression émotionnelle (reconnaître ou être affecté par un rire, un pleur ou un froncement de sourcils…) n’implique pas nécessairement une compréhension correcte de l’état mental qui en est la cause : hors contexte, ces signaux peuvent être déconcertants ou trompeurs (par exemple, des larmes de joie ou des rires nerveux).

Avec ou sans TSA, les perceptions empathiques des deux groupes de participants sont très similaires pour la majorité des espèces, à une exception près : les scores de compréhension empathique que les personnes avec TSA attribuent à notre espèce sont très faibles.

Les particularités empathiques des personnes avec TSA pourraient s’expliquer par le fait que si les autres espèces peuvent sembler moins expressives et plus difficiles à interpréter intuitivement, leur expression émotionnelle est en revanche plus déterministe, spontanée et stéréotypée. L’état mental d’un animal pourrait donc être perçu par les personnes avec TSA comme relativement transparent, pour peu d’être attentif à leurs signaux comportementaux et d’avoir appris à les interpréter.

Au contraire, dans bien des situations, les humains sont habitués à feindre, à détourner ou à contenir

leur expression émotionnelle, qu’il s’agisse de préserver leur intimité, de se conformer aux conventions sociales, par stratégie de bluff ou par comédie. Ils pourraient donc, d’une certaine façon, être considérés comme étant bien plus complexe à comprendre à que d’autres animaux. Suite à ces résultats, nous pouvons arguer que les antisociaux, les psychopathes sont bien pourvus d’empathie au moins cognitive.

L’empathie implicite, en tant que faculté intuitive de se représenter le vécu d’autrui (que ce soit au niveau émotionnel, sentimental ou cognitif), lorsqu’elle est défaillante, indique plutôt un diagnostic de psychose que de psychopathie. En revanche, nous pouvons parler d’un « trouble de la sympathie ». Le psychopathe n’a pas de difficulté à identifier le vécu d’autrui, il n’accorde aucune importance à ce vécu en termes de bien-être pour autrui. L’analyse d’autrui et de son vécu est strictement utilitaire et n’est pas source de préoccupation ou d’attention. Un psychopathe peut par exemple décrire la souffrance de ses victimes (il fait alors preuve d’empathie) et peut expliquer que cela lui importe peu (il n’éprouve pas de sympathie).

Le psychopathe présente un trouble de la sympathie, c’est-à-dire qu’il a la faculté de se représenter l’éprouvé émotionnel de l’autre sans en être affecté, grâce à une gestion « froide » de l’émotion. Cette logique a foncièrement une dimension adaptative dans des circonstances extrêmes. Considérer que la psychopathie présente une dimension adaptative implique qu’il soit cohérent de retrouver ce fonctionnement psychologique en dehors du parcours judiciaire. Cette dimension adaptative révélée par la « froideur émotionnelle » est évidente dans de nombreuses situations de notre société économique moderne. On peut également penser que, lors d’une invasion ennemie en temps de guerre, il est bien plus adapté de présenter des conduites de chosification de l’alter ego, une absence de sympathie tout en conservant une compréhension empathique de l’autre, que d’être foncièrement bienveillant et altruiste.

Les antisociaux, les psychopathes sont donc un mal nécessaire… peut-être en côtoyez-vous sans le savoir…

New blood dexter

Sources :

https://doi.org/10.1177/14747049211040447

Psychiatrie, Guelfi, Boyer, Consoli, Olivier-Martin – puf Fondamental

Moran P (1999). The epidemiology of antisocial personality disorder. Social Psychiatrie and Psychiatric Epidemiology, 34 : 231 – 242

Mc Guire & Troisi (1998). Darwinian Psychiatry. Oxford University Press. New York, Oxford.

Is Psychopathy a Mental Disorder or an Adaptation ? Evidence From a Meta-Analysis of the Association Between Psychopathy and Handedness, Lesleigh E. PullmanNabhan Refaie[…], and DB Krupp

Troubles de personnalité & évolution. Dragoslav Miric, Mardaga, 2012.

The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Self-perceived empathic abilities of people with autism towards living beings mostly differs for

Humans

MacArthurRand WilsonEO. (1967). The Theory of Island BiogeographyPrinceton University Press (2001 reprint), ISBN 0-691-08836-5

Miralles A., Grandgeorge M., Raymond M. - Scientific Reports volume 12, Article number: 6300 (15

April 2022)

Showtime – New Blood : Dexter

Comment devient-on meurtrier ?

Le 12/02/2022

Selon la théorie de Donald Winnicott, notre appréhension de la vie, nos motivations, nos passages à l’acte sont la conséquence de notre relation intra familiale. Le rapport aux parents, la relation à la mère et au père sont le terreau de notre capacité à nous adapter, à créer, à transformer l’agressivité en force positive.

La qualité de la structure de la famille et les interactions sociales sont donc des facteurs importants dans le développement de l’enfant.

Le holding est le fait de porter son enfant, que ce soit par la mère ou le père. “L’important est qu’elle ne substitue pas son propre désir au besoin de l’enfant” (A. Lefèvre).

C’est une protection autant physique que psychique, contre toute sorte de menace.

Une mère fusionnelle, ambivalente, qui transmet ses propres peurs, fait ressentir à son bébé ses propres manques. Il va donc se construire en conséquence.

Les parents doivent être fiables, sécurisants, sachant poser des limites. Ils doivent être stables et prévisibles afin de produire une expérience positive mais qui ne dénature pas la réalité (principe de réalité). 

Dans la population de meurtriers, interrogés par Douglas, Ressler et Burgess, ce lien social a échoué ou a été sélectif (“Sexual homicide - patterns and motives”). Les parents - “caretakers” - ont ignoré, rationalisé, relativisé voire normalisé certains comportements déviants. Ainsi, ils ont soutenu et renforcé ces distorsions cognitives et émotionnelles de l’enfant.

La détresse de l’enfant due à un traumatisme physique et/ou psychologique a été négligée. Il n’a pas non plus été accompagné, ni protégé. Consécutivement aux événements abusifs, l’enfant peut éprouver un niveau d’excitation émotionnelle élevé et lorsque ce niveau soutenu interagit avec des pensées obsédantes, les perceptions et donc les comportements de l’enfant avec les autres peuvent être modifiés et inappropriés. 

Lorsque l’enfant a été négligé et/ou abusé psychologiquement/physiquement, lorsque le lien et la réponse parentale sont défaillants, l’enfant peut ne pas avoir de réponse émotionnelle adéquate. Les souvenirs d’expériences effrayantes et traumatisantes façonnent les schémas de pensées et les réponses comportementales. 

Devant l’incapacité des parents à devenir des modèles, l’enfant se retrouve incapable de se projeter et de s’identifier. Cette incapacité des parents vient d’un père absent ou addict à l’alcool et/ou à la drogue, c’est dû à des comportements eux-mêmes abusifs, c’est dû à une violence intra familiale dont l’enfant est témoin, c’est dû à un foyer qui n’est pas sécurisant pour l’enfant.

Pour ces raisons, l’enfant ne développe aucun lien affectif avec son/ses parents - “caretaker” - qui n’auront eux-mêmes aucune influence ni sur l’enfant, ni sur l’adolescent. 

Le passage à l’acte permet ainsi de stimuler et de renforcer les schémas cognitifs et émotionnels de l’enfant, mais il permet aussi de réduire les tensions internes et c’est vrai pour tous les passages à l’acte.

La ligne rouge sera toujours existante pour ces enfants traumatisés mais la seule chose qui leur permette de ne pas franchir cette limite (c’est-à-dire d’enfreindre les règles et les lois sociales), c’est la capacité de résilience. Celle-ci est fortement corrélée à la création de buts atteignables, valorisants, générant ainsi des responsabilités. Le cas échéant, l’enfant sera un bâton de dynamite qui n’attend qu’un élément déclencheur pour exploser.


Modelisation homicide caractere sexuel


 

Interrogatoire de Thomas Cogdell, 12 ans

Le 08/06/2014

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7/08/2006 à Camden – Arkansas – USA 

Le corps de Keily 11 ans est retrouvé sans vie chez elle, un sac plastique sur la tête alors qu’étaient présents sa mère et son frère. Pour les détectives, personne n’a pu entrer pour tuer la fillette. Le meurtrier est donc son frère Thomas, 12 ans, car quand la police arrive sur les lieux, il est calme alors que sa mère, Melody, est hystérique. Sous la pression policière, Thomas avoue et est incarcéré. 2 ans plus tard, la Cour Suprême casse le jugement au vu dont l’interrogatoire s’est déroulé.

Comment les policiers ont pu être aussi aveugles face à la communication non verbale de Thomas ?

Vidéo #1 issue du reportage de O. Pighetti, F. Kaufinger et A. Tenowich pour ©Piments Pourpres Production

On devine aisément les sourcils de la tristesse en forme de vagues, pas de tension dans son corps, ni sur la bouche. A 11 sec. lorsque le policier entre et lui sert la main, la tête du garçon fait un léger mouvement de recul. Ce mouvement confirme la peur que lui inspire la police, l’autorité en tant qu’institution. Thomas saisi un à un chaque doigts de sa main droite, puis de sa main gauche. Le corps traduit alors le fort stress de la situation. Et qui ne le serait pas à sa place ? Sa tête est penchée sur sa gauche, le garçon est donc dans le lien avec le policier, il n’est pas en contrôle de lui-même comme nous pourrions le penser s’il eut été le meurtrier.

Vidéo #2 

Sa spontanéité est confirmée par le fait que sa main gauche se pose sur sa main droite, toujours sans tension. A 27 sec. lorsque le policier lui demande « qui peut être le meurtrier à part lui, si ce n’est pas sa mère », le garçon lui répond que ce n’est pas lui, tout en faisant le signe « non » de la tête (il commence le mouvement par sa gauche). C’est un « non » sincère. A 34 sec. lorsque le policier lui repose la question, Thomas lui répond de la même manière et son mouvement de tête est plus appuyé encore. A 49 sec. le policier lui demande d’avouer pour qu’il se sente mieux. Le garçon porte alors sa main gauche à son front, toujours la tête penchée sur sa gauche, ne sachant pas comment traduire plus fermement et avec des mots son innocence. Sa main droite va en direction du détective, paume perpendiculaire au sol, recherchant le lien avec son vis-à-vis. Bis repetita placent à 53 sec et 56 sec. mais le détective n’a toujours pas ouvert les yeux.

Au vu de cette vidéo, il est donc primordial de rechercher la vérité et non le mensonge. Un bon questionnement, simple et factuel, aurait permis à ce détective d’éviter 2 ans de prison à ce garçon…