stratégie de communication
Le Mensonge dans le Système — Anatomie du Mensonge, Niveau 4
Le 23/05/2026
Il existe une question que cliniciens, enquêteurs et profanes posent invariablement face au mensonge : qui ment ? C'est une question naturelle. C'est aussi, presque toujours, une question insuffisante.
Insuffisante parce qu'elle isole le menteur de son contexte comme on isolerait un organe de son organisme. Insuffisante parce qu'elle présuppose que le mensonge est une propriété du sujet, une caractéristique individuelle, une défaillance morale localisée, plutôt que ce qu'il est souvent : une réponse à une configuration relationnelle qui la rend non seulement possible mais, dans sa logique propre, nécessaire.
Paul Watzlawick n'a pas inventé cette idée. Mais il lui a donné un cadre conceptuel d'une précision remarquable et d'une utilité clinique que cinquante ans n'ont pas entamée.
Le principe de base : on ne communique pas, on participe à une communication
Le premier axiome de Watzlawick, « on ne peut pas ne pas communiquer », est souvent cité comme une curiosité théorique. Son implication pratique pour notre propos est pourtant radicale : tout comportement, y compris le silence, y compris l'absence, est un acte communicationnel qui prend son sens dans un système relationnel. Le mensonge n'échappe pas à cette règle. Il n'est pas produit dans le vide. Il est produit pour quelqu'un, dans une relation, en réponse à quelque chose.
Ce déplacement, du sujet au système, change radicalement les questions que l'on pose. Ce n’est plus seulement pourquoi ce sujet ment, mais à quelle pression systémique ce mensonge répond-il ? Quel équilibre maintient-il ? Et qui dans ce système a intérêt à ce que le mensonge soit maintenu ?
Cette dernière question est celle que les approches centrées sur l'individu ne peuvent pas poser. C'est précisément là que Watzlawick devient irremplaçable.
La double contrainte : quand le système exige le mensonge
Gregory Bateson et ses collaborateurs ont formulé en 1956 le concept de double contrainte, double bind, dans un contexte initialement psychiatrique. Son application au mensonge est directe et précieuse.
La double contrainte est une configuration communicationnelle dans laquelle un sujet reçoit des injonctions contradictoires à des niveaux différents, sans pouvoir ni satisfaire les deux simultanément, ni sortir du système, ni commenter la contradiction. La réponse adaptative à cette configuration impossible est souvent une communication elle-même paradoxale, dont le mensonge est une forme particulièrement fréquente.
Prenons un exemple familial que chacun a rencontré sous une forme ou une autre. L'enfant dont le parent envoie simultanément deux messages : "dis-moi toujours la vérité" au niveau du contenu explicite, et "ne me dis pas ce qui me dérangerait" au niveau de la relation implicite, signalé par les réactions punitives chaque fois que la vérité est effectivement dite. L'enfant ne ment pas parce qu'il est malhonnête. Il ment parce que le système dans lequel il est pris a rendu la vérité structurellement dangereuse. Le mensonge est ici une solution imparfaite, coûteuse, mais fonctionnelle à une double contrainte que le sujet n'a pas les moyens de nommer ni de quitter.
Ce mécanisme ne disparaît pas à l'âge adulte. Il se complexifie. Les organisations professionnelles en produisent des versions sophistiquées. Les couples en produisent des versions enkystées, des systèmes où le mensonge mutuel est devenu le ciment paradoxal de la relation. Les institutions en produisent des versions institutionnalisées dont les scandales politiques et corporatifs offrent une illustration régulière.
Le mensonge systémique : Bernard Madoff et ses complices involontaires
Bernard Madoff est généralement présenté comme un fraudeur solitaire d'une habileté exceptionnelle. Cette lecture est à la fois vraie et trompeuse. Elle est vraie parce que Madoff était effectivement le centre organisateur du système. Elle est trompeuse parce qu'elle occulte ce que l'analyse systémique révèle immédiatement : un mensonge de cette durée et de cette ampleur ne se maintient pas sans un système qui le produit activement.
Les investisseurs qui confiaient à Madoff des sommes considérables ne voulaient, pour la plupart, pas savoir comment les rendements étaient générés. Ils voulaient les rendements. Les régulateurs de la SEC qui ont ignoré les alertes répétées d'Harry Markopolos entre 1999 et 2008 n'étaient pas tous incompétents. Certains opéraient dans un système institutionnel où remettre en question Madoff représentait un coût relationnel et professionnel que le système ne récompensait pas. Les fonds nourriciers qui distribuaient ses produits avaient des incitations financières considérables à ne pas regarder de trop près.
Ce n'est pas une absolution de Madoff. C'est une lecture systémique qui révèle quelque chose de cliniquement et socialement important : le mensonge de grande ampleur est presque toujours co-produit. Il existe dans un écosystème de complicités, actives, passives, inconscientes voire conscientes, sans lesquelles il ne pourrait pas survivre. Watzlawick dirait que le système avait trouvé son homéostasie autour du mensonge. Le perturber c'était menacer l'équilibre d'un système que beaucoup avaient intérêt à maintenir.
L'escalade symétrique : quand le mensonge s'emballe
Watzlawick distingue deux types de relations : les relations complémentaires, où les positions des partenaires se définissent par leur différence, et les relations symétriques, où les partenaires tendent à mimer et à surenchérir mutuellement. L'escalade symétrique, chaque partenaire répondant à l'escalade de l'autre par une escalade équivalente, est un des patterns communicationnels pathogènes les plus fréquents.
Dans le contexte du mensonge, ce mécanisme produit quelque chose que les cliniciens reconnaissent immédiatement : le mensonge défensif qui génère le mensonge en retour, dans une spirale où chaque camp justifie ses propres déformations par celles de l'autre. Les couples en conflit en produisent des versions classiques. Les litiges juridiques en produisent des versions institutionnalisées. Les relations diplomatiques en produisent des versions géopolitiques.
Ce qui est analytiquement précieux dans cette lecture, c'est qu'elle déplace la causalité. Dans une escalade symétrique, chercher qui a commencé est une question sans réponse utile, ou plutôt une question dont la réponse dépend arbitrairement du point où l'on découpe la séquence. Ce qui compte c'est l'identification du pattern, la structure de l'interaction qui produit et maintient le mensonge mutuel et la question de ce qui pourrait l'interrompre.
Lance Armstrong offre ici une lecture complémentaire à celle que nous avons faite au niveau évolutif, où nous avions vu comment la pression compétitive et la logique de survie dans un environnement dopé avaient rendu sa triche adaptative au sens darwinien du terme.
Le système qui a maintenu son mensonge pendant treize ans n'était pas seulement sa propre organisation psychique. C'était un écosystème entier, équipe, sponsors, fédération, médias, dont les intérêts convergeaient vers le maintien de la fiction. Quand le système a commencé à se désintégrer, la confession n'était pas seulement une décision individuelle. C'était la réponse d'un sujet à un système qui ne pouvait plus garantir l'homéostasie du mensonge.
Le méta-message : ce que le mensonge dit de la relation
Il y a un dernier concept watzlwickien que je veux poser ici, parce qu'il est le plus riche et le moins exploité dans les discussions sur le mensonge : la distinction entre le niveau contenu et le niveau relation de toute communication.
Tout message communique simultanément une information, ce qui est dit et une définition de la relation, comment le locuteur se positionne par rapport au destinataire. Le mensonge, analysé à ce double niveau, révèle quelque chose qui dépasse largement son contenu factuel.
Le mensonge dit toujours quelque chose sur la relation dans laquelle il est produit. Il dit que la vérité y est perçue comme dangereuse, ou coûteuse, ou impossible. Il dit quelque chose sur le rapport de pouvoir entre les parties. Il dit quelque chose sur ce que le menteur pense que l'autre peut supporter, ou ce qu'il est prêt à lui accorder. En ce sens, analyser le mensonge uniquement pour son contenu, c'est manquer l'essentiel de ce qu'il communique.
C'est ce que les enquêteurs les plus fins ont compris intuitivement sans toujours pouvoir le théoriser : le comment du mensonge, avec sa structure, son timing, ce qu'il choisit de déformer et ce qu'il laisse intact, en dit souvent plus sur la dynamique relationnelle que le contenu factuel de la déformation elle-même.
Ce que Watzlawick clôture et ce que DS2C ouvre
Les quatre niveaux sont maintenant posés. Et ce qu'ils révèlent ensemble est quelque chose qu'aucun d'eux ne pouvait produire isolément.
Le mensonge n'est pas un trait de caractère. Ce n'est pas un symptôme à détecter sur un visage. C'est un comportement complexe, stratifié, dont la compréhension requiert simultanément de savoir pourquoi il est adaptatif (Darwin), comment il est construit (Le Senne), ce qu'il coûte (Freud et Bergeret) et dans quel système il prend sens (Watzlawick).
La convergence de ces quatre lectures ne produit pas un détecteur de mensonge. Elle produit quelque chose de plus utile : la compréhension du sujet qui ment, de sa logique, de ses ressources, de ses vulnérabilités, et du contexte qui a rendu son mensonge non seulement possible mais, dans sa propre économie, rationnel.
Ce qui nous amène aux quatre questions.
Les Quatre Questions, un outil DS2C pour l'Analyse du Mensonge
Ces quatre questions ne sont pas une checklist. Elles ne produisent pas un verdict. Elles structurent une lecture progressive, stratifiée, qui s'approfondit à chaque niveau et dont la valeur tient précisément à leur articulation dynamique.
Question 1 — Darwin : Quelle est la pression adaptative ?
"Qu'est-ce que ce mensonge protège ou permet d'obtenir ?"
Avant toute autre analyse, posez la question de la fonction. Quelle menace réelle ou fantasmée ce mensonge cherche-t-il à conjurer ? Survie sociale, accès à des ressources, protection de l'identité, régulation d'un conflit ? La réponse à cette question détermine la logique du mensonge, sa rationalité interne, indépendamment de tout jugement moral.
Ce que cette question révèle : la nature de la pression. Un mensonge produit sous menace existentielle ne se lit pas comme un mensonge produit pour un gain opportuniste. La pression détermine le niveau d'investissement du sujet dans la maintenance de sa fiction et donc, indirectement, sa résistance à la confrontation.
Question 2 — Le Senne : Quel est le style architectural ?
"Comment ce mensonge est-il construit, réactif ou préparé, proliférant ou économe, maintenu avec affect ou sans friction apparente ?"
Observez non pas le contenu mais la forme. L'impulsivité de la construction, sa richesse ou son économie narrative, la présence ou l'absence d'affect dans sa maintenance, la réaction à la contradiction. Ces paramètres sont des signatures tempéramentales lisibles, non pas pour identifier le type caractériel avec certitude, mais pour situer le sujet sur les dimensions émotivité/activité/résonance et en déduire ce que le style du mensonge révèle sur ses ressources de régulation à ce moment précis.
Ce que cette question révèle : l'état des ressources. Un mensonge architecturalement incohérent, proliférant, difficile à maintenir ne signifie pas nécessairement un menteur peu habile. Il peut signifier un sujet sous pression maximale dont les ressources tempéramentales habituelles sont débordées.
Question 3 — Freud/Bergeret : Quel est le coût psychique ?
"Y a-t-il des indices de tension interne dans la maintenance du mensonge ou une fluidité qui suggère l'absence de conflit entre les deux versions ?"
C'est la question la plus exigeante et la plus discriminante. Elle ne se pose pas sur la base d'un comportement observable isolé. Elle se construit dans la durée de l'observation. Ce que vous cherchez : des indices de la relation du sujet à sa propre vérité. La culpabilité est-elle présente, contenue, absente ? La confrontation produit-elle une tension à résorber ou une réorganisation à opérer ? La version fabriquée coexiste-t-elle avec la réalité dans une tension maintenue (signature névrotique), occupe-t-elle le terrain sans résistance interne apparente (signature état-limite), ou est-elle produite avec une fluidité instrumentale qui ne génère ni tension ni friction, le mensonge comme outil, pas comme défense (signature perverse) ?
Ce que cette question révèle : la structure de personnalité en action sous pression. Non pas comme diagnostic figé, mais comme indication du niveau de régulation disponible et donc de la trajectoire probable du mensonge dans le temps.
Question 4 — Watzlawick : Quel système ce mensonge sert-il ?
"À quelle configuration relationnelle ce mensonge répond-il, et qui dans ce système a intérêt à ce qu'il soit maintenu ?"
Élargissez le champ. Sortez du face-à-face avec le sujet pour observer le système dans lequel il est pris. Y a-t-il une double contrainte qui rend la vérité structurellement dangereuse ? Y a-t-il une escalade symétrique dont ce mensonge est un épisode parmi d'autres ? Y a-t-il des tiers, institutionnels, familiaux, professionnels, dont les intérêts convergent vers le maintien de la fiction ?
Ce que cette question révèle : la résistance systémique au changement. Un mensonge individuel dans un système homéostatique autour de ce mensonge ne se résout pas par la confrontation du sujet seul. Intervenir sur le sujet sans intervenir sur le système, c'est souvent produire une résolution temporaire qui recréera les conditions de sa propre rechute.
L'articulation dynamique : ce que les quatre questions ensemble produisent
Ces quatre questions ne s'additionnent pas. Elles se multiplient. La pression adaptative détermine l'intensité de l'investissement dans le mensonge. Le style tempéramental détermine la forme que cet investissement prend. La structure psychique détermine ce qu'il coûte et combien de temps il peut être maintenu. Le système relationnel détermine si l'environnement amplifie ou atténue la pression initiale.
Quand les quatre niveaux convergent, vous n'avez plus un menteur. Vous avez un sujet pris dans une configuration dont le mensonge est la seule sortie disponible dans son économie psychique du moment.
Ce n'est pas une excuse. C'est une compréhension.
L'économie morale du Mensonge — Anatomie du Mensonge, Niveau 3
Le 16/05/2026
Voici une question que les approches comportementales du mensonge n'ont jamais su traiter sérieusement : pourquoi certains sujets mentent-ils avec une aisance déconcertante tandis que d'autres s'effondrent sous le poids de leur propre fiction ? Pourquoi certains dorment-ils parfaitement après avoir construit un mensonge élaboré, alors que d'autres sont rongés par une culpabilité disproportionnée pour une omission mineure ? Pourquoi, chez certains, la vérité reste-t-elle un horizon reconnu, une réalité que le mensonge masque mais ne remplace pas, tandis que chez d'autres, la frontière entre la version fabriquée et la réalité semble se dissoudre progressivement ?
Ces variations ne sont pas tempéramentales. Elles ne sont pas adaptatives. Elles sont structurelles.
C'est ici que Freud et Bergeret entrent en scène, non pas pour nous dire comment détecter le mensonge, mais pour nous expliquer ce que mentir coûte, ce que ça protège, et ce que l'économie morale d'un mensonge révèle sur l'organisation psychique profonde du sujet qui le produit.
L'héritage freudien : le mensonge comme compromis
Freud ne s'est pas intéressé directement au mensonge comme comportement. Mais sa théorie contient tout ce qu'il faut pour le comprendre, à condition de lire entre les lignes, ce qui était d'ailleurs sa spécialité.
La psychopathologie de la vie quotidienne pose un principe que nous allons retourner de façon productive : ce qui échappe au contrôle conscient, comme le lapsus, l'acte manqué, l'oubli sélectif, révèle une vérité que la conscience cherchait à contenir. C'est l'argument classique. Mais son envers est tout aussi puissant : le mensonge conscient est lui aussi un compromis entre une vérité intolérable et la nécessité de maintenir une façade. La différence entre le lapsus et le mensonge n'est pas dans la nature du conflit sous-jacent. Elle est dans le degré de contrôle que le Moi exerce sur sa résolution.
Ce qui nous intéresse ici, c'est précisément ce contrôle ou son absence. Et c'est Bergeret qui nous donne l'instrument pour le mesurer.
Bergeret : la structure comme capacité de régulation
Jean Bergeret n'a pas inventé la nosographie psychanalytique, mais il l'a rendue cliniquement opérationnelle d'une façon que peu de ses contemporains ont égalée. Sa distinction fondamentale (structures névrotique, état-limite, psychotique) n'est pas une classification de comportements observables. C'est une cartographie des capacités de régulation du Moi face à la pression pulsionnelle et à la réalité externe.
Ce qui nous intéresse pour le mensonge, c'est une question simple que cette cartographie permet de poser avec précision : quel est le rapport du sujet à la réalité qu'il déforme, et quel est le coût psychique (son économie psychique) de cette déformation ?
La réponse varie radicalement selon la structure. Et cette variation est cliniquement discriminante d'une façon qu'aucune lecture comportementale ne peut atteindre.
La structure névrotique : le mensonge sous tension
Le névrotique maintient ce que Bergeret appelle l'épreuve de réalité, c’est-à-dire la capacité à distinguer ce qui est de ce qui est désiré, craint, ou fabriqué. Cette capacité ne disparaît pas sous la pression. Elle résiste, même quand le sujet choisit délibérément de la contourner.
Ce maintien a une conséquence directe : chez le névrotique, mentir coûte. Pas nécessairement de façon visible, le coût peut être parfaitement contenu, géré, rationalisé, cependant il est structurellement présent. Le Moi névrotique sait qu'il ment. La culpabilité, même refoulée, même transformée en symptôme somatique ou en comportement d'évitement, reste une donnée de l'économie psychique.
Les mécanismes de défense névrotiques que sont le refoulement, le déplacement, la rationalisation, la formation réactionnelle, sont des opérations qui maintiennent la cohérence du sujet avec lui-même. Le mensonge névrotique est typiquement un compromis entre une vérité que le sujet ne peut pas assumer et une fiction qui lui permet de maintenir cette cohérence. Il protège quelque chose, ça peut être une image de soi, une relation, un idéal, mais il ne remplace pas la réalité. Il la couvre.
C'est pourquoi le mensonge névrotique a souvent une durée de vie limitée. Non pas parce que le sujet est moins habile, certains névrotiques construisent des fictions remarquablement élaborées, mais parce que la tension entre la vérité maintenue et la version fabriquée génère une pression interne croissante. Le mensonge névrotique tend vers sa propre résolution. L'aveu, quand il survient, est souvent ressenti comme un soulagement car c'est la levée d'une tension structurelle, pas seulement d'un fardeau social.
Lance Armstrong, dans sa confession à Oprah Winfrey, présente quelque chose de cette dynamique avec toutes les précautions qui s'imposent face à un cas public analysé de l'extérieur. La façon dont il a géré l'aveu, c’est-à-dire cadrée, contrôlée, dans un format qui maximisait sa survie sociale, suggère une organisation qui n'est pas simplement névrotique. Mais le fait même qu'un aveu ait été nécessaire, que la pression interne ait finalement exigé une forme de résolution, pointe vers une économie psychique où la réalité n'avait jamais été complètement évacuée. Elle attendait.
La structure état-limite : le mensonge sans couture
C'est ici que la lecture berguétienne devient irremplaçable et que les approches comportementales montrent leur limite la plus criante.
Le sujet état-limite n'a pas la solidité structurelle du névrotique. Son organisation psychique repose sur des mécanismes de défense archaïques, le clivage en premier lieu, qui lui permettent de maintenir simultanément des représentations contradictoires sans en ressentir la contradiction. Le bon et le mauvais, le vrai et le faux, l'idéal et l'abject : ces oppositions coexistent dans des compartiments étanches, sans que le Moi soit contraint de les intégrer en une représentation cohérente.
La conséquence pour le mensonge est radicale : le sujet état-limite ne vit pas nécessairement son mensonge comme un mensonge. Dans le compartiment où il opère au moment où il parle, sa version des faits est sa réalité. La culpabilité est absente, non pas parce qu'elle est refoulée comme chez le névrotique, mais parce que le conflit entre la vérité et la fiction n'est pas constitué comme tel. Il n'y a pas de tension à résorber. Il n'y a pas de couture visible entre les deux versions.
Ce qui produit un menteur qui, soumis à la confrontation, ne présente pas les signes de tension que les détecteurs de mensonge, humains ou instrumentaux, cherchent. Non pas parce qu'il contrôle parfaitement ses réactions, mais parce qu'il n'en a pas à contrôler. La friction interne est minimale. Le clivage fait le travail. C’est finalement un jeu assez simple pour lui.
Elizabeth Holmes est le cas public qui illustre cette économie avec le plus de netteté. Ce qui frappe dans les témoignages de ses collaborateurs, dans les enregistrements audios versés au dossier pénal, dans ses interviews publiques jusqu'au bout, ce n'est pas la performance d'un menteur qui tient son rôle sous pression. C'est la fluidité. L'absence de couture entre la vision qu'elle projetait et sa conviction apparente de la réalité de cette vision. Les investisseurs, les journalistes, les régulateurs ne décrivaient pas quelqu'un qui semblait sincère. Ils décrivaient quelqu'un qui était sincère, dans le compartiment où elle opérait à ce moment-là.
Le diagnostic clinique d'Holmes n'est pas notre affaire, et il serait méthodologiquement imprudent de le trancher sur la base de matériaux publics. Mais l'économie psychique observable, cette fluidité sans friction, cette capacité à maintenir une vision totalement déconnectée des données factuelles sans que le corps ni le discours n'en portent la trace, est une signature « stato-limite » lisible pour un clinicien formé à la lecture berguétienne.
Ce qui complique encore la lecture de l'état-limite, c'est sa variabilité. Sous pression faible, le clivage tient, la performance est parfaite. Sous pression forte, confrontation directe, effondrement du système, la décompensation peut être spectaculaire et rapide. Ce n'est pas de la comédie. C'est la structure qui cède.
La structure psychotique : quand la réalité est reconstruite
Il faut ici poser une distinction que la culture populaire et une partie de la littérature criminologique brouillent systématiquement : le sujet psychotique ne ment pas au sens clinique du terme. Il reconstruit.
Le mensonge présuppose la coexistence de deux représentations : la vraie et la fabriquée et le choix délibéré de présenter la seconde. Cette opération requiert une théorie de l'esprit fonctionnelle, une épreuve de réalité maintenue, et une intention de déception. Dans la structure psychotique, l'épreuve de réalité est altérée de façon fondamentale. La version que le sujet présente n'est pas une fiction qu'il sait être une fiction. C'est SA réalité reconstruite, réorganisée, mais investie d'une conviction que le névrotique et le sujet état-limite ne peuvent pas atteindre.
Ce n'est pas de l'hypocrisie. Ce n'est pas de la manipulation au sens ordinaire. C'est une reconstruction du réel qui répond à une logique interne que la structure psychotique rend non seulement possible mais nécessaire.
La distinction clinique est ici d'une importance pratique capitale. Traiter la reconstruction psychotique comme un mensonge ordinaire, c'est appliquer une grille d'analyse inadéquate qui produit des conclusions fausses.
La perversion : mentir comme instrument
La perversion mérite un traitement séparé parce qu'elle est structurellement distincte des trois organisations précédentes, et parce qu'elle produit la forme de mensonge la plus efficace et la plus difficile à détecter.
Dans la structure perverse, le surmoi n'est pas absent comme dans la psychose, ni tyrannique comme dans la névrose. Il est retourné, mis au service du ça (instance psychique qui représente le réservoir des pulsions primitives, fonctionnant selon le principe de plaisir sans égard pour la réalité ou la morale) plutôt que chargé de le réguler. Le sujet pervers connaît la loi. Il la connaît précisément, intimement. Et c'est cette connaissance qui lui permet de l'utiliser, de la contourner, de s'en servir comme d'un instrument plutôt que de la subir comme une contrainte.
Le mensonge pervers est donc un mensonge sans dette et sans accident. Pas parce que l'instance de jugement est absente, mais parce qu'elle a changé de camp. La culpabilité n'est pas là, non par défaut structurel, mais par organisation délibérée, délibérée au sens inconscient du terme. Ce qui produit un menteur d'une efficacité redoutable : il anticipe les attentes morales de l'autre, les modélise avec précision, et les utilise pour construire exactement le mensonge que l'autre a besoin d'entendre.
Ce qui distingue in fine la perversion des autres structures, c'est que le mensonge n'y est pas un coût. C'est un outil. Et les outils ne génèrent pas de culpabilité.
Ce que la structure ne détermine pas
Une précision s'impose, parce que le risque de tout système est de tout expliquer, et d'expliquer trop, c'est ne rien expliquer.
La structure psychique fixe l'économie du mensonge, ce qu'il coûte, ce qu'il protège, le registre dans lequel il opère. Elle ne fixe pas sa forme. Deux sujets névrotiques ne mentent pas de la même façon : l'un avec l'impulsivité du Colérique, l'autre avec la patience sédimentée du Sentimental. La structure détermine le prix. Le tempérament détermine l'architecture. Les deux niveaux sont irréductibles l'un à l'autre et c'est précisément leur articulation qui donne à l'analyse sa puissance.
Darwin nous a dit pourquoi mentir est rentable.
Le Senne nous a dit comment le mensonge prend forme.
Bergeret nous dit ce qu'il coûte, ou ne coûte pas.
Il reste une question. Toutes ces pressions, toutes ces organisations, tous ces styles, ils existent dans un vide ? Non. Ils s'actualisent dans un contexte relationnel spécifique, dans un système d'interactions qui peut déclencher, amplifier, ou au contraire inhiber le passage au mensonge. Deux sujets identiquement structurés, identiquement tempérés, ne mentiront pas dans les mêmes situations. Parce que la situation n'est pas un décor. Elle est une force.
C'est le territoire de Paul Watzlawick.
Prochain article : Niveau 4 — Watzlawick, ou quand le système contraint le mensonge.
Le mensonge a un style : anatomie du mensonge, niveau 2
Le 09/05/2026
Deux associés. Même entreprise en difficulté. Même pression financière. Même nécessité de rassurer les investisseurs sur une situation qu'ils savent tous les deux compromise. Le premier, en réunion, prend la parole sans hésitation, affirme avec une énergie presque convaincante que les chiffres vont se redresser, attaque les questions difficiles de front, improvise des explications qui tiennent à peine mais qui tiennent, et sort de la salle en ayant oublié la moitié de ce qu'il vient de dire. Le second n'a pas improvisé. Il a préparé pendant trois jours. Chaque chiffre est exact, chaque formulation soigneusement calibrée pour être techniquement vraie tout en produisant une impression radicalement fausse. Il n'a pas menti. Il a construit.
Même fonction adaptative. Même pression situationnelle. Deux architectures du mensonge radicalement différentes.
C'est précisément ce que le niveau évolutif (Darwin et la psychologie évolutionnaire), aussi nécessaire soit-il, ne peut pas expliquer. Darwin nous dit pourquoi mentir est rentable. Il ne nous dit pas comment le mensonge prend forme, pourquoi il prend cette forme plutôt qu'une autre, et ce que cette forme révèle sur celui qui le produit. Pour répondre à ces questions, il faut un autre instrument. Il faut René Le Senne et sa théorie de Caractérologie.
Le tempérament comme destin partiel
René Le Senne n'est pas particulièrement connu hors des cercles francophones de psychologie clinique, ce qui est une injustice que l'histoire de la discipline réparera peut-être un jour. Philosophe et psychologue, il publie en 1945 son Traité de Caractérologie, synthèse d'une vie de travail sur les variations stables de la personnalité humaine. Son système repose sur trois dimensions fondamentales : l'émotivité, l'activité et la résonance. Leur combinaison produit huit types caractériels, dont les plus cliniquement utiles sont le Colérique, le Passionné, le Sentimental, le Flegmatique, le Nerveux, l'Apathique.
Ce qui rend ce système précieux, et ce qui le distingue des typologies de café du commerce qui pullulent depuis, c'est qu'il ne décrit pas des personnalités figées. Il décrit des modalités de traitement de l'expérience. L'émotivité détermine l'intensité de la réaction affective. L'activité détermine la capacité à agir et à maintenir l'action dans le temps. La résonance, c'est la dimension la plus subtile, détermine si l'expérience résonne dans la durée ou s'efface rapidement. Ces trois curseurs ne changent pas fondamentalement au cours d'une vie. Ils constituent le substrat stable sur lequel viennent se greffer l'histoire, la structure psychique, et le contexte relationnel.
Ce substrat stable a une conséquence directe pour notre propos : il détermine le style architectural du mensonge. Non pas si le sujet ment, ça, c'est la pression adaptative qui le détermine, mais comment il construit sa version des faits, comment il la maintient, et comment il réagit quand elle est menacée.
Le Colérique : le mensonge comme assaut
Émotif, Actif, à faible résonance — le Colérique réagit vite, fort, et passe à autre chose. Son rapport au temps est celui de l'urgence permanente. La réflexion stratégique n'est pas son registre naturel. L'action l'est.
Son mensonge porte cette signature. Il est réactif avant d'être construit. Quand la situation l'exige, le Colérique ne prépare pas — il répond. L'affirmation est immédiate, souvent énergique, parfois agressive. Il ne cherche pas la cohérence narrative sur la durée : il cherche à clore la menace dans l'instant. Ce qui produit des mensonges qui tiennent sur le moment par leur intensité émotionnelle, la conviction apparente du locuteur désarme l'interlocuteur, mais qui s'effondrent à l'examen longitudinal. Les contradictions s'accumulent. Les versions se contredisent. Le Colérique n'a pas suivi le fil de ses propres affirmations parce qu'il était déjà passé à autre chose.
Ce qui trahit le Colérique n'est pas tant le contenu de son mensonge que sa réaction quand on le remet en question. L'attaque, la contre-offensive, l'indignation, ces réponses sont moins des stratégies de défense que des expressions tempéramentales. La menace perçue appelle une riposte immédiate. Ce mécanisme est si automatique qu'il fonctionne même quand le sujet sait pertinemment que sa position est indéfendable.
Bill Clinton, dans sa déclaration publique de janvier 1998, illustre quelque chose de cette architecture. L'affirmation directe, le doigt pointé vers la caméra, l'énergie presque agressive de la dénégation : "I did not have sexual relations with that woman". C'est un mensonge qui fonctionne par impact frontal, pas par construction élaborée. La résonance courte explique aussi partiellement pourquoi la gestion de la crise a été aussi chaotique dans les semaines suivantes : chaque nouvelle pression appelait une nouvelle réponse immédiate, sans vision d'ensemble cohérente.
Le Sentimental : le mensonge comme sédimentation
Émotif, non-Actif, à résonance longue — le Sentimental vit dans la profondeur temporelle. Les expériences s'accumulent, résonnent, se superposent. Il ne réagit pas vite. Il ressent longuement.
Son mensonge ne ressemble à rien de ce que produit le Colérique. Il ne s'improvise pas. Il se construit par couches successives, lentement, avec une cohérence interne qui peut devenir remarquable — précisément parce que le Sentimental a le temps de la résonance longue pour le travailler, le corriger, le densifier. Là où le Colérique produit un mensonge en temps réel, le Sentimental l'élabore en amont, dans le silence de sa vie intérieure intense.
Ce qui est fascinant, et analytiquement discriminant, c'est le rapport du Sentimental à la culpabilité. Elle est présente, souvent massive, mais elle n'empêche pas le mensonge. Elle l’accompagne. Le Sentimental peut maintenir une version fabriquée des faits tout en portant le poids de la vérité comme une croix privée. Cette dissociation entre la culpabilité vécue et le comportement maintenu est une signature structurelle que le niveau trois, la structure psychique au sens de Bergeret, viendra éclairer. Mais au niveau tempéramental, elle est déjà lisible : la résonance longue fait que rien n'est jamais vraiment oublié, évacué, déposé. Le Sentimental ment et se souvient qu'il ment. Il porte cette mémoire.
L'effondrement du mensonge sentimental, quand il survient, est rarement progressif. C'est souvent une rupture, un moment où le poids devient insupportable. La confession, quand elle arrive, est souvent totale, cathartique, disproportionnée dans son intensité par rapport aux attentes de l'interlocuteur. C'est la résonance longue qui se décharge.
Le Flegmatique : le mensonge comme architecture froide
Non-Émotif, Actif, à résonance longue — le Flegmatique est l'antithèse du Colérique. Pas d'urgence, pas d'affect parasite, pas d'impulsion à clore la situation par la force. À la place : méthode, constance, et une capacité à maintenir le cap sans que l'agitation intérieure ne vienne parasiter la surface.
Son mensonge est le plus difficile à détecter — non pas parce qu'il est le plus habile au sens stratégique, mais parce qu'il est le plus propre. L'absence d'émotivité signifie l'absence des signaux comportementaux que les détecteurs de mensonge, humains ou instrumentaux, cherchent précisément. Pas d'accélération cardiaque visible. Pas de modification de la prosodie. Pas d'agitation motrice. Le Flegmatique ne ressent pas le mensonge comme une tension à résorber. Il le gère comme une information à administrer.
Ce que ce profil révèle est important : l'absence de signal comportemental ne signifie pas l'absence de mensonge. Elle signifie l'absence d'émotivité dans sa production. C'est une distinction que les approches centrées sur la détection comportementale sont structurellement incapables de faire. Le Flegmatique les rend non seulement inefficaces, il les rend contre-productives, parce que son calme sera interprété comme un signe de sincérité.
Aldrich Ames, dont nous avons déjà évoqué la performance sur neuf ans, présente plusieurs caractéristiques compatibles avec ce profil. La constance, la méthodologie, l'absence d'affect perturbateur lors des polygraphes. Ce n'est pas une démonstration, mais c'est une cohérence analytique qui mérite d'être posée.
Le Nerveux : le mensonge comme fiction débordante
Émotif, non-Actif, à résonance courte — le Nerveux est une combinaison instable. L'intensité émotionnelle du Colérique sans sa capacité d'action, la réactivité sans la direction. Ce profil produit une vie intérieure riche, imaginative, souvent créative, et un rapport à la réalité qui peut devenir problématique précisément parce que la frontière entre ce qui est vécu, ce qui est imaginé et ce qui est dit s'y brouille plus facilement.
Son mensonge a une qualité particulière : il est proliférant. Là où le Colérique affirme et le Flegmatique administre, le Nerveux raconte. Le mensonge s'orne de détails, de nuances, de digressions, une richesse narrative qui peut paraître convaincante dans l'instant mais qui génère une complexité croissante, difficile à maintenir cohérente dans la durée. Le Nerveux ne ment pas froidement. Il crée. Et comme toute création, son mensonge lui échappe partiellement.
Ce qui le trahit souvent n'est pas une contradiction factuelle mais une surproduction, trop de détails, trop de précisions non sollicitées, une élaboration qui dépasse ce que la situation exigeait. C'est le signal inverse de celui du Flegmatique, et il est tout aussi discriminant.
Ce que Le Senne nous donne — et ce qu'il ne peut pas donner seul
La lecture caractérielle produit quelque chose que l'approche évolutive ne pouvait pas atteindre : une signature individuelle du mensonge. Non pas un profil de risque, "les Colériques mentent plus", mais une cartographie des formes que le mensonge prend selon le substrat tempéramental du sujet.
Cette cartographie a une utilité directe. Elle permet d'interpréter les comportements observables, pas pour détecter le mensonge, mais pour les replacer dans une cohérence structurelle. Le sujet qui s'agite et attaque ne ment pas parce qu'il s'agite. Il s'agite parce que c'est sa modalité de traitement de la pression. Le sujet qui reste parfaitement calme ne dit pas forcément la vérité parce qu'il est calme.
Mais le tempérament a une limite claire : il décrit le style, pas le coût. Il nous dit comment le mensonge est construit, pas ce qu'il protège, ni ce qu'il coûte psychiquement. Deux sujets avec le même profil flegmatique peuvent produire des mensonges architecturalement similaires et pourtant radicalement différents dans leur économie interne, l'un avec une culpabilité massive soigneusement contenue, l'autre sans culpabilité du tout. Cette différence n'est pas tempéramentale. Elle est structurelle.
C'est le territoire de Jean Bergeret. Et c'est la question la plus tranchante de toute cette série : qu'est-ce que mentir coûte — ou ne coûte pas — selon la structure psychique du sujet ?
Prochain article : Niveau 3 — Freud et Bergeret, ou l'économie morale du mensonge.

Le Mensonge, une Solution Évolutive — Anatomie du Mensonge, Niveau 1
Le 02/05/2026
Série "Anatomie du Mensonge"
Il y a une expérience que tout parent a vécue. L'enfant de quatre ans, visage fermé, chocolat en évidence sur le menton, soutient votre regard et vous annonce qu'il n'a pas touché au gâteau. Vous réprimez un sourire. Mais ce moment anodin, presque touchant dans sa maladresse, est en réalité l'une des acquisitions cognitives les plus sophistiquées de l'espèce humaine. Votre enfant ne ment pas malgré son développement. Il ment grâce à lui.
C'est le point de départ de toute lecture évolutive du mensonge : avant d'être un problème moral, c'est une solution adaptative. Et comprendre à quoi il répond, quelle pression, quelle nécessité, quelle logique de survie, est infiniment plus utile que de chercher à le surprendre sur le visage de celui qui le produit.
Ce que Darwin n'a pas dit, mais ce qu'il implique
Darwin ne s'est pas intéressé au mensonge directement. Mais sa théorie contient tout ce qu'il faut pour le comprendre. La sélection naturelle ne favorise pas la vertu. Elle favorise ce qui fonctionne. Ce qui permet de survivre, de se reproduire, de maintenir sa position dans le groupe. Et dans une espèce aussi profondément sociale que la nôtre, une espèce dont la survie individuelle a toujours dépendu de l'appartenance collective, gérer l'information que les autres détiennent sur vous est une compétence aussi cruciale que courir ou combattre.
Le mensonge est une forme de gestion de l'information. Une forme coûteuse, cognitivement parlant, J’y reviendrai, mais dont le retour sur investissement adaptatif peut être considérable.
La question évolutive fondamentale n'est donc pas "pourquoi les gens mentent-ils ?"
Elle est : quelle pression sélective rend le coût du mensonge rentable ?
Le coût réel du mensonge et pourquoi il est sous-estimé
Mentir est neurologiquement exigeant. Pas parce que la conscience morale résiste, c'est une variable qui fluctue considérablement selon les individus et les structures de personnalité, mais parce que l'opération cognitive elle-même est complexe.
Pour mentir efficacement, un sujet doit simultanément : maintenir une représentation exacte de la réalité, construire une représentation alternative cohérente, modéliser ce que son interlocuteur croit déjà, anticiper les questions possibles, surveiller ses propres réponses comportementales, et maintenir la cohérence narrative dans le temps. C'est ce que les neuroscientifiques cognitifs appellent une tâche de haute charge en mémoire de travail. Les études d'imagerie cérébrale montrent une activation significativement plus importante des régions préfrontales chez les sujets qui mentent que chez ceux qui disent la vérité — le cerveau travaille plus, pas moins.
Ce coût est réel. Et il explique quelque chose de cliniquement important : la qualité architecturale d'un mensonge est un indicateur indirect des ressources cognitives et de la régulation émotionnelle du sujet qui le produit. Un mensonge mal construit, incohérent, qui s'effondre au premier contre-argument, ne dit pas simplement que le sujet ment. Il dit quelque chose sur l'état de ses ressources au moment où il le produit, sur la pression qu'il subit, sur ce que ça lui coûte de maintenir la construction.
Aldrich Ames ne s'est pas contenté de nier. Il a construit une fiction cohérente sur neuf ans, maintenu une façade professionnelle irréprochable, géré les contradictions avec sang-froid. Ce niveau de performance cognitive ne s'improvise pas. Il révèle une architecture psychique particulière, que j’analyserai en détail au niveau trois, avec Bergeret. Mais à ce stade évolutif, ce qui nous intéresse c'est la fonction : pourquoi ce coût était-il rentable pour Ames ?
La réponse est simple. L'alternative, avouer, signifiait la mort. Littéralement. La pression sélective était maximale.
Les quatre fonctions adaptatives du mensonge
L'approche évolutive permet d'identifier quatre grandes catégories fonctionnelles, qui ne s'excluent pas mutuellement et se combinent souvent dans les cas intéressants.
La survie sociale
Dans un groupe humain, l'exclusion est une sanction potentiellement mortelle, elle l'était littéralement dans l'environnement ancestral, elle reste dévastatrice psychiquement dans le contexte contemporain. Le mensonge qui protège l'appartenance au groupe, qui cache la déviance, qui maintient la conformité apparente, répond à cette pression avec une logique implacable. Marion Jones, quintuple médaillée olympique, a nié pendant sept ans l'usage de produits dopants devant ses sponsors, ses coéquipiers, ses fédérations. La pression n'était pas seulement financière. C'était l'identité entière d'une vie construite autour d'une image, une identité sociale dont la destruction représentait une forme d'annihilation symbolique. La survie sociale a ses propres exigences darwiniennes.
L'accès aux ressources
Bernard Madoff illustre cette catégorie avec une clarté presque pédagogique. Soixante-cinq milliards de dollars, dix-sept ans, des centaines de victimes parmi les plus sophistiquées financièrement. La fonction adaptative est ici directe, presque brutale dans sa simplicité : le mensonge donne accès à des ressources que la réalité refuserait. Ce qui est analytiquement intéressant chez Madoff n'est pas la cupidité, c'est la durée. Maintenir une fiction à cette échelle sur dix-sept ans nécessite une organisation psychique très particulière, une capacité à dissocier les registres de réalité que nous examinerons au niveau trois. Mais la fonction initiale, évolutive, est transparente.
La régulation des conflits
C'est la catégorie la plus socialement banalisée, et probablement la plus universelle. Le mensonge pieux, la réponse évasive, la vérité édulcorée : des comportements que la plupart des individus pratiquent quotidiennement et qui répondent à une pression adaptative réelle. Maintenir la cohésion du groupe, éviter l'escalade, préserver la relation, ce sont des objectifs fonctionnels auxquels le mensonge répond souvent avec plus d'efficacité à court terme que la vérité. Toute la question est le prix payé à moyen terme. Mais Darwin ne raisonne pas à moyen terme. Darwin raisonne en termes de solution immédiate à une pression immédiate.
La protection de l'identité
C'est la catégorie la plus riche, et celle qui articule le plus directement le niveau évolutif avec les niveaux suivants. Elizabeth Holmes n'a pas construit Theranos sur un mensonge simple. Elle a construit une identité, celle du génie visionnaire qui allait révolutionner la médecine, et le mensonge est devenu le dispositif de protection de cette identité contre la réalité qui menaçait de l'effondrer. La pression sélective ici est identitaire : admettre la réalité aurait signifié la destruction de la représentation de soi. C'est à ce niveau que Darwin rencontre Freud, et c'est précisément là que le niveau trois prendra le relais.
Ce que la lecture évolutive nous permet, et ce qu'elle ne peut pas faire seule
La grille darwinienne produit deux résultats analytiques immédiatement utiles.
D'abord, elle suspend le jugement moral, ce qui n'est pas une complaisance éthique mais une nécessité. Un comportement ne se comprend pas si on commence par le condamner. Identifier la fonction adaptative d'un mensonge, c'est reconstituer la logique du sujet qui le produit. Pas l'approuver. La comprendre. Ce sont des opérations radicalement différentes.
Ensuite, elle pose la question de la pression comme premier geste analytique. Avant de demander comment un sujet ment, la lecture évolutive demande : qu'est-ce qui rendait ce mensonge nécessaire du point de vue du sujet ? Quelle menace, réelle ou fantasmée, il cherchait à conjurer ? Cette question oriente toute la suite de l'analyse.
Mais la lecture évolutive a une limite claire : elle nous dit pourquoi mentir, la fonction, sans nous dire comment, le style. Deux sujets soumis à la même pression adaptative produiront des mensonges architecturalement très différents. L'un attaquera frontalement, l'autre construira patiemment, le troisième esquivera avec une fluidité déconcertante. Cette variation n'est pas aléatoire. Elle est déterminée par le tempérament, par la configuration caractérielle que René Le Senne a cartographiée avec une précision qui reste, un siècle plus tard, d'une utilité remarquable.
C'est le sujet du prochain article.
Ce que Lance Armstrong nous laisse en partant
Je veux terminer par Lance Armstrong, non pour en faire un cas complet, mais parce qu'il illustre quelque chose que la lecture évolutive révèle avec une netteté particulière.
Pendant treize ans, Armstrong a maintenu un système de mensonge d'une cohérence et d'une agressivité remarquables. Il ne se contentait pas de nier : il attaquait, poursuivait en justice, détruisait les carrières de ceux qui témoignaient contre lui. La pression adaptative était multiple, survie économique, identité héroïque construite sur la narrative du cancer vaincu, appartenance à un système sportif qui exigeait cette fiction collective. Mais ce qui est évolutivement frappant, c'est le point de bascule : quand la pression a changé de direction, quand maintenir le mensonge est devenu plus coûteux qu'avouer, la confession est arrivée, cadrée, contrôlée, sur le canapé d'Oprah Winfrey, dans le format exact qui maximisait la survie sociale résiduelle.
Même l'aveu était une stratégie adaptative. Darwin aurait apprécié.
Prochain article : Niveau 2 — Le Senne, ou comment le tempérament détermine l'architecture du mensonge.

Affaire Karine Esquivillon - Michel Pialle
Le 18/04/2026
Une lecture comportementale par la méthode DS2C
Qui abandonnerait son épouse dans un bois, sans l’enterrer, juste posée à même la terre ? L’attitude attendue ne serait-elle pas d’appeler les secours ? Cette question, aussi simple qu’elle paraît, porte en elle l’essentiel de ce qu’il faut comprendre sur Michel Pialle.
Le 27 mars 2023, Karine Esquivillon disparaît de son domicile de Maché, en Vendée. Son mari, Michel Pialle, signale sa disparition le 3 avril, une semaine après, et décrit une fugue volontaire, une femme partie avec de l’argent liquide, des pièces d’or, et le livret de famille. Il multiplie les appels à témoins sur les réseaux sociaux, apparaît sur BFM TV, sur TF1, affirmant n’avoir « rien à se reprocher ». Le 9 avril, le maire de Maché retrouve le téléphone de Karine dans un fossé, dépourvu de sa carte SIM. Trois mois plus tard, confronté aux incohérences de son récit, Michel Pialle avoue. Il a tué sa femme. D’un coup de carabine 22 long rifle équipée d’un silencieux, affirme-t-il, par accident.
Comment un homme, en apparence ordinaire, en vient-il à commettre un tel acte ? La question que tout le monde se pose. Elle appelle une réponse qui dépasse les catégories habituelles du discours médiatique, monstre ou victime de la folie, calcul ou accident. Ce que la méthode DS2C propose, c’est une lecture à quatre niveaux simultanés : le substrat évolutif, le tempérament, la structure inconsciente et le contexte relationnel. Parce que le passage à l’acte ne résulte jamais d’une cause unique. Il est toujours la résultante d’une convergence.
Le premier niveau d’analyse est évolutif. Il ne s’agit pas de justifier le comportement, mais de comprendre sa « logique » profonde : à quoi cet acte sert-il, du point de vue de la survie du sujet ?
Le comportement de Pialle après le décès présente une cohérence adaptative froide : dissimulation du corps à seize kilomètres du domicile, fabrication d’une narrative de fuite volontaire, mobilisation médiatique active pour détourner la pression de l’environnement. Il envoie des messages depuis le téléphone de Karine, évoquant un besoin de partir, avec des photos des dunes du Pilat volées sur Internet. C’est un comportement de leurre, observable dans le règne animal sous des formes analogues.
Ce qui est remarquable ici, c’est l’activation précoce et organisée de cette stratégie. Elle suggère une capacité de contrôle pulsionnel post-acte significative. L’absence d’appel aux secours n’est pas compatible avec la panique d’un accident. Elle est compatible avec la gestion froide d’une conséquence anticipée ou rapidement intégrée. Un sujet réellement sous le choc appelle avant de penser, c’est le système nerveux autonome qui décide, pas le cortex préfrontal. Ici, c’est manifestement le préfrontal qui a pris la main immédiatement.
Le deuxième niveau est tempéramental. Il interroge la manière dont le caractère module l’expression du comportement. Et c’est ici que la cohabitation post-séparation prend toute sa dimension clinique.
Les éléments disponibles dessinent un profil Flegmatique dominant : non-émotif, actif, et surtout secondaire. Ses proches le décrivent comme un père de famille calme, gentil et attentionné, un homme sans histoire. Cette façade de régulation émotionnelle plate, combinée à une capacité de dissimulation prolongée sur plusieurs mois, pointe vers une réactivité émotionnelle très faible en surface, avec une vie intérieure très peu accessible à l’observation externe. L’observation vidéo le confirme : sur BFM TV, il déclare avec un calme apparent « Donc elle est partie volontairement, ça c’est certain. » Ce n’est pas le débit d’un homme en deuil. C’est le débit d’un homme qui gère.
Mais ce qui singularise ce profil, c’est la propriété fondamentale du type secondaire : la tension ne se lit pas en temps réel sur le sujet. Elle se dépose. Le Flegmatique n’explose pas, il accumule avec une patience qui peut facilement être confondue avec de la sérénité. Vivre sous le même toit qu’une femme dont on est séparé, ni dedans, ni dehors, ni ensemble, ni libre, impose une pression chronique à tout sujet. Pour un profil de ce type, cette pression ne signe aucun signal externe perceptible. Elle s’accumule en silence, couche après couche, semaine après semaine. Karine Esquivillon n’a vraisemblablement jamais vu venir ce que ce silence contenait.
L’observation des séquences vidéo de l’interview de Michel Pialle, diffusée ce 15 avril sur W9, dans l’émission « Enquêtes Criminelles », apporte plusieurs confirmations de ce profil. On y voit Pialle échanger avec la journaliste en présentant son hémi visage droit et la tête légèrement penchée sur la gauche trahissent une vigilance active, une attention à l’argumentation : il n’est pas dans la spontanéité, il contrôle. La pièce, entièrement rangée alors que sa femme est absente depuis près de deux mois, dit la même chose. Ce soin du décor est lui-même un acte de contrôle. Et le mot clé, au fond, c’est exactement celui-là : contrôle.
Le troisième niveau est celui de la structure inconsciente. Il interroge la qualité de la régulation psychique : quels mécanismes de défense sont à l’œuvre, et jusqu’à quel point peuvent-ils tenir ?
Un jugement de 2003 décrit Pialle comme « un homme ayant un comportement mythomaniaque capable d’inventer des scénarios rocambolesques ». Neuf condamnations entre 1998 et 2021 pour escroquerie, faux et usage de faux, contrefaçon. Ce n’est pas un sujet qui transgresse occasionnellement sous pression, c’est un sujet dont le rapport à la réalité est structurellement instrumentalisé. La réalité externe n’est pas un donné à respecter : c’est un matériau à façonner selon les besoins du Moi.
Dans la terminologie bergeretienne, cela oriente vers une organisation état-limite avec des aménagements narcissiques marqués. Le clivage entre la façade sociale rassurante, le père attentionné, l’homme calme, et l’activité transgressive chronique est trop stable et trop ancré dans le temps pour être situationnel. Le mécanisme de défense central est le déni : non pas le déni hystérique qui vacille, mais un déni massif et opérationnel qui permet de continuer à fonctionner socialement tout en maintenant une réalité parallèle.
L’observation vidéo livre ici ses signaux les plus décisifs. Sur les mots « juste pour se libérer émotionnellement », une langue sort et rentre très rapidement, ce que la sémiologie des micro-expressions identifie comme une fuite de satisfaction. Ce geste bref, involontaire, post-discursif, n’appartient pas au registre du deuil. Il appartient au registre du triomphe discret. C’est là que le clivage se fissure une fraction de seconde. C’est toujours dans ces interstices que la structure se révèle.
Lorsque Pialle dit : « si elle veut refaire sa vie, qu’elle nous le dise » prononcé tandis que la tête fait NON, contradiction totale entre le message verbal et le message corporel. Peu après, les mains jointes et les sourcils levés qui élargissent le regard créent une posture de supplication apparente : il nous prend pour témoins. Mais cette configuration des mains traduit en réalité un retour sur soi, une volonté inconsciente de se dissocier des faits. « Pardonnez-moi mon Dieu parce que j’ai péché », pas une supplication vers l’extérieur, une absolution demandée.
Le quatrième niveau est contextuel et relationnel. Il interroge la configuration communicationnelle qui a rendu le passage à l’acte possible à ce moment précis.
Au moment des faits, Karine Esquivillon et Michel Pialle étaient séparés mais vivaient encore sous le même toit. C’est une configuration relationnelle à haut potentiel de double contrainte : cohabitation imposée, relation formellement terminée mais spatialement non résolue. Le système est bloqué, ni dedans, ni dehors. La pression communicationnelle d’un tel contexte est chronique et sans issue méta communicationnelle possible.
L’interview révèle une posture relationnelle caractéristique : Pialle n’est pas en position de demande face à la caméra. Il est en position d’émetteur. Les gestes illustratifs des deux bras, nombreux, dissocient le locuteur de son propre discours, comme si le corps racontait une autre histoire que les mots. Il nous prend pour témoins, pas pour interlocuteurs. Ce n’est pas un homme qui supplie : c’est un homme qui adresse.
La formulation « qu’on puisse se libérer émotionnellement » est cliniquement révélatrice. Un conjoint en deuil dit « que je puisse », ou « que les enfants puissent ». Le « on » inclusif efface la dissymétrie réelle : lui sait, elle est morte. Cette confusion pronominale est soit une maladresse révélatrice, soit une manière inconsciente de maintenir Karine dans le système relationnel, comme si elle participait encore à la conversation.
Par ailleurs, les enquêteurs ont mis au jour que Pialle avait pris en charge l’intégralité de la vie administrative d’une famille ukrainienne réfugiée, tout en contrôlant seul l’accès à leur compte bancaire. Le journal Le Parisien évoque des virements vers un compte au Luxembourg. Ce pattern de contrôle relationnel étendu bien au-delà du couple est cliniquement cohérent : Pialle s’insère dans des systèmes vulnérables et s’en empare. Karine, femme casanière ayant cessé de travailler, était probablement dans une position de dépendance analogue. Selon certaines sources, elle aurait découvert les agissements de son mari à l’égard de cette famille et se serait trouvée dans l’impossibilité de les taire. C’est cette menace de dévoilement qui transforme la pression chronique en crise aiguë.
Ce qui frappe dans le cas Pialle, c’est moins la brutalité de l’acte que la longueur silencieuse de ce qui l’a précédé. Les quatre niveaux d’analyse n’ont pas convergé en un instant, ils se sont rejoints au terme de temporalités radicalement différentes, comme plusieurs mèches de longueurs inégales qui atteignent le même détonateur à des vitesses distinctes.
La plus longue de ces mèches brûle depuis vingt-cinq ans : neuf condamnations pour escroquerie, faux, contrefaçon, une trajectoire d’adaptation parasitaire au sens darwinien, stable, efficace, profondément ancrée. Ce niveau-là n’est pas en crise le 27 mars 2023. Il tourne en bruit de fond depuis si longtemps qu’il est devenu invisible, y compris probablement pour Pialle lui-même.
La deuxième mèche est celle du tempérament. Et c’est ici que la cohabitation post-séparation révèle toute sa toxicité structurelle. Pour ce type de profil, la pression chronique d’une cohabitation impossible ne se lit pas sur le visage, ne s’entend pas dans la voix, ne déborde pas dans les comportements. Elle se dépose. Couche après couche, semaine après semaine, sans signal externe, sans soupape. Le profil secondaire ne réagit pas en temps réel, il accumule avec une patience qui peut être confondue avec de la sérénité, jusqu’au moment où le système est saturé depuis longtemps déjà sans que personne autour ne l’ait vu venir.
La troisième mèche est celle de la structure psychique. Un sujet dont l’équilibre repose sur le clivage peut fonctionner indéfiniment tant que personne ne menace cette étanchéité. Or tout indique que Karine était sur le point de faire exactement cela. Pour cette structure, le dévoilement imminent n’est pas un conflit à gérer, c’est une destruction du Moi à conjurer. Cette mèche-là brûlait depuis quelques semaines seulement, mais elle brûlait vite.
Le déclencheur relationnel du 27 mars n’a donc pas eu à faire grand-chose. Il est arrivé sur un système déjà saturé à trois niveaux simultanément. C’est ce que la temporalité différentielle révèle dans ce cas : l’acte n’était pas le produit d’une impulsion soudaine, ni d’un plan froidement élaboré. Il était la résultante mécanique d’une convergence que le sujet lui-même n’a peut-être pas vue venir, ou qu’il a vue venir sans pouvoir, ou sans vouloir, l’arrêter.
L’interview vidéo de Michel Pialle, analysée au prisme des quatre niveaux DS2C, est un document comportemental d’une rare densité. On n’y entend pas de plainte, pas d’urgence, pas d’indignation spontanée. On y voit un homme qui administre sa présentation, qui contrôle le cadre relationnel de l’interview, qui émet plus qu’il ne reçoit.
Mais le corps, lui, parle autrement. La langue qui sort. La tête qui dit non pendant que la bouche dit si. Le regard qui défocalise. Ces signaux ne sont pas des preuves, ils ne prétendent pas l’être. Ils sont des indices structurels, cohérents avec un profil dont la défense centrale est le clivage, et dont le clivage se fissure précisément au moment où il devrait tenir le plus fermement.
La question de l’intentionnalité reste ouverte sur le plan juridique. Mais deux éléments sont difficiles à neutraliser. D’abord, la qualité de la gestion post-acte : un sujet en état de choc réel ne gère pas avec cette efficacité, cette rapidité, cette cohérence narrative. Ensuite, le silencieux monté sur la carabine : une modification technique intentionnelle qui précède le déclencheur relationnel. C’est l’os dans la gorge de la thèse accidentelle, et aucun discours ne le fait disparaitre.
Analyse réalisée par la méthode DS2C (Décrypter les Stratégies de Communication Comportementales), intégrant les niveaux darwinien, caractérologique (Le Senne), structural (Freud/Bergeret) et systémique (Watzlawick). Cette analyse est clinique et ne constitue pas une conclusion judiciaire.
Crédit : W9 - "Enquêtes criminelles"
Le passage à l'acte est-il intentionnel ?
Le 07/03/2026
Vous n’avez pas décidé. Vous avez cédé.
Le passage à l'acte ou quand la pensée franchit le seuil
Intentionnalité, inconscient et dynamique du basculement
Lorsqu'un individu passe à l'acte — qu'il s'agisse d'un geste banal, d'une décision irréversible ou d'un acte délictuel — nous invoquons spontanément l'intention. L'acte serait l'aboutissement d'une décision consciente : il a voulu faire cela. Cette formulation commode est celle du sens commun, celle du droit pénal, celle aussi de la morale ordinaire.
Elle mérite pourtant d'être sérieusement interrogée.
Non pour absoudre l'acteur de sa responsabilité, mais pour comprendre quelque chose d'essentiel : entre la pensée et l'acte, il se passe quelque chose que ni la volonté consciente ni le déterminisme pur ne suffisent à expliquer. Ce quelque chose, c'est précisément ce que j'explore depuis plus de dix ans.
I. L'intentionnalité n'est pas l'intention
Franz Brentano, philosophe autrichien du XIXe siècle, a introduit dans la pensée moderne un concept décisif : l'intentionnalité. Non pas l'intention au sens courant — le projet conscient d'agir — mais la structure fondamentale de tout phénomène psychique.
Toute conscience est conscience de quelque chose. Penser, désirer, imaginer, redouter : ces actes psychiques ont tous une direction, un objet vers lequel ils se tendent. C'est cette orientation constitutive que Brentano nomme intentionnalité.
Cette précision change tout à la question du passage à l'acte. Elle signifie que la question n'est pas : « À quel moment une intention est-elle apparue dans un esprit auparavant vide ? » L'esprit n'est jamais vide. Il est, par nature, dirigé vers des objets — réels, fantasmés, redoutés, désirés.
La vraie question devient alors : qu'est-ce qui se modifie dans ce rapport sujet-objet pour que la pensée devienne acte ?
II. Le changement de régime : de la représentation à l'agir
Brentano distingue différents modes de visée psychique : représenter (concevoir un objet), juger (l'affirmer ou le nier), aimer ou haïr (s'y rapporter affectivement). À ces modes fondamentaux, on peut ajouter la visée volitive : vouloir, décider, mettre en mouvement.
Le passage à l'acte correspond précisément à ce basculement : l'objet cesse d'être seulement pensé, ruminé, redouté ou désiré. Il devient projet d'action. La visée se transforme — elle passe d'un régime représentatif ou affectif à un régime volitif.
Ce déplacement n'est pas anodin. Dans le régime représentatif, l'objet peut être élaboré, différé, symbolisé. On peut ruminer une injustice pendant des années sans jamais agir. Dans le régime volitif, la distance entre le sujet et l'objet s'effondre : le sujet s'engage dans le monde.
Cela signifie-t-il que le passage à l'acte est nécessairement conscient ?
Dans un cadre strictement brentanien, oui : les phénomènes psychiques sont conscients par définition. L'acte suppose que le sujet sait ce qu'il fait. Mais — et c'est ici que l'édifice commence à se fissurer — savoir ce qu'on fait ne signifie pas savoir pourquoi on le fait.
III. La fissure freudienne : ce que la conscience ignore d'elle-même
Freud a introduit une perturbation radicale dans cette architecture. Une conduite peut être intentionnelle — dirigée vers un objet, structurée, cohérente — tout en étant sous-tendue par des contenus dont le sujet n'a aucune conscience.
La distinction est cliniquement décisive. Le sujet qui frappe sait qu'il frappe. Mais il ignore peut-être qu'il reproduit une scène archaïque, qu'il rejoue un conflit non élaboré, qu'il tente de réparer une blessure narcissique ancienne. La conscience opératoire de l'acte est intacte ; la conscience de ses déterminants, absente.
C'est là que Brentano atteint sa limite. Son système ne laisse pas de place à l'inconscient — tout phénomène psychique est, pour lui, nécessairement conscient. Pour franchir ce pas, il faudra attendre Husserl, puis Merleau-Ponty, pour que la phénoménologie s'ouvre à ce qui échappe à la réflexivité immédiate.
Freud, lui, prend le problème autrement : il ne cherche pas à étendre la phénoménologie, il la dynamite. Ce qui compte, ce ne sont pas les structures de la conscience, mais les forces qui la débordent.
C'est ici que Jean Bergeret précise l'enjeu clinique : la question n'est pas seulement de savoir quels contenus inconscients agissent, mais quelle structure psychique les contient — ou échoue à les contenir. La différence entre le sujet névrotique, le sujet en état-limite et le sujet psychotique n'est pas une question de degré, c'est une question de capacité de régulation.
IV. Le seuil : quand la régulation échoue
On peut maintenant reformuler la question centrale : le passage à l'acte n'est pas l'entrée d'une intention dans un esprit vide. C'est le moment où la capacité de maintenir l'objet dans un régime représentatif ou symbolique s'effondre.
Ce seuil n'est jamais atteint par une cause unique. Il résulte d'une convergence.
Il y a d'abord la pression pulsionnelle — ce substrat d'activation que Darwin nous a légué en héritage, et qui réapparaît dans les situations de menace, de compétition ou de frustration intense. Cette activation n'est pas pathologique en soi. Elle est la condition de toute mobilisation adaptative.
Il y a ensuite le tempérament. Un même niveau d'activation ne produit pas le même résultat selon que le sujet est d'une émotivité forte ou faible, d'une réactivité impulsive ou différée. René Le Senne l'avait compris avant que les neurosciences le confirment : le caractère module l'expression de l'affect, il en amplifie ou en atténue l'intensité.
Il y a la structure, enfin — au sens de Bergeret. Certains sujets disposent d'un appareil psychique capable de symboliser la pression, de la mettre en représentation, de la différer. D'autres, pour des raisons qui tiennent à l'histoire précoce et à l'organisation défensive, n'en sont pas capables dans les mêmes conditions.
Et il y a le contexte relationnel. Watzlawick l'a montré avec une rigueur systémique : ce n'est jamais un individu seul qui « passe à l'acte ». C'est un individu pris dans un système, soumis à des patterns communicationnels qui peuvent exercer une pression considérable — double contrainte, escalade symétrique, injonctions paradoxales.
V. La pensée devient acte : une convergence, pas une décision
On peut maintenant répondre à la question initiale avec plus de précision.
Le passage à l'acte n'est pas une décision souveraine et transparente. Mais il n'est pas non plus un surgissement irrationnel, une rupture avec la vie psychique. C'est un changement de régime d'intentionnalité : la visée représentative franchit un seuil et devient action, non pas parce qu'une volonté s'est soudainement manifestée, mais parce que la capacité de maintenir l'objet dans l'espace symbolique a cédé sous une pression convergente.
Ce moment — ce seuil exact où la pensée devient acte — ne résulte jamais d'une cause unique. Il est le produit d'une convergence entre un substrat pulsionnel activé massivement, un tempérament qui amplifie ou atténue cette activation, une structure psychique qui régule ou échoue à réguler, et un contexte relationnel qui déclenche la rupture.
C'est cette convergence que j'essaie de cartographier dans mes travaux, en articulant Darwin, Le Senne, Freud-Bergeret et Watzlawick en une méthode d'analyse à quatre niveaux. Non pour réduire l'acte humain à une mécanique déterministe — mais pour comprendre sa logique profonde, souvent invisible à celui qui l'accomplit.
Car voilà ce qui est cliniquement le plus utile : un sujet qui a agi sait, en général, ce qu'il a fait. Ce qu'il ignore, presque toujours, c'est pourquoi il ne pouvait pas ne pas le faire.
C'est cette question-là qui mérite d'être posée.
Pourquoi un couple de 15 ans se déchire ?
Le 28/02/2026
Avant de répondre à cette question, il est important de savoir sur quelle base l’analyse va se faire
Les articulations entre les quatre niveaux de ma méthode DS2C
Darwin → Le Senne : du substrat au filtre
Darwin fournit la matière brute : des pulsions, des tendances comportementales héritées, une économie d'activation et d'inhibition sculptée par des millions d'années de pression sélective. Mais l'évolution n'a pas produit un organisme unique. Elle a produit une variabilité — et c'est précisément là qu'entre Le Senne. Le tempérament est la forme individuelle que prend ce substrat évolutif. L'émotivité, l'activité, la résonance (les trois axes fondamentaux de la caractérologie) sont des modulateurs de l'activation pulsionnelle darwinienne. Un substrat de colère — réponse adaptative à la menace — s'exprimera par l'attaque immédiate chez le Colérique (émotif, actif, non-résonant), par la rumination douloureuse chez le Sentimental (émotif, non-actif, résonant), par l'évitement froid chez l'Apathique. Le Senne est donc la traduction caractérielle du programme darwinien. Sans lui, Darwin nous donne un orchestre sans instruments différenciés.
Le Senne → Freud/Bergeret : du style à la structure psychologique
Le tempérament dit comment une personne réagit ; la structure dit jusqu'où elle peut tenir. C'est le passage du style au fond. Freud introduit la dimension de l'inconscient et des conflits refoulés — ce que le comportement exprime sans le savoir. Bergeret précise la structure de personnalité : névrose, état-limite, psychose. Cette structure agit comme un plancher de régulation : elle détermine la capacité de la personne à métaboliser symboliquement la pression pulsionnelle que son tempérament amplifie ou atténue. Un Colérique névrotique peut, in extremis, verbaliser sa rage. Le même profil tempéramental sur structure état-limite risque le passage à l'acte dès que la pression dépasse le seuil. Le Senne dit l'amplitude des vagues ; Freud/Bergeret dit la solidité de la digue.
Freud/Bergeret → Watzlawick : de la structure au déclencheur
La structure ne vit pas dans le vide — elle vit dans un système relationnel. C'est l'apport décisif de Watzlawick et de l'École de Palo Alto : le comportement est toujours une communication dans un contexte, et ce contexte peut être pathogène indépendamment des structures individuelles. La double contrainte, l'escalade symétrique, la complémentarité rigide — ces configurations relationnelles exercent une pression sur la capacité de régulation de la structure. En d'autres termes : une structure fragile peut fonctionner des années dans un système relationnel stable, et décompenser rapidement dans une configuration de double contrainte. Watzlawick est le déclencheur situationnel de ce que Freud/Bergeret avait laissé en tension latente. Il explique pourquoi maintenant — ce que la structure seule ne peut pas expliquer.
Voyons maintenant ce que ça donne dans la vie réelle (et hors serial killer) : Quand un couple de 15 ans se déchire
"On s'est perdu quelque part" — ce que la psychologie comportementale voit dans un couple qui s'effondre.
Marie et Thomas sont mariés depuis treize ans. Deux enfants, une maison, des vacances au même endroit depuis dix ans. De l'extérieur, rien ne cloche. De l'intérieur, ça fait trois ans que les dîners sont silencieux, que les discussions virent à l'affrontement, et que chacun se demande — en secret — comment on en est arrivés là.
Ils consultent, enfin. Thomas arrive le premier, ponctuel, un peu raide. Marie entre deux minutes après, les bras croisés avant même de s'asseoir. La première chose que dit Thomas : "Je ne sais plus quoi faire avec elle." La première chose que dit Marie : "Il ne fait rien, justement."
Ce couple-là, vous en connaissez. Peut-être que c'est vous. Peut-être que vous avez vu vos parents dans cette configuration. Ce qui suit n'est pas une histoire à happy end garantie — c'est une tentative de comprendre ce qui se passe vraiment, à quatre niveaux de profondeur.
Niveau 1 — Darwin : ce que le conflit conjugal sert à faire
Commençons par là où ça dérange : un conflit de couple sert à quelque chose.
Darwin nous a appris que tout comportement qui persiste dans le temps remplit une fonction adaptative — même les comportements qui semblent stupides ou autodestructeurs. Si Marie et Thomas se disputent depuis trois ans sans résoudre quoi que ce soit, ce n'est pas par masochisme collectif. C'est parce que le conflit leur apporte quelque chose.
Quoi exactement ? Plusieurs choses, selon les individus : la preuve qu'on existe encore pour l'autre (l'indifférence serait pire), la décharge d'une tension accumulée, la préservation d'un rôle dans le système familial ("je suis celui/celle qui tient"). Dans le cas de Thomas et Marie, on voit rapidement que les disputes ont lieu systématiquement après les départs en vacances ou les réunions scolaires — c'est-à-dire dans les moments où le système familial exige une coordination renforcée. Le conflit, fonctionnellement, est une réponse adaptative à la surcharge d'un système co-régulateur défaillant. Ils se disputent parce qu'ils ne savent plus comment coopérer, et la dispute est le seul mode de contact qui reste vivant.
C'est inconfortable à entendre. Mais c'est utile : si le conflit sert quelque chose, il ne disparaîtra pas simplement en apprenant à "mieux communiquer". Il faut comprendre ce qu'il remplace.
Niveau 2 — Le Senne : deux tempéraments qui s'amplifient mutuellement
Thomas et Marie n'ont pas le même profil caractériel — et c'est là que ça devient intéressant.
Thomas présente un profil Apathique (non-émotif, non-actif, résonant) : peu d'expression émotionnelle visible, tendance au retrait, mais une résonance longue qui fait que les blessures s'accumulent silencieusement. En apparence, il "ne réagit pas". En réalité, il absorbe. Il stocke. Et il disparaît progressivement dans le silence.
Marie, elle, est Sentimental (émotive, non-active, résonante) : une émotivité forte, une résonance longue également, mais sans l'activité pour décharger. Elle ressent tout, intensément, et ça dure. Elle revient sur les événements passés, les réinterprète à la lumière de la dernière dispute, accumule les "preuves" d'un schéma. Ses griefs ne sont pas inventés — mais ils sont colorés par une résonance émotionnelle qui les amplifie.
Voilà le piège : deux résonants. Deux personnes qui gardent. Chez Thomas, ça produit un mur de plus en plus épais. Chez Marie, ça produit une pression de plus en plus forte pour que ce mur tombe. Plus elle pousse, plus il se mure. Plus il se mure, plus elle pousse. Le tempérament de l'un active précisément la défense de l'autre. C'est ce qu'on appelle — et on va y revenir — une escalade complémentaire. Mais au niveau tempéramental, c'est d'abord une incompatibilité de rythme de décharge : l'un décharge vers le dedans, l'autre vers le dehors, et ils ne se rencontrent jamais au même moment.
Niveau 3 — Freud/Bergeret : ce que ça rejoue
Un couple ne se choisit jamais au hasard. Les structures de personnalité se sélectionnent mutuellement — parfois pour le meilleur, souvent parce que chacun trouve dans l'autre le partenaire idéal pour rejouer un conflit ancien.
Thomas présente une structure névrotique avec des traits de caractère obsessionnel : besoin de contrôle, évitement de l'affect, intellectualisation des émotions. Son silence n'est pas de la froideur — c'est un mécanisme de défense contre une angoisse de morcellement qu'il ne nomme pas. Enfant, dans une famille où les émotions n'avaient pas droit de cité, il a appris que ressentir était dangereux. Que le seul espace safe était intérieur. Son retrait conjugal reproduit cette économie psychique.
Marie présente une organisation plus fragile, sur le versant état-limite : une angoisse de perte d'objet massique, une difficulté à maintenir une image stable de l'autre quand celui-ci est frustrant ("soit tu es là pour moi, soit tu es mon ennemi"), et un recours fréquent au clivage. Elle n'est pas "hystérique" au sens vulgaire — mais elle vit le retrait de Thomas comme un abandon, et sa réaction proportionnelle à cette lecture. Quand Thomas se tait, Marie ne perçoit pas "il a besoin de silence" — elle perçoit "il me quitte". Et elle escalade.
Ce qui se rejoue ici : Thomas reproduit avec Marie la relation à une mère probablement peu disponible émotionnellement (il cherche quelqu'un qui ne demande pas — et il a trouvé le contraire). Marie rejoue avec Thomas la relation à un père absent ou inconsistant (elle cherche quelqu'un qui reste — et elle provoque précisément le retrait qu'elle redoute). C'est du Freud basique, mais ça marche. La structure de chacun a choisi l'autre pour répéter, dans l'espoir inconscient de cette fois résoudre ce qui n'a jamais été résolu.
Niveau 4 — Watzlawick : le système qui se referme sur lui-même
Et puis il y a le contexte. Le système. La façon dont tout ça se configure en boucle auto-entretenue.
Watzlawick nous dit : regardez les patterns, pas les individus. Qui fait quoi, dans quel ordre, et qui définit la relation ?
Ici, le pattern est clair et classique : relation complémentaire rigide qui dérive vers une escalade symétrique périodique. Au quotidien, Thomas occupe la position basse (il cède, il évite, il laisse faire), Marie la position haute (elle gère, elle décide, elle réclame). C'est stable, mais instable — parce que ce qui se joue en dessous, c'est une double contrainte : Thomas reçoit de Marie le message "sois présent émotionnellement" ET "ne te défends pas quand je t'attaque" — deux injonctions incompatibles. S'il s'ouvre émotionnellement, il se retrouve immédiatement en position de vulnérabilité face à une Marie qui, dans ses moments de débordement état-limite, retourne cette vulnérabilité contre lui. Donc il se ferme. Et la boucle repart.
Le déclencheur spécifique qui les amène en consultation : une dispute après un dîner avec les beaux-parents de Thomas. Marie a le sentiment de ne pas avoir été soutenue face à une remarque désobligeante de la belle-mère. Thomas n'a rien dit — mécanisme de défense, position basse habituelle, terreur inconsciente du conflit familial. Marie l'interprète comme trahison. Elle explose. Il se mure. Elle explose davantage. Il quitte la table.
Ce n'est pas cet incident le problème. C'est le dernier tour d'une spirale qui tourne depuis trois ans. Watzlawick appellerait ça une ponctuation de la séquence : chacun croit que l'autre a commencé. Marie dit que si Thomas était là, elle n'aurait pas besoin d'escalader. Thomas dit que si Marie n'escaladait pas, il pourrait être là. Ils ont tous les deux raisons. C'est ça, un système.
Ce que ma méthode change concrètement : Pourquoi est-ce que tout ça est utile, concrètement ?
Parce que si vous ne voyez ce couple qu'à travers Watzlawick, vous leur apprenez à "mieux communiquer" — et dans six mois ils reproduisent exactement la même chose avec un vocabulaire plus propre. Parce que si vous ne voyez que Freud, vous explorez l'enfance de Thomas pendant deux ans pendant que Marie se demande si elle ne devrait pas consulter un avocat. Parce que si vous ne voyez que Le Senne, vous concluez à une "incompatibilité de tempérament" et vous envoyez le couple se séparer alors que l'incompatibilité est compensable si la structure tient.
Ma méthode à quatre niveaux force à poser les bonnes questions dans le bon ordre
Quelle est la fonction adaptative du conflit ? (Sinon, on ne comprend pas pourquoi ils continuent.)
Ici : le conflit maintient un lien, aussi toxique soit-il, et préserve une illusion de co-régulation.
Comment le tempérament amplifie-t-il la pression ? (Sinon, on ne comprend pas l'intensité disproportionnée des réactions.)
Ici : deux résonants qui stockent, dont les styles de décharge sont incompatibles.
Quelle est la capacité de régulation de chaque structure ? (Sinon, on surestime ce que les interventions relationnelles peuvent faire.)
Ici : la fragilité état-limite de Marie impose un travail individuel parallèle — on ne peut pas travailler le système relationnel si l'un des éléments du système est en décompensation.
Quelle configuration relationnelle déclenche la rupture ? (Sinon, on traite les causes profondes mais on ne touche pas le déclencheur.)
Ici : les situations de coordination familiale renforcée (beaux-parents, rentrée scolaire, vacances) qui saturent le système co-régulateur.
Un mot pour finir — sans optimisme de pacotille
Marie et Thomas ne vont pas "guérir" leur couple en quelques séances parce qu'ils auront "mieux compris". La compréhension est nécessaire mais pas suffisante. Ce qu'ils doivent négocier, c'est une restructuration du système : que Thomas apprenne à occuper une position moins basse sans déclencher la terreur de Marie, que Marie développe une capacité à tolérer le retrait sans le lire comme abandon — ce qui est, fondamentalement, un travail sur sa structure, donc un travail long.
Ce qui peut changer rapidement, c'est la ponctuation : dès que l'un des deux cesse d'agir comme si l'autre avait commencé, le système vacille. C'est souvent le premier levier. Pas élégant. Pas profond. Mais c'est par là qu'on entre.
Le reste prend du temps. C'est normal. Quinze ans de système, ça ne se défait pas en huit séances.
Cet article applique une méthode d'analyse à quatre niveaux : fonctionnel (Darwin), tempéramental (Le Senne), structurel (Freud/Bergeret) et systémique (Watzlawick). Les noms et détails sont fictifs. Si vous vous reconnaissez dans ce portrait, c'est parce que les patterns humains se ressemblent — pas parce que je vous espionne.
Aileen Wuornos : la reine des « women serial killers »
Le 14/02/2026
La construction d'une identité de survie
Aileen Carol Pittman naît le 29 février 1956 à Rochester, Michigan. Son père, Leo Dale Pittman, est pédophile et schizophrène. Il est incarcéré pour viol d'enfants quand Aileen a trois ans, se pendra en prison en 1969. Elle ne le connaîtra jamais. Sa mère, Diane Wuornos, l'abandonne avec son frère Keith quand Aileen a quatre ans. Les enfants sont adoptés par les grands-parents maternels, Lauri et Britta Wuornos, qui leur font croire qu'ils sont leurs parents biologiques. Aileen découvrira la vérité à onze ans, par des camarades d'école qui se moquent d'elle.
Le grand-père Lauri est alcoolique chronique et violent. Il bat Aileen régulièrement, à la ceinture, au poing, avec ce qui lui tombe sous la main. La grand-mère Britta est passive, effacée, n'intervient jamais. Lauri utilise probablement Aileen sexuellement, bien qu'elle ne le dira jamais explicitement. Ce qui est documenté : à partir de onze ans, Aileen échange des actes sexuels contre de l'argent ou des cigarettes avec des garçons du quartier, puis avec des hommes adultes. À quatorze ans, elle tombe enceinte. Le père est probablement un ami de Lauri, beaucoup plus âgé qu'elle. Certaines sources mentionnent un viol par son propre grand-père, jamais confirmé. Elle accouche seule dans un foyer pour mères adolescentes en mars 1971. Le bébé est immédiatement donné en adoption. Elle ne le reverra jamais.
Quelques mois après, en juillet 1971, la grand-mère Britta meurt d'insuffisance hépatique (alcoolisme). Le grand-père jette Aileen dehors. Elle a quinze ans. Elle survit dans les bois autour de Troy, Michigan, dort dans des voitures abandonnées, se prostitue pour manger. Son frère Keith meurt d'un cancer de la gorge en 1976. Elle a vingt ans, elle est complètement seule.
L'apprentissage de la route : 1976-1989
Aileen dérive. Elle monte vers le nord, puis redescend vers le sud. Elle fait du stop, se prostitue sur les aires d'autoroute, dans les bars de routiers, les parkings de motels. Elle dort dans les voitures, dans les bois, parfois dans des chambres payées par des clients. Elle boit massivement, se bat dans les bars, accumule les arrestations pour ivresse publique, vol à l'étalage, conduite sans permis, port d'arme illégal, chèques sans provision.
En 1976, elle se marie avec Lewis Fell, un homme de soixante-neuf ans (elle en a vingt). Le mariage dure moins d'un mois. Elle le bat avec sa canne, il obtient une ordonnance restrictive. Divorce immédiat.
Elle essaie brièvement d'autres métiers. Serveuse, elle se fait virer pour vol. Femme de ménage, elle se fait virer pour agressivité. Elle revient toujours à la prostitution parce que c'est ce qu'elle connaît, ce qu'elle sait faire, la seule transaction où elle garde un semblant de contrôle.
En 1986, elle rencontre Tyria Moore dans un bar gay de Daytona Beach. Tyria a vingt-quatre ans, Aileen trente. C'est le coup de foudre. Pour la première fois de sa vie, Aileen ressent quelque chose qui ressemble à de l'amour. Tyria devient sa compagne, sa raison de vivre. Aileen se prostitue pour les faire vivre toutes les deux. Tyria sait, accepte, profite. Elles louent des chambres de motel, boivent ensemble, vivent une relation chaotique mais intensément investie par Aileen.
1989, la bascule
Le 30 novembre 1989, Aileen tue pour la première fois. Richard Mallory, cinquante et un ans, propriétaire d'un magasin d'électronique. Elle monte dans sa voiture comme prostituée, ils roulent vers une zone isolée. Selon sa version, il devient violent, la menace, la viole, lui injecte de l’alcool à 70° dans le rectum, dans le vagin, la maintient attachée au volant, une corde autour du cou (Aileen reviendra sur cette version lorsqu’elle sera dans le couloir de la mort, et s’il n’y a pas eu d’acte de torture, il n’en demeurre pas moins qu’elle a bien été violée et agressée). Elle arrive à s’en extraire, lui crache dessus, il redevient très violent. Elle sort un revolver calibre .22 qu'elle transporte depuis peu, elle tire. Elle le tue, part avec sa voiture, son argent, ses affaires. Elle abandonne le corps dans les bois.
Elle rentre au motel, raconte tout à Tyria. Elles vendent la voiture, dépensent l'argent. Aileen dit à Tyria que c'était de la légitime défense. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police.
1989-1990, six autres victimes
Entre décembre 1989 et novembre 1990, Aileen tue six autres hommes, tous selon le même pattern. Elle monte en voiture comme prostituée, à un moment elle sort le revolver, elle tire, elle vole la voiture et les affaires, elle abandonne le corps. David Spears (quarante-trois ans, ouvrier), Charles Carskaddon (quarante ans, mécanicien), Peter Siems (soixante-cinq ans, missionnaire), Troy Burress (cinquante ans, livreur), Charles Humphreys (cinquante-six ans, policier à la retraite), Walter Antonio (soixante-deux ans, réserviste). Sept hommes en un an.
Les corps s'accumulent le long de l'Interstate 75 en Floride. La police fait le lien, cherche une prostituée blonde conduisant les voitures des victimes. Des témoins la voient, donnent des descriptions. En juillet 1990, Aileen et Tyria abandonnent une voiture volée après un accident. Des empreintes sont relevées. Le filet se resserre.
1991, l’arrestation
Le 9 janvier 1991, Aileen est arrêtée dans un bar de Port Orange pour port d'arme. La police sait qui elle est, attend juste de rassembler les preuves. Tyria est localisée en Pennsylvanie chez sa sœur. Les flics lui proposent un deal : elle collabore, elle téléphone à Aileen en prison, elle lui fait avouer, et elle ne sera pas poursuivie. Tyria accepte.
Les appels sont enregistrés. Tyria joue la peur, dit qu'elle va être arrêtée si Aileen n'avoue pas, qu'elle va aller en prison. Aileen craque. Elle dit qu'elle va tout prendre sur elle, que Tyria n'a rien fait, qu'elle l'aime. Elle avoue les sept meurtres. Tout est enregistré.
Procès, condamnation, exécution
Les procès s'étalent sur plusieurs années. Pour le meurtre de Richard Mallory, elle plaide la légitime défense. Elle explique qu'il l'a violée et agressée. Des éléments troublants émergent : Mallory avait effectivement été condamné pour viol en 1957. Mais l'information n'est pas prise en compte (sciemment ?) par la défense pendant le procès. Elle est condamnée à mort en janvier 1992.
Pour les six autres meurtres, elle plaide coupable en échange de l'abandon de la peine de mort. Mais les procureurs ne respectent pas l'accord. Elle écope de six autres condamnations à mort.
Le 9 octobre 2002, Aileen Wuornos est exécutée par injection létale à la prison d'État de Floride. Elle a quarante-six ans.
Analyse DS2C niveau 1 : Le pulsionnel (Darwin)
Wuornos n'a pas choisi sa niche, elle y a été jetée, balancée comme on balance un sac d’ordures. À quinze ans dans les bois du Michigan, à vingt ans sur les routes de Floride, elle occupe un territoire hostile : les autoroutes, les aires de repos, les parkings de motels miteux, les bars de routiers. C'est un environnement exclusivement masculin, violent, régi par les rapports de force physique bruts.
Dans cet écosystème, les règles darwiniennes sont simples : tu es forte ou tu es morte. Pas de protection institutionnelle, pas de filet social, pas de police qui intervient quand une prostituée se fait violer dans une voiture. La loi du plus fort s'applique sans médiation. Les clients peuvent violer, frapper, torturer, tuer. Ils le font régulièrement. Le taux de meurtre des travailleuses du sexe de rue est quarante-cinq à soixante-quinze fois supérieur à la moyenne nationale américaine. Wuornos le sait, elle l'a vécu.
Sa solution adaptative est l'armement. Le revolver calibre .22 qu'elle transporte devient son égalisateur darwinien. Elle pèse cinquante-cinq kilos, les clients font quatre-vingt-dix, cent kilos. Sans arme, elle perd toutes les confrontations physiques. Avec l'arme, elle inverse le rapport de force. C'est de la sélection naturelle pure : les prostituées désarmées meurent, les prostituées armées survivent.
Normalement, l'avantage compétitif féminin ancestral passe par l'indirect : manipulation sociale, alliances, poison, influence invisible. Wuornos n'a accès à aucun de ces leviers. Elle n'a pas de réseau social, pas d'alliances, pas de position institutionnelle de care, pas d'accès à la nourriture ou aux médicaments des victimes. Elle est une marginale itinérante, elle ne voit chaque client qu'une seule fois.
Le poison est non-fonctionnel dans son écosystème. Comment empoisonner quelqu'un que tu ne reverras jamais ? Comment préparer un poison quand tu vis dans ta voiture ou dans les bois ? L'arme à feu devient l'outil adaptatif optimal non pas par préférence, mais par contrainte écologique absolue.
C'est un détournement fascinant : elle utilise une arme typiquement masculine pour compenser non pas l'infériorité musculaire abstraite, mais l'impossibilité concrète d'accéder aux armes féminines traditionnelles. Elle tue comme un homme parce qu'elle n'a pas les moyens matériels et sociaux de tuer comme une femme.
Les tueuses en série femmes classiques (Puente, Jones, Gilbert, Allitt) ciblent des victimes structurellement dominées : enfants, personnes âgées, malades, handicapés. Elles tuent depuis une position de pouvoir institutionnel (infirmière, logeuse, mère) vers des victimes sans défense. C'est de la prédation vers le bas, exploitation d'une asymétrie de pouvoir préexistante.
Wuornos inverse complètement ce schéma. Ses victimes sont des hommes adultes, physiquement plus forts qu'elle, en position de domination structurelle initiale (client payant/prostituée). Elle tue latéralement ou même vers le haut dans la hiérarchie de pouvoir. Ce n'est pas de l'exploitation d'une vulnérabilité, c'est de l'inversion active d'une domination.
Darwiniennement, c'est extrêmement risqué. Elle attaque (ou plutôt, elle se défend contre) des proies dangereuses qui peuvent se défendre. Mais c'est aussi le seul type de victime auquel elle a accès. Elle ne côtoie pas d'enfants, de vieillards, de malades. Elle côtoie des hommes qui veulent la baiser, qui la violent, qui la torturent. Donc elle les tue.
Les cinq ou six premiers meurtres (novembre 1989 à mi-1990) suivent probablement sa narration : légitime défense réelle ou perçue. Des clients deviennent violents, elle tire. C'est de la survie armée dans un environnement hostile. Darwiniennement pur : élimination de la menace immédiate.
Mais progressivement, le pattern change. Les derniers meurtres (fin 1990) ressemblent moins à de la défense qu'à de la prédation planifiée. Elle commence à cibler, à voler systématiquement, à utiliser les voitures. La survie devient business model. Le meurtre n'est plus seulement défensif, il devient productif : il rapporte de l'argent, des voitures, des biens.
C'est une dérive adaptative classique. Le comportement défensif qui a permis la survie devient renforcé, ritualisé, puis détourné vers la prédation pure. Elle découvre que tuer est non seulement possible mais rentable. Et elle continue parce que ça fonctionne, jusqu'à ce que ça ne fonctionne plus.
Analyse DS2C niveau 2 : La caractérologie (Le Senne)
Formule caractérielle : Colérique (Émotivité, Activité, Primarité = EAP)
Wuornos incarne le type colérique dans sa version la plus extrême et la plus désorganisée. Chaque dimension de sa structure caractérielle pousse vers l'explosion, l'immédiateté, le passage à l'acte.
Émotivité massive : réactivité absolue aux stimuli
Elle est submergée en permanence par des affects intenses, contradictoires, envahissants. Les interviews montrent des oscillations émotionnelles vertigineuses : rage explosive, pleurs incontrôlables, rires hystériques, terreur paranoïaque, jubilation grandiose, tout ça en quelques minutes. Il n'y a aucun pare-excitation, aucune capacité de contenance affective. Chaque stimulus externe provoque une décharge émotionnelle immédiate et totale.
Dans les interrogatoires de police, elle passe de la séduction souriante à la rage hurlante en quelques secondes. Pendant les procès, elle insulte les juges, crache sur les avocats, pleure en suppliant, menace de mort. En prison, elle oscille entre phases dépressives profondes (tentatives de suicide) et phases maniaques (délires grandioses, elle se croit en mission divine).
Cette émotivité n'est pas contrôlée, elle est subie. Wuornos ne choisit pas ses affects, elle les décharge. C'est de l'incontinence émotionnelle pure.
Activité
Elle ne peut pas rester immobile, ne peut pas attendre, ne peut pas planifier. Son activité est constante mais désorganisée, pulsionnelle, réactive. Elle monte dans une voiture, elle roule, elle tire, elle vole, elle fuit, elle boit, elle dépense, elle recommence. Il n'y a aucune stratégie à long terme, aucune construction méthodique.
Wuornos tue et abandonne les corps n'importe où, conduit les voitures volées jusqu'à ce qu'elles tombent en panne, dépense l'argent immédiatement en alcool et conneries. Après avoir tué Peter Siems, elle et Tyria conduisent sa voiture, ont un accident, abandonnent la voiture avec leurs empreintes partout, leurs affaires à l'intérieur. C'est d'une imprudence totale. Elle ne pense pas aux conséquences, elle agit.
Primarité absolue : inexistence du futur
Le colérique primaire vit dans l'instant pur. Il n'y a pas de projection temporelle, pas de capacité à différer, pas d'anticipation des conséquences. Wuornos ne pense jamais "si je fais ça, dans six mois je serai arrêtée". Elle pense "maintenant ce type me menace, maintenant je tire".
Cette primarité explique aussi l'incapacité totale à apprendre de l'expérience. Après le premier meurtre, elle aurait pu s'arrêter, fuir la Floride, changer de vie. Elle recommence. Après le deuxième, pareil. Sept fois. Ce n'est pas de la compulsion au sens clinique (répétition malgré soi), c'est de l'impossibilité structurelle à intégrer l'expérience passée dans l'action présente.
Le primaire ne construit pas d'histoire personnelle cohérente. Chaque instant efface le précédent. Wuornos peut dire une chose et son contraire à cinq minutes d'intervalle sans percevoir la contradiction. Elle avoue les meurtres à Tyria, puis nie tout à la police, puis avoue tout, puis rétracte, puis ré-avoue. Il n'y a pas de mensonge stratégique, il n'y a que la vérité de l'instant.
Le revolver correspond parfaitement à cette structure. C'est l'arme de la décharge immédiate, de la résolution instantanée du conflit, de la primarité pure. Pas de préparation (comme le poison qui demande jours ou semaines), pas d'attente (comme le piège qui se referme lentement), pas de distance temporelle. Juste : menace perçue, sortie de l'arme, tir, mort.
Analyse DS2C niveau 3 : La structure inconsciente (Freud/Bergeret)
Bergeret postule une violence primaire, antérieure à la distinction sujet-objet, qui doit progressivement se lier à travers les relations d'objet précoces pour se transformer en agressivité puis en pulsions libidinales organisées. Chez Wuornos, cette liaison ne s'est jamais produite. La violence est restée brute, archaïque, non transformée.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y a jamais eu d'objet primaire suffisamment stable et bon pour permettre la liaison. La mère abandonne à quatre ans, avant même la fin de la phase de séparation-individuation. Les grands-parents sont violents, rejetants. Il n'y a jamais eu de holding winnicottien, jamais de pare-excitation maternel, jamais de contenant suffisamment bon.
Les viols précoces sont des effractions traumatiques massives qui détruisent ce qui aurait pu se construire. Le corps devient zone de guerre, pas d'érogénéité libidinale. La sexualité ne peut jamais être investie libidinalement parce qu'elle est d'abord et toujours violence subie.
La violence fondamentale reste donc non liée, flottante, prête à se décharger à la moindre sollicitation. Wuornos vit dans un état de menace permanente, de catastrophe imminente. Tous les hommes sont des agresseurs potentiels parce que tous les hommes de son histoire (et présent) ont été des agresseurs réels. Le meurtre devient décharge préventive de la violence fondamentale contre l'objet persécuteur.
Wuornos n'est ni névrotique (pas de refoulement, pas de symptômes de compromis, pas d'angoisse névrotique organisée), ni psychotique structurellement (pas de forclusion du Nom-du-Père, pas de délire systématisé primaire, elle garde globalement le sens de la réalité jusqu'aux dernières années), ni perverse (pas de désaveu organisé de la castration, pas de jouissance transgressive sophistiquée).
Elle est état-limite au sens de Bergeret : organisation précaire, oscillant entre moments de fonctionnement quasi-névrotique (elle peut tenir des relations, un semblant de vie avec Tyria) et moments de décompensation psychotique (bouffées délirantes paranoïaques, hallucinations acoustiques en prison).
Les défenses psychologiques de Wuornos sont massives, archaïques, inefficaces
Clivage brutal : le monde est divisé en objets entièrement bons (Tyria, sa seule source d'amour) et objets entièrement mauvais (tous les hommes, toutes les figures d'autorité, la société entière). Pas de nuance, pas d'ambivalence tolérable. Un homme qui la paie pour du sexe peut basculer en une seconde du statut de client acceptable au statut de violeur à tuer. Le clivage est instable, réversible, il ne protège de rien.
Identification projective massive : elle projette sa propre violence sur les hommes. Elle les vit comme violents, menaçants, meurtriers, même quand objectivement ils ne le sont pas (certaines victimes n'avaient aucun historique de violence). Cette projection la force à tuer préventivement. "Il allait me tuer, donc je l'ai tué d'abord." C'est une logique paranoïaque, mais cohérente de son point de vue interne.
Déni et rationalisation fragiles : elle maintient jusqu'au bout que c'était de la légitime défense. Tous les meurtres. Même quand les preuves sont accablantes (certains hommes tués par balles dans le dos, donc fuyaient). Le déni est massif mais fragile, il s'effondre puis se reconstruit, puis s'effondre encore. Ce n'est pas le déni pervers sophistiqué de Puente qui reste inébranlable. C'est un déni désespéré, à bout de souffle.
Wuornos est restée fixée à la position paranoïaque. Le monde est habité d'objets partiels mauvais qui veulent la détruire. Les hommes ne sont jamais des sujets entiers, ce sont des pénis menaçants, des violeurs potentiels, des morceaux de danger. Elle ne tue pas des personnes, elle détruit des menaces.
Cette position paranoïaque rend le meurtre nécessaire psychiquement. Ce n'est pas un choix moral, c'est une question de survie subjective. Du point de vue de sa réalité interne, elle tue pour ne pas être tuée. Que les hommes soient objectivement menaçants ou pas n'a aucune importance. Subjectivement, ils le sont toujours.
Le père est absent totalement. Le grand-père qui devrait incarner la loi n'incarne que la violence arbitraire. Il n'y a jamais eu de tiers séparateur, jamais de loi symbolique, jamais de limite structurante.
Wuornos grandit sans interdit intériorisé. La loi reste externe, persécutrice (la police, les juges), jamais internalisée comme instance surmoïque protectrice. Le "tu ne tueras point" n'a aucune prise subjective parce qu'il n'y a jamais eu personne pour l'énoncer avec autorité aimante.
Elle tue sans culpabilité authentique parce que la culpabilité suppose un surmoi constitué. Tout ce qu'elle a, c'est la peur de la punition externe (la peine de mort), pas la culpabilité interne. Et même cette peur est inefficace parce qu'elle vit dans l'instant (primarité), elle ne projette pas les conséquences.
Analyse DS2C niveau 4 : Le situationnel du passage à l'acte (Watzlawick)
Le système prostituée/client comme double bind structurel
Watzlawick décrit le double bind comme situation communicationnelle où on reçoit deux injonctions contradictoires dont on ne peut sortir sans perdre. La prostitution de rue incarne un double bind systémique parfait.
Injonction 1 : "Vends ton corps pour survivre. C'est ton seul capital, ta seule ressource dans cet environnement."
Injonction 2 : "En vendant ton corps, tu te mets en position de vulnérabilité totale face à des hommes potentiellement violents. Tu risques le viol, les coups, la mort."
Wuornos ne peut pas sortir de ce système. Elle n'a pas de diplôme, pas de réseau, pas de compétences valorisables sur le marché du travail légal. Les quelques fois où elle essaie (serveuse, femme de ménage), elle échoue immédiatement (virée pour vol, agressivité). La prostitution est sa seule option de survie économique.
Mais en se prostituant, elle se met quotidiennement en danger mortel. Les clients peuvent violer, frapper, tuer, et ils le font régulièrement. Il n'y a pas de protection, pas de recours. Si elle porte plainte après un viol, la police rit : "Une pute qui se fait violer, c'est pas un viol, c'est un vol de service."
Le double bind est insoluble par voie légale ou communicationnelle. Il n'y a pas de négociation possible, pas de compromis. Wuornos résout le paradoxe par la violence armée : elle se prostitue (survie économique) MAIS elle est armée (survie physique). Le revolver devient la solution systémique au double bind.
Qu'est-ce qui déclenche le passage de l'armement défensif (elle portait déjà l'arme) au meurtre effectif ?
Plusieurs facteurs convergent. Tyria entre dans sa vie en 1986, devient sa raison de vivre. Pour la première fois, Wuornos a quelque chose à perdre, quelqu'un qui compte. La pression économique augmente : elle doit faire vivre deux personnes, pas seulement survivre elle-même. Elle se prostitue plus, prend plus de risques, accepte des clients plus dangereux. On peut s’interroger sur le rôle passif de Tyria qui savait ce qu’il se passait, mais qui s’en satisfaisait parfaitement jusqu’à ce que la police lui demande de collaborer…
Renforcement par le résultat : le 1er meurtre fonctionne, et parce que c’était de la légitime défense (je prends position consciemment à l’appui des images de l’interrogatoire que j’ai visionné et au cours duquel je constate qu’elle revit la scène de façon traumatique), cet acte vient valider son système défensif archaïque (le meurtre par arme à feu). Watzlawick montre que les comportements sont maintenus ou éteints par leurs conséquences. Le meurtre de Mallory a des conséquences positives pour Wuornos.
Élimination de la menace : il est mort, il ne peut plus la violer, la tuer. Mission accomplie.
Gain matériel : elle récupère son argent, sa voiture, ses affaires. Elle rentre au motel avec des ressources.
Validation affective : Tyria ne la rejette pas, ne la dénonce pas. Au contraire, elle accepte l'argent, profite de la voiture. C'est une validation systémique du meurtre par la seule personne dont l'avis compte pour Wuornos.
Absence de conséquence négative immédiate : la police ne vient pas. Il n'y a pas de punition, pas de sanction. Le meurtre est efficace et impuni.
Tous les facteurs de renforcement comportemental sont réunis. Le meurtre devient solution optimale au problème systémique : il résout la menace, il rapporte, il est validé affectivement, il est impuni.
Elle recommence. Et recommence. Sept fois. Ce n'est pas de la folie, c'est de l'apprentissage comportemental pur. Le comportement qui fonctionne se répète jusqu'à ce qu'il cesse de fonctionner.
Tyria comme co-constructrice du système meurtrier
Tyria Moore n'a jamais tué personne. Elle ne portait pas d'arme, n'était pas présente lors des meurtres. Juridiquement, elle est innocente ou au pire complice passive. Mais systémiquement, elle est essentielle au maintien du pattern meurtrier.
Elle sait dès le premier meurtre. Wuornos rentre et lui raconte tout. Tyria ne dit rien, ne va pas voir la police, accepte l'argent et les voitures volées. Elle valide le meurtre par son silence et sa complicité matérielle.
Plus encore : elle bénéficie directement des meurtres. Wuornos se prostitue et tue pour faire vivre le couple. Tyria ne travaille pas, vit de l'argent que Wuornos rapporte. Elle est économiquement dépendante des meurtres sans jamais les commettre.
Watzlawick dirait que Tyria occupe la position du "bénéficiaire passif" dans un système toxique. Elle ne cause pas directement le problème, mais elle le maintient en ne le confrontant jamais, en en profitant silencieusement. Sans Tyria, Wuornos n'aurait peut-être tué qu'une fois (Mallory en légitime défense). Avec Tyria, elle tue sept fois parce que le système couple-survie-meurtre devient homéostatique.
Quand Tyria la trahit finalement (appels téléphoniques piégés avec la police), Wuornos s'effondre totalement. Ce n'est pas la perspective de la peine de mort qui la détruit, c'est la trahison de l'unique objet d'amour. Le système s'effondre non pas parce que la police arrive, mais parce que Tyria le quitte.
Le système Wuornos s'est construit autour de Tyria (objet d'amour), de la prostitution (survie économique), et du meurtre (défense armée). Quand Tyria part, le système perd sa raison d'être. Il ne reste qu'une femme détruite qui veut juste que ça s'arrête.
L'arme comme marqueur de la structure, pas du sexe biologique
Le cas Wuornos pulvérise l'idée simpliste que les femmes empoisonnent parce qu'elles sont biologiquement femmes. Elle prouve que le choix de l'arme est déterminé par la structure psychique, le positionnement social, et les contraintes écologiques, pas par le sexe anatomique. Wuornos tire parce qu'elle a une structure colérique (primarité explosive), un état-limite décompensé, un positionnement social masculinisé (routarde autonome, violent, dans un environnement exclusivement masculin).
Le genre tue, mais c'est le genre psychique et social, pas le genre biologique. Une femme qui a intériorisé une identité masculine, qui vit dans un environnement régi par les codes masculins de violence directe, qui a une structure caractérielle explosive, tue comme un homme. Une femme qui a intériorisé le féminin traditionnel, qui occupe une position de care, qui a une structure planificatrice, tue comme on attend qu'une femme tue.
Genre psychique vs genre biologique
Wuornos elle-même le dit explicitement : "J'ai toujours voulu être un mec. Les mecs ont le pouvoir." Elle ne s'identifie pas aux femmes, elle s'identifie aux hommes. Elle boit comme eux, se bat comme eux, drague comme eux (elle aborde Tyria en mode séduction masculine active), tue comme eux.
Son identité de genre psychique est masculine, même si son corps est féminin. Cette masculinité n'est pas innée, elle est construite par nécessité de survie dans un environnement où le féminin traditionnel (passivité, séduction, manipulation indirecte) ne permet pas de survivre.
Les petites filles qui grandissent dans la violence domestique, la rue, la marginalité n'apprennent pas à être des "femmes" au sens traditionnel. Elles apprennent à être des guerrières, des dures, des violentes. La féminité est un luxe de classe moyenne protégée. Dans la jungle des autoroutes, il faut être un homme pour survivre. Wuornos devient un homme psychiquement.
Et donc elle tue comme un homme : arme à feu, confrontation directe, violence explosive, pas de sophistication stratégique. Le revolver est son phallus à elle, mais un phallus fonctionnel, pas symbolique. Il tue vraiment.
Pattern observable : les tueuses "masculines" tuent presque toujours en couple
Si on regarde les femmes qui utilisent des armes ou des méthodes typiquement masculines (armes à feu, torture, violence physique directe), on observe une constante troublante : elles agissent quasi-exclusivement en couple avec un homme dominant.
Charlene Gallego (Californie, 1978-1980) : Dix victimes avec son mari Gerald. Torture, viol, meurtre par balle ou strangulation. Mais Gerald est le leader, Charlene exécute ses ordres. Elle adopte son mode opératoire par identification et soumission.
Karla Homolka (Canada, 1990-1992) : Trois victimes dont sa propre sœur, avec Paul Bernardo. Torture sexuelle, viol, meurtre, vidéos. Mais Paul domine totalement, Karla participe pour lui plaire, pour ne pas le perdre, par soumission masochiste.
Rosemary West (UK, 1967-1987) : Au moins douze victimes avec Fred West. Torture, viol, meurtre, démembrement. Mais Fred est le moteur, Rosemary amplifie et exécute. Leur dynamique de couple est une folie à deux où il initie, elle imite et dépasse parfois.
Catherine Birnie (Australie, 1986) : Quatre victimes avec David Birnie. Enlèvement, viol, torture, meurtre. David est dominant, Catherine est soumise amoureusement, elle tue pour lui.
Myra Hindley (UK, 1963-1965, les meurtres de la lande) : Cinq enfants tués avec Ian Brady. Torture, meurtre, enterrement. Brady est le maître à penser, Hindley la disciple amoureuse qui prouve son amour en tuant.
Le pattern : identification à l'agresseur masculin
Dans tous ces cas, la femme adopte le mode opératoire masculin (violence directe, armes, torture) par identification à un homme qu'elle aime/craint/vénère. Elle ne tue pas selon sa propre structure, elle tue selon la structure de l'homme qui la domine.
C'est un mécanisme défensif décrit par Anna Freud : identification à l'agresseur. Face à une menace ou une domination insupportable, le moi s'identifie à l'agresseur pour cesser d'être la victime. "Si je deviens comme lui, il ne me détruira pas." Ces femmes ont souvent été battues, violées, terrorisées par leurs partenaires masculins. Elles s'identifient à leur violence pour survivre à la relation.
Mais ce n'est pas authentiquement leur structure. Quand le couple se sépare, elles arrêtent immédiatement de tuer. Charlene Gallego n'a jamais retué après l'arrestation de Gerald. Karla Homolka non plus. Rosemary West continue de clamer qu'elle était sous l'emprise de Fred. L'identification à l'agresseur disparaît quand l'agresseur disparaît.
Wuornos : la seule tueuse "masculine" autonome. Elle est l'exception radicale. Elle tue seule, sans homme, selon un pattern masculin. Elle n'imite personne, elle n'est sous l'emprise de personne. Sa violence est authentiquement la sienne.
Pourquoi ? Parce que son identification masculine n'est pas défensive contre un homme particulier, elle est structurelle contre le monde entier. Elle a construit une identité masculine de survie dès l'adolescence, bien avant Tyria, bien avant les meurtres. Ce n'est pas une identification à un agresseur spécifique, c'est une identification au genre dominant dans son écosystème.
Tyria n'est pas une dominatrice, elle est une passive qui profite. Elle ne pousse pas Wuornos à tuer, elle valide silencieusement. La dynamique est inverse des couples tueurs classiques : ici c'est la femme qui tue activement, l'autre femme qui suit passivement.
Wuornos n'est pas un monstre
Elle est un produit. Le produit d'une enfance catastrophique (abandon, viol, violence), d'un système social qui abandonne les marginaux (pas de protection pour les prostituées), d'une construction identitaire genrée par nécessité de survie (devenir un homme pour ne pas mourir), d'un apprentissage comportemental darwinien (la violence armée permet de survivre).
On l'a fabriquée. Pas consciemment, pas volontairement, mais systémiquement. Chaque étape de sa vie est une réponse adaptative à un environnement toxique. Elle n'a jamais eu d'autre choix que devenir ce qu'elle est devenue.
Ça ne l'excuse pas. Elle a tué sept hommes. Certains étaient réellement violents (Mallory), d'autres probablement pas. Elle aurait pu s'arrêter après le premier. Elle a choisi de continuer.
Mais ça explique tout. Et ça pose la question : combien de Wuornos fabrique-t-on chaque jour en abandonnant les enfants violés, en laissant les prostituées se faire tuer sans protection, en construisant un système social où la seule option de survie pour certains est la violence ?
Wuornos est le cas d'école parfait pour déconstruire les idées reçues sur le meurtre, l’arme utilisée et le genre…
L’arme est-elle genrée ?
Les représentations colloquiales du tueur en série sont massivement biaisées. Le profil médiatique par défaut : un homme, violent, sadique, arme à feu ou couteau. La femme tueuse en série : un cas exceptionnel, un « montre froid », du poison, une pathologie froide et insidieuse. Ces images sont si ancrées qu’elles influencent la détection, le profilage, et même la décision de justice.
Or, quand on regarde les données – même imparfaites – une chose devient claire : l’arme utilisée n’est pas déterminée par le genre du tueur. Elle est déterminée par le contexte situationnel. Le genre y contribue, mais de façon indirecte. Cet article déconstruit ce mécanisme.
Les données brutes : tueurs en série pour 3 pays
Les statistiques ci-dessous proviennent principalement de la base de données de Radford University (USA), complétées par des sources européennes. Avertissement : ces données sont biaisées vers les pays avec une infrastructure policière et médiatique forte. Les pays sous-représentés (Asie du Sud-Est, Amérique latine) faussent les comparaisons internationales.
|
Pays |
Total cas |
Hommes |
Femmes |
|
Etats-Unis |
3 204 – 3 613 |
2 929 (91,5%) |
275 (8,5%) |
|
France |
71 |
Majorité* |
Minorité* |
|
Italie |
59 |
55 (93%) |
4 (7%) |
*France : la ségrégation homme/femme n’est pas disponible en source publique. Les cas documentés sont massivement masculins (Fourniret, Paulin, Georges, Landru, Vacher).
Le ratio homme/femme est cohérent entre les trois pays : entre 91% et 93% de tueurs en série sont des hommes. Cette asymétrie est réelle, pas un artefact statistique. Elle reflète des patterns évolutionnaires d’agressivité différenciée que Darwin avait déjà identifiés dans la compétition intrasexuelle.
Les armes utilisées : la corrélation genre/arme
A première vue, le pattern semble clair : les hommes tuent avec des armes à feu, par strangulation, avec des couteaux. Les femmes tuent avec du poison, par suffocation, en mimant une mort naturelle. Le tableau suivant reprend les données disponibles.
|
Arme / Méthode |
Hommes |
Femmes |
|
Poison |
Rare |
50-80% |
|
Strangulation |
35% |
Rare |
|
Armes à feu |
24% |
20% |
|
Couteau / arme blanche |
Fréquent (3ème méthode) |
11% |
|
Suffocation |
Présent |
16-26% |
|
Mains nues / contusion |
Fréquent |
Rare |
Ce que les chiffres semblent montrer
Les femmes optent pour des méthodes passives et discrètes : poison, suffocation, noyade. Les hommes optent pour des méthodes actives et en contact direct : strangulation, couteau, mains nues. Cette opposition est souvent présentée comme une signature psychologique du genre. C’est l’idée reçue numéro un.
Ce que les chiffres ne montrent pas
Aucune de ces études ne contrôles la variable type de victime. Or, cette variable est déterminante. Les femmes tuent massivement des proches : conjoints, enfants, patients. Les hommes tuent massivement des inconnus. Cette répartition change complètement les contraintes situationnelles. Si vous devez tuer quelqu’un avec qui vous partagez votre domicile, sur une période longue, sans éveiller les soupçons, vous ne choisissez pas un couteau. Vous choisissez du poison. Le sexe du tueur n’entre pas en jeu dans cette logique.
Les biais de détection
Il y a un dernier problème, et il est important. Les statistiques sur les tueurs en série sont elles-mêmes biaisées par des patterns de détection qui sont genrés.
Quand un homme tue des inconnus par strangulation, le profil serial killer est immédiatement activé. Quand une femme tue des proches par empoisonnement, on parle d’accident médical ou de maladie pendant des années avant que le pattern ne soit détecté. Les « anges de la mort » restent en moyenne 8-11 ans avant d’être identifiées. Les tueuses au poison dont les victimes sont des enfants sont souvent diagnostiquées comme souffrant du syndrôme de Münchausen par procuration avant même qu’on envisage l’homicide volontaire.
Autrement dit : les données qu’on a sont déjà filtrées par un biais de confirmation. On cherche un profil masculin, on le trouve. On ne cherche pas un profil féminin, on ne le détecte pas à temps. C’est un système circulaire au sens strict de Watzlawick : la ponctuation de la séquence crée la réalité qu’elle prétend observer.
Implications pour le profilage
Si l’arme n’est pas un marqueur fiable du genre du tueur, mais un marqueur du type de contexte, alors le profilage criminel doit être réorienté. Au lieu de partir de l’arme pour inférer le genre, il faut partir de l’arme pour inférer la relation à la victime, puis le type de contexte, puis le profil comportemental. C’est une inversion méthodologique qui a des conséquences concrètes sur la détection.
Le modèle correct : interaction, pas causalité linéaire
L’erreur classique, celle que Watzlawick appellerait une ponctuation de séquence, c’est de tracer une flèche directe : genre -> arme. C’est une causalité linéaire appliquée à un système circulaire.
Le schéma réel est plutôt : genre -> type de victime -> contexte -> choix d’arme
Le genre ne choisit pas l’arme. Le genre filtre les situations disponibles, et les situations dictent l’arme. Une femme tuerait des inconnus dans la rue – cas rarissime – utiliserait probablement une arme à feu ou un couteau, exactement comme un homme dans la même situation. On n’a pas de données massives pour le vérifier, précisément parce que le cas est rare. Mais c’est la logique du système.
Conclusion
La corrélation genre/arme existe dans les données. Elle n’est pas inventée. Mais elle est fallacieuse si on ne contrôle pas la variable médiatrice : le type de contexte situationnel. Le genre influence le contexte, le contexte détermine l’arme. C’est une relation indirecte, pas une relation directe.
Ce n’est pas un détail académique. C’est une erreur méthodologique qui a des conséquences sur la détection des tueurs en série, sur le profilage criminel, et sur la justice. Les tueuses sont détectées plus tard. Les victimes sont plus nombreuses avant que le pattern ne soit reconnu. Et les statistiques qu’on utilise pour « prouver » le pattern sont elles-mêmes le produit de ce retard de détection.
L’arme est un élément du système, pas une signature individuelle. Le bon niveau d’analyse, c’est l’interaction entre le genre, le contexte, et les contraintes situationnelles. Ni l'un seul, ni l’autre. The loop. Whoever starts it – it-s the loop that matters.

Tueur en série : Gary RIDGWAY, analyse !
Le 31/01/2026
Gary Ridgway : Anatomie d'une construction pathologique
Rappel méthodologique de ma méthode DS2C
La méthode Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication, c’est analyser l'individu comme un produit d'interactions systémiques où la famille constitue le système primaire qui structure des patterns comportementaux rigides. La méthode intègre une quadruple lecture simultanée grâce à la psychologie évolutionnaire (Darwin), la structure caractérielle (Le Senne), l’économie pulsionnelle et la structure psychique (Freud, Bergeret), et enfin une lecture de la situation (Watzlawick, école de Palo Alto). Ridgway est un cas d'école de co-construction pathologique. Allons-y !
Le système familial Ridgway : matrice de la pathologie
Il y a d'abord le père. Thomas Ridgway, chauffeur de bus, prédicateur baptiste amateur. Un homme qui incarne cette présence-absence paradoxale typique des pères défaillants : physiquement là, émotionnellement inexistant. Il se réfugie dans un surinvestissement religieux compensatoire, probablement alcoolique selon plusieurs sources. Ce qu'il transmet à son fils, c'est un cadre moral rigide, écrasant, mais totalement dépourvu de contenance affective. Une loi sans amour. Un commandement sans lien.
Puis il y a la mère. Mary Rita Steinman. Dominante, intrusive, imprévisible. Les témoignages concordent : elle humiliait Gary publiquement, notamment concernant son énurésie tardive. Mais ce n'est pas tout. Elle incarnait ce que Bateson et Watzlawick ont conceptualisé comme le double bind parfait : séduction et rejet simultanés, injonctions contradictoires dont on ne peut sortir. Viens près de moi, mais tu me dégoûtes. Sois un homme, mais reste mon petit garçon. Deviens autonome, mais je te contrôle dans les moindres détails.
Le couple parental lui-même fonctionnait sur un conflit chronique larvé. Le père se réfugiait dans sa religion, la mère dans le contrôle du fils. Et Gary ? Gary devenait l'objet transitionnel du couple, pas un sujet. Il était la chose entre eux, le territoire de leur guerre froide, jamais une personne.
Événement structurant : la scène primitive ratée
À seize ans, Gary poignarde sa mère avec un couteau de cuisine. Elle sort de la douche. La blessure est superficielle. Ridgway minimisera toujours l'incident, parlera d'accident. Cliniquement, on voit autre chose : un passage à l'acte abortif qui révèle l'impasse structurelle totale.
Regardons ça avec notre prisme DS2C. Sur le plan pulsionnel, il y a effraction de la scène primitive : la mère nue, le corps maternel exposé. Mais l'impossible symbolique du parricide se révèle simultanément parce que le père est inexistant comme tiers séparateur. Il n'y a personne pour s'interposer entre Gary et sa mère, personne pour dire "elle est à moi, pas à toi". Donc le désir-haine se déplace entièrement sur la mère, seul « objet » disponible. Sur le plan systémique, c'est une tentative désespérée de sortir du double bind maternel par élimination pure et simple de l'émettrice du message paradoxal. Tu ne peux pas résoudre le paradoxe ? Supprime celui qui l'énonce. Sur le plan caractériel, on a la confirmation d'une structure non-névrotique : le refoulement a échoué, on bascule dans l'agir direct.
Et voici le plus terrifiant : il n'y a aucune conséquence. Ni familiale, ni judiciaire. L'incident est nié, effacé, comme s'il n'avait jamais existé. Le système familial choisit l'homéostasie pathologique plutôt que la crise restructurante. On préfère continuer la danse macabre que risquer la vérité.
Construction du clivage opérationnel
Gary fait pipi au lit jusqu'à treize ans, peut-être quatorze selon certaines sources. C'est anormalement tardif. Ce n'est pas un simple retard de maturation.
Le corps devient champ de bataille. Rétention et expulsion, contrôle impossible, guerre permanente. C'est une somatisation, bien sûr, mais c'est aussi une communication paradoxale en réponse au double bind maternel : tu dois être propre, mais je te contrôle précisément parce que tu es sale. L'énurésie devient le proto-pattern de toute sa vie future : contamination et souillure comme thématique centrale, obsédante, jamais résolue.
Les humiliations maternelles publiques sont documentées. Elle l'obligeait à laver ses draps devant témoins, devant la famille, devant les voisins. Bergeret parlerait ici de faille narcissique précoce non compensée, d'attaque narcissique primaire qui empêche la constitution d'une image de soi stable. Gary ne peut pas devenir quelqu'un parce qu'on ne lui a jamais permis d'être quelqu'un. Il reste une chose sale, honteuse, contrôlée.
La conséquence caractérielle est inévitable : impossibilité de constituer une identité intégrée. D'où cette oscillation permanente entre le "bon mari" et le "prédateur", deux modes d'existence étanches, sans communication possible entre eux, sans intégration.
Ridgway fréquentait des prostituées plusieurs fois par jour. Pendant son premier mariage. Pendant son deuxième. Pendant qu'il tuait. Après avoir tué. Toujours.
Ce n'est pas du libertinage, soyons clairs. Il ne rapporte aucun plaisir particulier. L'acte est mécanique, compulsif. Il ne peut pas s'arrêter. Et il fait consciemment l'association prostituée-mère lors des interrogatoires. Il le dit explicitement : quand il voit une prostituée, il pense à sa mère.
Voilà la mise en scène répétitive du trauma maternel. La prostituée devient la mère enfin contrôlable, achetable, utilisable. On peut la posséder sans être détruit par elle. On peut la souiller sans être soi-même humilié. Mais ça ne suffit jamais. La compulsion revient, encore et encore, parce que la résolution symbolique est impossible : on ne peut pas tuer symboliquement ce qui n'a jamais été symbolisé. La mère n'a jamais été un objet psychique structuré, elle est restée une présence envahissante, toxique, sans contour.
Passage au meurtre : quand le système implose
Gary a vingt et un ans quand il épouse Claudia Kraig. Elle en a seize. C'est un mariage enfantin, une tentative pathétique de reconstruction familiale normative. On va faire comme les gens normaux font. On va construire une vraie famille. Ça va marcher cette fois.
Évidemment, ça ne marche pas. Claudia le trompe massivement. Gary vit ça comme une répétition exacte de l'humiliation maternelle. Il en parle en termes identiques : contrôle perdu, honte écrasante, rage impuissante. La femme qu'il croyait pouvoir posséder lui échappe complètement et ils divorcent en 1972. La première victime supposée de Ridgway date de 1982. Dix ans après. Que se passe-t-il dans cet intervalle ? Qu'est-ce qui contient la violence pendant une décennie ? Deuxième mariage, de 1973 à 1981, Marcia Winslow. Stabilisation apparente. Huit ans quand même. Puis ils divorcent pour infidélités mutuelles et visites compulsives de Gary aux prostituées.
Mon hypothèse est que tant que le système conjugal reproduit le chaos familial d'origine, conflit permanent, instabilité chronique, Gary reste dans l'homéostasie pathologique qu'il connaît. C'est l'enfer, mais c'est son enfer. Il sait naviguer là-dedans. Le divorce de 1981 représente la perte du contenant névrotique de substitution, aussi négatif soit-il.
En 1982, c’est la bascule avec la désintégration du système de défense. Tout s'effondre en même temps. Le divorce est consommé. Gary se fait licencier de l'usine pour problèmes d'assiduité, probablement liés à ses visites aux prostituées. Et le père meurt, quelque part entre 1981 et 1982, les dates sont imprécises. Le père symbolique, déjà inexistant de son vivant, disparaît physiquement. C'est l'effondrement du dernier étai surmoïque, même fantomatique. Il n'y a plus rien. Plus de cadre, plus de loi, plus de contenant. Juste Gary et sa violence fondamentale non liée.
Juillet 1982. Wendy Coffield, seize ans, prostituée, étranglée, jetée dans la Green River. C'est le début. Il n'y a pas de sadisme élaboré chez Ridgway. Pas de torture sophistiquée comme chez Bundy, pas de rituel nécrophile complexe comme chez Dahmer. Le meurtre est un dispositif fonctionnel, presque industriel.
La strangulation donne le contrôle absolu. C'est la réponse directe au trauma de contrôle maternel. Ses mains autour du cou de la victime, c'est la première fois de sa vie qu'il contrôle vraiment quelque chose. La nécrophilie qui suit n'est pas une perversion sophistiquée, c'est la possession sans résistance, la résolution brutale du double bind : contact sans rejet, proximité sans menace. Les retours sur les corps sont de la répétition compulsive, de la vérification. Est-ce qu'elle est bien morte ? Est-ce qu'elle est bien à moi maintenant ?
Il y a ce détail unique : il plaçait parfois des cailloux dans le vagin des victimes. La symbolique est d'une transparence clinique glaçante. Oblitération de la féminité menaçante, réduction à l'objet inerte, comblement du vide maternel qui l'a avalé toute sa vie.
Le choix des victimes est d’une logique systémique parfaite. Les prostituées sont les mères symboliques idéales pour son économie psychique. Elles sont disponibles, donc pas de rejet possible. Elles sont dévalorisées socialement, ce qui donne une justification surmoïque bancale mais efficace : "je nettoie la ville". Elles sont remplaçables à l'infini, la compulsion peut être satisfaite indéfiniment. Et surtout, elles sont peu recherchées par la police.
Regardons ça d'un point de vue darwinien. Ridgway survit vingt ans parce qu'il sélectionne des victimes dont le système social tolère la disparition. C'est une adaptation parfaite du prédateur à son environnement. Il a trouvé la niche écologique où il peut exercer sa violence avec un risque minimal. C'est terrifiant de pragmatisme (nous reverrons ça lors du prochain article).
Pendant qu'il tue, entre 1982 et 1998, Ridgway mène une vie d'une banalité stupéfiante. Il travaille chez Kenworth Trucks comme peintre. Trente-deux ans d'ancienneté au total. Il se remarie en 1988 avec Judith Mawson. Ce sera son mariage le plus long et le plus stable. Il fréquente assidûment l'église baptiste. Judith raconte qu'il pleurait en regardant des films sentimentaux, qu'il était attentionné, doux même.
C'est le cas d'école du clivage non-psychotique. Deux systèmes comportementaux étanches, aucune perméabilité entre eux. Watzlawick l'a écrit : la pathologie n'est pas dans le message, mais dans l'impossibilité de méta-communiquer sur le message. Ridgway ne peut jamais intégrer ses deux modes d'existence parce qu'il n'a jamais eu accès à un tiers permettant cette intégration. La fonction paternelle a failli complètement.
L'arrêt des meurtres : réorganisation ou épuisement ? Fait troublant : après 1998, plus rien
La dernière victime confirmée date de 1998. Arrestation en 2001. Entre les deux, trois ans de normalité apparente. Pourquoi s'arrête-t-il ?
Il y a plusieurs hypothèses. La stabilisation conjugale d'abord : Judith Mawson serait-elle le premier objet non-clivé ? Elle rapporte une vie sexuelle satisfaisante, de la tendresse réelle. Gary a quarante ans au moment de ce mariage. Une maturation tardive est possible, même à cet âge, même avec cette structure. Bergeret laissait cette porte ouverte.
L'épuisement du pattern ensuite. Quarante-neuf meurtres confirmés, probablement soixante-dix ou quatre-vingt-dix en réalité. Y a-t-il une extinction possible de la compulsion ? Peu probable. Les compulsions ne connaissent pas la satiété. Mais il y a le vieillissement. Cinquante ans en 1999, baisse de testostérone, diminution naturelle de la poussée pulsionnelle.
La peur adaptative aussi. L'ADN devient une technique courante à la fin des années quatre-vingt-dix. Ridgway était-il conscient de la pression policière ? Un calcul risque-bénéfice qui penche enfin vers l'inhibition ? Mais ça suppose un niveau de rationalité qu'on peine à lui attribuer avec un QI de 82.
Mon hypothèse intégrative me semble la plus solide : convergence systémique. Judith plus le vieillissement plus la peur plus une routine meurtrière finalement satisfaite, il a "assez" tué. Tout ça crée un nouveau système homéostatique, pathologique certes, mais non-meurtrier. Le meurtre n'est plus nécessaire au maintien de l'équilibre psychique. Le système a trouvé un autre point d'équilibre.
Le procès : révélation du vide structural
Plusieurs familles de victimes lui parlent au tribunal. Ridgway répond mécaniquement, sans affect approprié. Une mère lui demande : "Pourquoi ma fille ?" Il répond : "Je sais pas. Elle était là. Je cherchais pas quelqu'un en particulier."
Affect plat. Concret. Absence totale d'empathie, mais aussi absence de jubilation perverse comme chez Bundy, absence d'effondrement dépressif. Rien. Le vide.
Lecture caractérielle de Le Senne : structure amorphe. Non-émotif, inactif face au stimulus moral, primarité totale. Incapacité constitutionnelle à l'élaboration secondaire. Il ne peut pas ressentir ce qu'on attend qu'il ressente parce que les circuits neuronaux et psychiques nécessaires ne se sont jamais développés.
Lecture Bergeret : état-limite non-névrotique. Pas psychotique, il a gardé le contact au réel, il n'y a pas de délire. Pas pervers non plus, il n'y a pas de jouissance organisée du mal. Pas névrotique évidemment, aucune angoisse, aucun conflit intrapsychique. On est dans une zone grise structurelle, un no man's land nosographique.
Sa "justification" ? Il déclare au tribunal : "Je tuais les prostituées parce que je les détestais et que je voulais pas payer pour ça." C’est une rationalisation infantile, mais révélatrice d’une économie libidinale archaïque : je veux sans donner. Fixation orale ? Bergeret parlerait de violence fondamentale non liée, jamais intégrée dans une économie libidinale mature. La violence reste brute, non transformée, non symbolisée.
Ridgway est comme un produit systémique
Regardons la séquence complète. Famille dysfonctionnelle d'abord : mère intrusive, père absent, impossibilité de constitution d'un Moi intégré. Trauma non symbolisé ensuite avec les humiliations liées à l'énurésie, la tentative de parricide raté sur la mère, tout ça créant un clivage structural profond. Pattern compulsif prostitutionnel qui constitue une tentative de maîtrise symbolique, tentative qui échoue évidemment. Effondrement du système conjugal de substitution avec le divorce de 1981, décompensation brutale. Et enfin le meurtre comme solution systémique, rétablissement d'un équilibre psychique par destruction pure et simple de l'objet menaçant. Puis arrêt par reconstruction d'un système stable avec Judith et le vieillissement.
Ridgway n'est pas un "monstre", il faut le dire clairement : Ridgway n'est pas un monstre tombé du ciel. C'est un système pathologique ambulant. Il n'a jamais eu les outils structurels pour faire autrement. Le prétendu "choix" du meurtre n'est pas un choix du tout. C'est l'émergence comportementale d'une impasse structurelle totale.
D'un point de vue darwinien, Ridgway est parfaitement adapté à son environnement pathogène. Et cet environnement, c'est nous qui l'avons créé. La famille laissée sans intervention malgré la tentative de meurtre sur la mère. La prostitution maintenue comme zone de non-droit où les victimes restent invisibles. La masculinité toxique validée socialement avec ses impératifs de contrôle et de domination.
Ça n'excuse rien. Absolument rien. Mais ça explique tout
Ridgway constitue un cas paradigmatique de co-construction pathologique familiale et sociale. La méthode DS2C permet de dépasser la fascination morbide du true crime pour comprendre la mécanique structurelle profonde. C'est moins spectaculaire que Bundy avec son charisme et son intelligence, mais cliniquement c'est beaucoup plus riche, beaucoup plus instructif.
Les tueurs en série ne naissent pas. Ils sont fabriqués, pièce par pièce, année après année. Et on a tous les outils théoriques nécessaires, Darwin, Bergeret, Watzlawick, même Freud quand il reste lucide, pour identifier et intervenir sur les systèmes familiaux à risque. On sait repérer les doubles binds, les clivages précoces, les failles narcissiques primaires.
On ne le fait juste pas, voire on les importe. Question de priorités budgétaires, politiques, sociales. Alors on fabrique des Ridgway, et après on s'étonne qu'ils tuent…

Prédire un crime ? Pourquoi c'est impossible (et pourquoi c'est important de le dire)
Le 14/12/2025
« Comment a-t-on pu laisser faire ? Les signes étaient là ! »
Après chaque fait divers, la même ritournelle. Mais la vérité est inconfortable : prédire un crime est impossible. Pas faute de moyens ou de vigilance, mais pour des raisons épistémologiques fondamentales.
Dans cet article, j'explique :
• Pourquoi le biais rétrospectif nous trompe
• Pourquoi facteurs de risque ≠ certitude
• Pourquoi les algorithmes prédictifs sont une impasse
• Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Humilité épistémologique ≠ impuissance. C'est une exigence éthique et scientifique.
Après chaque fait divers tragique, la même ritournelle médiatique : « Les signes étaient là », « On aurait dû voir venir », « Comment a-t-on pu laisser faire ? ». Voisins, collègues, proches défilent pour témoigner : « Il était bizarre, renfermé, il avait un regard étrange. » Les experts s'enchaînent sur les plateaux : « Tous les ingrédients du passage à l'acte étaient réunis. »
Et immanquablement, la question surgit : pourquoi n'a-t-on pas pu prédire ce crime ?
La réponse est simple, mais inconfortable : parce que c'est impossible.
Non pas faute de moyens, de vigilance ou de compétence. Mais parce que la prédiction individuelle d'un passage à l'acte criminel se heurte à des limites épistémologiques fondamentales que ni l'intelligence artificielle, ni les grilles de risque les plus sophistiquées, ni l'expertise la plus pointue ne peuvent surmonter.
Voici pourquoi.
Le piège du biais rétrospectif : après coup, tout semble évident
Reprenons un cas médiatisé : Jonathan Daval, qui tue son épouse Alexia en octobre 2017. Après le crime, les médias reconstituent son parcours. On repère des « signes » : discours incohérents sur son parcours professionnel, relation fusionnelle avec Alexia, isolement social relatif. Les commentateurs concluent : « C'était prévisible, tous les signes étaient là. »
Mais avant le crime, ces mêmes signes n'étaient ni visibles, ni significatifs.
Des millions de personnes mentent sur leur CV, ont des relations fusionnelles, vivent de manière discrète, sans jamais tuer leur conjoint. Avant le passage à l'acte, ces comportements sont noyés dans le bruit de fond de la vie ordinaire. Ils ne deviennent des « signes avant-coureurs » qu'après coup, parce qu'on les relit à travers le prisme du crime commis.
C'est le biais rétrospectif (hindsight bias), décrit par les psychologues Fischhoff et Beyth dans les années 1970 : notre tendance à surestimer a posteriori la prévisibilité d'un événement. Une fois qu'un événement s'est produit, nous reconstruisons le passé de manière à le rendre « évident », « inévitable ». On se dit : « J'aurais dû le voir. »
Mais non. Avant, vous ne pouviez pas le voir. Personne ne pouvait.
Facteurs de risque ≠ certitude : la confusion dangereuse
« Oui, mais il présentait des facteurs de risque ! Structure de personnalité fragile, antécédents traumatiques, contexte relationnel toxique... »
Certes. Mais identifier des facteurs de risque n'est pas prédire un passage à l'acte.
Prenons un exemple médical, plus facile à objectiver : un homme de 60 ans, fumeur, hypertendu, diabétique, présente un risque élevé d'infarctus. Le médecin prescrit un traitement préventif, recommande l'arrêt du tabac, l'exercice physique. Mais il ne peut pas prédire si ce patient précis fera un infarctus, quand, ni avec quelle gravité.
Certains patients à risque très élevé ne font jamais d'infarctus. D'autres, à risque faible, en font un à 45 ans. Les facteurs de risque augmentent la probabilité en population (« Sur 100 fumeurs hypertendus diabétiques, 30 feront un infarctus dans les 10 ans »), mais ne permettent pas de prédire individuellement.
Idem pour le passage à l'acte criminel.
Des milliers de personnes cumulent des facteurs de risque (structure de personnalité limite ou psychotique, antécédents de violence, contexte familial toxique, consommation d'alcool, isolement social) sans jamais tuer. La majorité des sujets présentant ce profil ne passent jamais à l'acte homicidaire. Ils souffrent (dépressions, addictions, tentatives de suicide, relations chaotiques), mais ils ne tuent pas.
Alors, qu'est-ce qui distingue ceux qui passent à l'acte de ceux qui ne passent pas ?
Des micro-variables impossibles à mesurer avant le passage à l'acte : seuil individuel de saturation pulsionnelle, intensité émotionnelle du moment précis, séquence interactionnelle exacte, parole prononcée ou tue, présence ou absence d'un tiers, état de fatigue, taux d'alcoolémie à cet instant-là, signification subjective d'un événement banal pour autrui mais déclencheur pour ce sujet-là.
Ces variables ne sont pas accessibles à l'observation externe. On ne dispose pas d'un « refoulomètre » qui indiquerait : « Attention, saturation à 95 %, passage à l'acte imminent. »
Le fantasme de l'algorithme salvateur : « L'IA va tout résoudre »
Face à cette impuissance prédictive, une tentation techniciste : « Avec l'intelligence artificielle, on va enfin pouvoir repérer les futurs criminels. Des algorithmes analyseront des milliers de données (historique judiciaire, posts sur les réseaux sociaux, géolocalisation, consommation de contenus violents), identifieront les profils à risque, alerteront les autorités. »
Ce fantasme est doublement problématique.
1. Techniquement, ça ne marche pas.
Les algorithmes prédictifs fonctionnent sur des corrélations statistiques en population. Ils peuvent dire : « Les personnes ayant ce profil (antécédents judiciaires + consommation de contenus violents + isolement social) ont un risque accru de passage à l'acte. » Mais ils ne peuvent pas dire : « Cette personne précise va commettre un crime. »
Résultat : des taux de faux positifs massifs. Si on enfermait préventivement tous les individus qu'un algorithme désigne comme « à risque », on incarcérerait des milliers d'innocents pour quelques criminels potentiels.
Scénario dystopique, éthiquement inacceptable, juridiquement impossible (on ne punit pas un crime non commis).
2. Éthiquement, c'est inacceptable.
Même si un algorithme était performant (supposons, par hypothèse absurde, 90 % de justesse), cela impliquerait une surveillance généralisée, une collecte massive de données intimes, une présomption de culpabilité fondée sur des « profils ». C'est Minority Report, pas une société démocratique.
Pire : cette surveillance ciblerait prioritairement les populations déjà marginalisées (jeunes des quartiers populaires, personnes avec antécédents psychiatriques, migrants), renforçant les discriminations existantes.
Le fantasme de l'algorithme salvateur est une impasse technique ET éthique.
Ce qu'on peut faire (vraiment) : comprendre, pas prédire
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire individuellement, ce n'est pas renoncer à toute action. C'est simplement orienter nos efforts vers ce qui est possible, utile, éthique.
1. Analyser a posteriori pour comprendre
Après un crime, l'analyse comportementale permet de donner du sens : pourquoi ce sujet-là, avec cette histoire-là, dans ce contexte-là, a basculé dans l'acte ? Cette compréhension aide les proches de la victime à sortir de la sidération (« Pourquoi nous ? »), aide le criminel lui-même à élaborer psychiquement son acte (s'il en est capable), aide les professionnels (psychiatres, magistrats) à adapter les prises en charge.
Exemple : le modèle DS2C (que je développe dans mes travaux) articule quatre niveaux d'analyse — phylogenèse (substrat pulsionnel universel), tempérament (modalité individuelle de réactivité), structure de personnalité (névrose, psychose, limite), situation (contexte déclencheur) — pour comprendre a posteriori comment le passage à l'acte s'inscrit dans une logique structurelle et situationnelle cohérente.
Mais cette intelligibilité après coup ne signifie pas qu'on aurait pu prédire avant.
2. Identifier des facteurs de risque en population (pas en individu)
On peut repérer des populations vulnérables (femmes victimes de violences conjugales, personnes isolées avec troubles psychiatriques non suivis, adolescents en rupture familiale et scolaire) et proposer des interventions préventives :
Dispositifs d'écoute et d'hébergement d'urgence pour les victimes de violences conjugales.
Accès facilité aux soins psychiatriques pour les personnes en souffrance psychique.
Accompagnement social des jeunes en rupture.
Ces interventions ne prédisent pas qui va tuer, mais elles réduisent globalement le risque en sortant les sujets de l'isolement, en leur offrant des alternatives symboliques au passage à l'acte.
3. Former les professionnels à repérer les signes de vulnérabilité (pas de dangerosité)
Un médecin, un psychologue, un travailleur social, un enseignant peuvent repérer des signes de souffrance psychique : isolement croissant, discours suicidaire, consommation excessive d'alcool, violence verbale récurrente. Ces signes n'annoncent pas un crime, mais ils signalent une détresse qui nécessite une prise en charge.
L'objectif n'est pas de surveiller des « futurs criminels », mais d'accompagner des personnes en souffrance.
Pourquoi cette humilité est importante (éthiquement et scientifiquement) ?
Reconnaître qu'on ne peut pas prédire, c'est :
1. Respecter la complexité humaine. L'être humain n'est pas une machine dont on pourrait anticiper le comportement en connaissant tous les paramètres. Il reste un sujet, partiellement opaque à lui-même et aux autres, capable de surprise, de changement, de contradiction.
2. Éviter les dérives sécuritaires. Le fantasme prédictif nourrit des politiques de surveillance généralisée, de fichage préventif, de présomption de culpabilité. C'est une pente dangereuse pour les libertés publiques.
3. Préserver la rigueur scientifique. Affirmer qu'on peut prédire (sans en avoir les moyens réels), c'est tromper le public, les décideurs, les magistrats. C'est produire de fausses certitudes qui, lorsqu'elles échouent (un sujet évalué comme « non dangereux » récidive, ou inversement), discréditent toute l'expertise.
L'humilité épistémologique n'est pas une faiblesse, c'est une exigence éthique et scientifique.
Expliquer, ne pas prophétiser
Non, on ne peut pas prédire qui va commettre un crime. Ni avec des grilles de risque, ni avec des algorithmes, ni avec l'expertise la plus pointue. Les facteurs de risque existent, ils orientent la vigilance, mais ils ne désignent pas des futurs coupables.
Ce qu'on peut faire :
Comprendre a posteriori pour donner du sens, orienter les prises en charge, améliorer les pratiques.
Identifier des populations vulnérables (pas des individus dangereux) et proposer des interventions préventives.
Former les professionnels à repérer la souffrance psychique (pas la dangerosité future).
Ce qu'on ne peut pas faire :
Prédire individuellement qui va passer à l'acte.
Éliminer l'incertitude radicale qui traverse toute existence humaine.
Remplacer le jugement clinique par un algorithme omniscient.
Le passage à l'acte reste, in fine, un acte humain singulier, jamais totalement réductible à ses déterminants. Assumer cette limite, c'est préserver à la fois la rigueur scientifique et le respect de la dignité humaine.
Pour aller plus loin :
Si vous souhaitez approfondir ces questions (analyse structurelle du passage à l'acte, limites de l'expertise, enjeux éthiques de la prédiction), n'hésitez pas à me contacter ou à consulter mes travaux sur le modèle DS2C (Décrypter les Stratégies Comportementales de Communication).
Frantz BAGOE – DS2C
Analyste comportemental spécialisé dans l'analyse du passage à l'acte criminel.
Affaire Marc Demeulemeester
Le 11/12/2025
Lien vers la vidéo : https://youtu.be/EYfCXITEy_Y
1. DÉCRYPTER : Observer et évaluer (selon les éléments disponibles)
1.1 Anamnèse
Histoire personnelle : Informations limitées. Homme de 45-46 ans, habitant de Gonnehem, compagnon de Sabine, mère d'Antoine. Aucune information disponible sur son enfance, ses relations parentales précoces, ses éventuels traumatismes. Cette absence d'information est un angle mort majeur de l'analyse.
Il semble qu’il a été élevé par sa mère et sa grand-mère, donc absence du père. Il semble également qu’il était sans emploi, ce qui suggère qu’il se sentait dévalorisé et laissé seul face à sa relation avec son beau-fils.
Enfin, Sabine aurait été sa première relation, d’où une idéalisation qui explique l’envoi de lettres à Sabine lorsqu’il était incarcéré.
Relation avec Antoine : Relation conflictuelle chronique avec son beau-fils, tensions qualifiées d'"invivables" selon l’enquête de la gendarmerie. Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser de l'adolescent qu'il ne supportait plus. La nature précise de ces conflits n'est pas documentée dans les sources disponibles.
Événements marquants :
Mise en couple avec Sabine, la mère d'Antoine (date inconnue)
28 janvier 2015 : passage à l'acte (meurtre d'Antoine)
Date indéterminée : gifle reçue d’Antoine alors que Marc Demeulemeester tentait de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa sœur
Janvier 2015 - mars 2016 : 13 mois de dissimulation active, participation aux recherches
1er mars 2016 : aveux après interrogatoire prolongé
Première tentative de suicide quelques jours après les aveux (prison de Sequedin)
Juin 2016 : participation à une reconstitution, état de fatigue noté par son avocate
12 août 2016 : suicide réussi (prison de Charleville-Mézières)
1.2 Tempérament (Le Senne) - Hypothèses
Émotivité : Difficile à évaluer avec certitude. Ses apparitions médiatiques montraient peu d'émotions visibles compte tenu de la situation, émotions rares et très contenues. Cela peut indiquer :
Soit une non-émotivité (nE) constitutionnelle
Soit une émotivité (E) massivement contrôlée, refoulée
Son suicide suggère plutôt une émotivité présente mais non-exprimée.
Hypothèse : Émotif (E), mais avec un contrôle défensif massif.
Activité : Très actif dans l'organisation des recherches, prise en charge des battues, présence médiatique volontaire. Cette hyperactivité post-acte suggère un tempérament Actif (A). Mais cette activité est-elle constitutionnelle ou défensive (contrer l'angoisse par l'action) ? Probablement les deux.
Retentissement : Il réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée avant le passage à l'acte suggère un retentissement Secondaire (S). Les affects s'accumulent, persistent, ne se déchargent pas immédiatement.
Hypothèse tempéramentale : Passionné (Émotif, Actif, Secondaire) ou Sentimental (Émotif, non-Actif, Secondaire) avec passages à l'action défensifs. Le Passionné rumine longuement, planifie, puis passe à l'acte de manière organisée. Cela correspond au profil : préméditation de plusieurs mois, passage à l'acte méthodique (étranglement durant le sommeil), dissimulation élaborée (lestage du corps, visites régulières pour ajouter des parpaings).
1.3 Structure de personnalité (Bergeret) - Analyse
Hypothèse structurelle : Structure limite avec traits névrotiques.
Arguments pour la structure limite :
Clivage : La dissimulation pendant 13 mois révèle un clivage massif. Il participe activement aux recherches, s'affiche dans les médias comme le beau-père inquiet, organise des battues. Ce n'est pas du simple mensonge stratégique, c'est une coexistence de deux réalités : une partie de lui sait qu'il a tué Antoine, une autre partie joue le rôle du beau-père aimant et inquiet. Ce clivage est caractéristique de la structure limite.
Impossibilité de tolérer l'autre : Les tensions étaient invivables, il ne supportait plus cet adolescent (enfant roi). Cette intolérance absolue suggère un échec de l'ambivalence. Dans une structure névrotique, on peut détester quelqu'un tout en continuant à vivre avec (refoulement, formation réactionnelle). Dans une structure limite, l'objet devient soit tout bon (idéalisé), soit tout mauvais (persécuteur). Antoine était probablement perçu comme l'objet persécuteur qu'il fallait éliminer.
Passage à l'acte prémédité mais non psychotique : Le passage à l'acte est méthodique, organisé, lucide. Ce n'est pas une décharge désorganisée psychotique. Mais ce n'est pas non plus une décompensation névrotique brutale. C'est un passage à l'acte limite : planifié pour "résoudre" une situation relationnelle devenue intolérable.
Arguments pour des traits névrotiques :
Culpabilité post-acte : Son avocate indiquait qu'il regrettait le mal causé, qu'il assumait ses actes et était prêt à en répondre devant la justice. Cette culpabilité suggère un Surmoi actif, une capacité de reconnaître le mal fait à autrui. C'est plus névrotique que limite pur.
Suicide : Signalé comme fragile psychiquement, suivi par un psychiatre, première tentative de suicide quelques jours après les aveux, suicide réussi 5 mois après. Le suicide peut être interprété comme une autopunition (culpabilité névrotique) ou comme une impossibilité de tolérer la réalité de l'incarcération et du jugement à venir (effondrement limite).
Hypothèse finale : Structure limite avec surinvestissement névrotique du contrôle. Il tente de maintenir une façade névrotique (contrôle, dissimulation, rationalisation), mais la structure sous-jacente est limite (clivage, intolérance de l'autre, passage à l'acte pour "résoudre" une impasse relationnelle).
1.4 Indices comportementaux
Dans ses interventions médiatiques, Marc Demeulemeester était flou sur le contexte de la disparition, montrait peu d'émotions, utilisait un langage distancier et des pronoms dilutifs comme "on".
Cependant son corps ne trompe pas, je constate des items gestuels sur son visage qui illustrent une tension accumulée, une fuite émotionnelle mais également une satisfaction à réussir à berner tout le monde.
Ces indices révèlent :
Contrôle défensif massif : Tentative consciente de ne rien révéler qui pourrait trahir sa culpabilité. Mais aussi contrôle inconscient : le clivage permet de jouer le rôle sans affect authentique.
Dissociation partielle : L'utilisation du "on" au lieu du "je" suggère une mise à distance. "On n'a aucune idée" plutôt que "Je n'ai aucune idée". Cette dilution pronominale traduit une difficulté à s'impliquer subjectivement dans le discours.
Absence d'affect congruent : Les émotions montrées étaient rares et très contenues compte tenu de la situation. Un beau-père dont le fils a disparu devrait manifester une détresse intense, visible, voire débordante. L'absence d'affect congruent est un indice fort (mais pas une preuve) de dissimulation.
2. STRATÉGIES : Comprendre la dynamique psychique
2.1 Mécanismes de défense en action
Le clivage : Mécanisme dominant. Marc clive entre deux réalités inconciliables :
Réalité 1 : "J'ai tué Antoine, je l'ai jeté dans le canal, je dois empêcher qu'on le retrouve."
Réalité 2 : "Antoine a disparu, je suis inquiet, je fais tout pour le retrouver."
Ces deux réalités coexistent sans se rencontrer pendant 13 mois. Ce n'est pas du simple mensonge conscient. C'est un clivage actif : une partie du Moi sait, une autre partie ne sait pas (ou fait comme si elle ne savait pas).
Le contrôle omnipotent : Il retournait régulièrement sur les lieux pour ajouter des parpaings et empêcher le corps de remonter à la surface. Cette tentative de contrôle total révèle une angoisse massive : si le corps remonte, tout s'effondre, notamment sa relation avec Sabine. Il doit maîtriser la situation, contrôler chaque variable. Ce contrôle omnipotent est typique des structures limites.
La rationalisation : La préméditation de plusieurs mois suggère une tentative de rationaliser l'acte. "Antoine est invivable, je ne peux plus le supporter, la seule solution est de m'en débarrasser." Cette rationalisation permet de transformer un désir meurtrier inacceptable en "solution logique" à un problème relationnel.
L'acting out post-acte : La participation active aux recherches, les apparitions médiatiques, l'organisation des battues constituent un acting out massif. Marc ne se contente pas de se taire (dissimulation passive). Il s'affiche publiquement, joue le rôle du beau-père inquiet, du sauveur, adresse un message à la société : "Regardez comme je cherche Antoine, je ne peux pas être le coupable." C'est une mise en scène destinée à tromper, mais aussi à convaincre une partie de lui-même qu'il n'a pas tué.
2.2 Patterns relationnels
Pattern de contrôle rigide : La relation avec Antoine était probablement marquée par une tentative de contrôle de la part de Marc. Un adolescent de 15 ans s'oppose naturellement à l'autorité parentale. Si Marc ne tolérait aucune opposition, aucune autonomie, les conflits devaient être permanents.
Complémentarité rigide beau-père/beau-fils : Marc a probablement tenté d'imposer une complémentarité rigide : "Je suis l'autorité (beau-père), tu es le subordonné (beau-fils)". Mais Antoine, adolescent en quête d'autonomie, résistait à cette complémentarité. Cette résistance était vécue par Marc comme une menace insupportable.
Triangulation mère/beau-père/fils : Quelle était la position de la mère d'Antoine dans ce système ? Soutenait-elle son fils contre Marc ? Soutenait-elle Marc contre son fils ? Était-elle prise dans une double contrainte (loyauté envers son fils vs loyauté envers son compagnon) ? Cette dimension n'est pas documentée dans les sources, mais elle est cruciale pour comprendre la dynamique familiale.
2.3 Dynamique pulsionnelle
Agressivité accumulée : Marc réfléchissait depuis plusieurs mois à la manière de se débarrasser d'Antoine. Cette rumination prolongée révèle une agressivité qui s'accumule, qui ne se décharge pas immédiatement (retentissement secondaire), qui devient obsédante. L'agressivité n'est pas refoulée (elle est consciente), mais elle ne peut être exprimée directement (inhibition de l'action violente immédiate).
Passage de la rumination à la planification : À un moment donné, certainement que la gifle reçue est l’élément déclencheur, Marc bascule de la rumination ("je ne supporte plus cet adolescent") à la planification ("comment puis-je m'en débarrasser ?"). Ce basculement révèle un échec de la régulation symbolique. Au lieu de chercher des solutions relationnelles (dialogue avec Antoine, médiation familiale, thérapie, séparation du couple), il cherche une solution définitive : l'élimination physique.
Déshumanisation de l'objet : Pour pouvoir tuer, Marc a probablement dû déshumaniser Antoine. Ne plus le percevoir comme un sujet adolescent avec ses désirs, ses peurs, ses besoins, mais comme un objet encombrant, nuisible, qu'il faut éliminer. Cette déshumanisation est caractéristique des passages à l'acte limites : l'objet persécuteur n'est plus un humain, c'est une menace à détruire.
2.4 Fragilités structurelles identifiées
Intolérance à la frustration : Marc ne pouvait tolérer qu'Antoine lui résiste, s'oppose, existe comme sujet autonome. Cette intolérance révèle une fragilité narcissique massive. Pour un sujet névrotique, l'opposition adolescente est frustrante mais tolérable. Pour un sujet limite, elle devient une menace existentielle.
Incapacité à se séparer symboliquement : Face à une relation invivable, un sujet bien régulé cherche des solutions : médiation, séparation du couple, placement de l'adolescent chez son père biologique. Marc n'a envisagé qu'une seule solution : l'élimination physique. Cette incapacité à se séparer symboliquement (par la parole, la négociation, la rupture relationnelle) révèle une défaillance limite.
Absence d'élaboration de la culpabilité avant l'acte : Un sujet névrotique qui rumine un meurtre pendant des mois serait envahi par la culpabilité avant même de passer à l'acte. Cette culpabilité anticipée empêcherait généralement le passage à l'acte. Marc a pu planifier pendant des mois sans que la culpabilité ne l'arrête. Cela suggère soit un clivage massif (la partie qui planifie ne ressent pas de culpabilité), soit une suspension temporaire du Surmoi.
3. COMMUNICATION : Analyser le contexte déclencheur
3.1 Contexte familial pré-passage à l'acte
Climat relationnel : Tensions qualifiées d'"invivables" . Mais quelle était la nature précise de ces tensions ? Disputes quotidiennes ? Violences verbales ? Provocations mutuelles ?
Escalade symétrique probable : Les conflits beau-père/adolescent prennent souvent la forme d'escalades symétriques. L'adolescent provoque ("tu n'es pas mon père"). Le beau-père surenchérit ("dans ma maison, c'est moi qui commande"). L'adolescent renchérit ("je ne t'obéirai jamais"). L'escalade monte progressivement. Si aucun mécanisme de régulation n'existe (médiation maternelle, capacité de l'un ou l'autre à désamorcer), l'escalade peut devenir chronique, insupportable.
3.2 Le déclencheur situationnel (hypothèses)
Le passage à l'acte survient le 28 janvier 2015. Qu'est-ce qui a déclenché le passage à l'acte ce jour-là après des mois de rumination ?
Hypothèse 1 : Rupture d'homéostasie : Un événement spécifique a fait basculer Marc de la rumination à l'acte. Une dispute particulièrement violente ? Une menace d'Antoine ("je vais dire à maman ce que tu me fais") ? Une humiliation publique ? Il semble que l’élément déclencheur soit la gifle que Marc a reçue lorsqu’il a tenté de s’interposer lors d’une dispute entre Antoine et sa soeur.
Hypothèse 2 : Saturation de la capacité de contention : Marc a ruminé pendant des mois. À un moment donné, la tension accumulée a dépassé sa capacité de contention. Le passage à l'acte n'a pas nécessairement besoin d'un déclencheur spécifique majeur. C'est l'accumulation chronique qui finit par déborder.
3.3 Le contexte post-acte : dissimulation et acting out
Phase de dissimulation active (janvier 2015 - mars 2016) :
Marc participe activement aux recherches, organise des battues, s'affiche dans les médias, retourne régulièrement sur les lieux pour lester davantage le corps. Cette phase révèle :
Un contrôle défensif massif : Il doit maintenir la dissimulation, empêcher toute découverte.
Un clivage en action : Il joue le rôle du beau-père inquiet tout en sachant qu'Antoine est mort par sa main.
Une angoisse chronique : Chaque jour, il vit dans la terreur d'être découvert. Cette angoisse est probablement insoutenable.
Phase d'effondrement (mars 2016 - août 2016) :
Aveux après interrogatoire, tentative de suicide immédiate, signalement comme fragile psychiquement, suicide réussi 5 mois plus tard. L'effondrement post-aveux révèle que le clivage ne tient plus. Les deux réalités se rencontrent brutalement. Marc doit affronter ce qu'il a fait. La culpabilité devient insoutenable. Le suicide devient la seule "solution" pour échapper à cette culpabilité et à la perspective du jugement. Je rappelle également que Marc avait écrit des lettres à Sabine pour tenter de retrouver son amour, pour qu’elle lui pardonne son acte.
4. CONVERGENCE DS2C : Pourquoi Marc Demeulemeester est-il passé à l'acte ?
Niveau phylogénétique :
Substrat pulsionnel agressif universel, activé par des conflits chroniques avec Antoine. L'agressivité phylogénétique existe chez tous les humains. Chez Marc, elle a été massivement activée par une relation vécue comme invivable.
Niveau tempéramental :
Probablement Passionné (Émotif, Actif, Secondaire). Ce tempérament favorise :
L'accumulation des affects (retentissement secondaire) : la colère s'accumule pendant des mois au lieu de se décharger immédiatement
La planification (activité dirigée) : passage de la rumination à l'organisation méthodique du meurtre
L'intensité émotionnelle refoulée (émotivité) : affects massifs mais contrôlés en surface, jusqu'à l'explosion finale
Niveau ontogénétique :
Structure limite avec traits névrotiques. Cette structure détermine :
Le clivage : coexistence de deux réalités (je sais que j'ai tué / je joue le beau-père inquiet)
L'intolérance de l'objet persécuteur : Antoine devient l'objet mauvais qu'il faut éliminer
Le passage à l'acte comme "solution" : incapacité à résoudre symboliquement le conflit relationnel
La culpabilité post-acte : traits névrotiques qui produisent un effondrement après les aveux
Niveau situationnel :
Complémentarité rigide + escalades symétriques répétées + rupture d'homéostasie
Complémentarité rigide : Marc tente d'imposer son autorité, Antoine résiste
Escalades symétriques : disputes répétées où aucun ne peut céder sans perdre la face
Rupture d'homéostasie : événement déclencheur spécifique (gifle) ou saturation chronique de la tension accumulée
Absence de régulation externe : pas de médiation maternelle efficace, pas de soutien thérapeutique
Convergence finale :
Le passage à l'acte de Marc Demeulemeester résulte de la convergence de ces quatre niveaux :
Pulsion agressive phylogénétique activée par des conflits chroniques
Tempérament Passionné favorisant l'accumulation (secondaire) et la planification (actif)
Structure limite ne permettant qu'un clivage instable, une intolérance de l'autre, une résolution par l'acte plutôt que par le symbole
Contexte situationnel de complémentarité rigide et d'escalades répétées, sans médiation externe efficace
À un moment donné (janvier 2015), cette convergence atteint un point critique. La capacité de régulation de Marc est débordée. La pulsion agressive, accumulée pendant des mois, ne peut plus être contenue par le clivage. L'opportunité se présente (Antoine endormi, vulnérable). Le passage à l'acte survient.
5. PROFIL SYNTHÉTIQUE
Structure : Limite avec traits névrotiques
Tempérament : Passionné (hypothèse)
Mécanismes de défense dominants : Clivage, contrôle omnipotent, rationalisation
Angoisse dominante : Probablement angoisse d'engloutissement (Antoine envahit son espace, menace sa position, il doit s'en débarrasser)
Pattern relationnel : Complémentarité rigide, intolérance de l'opposition adolescente
Type de passage à l'acte : Prémédité, méthodique, lucide, avec dissimulation élaborée
Issue : Effondrement post-aveux, culpabilité insoutenable, suicide
6. LIMITES DE CETTE ANALYSE
Angles morts majeurs :
Absence d'anamnèse détaillée : Nous ne savons rien de l'enfance de Marc, de ses relations parentales, de ses traumatismes éventuels, de son histoire conjugale avant la relation avec la mère d'Antoine.
Absence d'informations sur la nature précise des conflits avec Antoine : Étaient-ce des conflits d'autorité classiques ? Des provocations mutuelles ? Des violences réciproques ?
Absence d'informations sur le rôle de la mère : Comment se positionnait-elle dans le conflit entre son compagnon et son fils ? Cette position est essentielle pour comprendre le système familial.
Absence d'expertise psychiatrique disponible : Marc est mort avant son procès. Aucune expertise psychiatrique complète n'a été rendue publique. Nous travaillons donc sur des hypothèses structurelles, pas sur des certitudes diagnostiques.
Analyse uniquement à partir de sources médiatiques : Les informations disponibles proviennent de la presse. Elles sont partielles, parfois contradictoires, nécessairement lacunaires.
Cette analyse DS2C est donc une reconstruction hypothétique basée sur les éléments disponibles. Elle propose une grille de lecture cohérente avec notre modèle théorique, mais elle ne prétend pas à la certitude. Une analyse complète nécessiterait l'accès au dossier judiciaire, aux témoignages, aux expertises, aux interrogatoires.
DS2C : une méthode intégrative développementale et psychodynamique du passage à l'acte
Le 22/11/2025
L'analyse du passage à l'acte souffre d'un cloisonnement disciplinaire préjudiciable. D'un côté, la criminologie actuarielle multiplie les facteurs de risque, quantifie les probabilités de récidive, mais reste en surface : elle prédit sans comprendre. De l'autre, la psychanalyse explore les profondeurs de l'économie psychique, accède au sens du symptôme, mais peine à opérationnaliser ses intuitions : elle comprend sans prédire.
Cette fracture épistémologique pose problème. L’analyste confronté à un passage à l'acte violent a besoin d'une double lecture : identifier les facteurs de vulnérabilité (pour évaluer le risque) ET saisir la dynamique psychique singulière (pour comprendre pourquoi cet individu, à ce moment précis, a basculé dans l'acte).
DS2C est une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur clinique. Elle s'appuie sur deux piliers complémentaires : l'approche développementale de la psychocriminologie moderne (trajectoires de vie, attachement, facteurs de risque) et la lecture psychodynamique (structure de personnalité, économie pulsionnelle, caractérologie, pragmatique de la communication). Cette double lecture permet une analyse à la fois prédictive et compréhensive du passage à l'acte.
Génèse de la méthode
DS2C naît d'une insatisfaction clinique. Formé à la psychologie, je m’intéresse rapidement à la psychologie évolutionniste et comportementale, mais j'ai rapidement buté sur les limites du behaviorisme radical. Watson et Skinner évacuent le psychisme, cette "boîte noire" dont ils refusent de spéculer le contenu. Le comportement observable devient la seule réalité : stimulus, réponse, conséquence. Cette approche fonctionnelle permet de modifier des comportements, certes, mais elle ignore ce qui fait l'essence du passage à l'acte : le sens qu'il prend dans l'économie psychique du sujet.
Abandonner le behaviorisme pur ne signifie pas renoncer à l'observation comportementale. L'analyse des séquences (antécédents, comportement, conséquences), l'identification des renforçateurs, la compréhension des patterns d'adaptation restent des outils précieux. Mais ils doivent être intégrés à une lecture plus large qui interroge : pourquoi ce sujet a-t-il construit ce mode d'adaptation plutôt qu'un autre ? Quelle angoisse cherche-t-il à éviter ? Quel affect ne peut-il élaborer autrement que par l'agir ?
La psychanalyse structurale (Freud, Bergeret) offre ce cadre de compréhension. Elle permet de saisir l'organisation psychique du sujet, la nature de ses angoisses, la solidité de son Moi, ses mécanismes de défense dominants. Elle donne accès au sens inconscient du passage à l'acte : compulsion de répétition, retour du refoulé, effraction traumatique, décharge d'un affect insupportable.
Mais la psychanalyse seule ne suffit pas. Il lui manque l'ancrage empirique de la psychocriminologie moderne : les données sur les trajectoires développementales, les recherches sur l'attachement, les études sur les facteurs de risque validés statistiquement. Ces travaux (Moffitt, Fonagy, Cusson, Coutanceau) permettent de quantifier les vulnérabilités, d'identifier les fenêtres critiques, d'évaluer les probabilités de récidive. Ils offrent un socle factuel indispensable à toute expertise.
DS2C articule ces deux approches. Elle refuse le réductionnisme (tout expliquer par les facteurs de risque OU tout expliquer par l'inconscient) pour construire une lecture stratifiée du passage à l'acte.
Les piliers de DS2C
A. Pilier empirique : l'approche développementale
Le passage à l'acte ne surgit jamais ex nihilo. Il s'inscrit dans une trajectoire de vie, résultat d'interactions cumulées entre vulnérabilités individuelles et adversité environnementale. L'approche développementale reconstitue cette trajectoire.
Les trajectoires de vie (Moffitt, Patterson) distinguent plusieurs patterns : début précoce avec continuité (life-course persistent), passage à l'acte limité à l'adolescence (adolescence-limited), ou début tardif. Ces trajectoires ne sont pas immuables : des turning points (événements charnières) peuvent les réorienter, positivement ou négativement.
La théorie de l'attachement (Bowlby, Ainsworth, Fonagy) montre que la qualité du lien précoce détermine la capacité de régulation émotionnelle et les stratégies relationnelles ultérieures. L'attachement insécure, et particulièrement l'attachement désorganisé, constitue un facteur de risque majeur de violence. La mentalisation (capacité à comprendre ses propres états mentaux et ceux d'autrui) se construit dans ce lien précoce : sa défaillance compromet la capacité d'empathie et favorise le passage à l'acte.
Les facteurs de risque et de protection (Cusson, Coutanceau) s'accumulent au fil du développement. L'Adverse Childhood Experiences (ACE) score quantifie cette adversité cumulée : maltraitance, négligence, dysfonctionnement familial. Plus le score est élevé, plus le risque de passage à l'acte violent augmente. À l'inverse, les facteurs de protection (ressources personnelles, soutien social, expériences positives) peuvent contrebalancer ces vulnérabilités.
Ce pilier empirique répond à la question : QUELS facteurs ont conduit à ce passage à l'acte ? Il permet d'établir un pronostic criminologique, d'identifier les fenêtres de vulnérabilité, d'évaluer le risque de récidive.
B. Pilier psychodynamique : structure et dynamique
Les facteurs de risque ne produisent pas les mêmes effets chez tous les individus. Deux sujets avec un parcours développemental similaire peuvent présenter des passages à l'acte radicalement différents. Pourquoi ? Parce que la structure de personnalité détermine le type de décompensation.
La structure de personnalité (Bergeret) organise le fonctionnement psychique selon trois grands modes : psychotique (morcellement du Moi, angoisse de morcellement), limite (clivage, angoisse d'abandon), névrotique (refoulement, angoisse de castration). Le passage à l'acte psychotique (brutal, délirant, sans affect) n'a rien à voir avec le passage à l'acte limite (impulsif, répété, dans la dépendance relationnelle) ou névrotique (rare, symbolique, chargé de culpabilité).
L'économie pulsionnelle (Freud) interroge la balance entre Éros et Thanatos, la capacité de liaison de l'affect, la nature des mécanismes de défense. Le passage à l'acte survient quand l'affect ne peut être élaboré psychiquement : soit parce que les défenses sont trop rigides (refoulement excessif → retour du refoulé), soit parce qu'elles sont trop fragiles (clivage → décharge). La compulsion de répétition pousse à rejouer le trauma, tentative inconsciente de maîtrise qui échoue et se répète.
La caractérologie (Le Senne) affine cette analyse en introduisant la dimension temporelle. Selon le profil caractériel (émotif/non-émotif, actif/non-actif, primaire/secondaire), le délai entre tension et passage à l'acte varie. Le Colérique (émotif-actif-primaire) explose immédiatement. Le Passionné (émotif-actif-secondaire) rumine longuement avant d'agir. Le Sentimental (émotif-non-actif-secondaire) accumule jusqu'à l'effondrement brutal. Cette typologie permet de prédire la temporalité du passage à l'acte et d'identifier les signaux précurseurs.
En supplément, la pragmatique de la communication (Watzlawick) replace le passage à l'acte dans son contexte interactionnel. Les escalades symétriques (surenchère), les complémentarités rigides, les doubles contraintes (injonctions paradoxales) créent des spirales comportementales qui mènent à l'acte. La prophétie auto-réalisatrice fonctionne : "tu vas me quitter" → comportements de contrôle → étouffement relationnel → abandon effectif → passage à l'acte violent. L'observation de la communication non-verbale (congruence/incongruence avec le discours, signaux de tension) complète cette analyse.
Ce pilier psychodynamique répond à la question : COMMENT et POURQUOI ce sujet singulier a basculé dans l'acte à ce moment précis ? Il donne accès au sens inconscient du passage à l'acte et permet de comprendre sa fonction dans l'économie psychique.
Les 6 phases d'analyse DS2C
DS2C déploie une analyse stratifiée en six phases, du plus général (développemental) au plus singulier (interactionnel).
Phase 1 : Analyse développementale
- Questions posées : Quelle est l'histoire d'attachement du sujet ? Quels traumas a-t-il subis ? Quelle est sa trajectoire de vie ? Quels facteurs de risque et de protection sont présents ?
- Outils mobilisés : Anamnèse structurée, ACE score, identification des turning points, cartographie des ressources.
- Apport : Ce niveau établit le terreau développemental. Il permet d'identifier les vulnérabilités précoces, les patterns de continuité ou de rupture, les fenêtres critiques. Il fournit la base empirique pour l'évaluation du risque de récidive.
Phase 2 : Structure de personnalité (Bergeret)
- Questions posées : Quelle est la nature de l'angoisse dominante ? Quelle est la solidité du Moi ? Quels mécanismes de défense prédominent ? Quelle est la qualité des relations d'objet ?
- Outils mobilisés : Grille structurale de Bergeret (psychotique/limite/névrotique), analyse des mécanismes de défense (primaires/secondaires), observation clinique.
- Apport : Ce niveau détermine le TYPE de passage à l'acte. Une structure psychotique décompensera par effraction délirante, une structure limite par décharge impulsive, une structure névrotique par retour du refoulé. La structure prédit également la qualité de l'affect (absent, clivé, culpabilisé) et la capacité d'élaboration post-acte.
Phase 3 : Dynamique pulsionnelle (Freud + évolutionnisme)
- Questions posées : Quelle est la balance Éros/Thanatos ? Quel affect ne peut être élaboré ? Quel trauma est rejoué ? Quelle pulsion évolutionniste est en jeu (survie, reproduction, dominance) ?
- Outils mobilisés : Écoute psychanalytique, identification de la compulsion de répétition, analyse du sens inconscient, perspective évolutionniste darwinienne.
- Apport : Ce niveau donne accès au SENS du passage à l'acte. Il révèle ce que le sujet cherche inconsciemment à accomplir : décharger une rage archaïque, maîtriser un trauma en le rejouant, évacuer un affect insupportable. L'intégration de Darwin permet de comprendre comment certaines pulsions (territorialité, jalousie sexuelle, protection de la descendance) s'articulent avec les mécanismes psychiques.
Phase 4 : Profil caractériel (Le Senne)
- Questions posées : Le sujet est-il émotif ou non-émotif ? Actif ou non-actif ? Primaire ou secondaire ? Quel est son type caractériel parmi les 8 possibles ?
- Outils mobilisés : Grille caractérologique de Le Senne, observation de la réactivité émotionnelle et de la temporalité comportementale.
- Apport : Ce niveau prédit la TEMPORALITÉ du passage à l'acte. Il indique le délai probable entre montée de tension et décharge, identifie les signaux précurseurs spécifiques à chaque type, permet d'anticiper le mode de décompensation (explosion immédiate, rumination prolongée, effondrement brutal après inhibition).
Phase 5 : Analyse interactionnelle (Watzlawick)
- Questions posées : Qui sont les protagonistes (auteur, victime, tiers) ? Quelle est la séquence communicationnelle ? Y a-t-il escalade symétrique, double contrainte, prophétie auto-réalisatrice ? Que révèle la communication non-verbale ?
- Outils mobilisés : Axiomes de Watzlawick, analyse des patterns interactionnels, observation comportementale (posture, gestuelle, micro-expressions).
- Apport : Ce niveau replace le passage à l'acte dans sa dimension relationnelle. Il montre comment les spirales interactionnelles amplifient les tensions, comment les paradoxes communicationnels piègent les protagonistes, comment l'observation du non-verbal peut révéler la montée de tension avant l'acte. Il évite l'écueil d'une analyse purement intrapsychique en intégrant le contexte relationnel immédiat.
Phase 6 : Synthèse et prédiction
- Questions posées : Comment s'articulent les cinq niveaux précédents ? Quelle est la fonction du passage à l'acte (décharge, défense, communication, maîtrise) ? Quel est le risque de récidive ? Dans quelles conditions le passage à l'acte risque-t-il de se reproduire ?
- Outils mobilisés : Intégration multi-niveaux, reconstruction de la chaîne causale, identification des facteurs déclenchants, évaluation clinique du risque.
- Apport : Ce niveau synthétise l'analyse complète. Il reconstruit le passage à l'acte comme résultante d'une trajectoire développementale (terreau), d'une structure psychique (type de décompensation), d'une dynamique pulsionnelle (énergie et sens), d'un tempérament caractériel (temporalité) et d'une escalade interactionnelle (déclencheur). Cette reconstruction permet d'évaluer le risque de récidive, d'identifier les conditions critiques, de proposer des stratégies d'intervention adaptées.
Limites
DS2C ne prédit pas avec certitude. L'être humain n'est pas une machine déterministe. Des facteurs imprévisibles (événement fortuit, rencontre, décision consciente) peuvent modifier la trajectoire. L'analyse DS2C identifie des probabilités, des vulnérabilités, des patterns, mais ne peut garantir qu'un passage à l'acte aura lieu ou non.
Les biais de l'analyste sont inévitables. Toute observation comporte une part de subjectivité, toute interprétation psychanalytique reste hypothétique. L'analyste projette ses propres schémas, son contre-transfert influence sa lecture. La transparence sur ces limites est une exigence méthodologique.
DS2C nécessite des données complètes. L'analyse ne peut se faire sans anamnèse développementale, sans observation clinique prolongée, sans éléments contextuels détaillés. Une analyse rétrospective sur dossier reste partielle et doit être présentée comme telle.
Conclusion
DS2C propose un pont entre psychocriminologie et psychanalyse, entre approche actuarielle et lecture clinique. Elle refuse le cloisonnement disciplinaire pour construire une méthode intégrative qui articule rigueur empirique et profondeur psychodynamique.
Cette double lecture permet d'évaluer les risques (facteurs développementaux quantifiables) tout en accédant au sens (dynamique psychique singulière). Elle évite le double écueil du réductionnisme scientiste (tout expliquer par des corrélations statistiques) et de l'herméneutique pure (tout expliquer par l'inconscient sans validation empirique).
DS2C s'adresse aux cliniciens confrontés à l'analyse du passage à l'acte : psychologues, psychiatres, experts judiciaires, professionnels de la protection. Elle se veut un outil opérationnel, rigoureux, mais humble dans ses prétentions. Le dialogue interdisciplinaire reste ouvert : DS2C n'a pas vocation à être un système clos, mais une méthode évolutive, enrichie par les apports de la recherche et de la pratique clinique.
La semaine prochaine, j'aborderai un cas concret...
Frantz BAGOE
Psychologue comportementaliste
Créateur de la méthode DS2C

Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
Le 15/11/2025
Le meurtre en série : accident darwinien ou vestige adaptatif ?
La question que personne ne pose
Les criminologues classent, les psychiatres diagnostiquent, les neuroscientifiques scannent. Mais personne ne pose la question fondamentale : pourquoi cette capacité existe-t-elle dans le répertoire comportemental humain ?
La sélection naturelle est impitoyablement économe. Elle ne conserve pas de traits coûteux sans raison. Or le meurtre en série est manifestement contre-adaptatif : il expose à la capture, l'exécution, l'ostracisation totale, et compromet radicalement la reproduction. Un tueur en série capturé transmet zéro gène. Échec darwinien absolu.
Alors pourquoi ce comportement persiste-t-il, certes rare (environ 1 pour 2 millions d'individus), mais universel dans toutes les cultures humaines documentées ? Quatre hypothèses méritent examen.
Hypothèse 1 : Le byproduct pathologique
Mécanismes adaptatifs détournés
Le meurtre en série pourrait être un effet secondaire non sélectionné de traits qui, eux, furent adaptatifs :
- L'agressivité mâle compétitive
Dans l'Environnement d'Adaptation Évolutive (EAE), l'agressivité masculine était cruciale pour :
-
- La compétition intrasexuelle (accès aux femelles)
- La défense du territoire
- La prédation
- La protection du groupe
Cette agressivité est régulée par des mécanismes neurologiques précis : cortex préfrontal ventromédian (inhibition), amygdale (détection de menace), système sérotoninergique (modulation de l'impulsivité). Chez certains individus, ces régulateurs dysfonctionnent.
Neurobiologie des tueurs en série documentée :
-
- Hypométabolisme préfrontal (Raine et al., 1997)
- Réactivité amygdalienne aberrante
- Déficit d'empathie cognitive (théorie de l'esprit intacte) mais absence d'empathie affective (résonance émotionnelle)
- Polymorphisme MAO-A (gène warrior) combiné à maltraitance infantile = facteur de risque massif
- Analogie évolutionniste : l'agressivité est comme un thermostat. Réglée normalement, elle permet compétition et survie. Déréglée (combinaison génétique + environnement développemental toxique), elle produit des déviations extrêmes.
Le tueur en série serait donc un accident de régulation : le système a été construit pour une chose (compétition calibrée) mais peut, dans des conditions pathologiques, produire autre chose (prédation conspécifique).
La capacité prédatrice généralisée
Homo sapiens est un super-prédateur. Nous avons exterminé la mégafaune quaternaire, colonisé tous les continents, développé des stratégies de chasse sophistiquées (traque, embuscade, mise à mort efficace).
Cette machinerie cognitive de prédation inclut :
- Capacité à planifier sur le long terme
- Objectification de la proie (déshumanisation nécessaire)
- Insensibilité à la souffrance de la cible
- Plaisir lié à la capture réussie (récompense dopaminergique)
Normalement, cette machinerie est inhibée envers les conspécifiques par des mécanismes puissants :
- Reconnaissance des signaux de détresse (pleurs, supplications)
- Empathie affective
- Normes sociales internalisées
- Peur de la réciprocité (vengeance du groupe)
Chez le tueur en série, ces inhibiteurs sont défaillants. La machinerie prédatrice, intacte, se retourne vers des humains. Les victimes deviennent des proies. La chasse procure la même satisfaction neurochimique que la traque d'un cerf pour un chasseur-cueilleur.
Conclusion partielle : le meurtre en série n'a jamais été sélectionné positivement. C'est un bug, pas une feature. Un dérapage de systèmes conçus pour autre chose.
Hypothèse 2 : Stratégie reproductive déviante (dark triad maximisée)
Le continuum des stratégies sexuelles
La psychologie évolutionniste distingue deux grandes stratégies reproductives :
Stratégie K : investissement parental élevé, partenaires stables, peu de descendants, soins prolongés. Stratégie dominante chez Homo sapiens.
Stratégie r : maximisation du nombre d'accouplements, investissement minimal, nombreux descendants, pas de soins. Rare chez les humains mais présente dans certaines sous-populations.
Entre les deux, un continuum de stratégies mixtes. À l'extrémité pathologique de la stratégie r, on trouve la coercition sexuelle : viol, violence, manipulation.
- Le tueur en série comme stratège r déviant
Certains tueurs en série (sous-type lust principalement) présentent un profil troublant :
- Nombre élevé de victimes (tentatives "reproductives" avortées)
- Violence sexuelle systématique
- Objectification totale de la victime (partenaire réduit à support physiologique)
- Absence d'attachement, de relation, de réciprocité
- Compulsion répétitive (incapacité à satiation)
Interprétation évolutionniste hérétique : et si c'était une stratégie r pathologiquement désinhibée ? Le viol comme tentative de transmission génétique par coercition est documenté chez plusieurs espèces. Chez les humains, c'est une stratégie ultra-minoritaire, réprimée violemment, mais elle existe.
Le tueur en série sexuel serait alors un individu :
- À très faible statut social (accès nul aux partenaires par voie normale)
- Incapable de compétition intrasexuelle conventionnelle
- Privé de toute ressource attractive (ressources matérielles, statut, charisme)
- Dont les inhibiteurs neurologiques/sociaux ont échoué
- Qui bascule dans la coercition extrême comme dernière "tentative" reproductive
Évidemment, le meurtre sabote cette "stratégie" : une victime morte ne transmet rien. Mais le système motivationnel sous-jacent pourrait être une version détraquée du mating effort (effort d'accouplement).
- Dark Triad et fitness reproductive
Les traits de personnalité Dark Triad (narcissisme, machiavélisme, psychopathie) sont faiblement mais positivement corrélés avec le succès reproductif à court terme dans certaines études (Jonason et al., 2009).
Pourquoi ? Parce qu'ils favorisent :
- Manipulation sociale efficace
- Extraction de ressources
- Multiplication des partenaires sexuels
- Désengagement rapide (pas d'investissement parental)
Mais : au-delà d'un certain seuil, ces traits deviennent contre-productifs. La psychopathie complète (comme chez les tueurs en série) entraîne incarcération ou mort violente. C'est le principe de l'inverted U-curve : un peu de machiavélisme peut être adaptatif, trop est désastreux.
Le tueur en série serait situé au-delà du seuil viable sur ce continuum. Un Dark Triad poussé si loin qu'il s'auto-détruit.
Objection majeure : cette "stratégie" ne fonctionne pas. Les tueurs en série ont une fitness reproductive proche de zéro. Donc ce n'est PAS une adaptation, plutôt un misfiring d'un système de coercition sexuelle qui, à dose modérée, a pu être marginalement efficace dans certains contextes ancestraux (guerre, raids, contextes d'effondrement social).
Hypothèse 3 : Inadaptation environnementale (mismatch évolutionniste)
Le cerveau paléolithique dans la modernité
Notre neurobiologie s'est forgée pendant 2 millions d'années de vie en petits groupes de chasseurs-cueilleurs (50-150 individus). Les pressions de sélection de cette époque ont sculpté nos circuits comportementaux.
Mécanismes régulateurs ancestraux du meurtre conspécifique :
1. Visibilité totale : dans un groupe de 80 personnes, impossible de cacher un meurtre. Détection immédiate.
2. Ostracisation rapide : un individu dangereux était expulsé ou exécuté. Pas de prison, pas de procédure. Justice tribale immédiate.
3. Coût de réputation : tuer un membre du groupe détruisait instantanément le capital social de l'agresseur, compromettant ses chances reproductives.
4. Vengeance de sang : la famille de la victime vengeait le mort. Dissuasion puissante.
5. Rareté de l'anonymat : tout le monde connaît tout le monde. Pas de victimes "étrangères" disponibles.
Ces mécanismes ne fonctionnent plus dans les sociétés modernes :
- Anonymat urbain : possibilité de cibler des inconnus, de se déplacer sans être reconnu.
- Délai de justice : entre le crime et la sanction (si elle arrive), des années peuvent passer.
- Absence de régulation tribale : personne ne vous expulse immédiatement du groupe social.
- Mobilité géographique : possibilité de fuir, de changer de territoire.
- Densité de population : réservoir quasi-illimité de victimes potentielles.
Le meurtre en série est un phénomène moderne (première documentation au 19e siècle, explosion au 20ème). Pourquoi ? Parce que les conditions environnementales qui le rendaient impossible ancestralement ont disparu.
L'hypothèse du mismatch toxique
Le tueur en série serait un individu dont :
1. La régulation neurobiologique de l'agressivité est défaillante (génétique + trauma développemental)
2. Cette défaillance aurait été neutralisée dans l'Environnement d’Adaptation Evolutive (contexte écologique et social ancestral) par les mécanismes sociaux (ostracisation immédiate, exécution)
3. Mais dans l'environnement moderne, ces freins externes n'existent plus
4. L'individu pathologique peut donc exprimer pleinement sa dysfonction sans régulation sociale efficace
Analogie : une voiture sans freins sur terrain plat (EAE) ne cause pas d'accident. La même voiture sur autoroute (modernité) est mortelle.
Le meurtre en série ne serait donc pas une adaptation mais une pathologie rendue possible par l'inadéquation entre notre cerveau archaïque et notre environnement récent.
Cela expliquerait :
- Sa rareté (la pathologie de base reste rare)
- Son émergence moderne (l'environnement permissif est récent)
- Sa présence transculturelle (toutes les sociétés modernes présentent ce mismatch)
Hypothèse 4 : Pathologie du statut et monopolisation reproductive
Compétition intrasexuelle et hiérarchie
Chez les primates sociaux, que nous sommes, l'accès à la reproduction est inégalement distribué. Les mâles de haut rang monopolisent l'accès aux femelles. Les mâles de bas rang ont une fitness reproductive drastiquement réduite.
Mécanismes adaptatifs pour les mâles de bas rang :
- Tentatives furtives d'accouplement
- Formation de coalitions pour renverser le dominant
- Migration vers un autre groupe
- Attente patiente d'une opportunité
Mais : que se passe-t-il quand ces stratégies alternatives échouent toutes ? Quand un mâle se trouve dans une impasse reproductive totale ?
- Le désespoir reproductif
Données troublantes chez les tueurs en série :
- Majorité écrasante de mâles (>90%)
- Faible attractivité (physique, sociale, économique)
- Échecs répétés dans les relations amoureuses/sexuelles
- Sentiment d'humiliation, d'invisibilité sociale
- Rage narcissique contre les femmes (représentantes du rejet)
Mécanisme hypothétique :
1. L'individu perçoit (souvent correctement) qu'il est exclu de la compétition reproductive normale.
2. Son système motivationnel reproductif (dopaminergique, testostérone-dépendant) reste actif, créant une frustration massive.
3. Les circuits de dominance masculine, incapables de s'exprimer normalement, se déforment.
4. La violence devient un substitut pathologique à l'expression de la dominance sexuelle.
5. Le meurtre en série représente une tentative démente de réaffirmer une puissance qui n'existe pas socialement.
Les victimes sont souvent :
- Des femmes jeunes, sexuellement attractives (représentantes de ce qui est inaccessible)
- Des personnes socialement vulnérables : dominance possible
Interprétation darwinienne brutale : le tueur en série est un perdant génétique (faible fitness) qui exprime sa rage d'exclusion par la seule forme de domination qui lui reste accessible : la destruction.
Ce n'est PAS une stratégie adaptative (elle ne transmet aucun gène). C'est une réaction pathologique à l'échec adaptatif. Un court-circuit motivationnel.
- Comparaison inter-espèces
Chez certaines espèces, les mâles exclus de la reproduction présentent des comportements aberrants :
- Infanticide chez les lions (tuer les petits du mâle dominant)
- Violence contre les femelles chez les orangs-outans
- Auto-destruction chez certains rongeurs (syndrome du "behavioral sink")
Le meurtre en série humain pourrait être notre version de ce désespoir biologique : quand l'impératif reproductif rencontre une impossibilité structurelle, le système se détraque.
Synthèse : un faisceau de dysfonctions convergentes
Aucune de ces quatre hypothèses ne suffit seule. La réalité est probablement un enchevêtrement :
Niveau 1 : Substrat neurobiologique
- Dysfonction préfrontale (inhibition défaillante)
- Hypersensibilité aux signaux de menace/humiliation
- Déficit d'empathie affective
- Système de récompense déréglé (dopamine)
Niveau 2 : Développement pathologique
- Trauma précoce (majorité des tueurs en série ont subi maltraitance/négligence)
- Échec d'attachement sécure
- Construction d'une personnalité psychopathique ou limite
- Fantasmatique sadique progressivement renforcée
Niveau 3 : Positionnement social
- Échec de compétition intrasexuelle
- Exclusion reproductive
- Statut social très faible
- Rage narcissique
Niveau 4 : Contexte environnemental
- Anonymat urbain
- Disparition des mécanismes régulateurs tribaux
- Disponibilité de victimes isolées
- Délai de justice
Le meurtre en série émerge quand ces quatre niveaux s'alignent : un cerveau dysfonctionnel, un développement catastrophique, une exclusion sociale/reproductive, dans un environnement qui ne régule plus.
Conclusion : le monstre comme révélateur
Le tueur en série n'est pas un alien. C'est un extrême pathologique de processus qui existent en chacun de nous :
- Capacité d'agression
- Compétition pour les ressources reproductives
- Objectification temporaire d'autrui
- Fantasmes de dominance
Chez la plupart, ces processus sont régulés par :
- Neurobiologie fonctionnelle
- Socialisation réussie
- Empathie affective
- Coût social dissuasif
- Alternatives adaptatives disponibles
Chez le tueur en série, tous les régulateurs ont échoué simultanément. Ce n'est pas une espèce à part, c'est nous-mêmes quand tous les fusibles ont sauté.
La leçon darwinienne : l'évolution ne produit pas de solutions parfaites, seulement des compromis viables. Le meurtre en série est le prix statistique que notre espèce paie pour avoir des systèmes d'agressivité, de compétition reproductive, et de prédation.
Ces systèmes sont globalement adaptatifs. Mais dans une infime minorité de cas (combinaison génétique malheureuse + environnement développemental toxique + contexte social pathogène + modernité anomique), ils produisent des monstres.
Le monstre ne vient pas d'ailleurs. Il est l'ombre portée de notre propre architecture évolutive.
Darwin nous enseigne que rien en biologie n'a de sens sauf à la lumière de l'évolution. Le meurtre en série n'échappe pas à cette règle : c'est un accident darwinien, pas un dessein, mais un accident profondément révélateur de ce que nous sommes.

Taxonomie des tueurs en série
Le 08/11/2025
Echec épistémologique d'un champ athéorique
Le fantasme classificatoire
La criminologie moderne, particulièrement anglo-saxonne, s'est évertuée depuis quarante ans à catégoriser les tueurs en série avec l'espoir naïf qu'une bonne taxonomie révélerait la nature profonde du phénomène.
Trois approches dominent : Holmes & DeBurger (1988), David Canter (années 1990), et la position évolutive du FBI. Chacune échoue différemment, et cet échec nous renseigne davantage sur les limites de la pensée classificatoire que sur l'objet étudié.
Holmes & DeBurger : la tentation phénoménologique
Ronald Holmes et James DeBurger proposent en 1988 une typologie quadripartite basée sur la « motivation inférée du tueur :
- Le Visionnaire tue sous l'impulsion de voix, d'hallucinations, d'injonctions divines ou démoniaques. Break psychotique patent, structure délirantielle. Désorganisation comportementale majeure.
- Le Missionnaire possède une pseudo-rationalité : éliminer les prostituées, les homosexuels, les "parasites sociaux". Pas de psychose, mais rigidité idéologique extrême. L'acte est "nécessaire", pas jouissif.
- L'Hédoniste tue pour le plaisir, subdivisé en trois sous-types :
- Lust : gratification sexuelle directe
- Thrill : excitation, frisson, chasse
- Comfort : gain matériel (assurances, héritages)
- Le Dominateur cherche le contrôle absolu sur sa victime. Torture prolongée, humiliation, réduction à l'objet. La mort n'est que l'aboutissement regrettable de la domination totale.
Critique structurale
Ce modèle souffre d'un vice circulaire fondamental : on infère la motivation du comportement observé, puis on classe selon cette motivation inférée. Le raisonnement se mord la queue. Comment distinguer empiriquement un hédoniste-thrill d'un dominateur ? Les deux torturent, les deux prolongent, les deux jouissent du contrôle.
L'échantillon (110 cas environ) ne permet aucune validation statistique robuste. Plus grave : les catégories se chevauchent constamment. Un dominateur EST nécessairement hédoniste. Un missionnaire peut éprouver du thrill. La typologie ne découpe pas le réel, elle le quadrille arbitrairement.
Biais rétrospectif massif
Connaissant l'issue et les déclarations post-capture, on "trouve" facilement la motivation. Mais ce modèle n'a aucun pouvoir prédictif prospectif. C'est de l'herméneutique criminologique déguisée en science.
Plasticité ignorée
Un même individu peut passer d'un registre à l'autre selon les opportunités, l'évolution de sa pathologie, les contingences situationnelles. BTK était missionnaire au début (éliminer des familles "idéales" par jalousie), hédoniste-lust ensuite, dominateur toujours. Quelle est sa "vraie" catégorie ?
Intérêt résiduel
Utile comme heuristique grossière pour initier une réflexion, rien de plus. En pédagogie, peut-être. En investigation, dangereux : risque de biais de confirmation ("il doit être visionnaire, cherchons des signes de psychose").
David Canter : le behaviorisme statistique
David Canter, psychologue environnemental britannique, adopte une approche radicalement différente dans les années 1990. Pas de spéculation motivationnelle. Uniquement des variables comportementales observables, analysées statistiquement sur 100 tueurs britanniques via Smallest Space Analysis (analyse multidimensionnelle).
Les dimensions canteriennes
Canter refuse les types discrets. Il propose des continuums :
- Dimension 1 : Expressif vs Instrumental
- Expressif : violence excessive, mutilations, rage manifeste, désorganisation émotionnelle, overkill, acharnement post-mortem. Le crime exprime un affect débordant.
- Instrumental : violence minimale nécessaire, planification, froideur, dissimulation du corps, nettoyage de la scène. Le crime est un moyen, pas une fin émotionnelle.
- Dimension 2 : Conservateur vs Explorateur (cognitive)
- Conservateur : zone géographique restreinte, routines rigides, victimes du voisinage, territorialité, faible mobilité.
- Explorateur : mobilité élevée, adaptation, nouveaux territoires, victimes éloignées du domicile, flexibilité opportuniste.
Ces dimensions sont « orthogonales » : on peut être expressif-conservateur (rage locale) ou instrumental-explorateur (tueur itinérant froid).
Forces méthodologiques
Empirisme rigoureux. Données observables, reproductibles, mesurables. Pas d'inférence psychologique hasardeuse. Le modèle est prédictif pour le Geographic Profiling : un conservateur-expressif opérera probablement près de chez lui dans un rayon de 2-3 km.
Compatible avec une épistémologie behavioriste stricte : si on ne peut pas l'observer sur la scène de crime, on ne le modélise pas.
Limites épistémologiques
- Réductionnisme statistique : la singularité du cas disparaît dans les moyennes. Un tueur n'est jamais réductible à ses coordonnées sur deux axes.
- Athéorique : Canter décrit des patterns sans les expliquer. POURQUOI existe-t-il des expressifs et des instrumentaux ? Quelle étiologie développementale ? Quelle économie pulsionnelle ? Silence total.
- Culturellement situé : échantillon britannique, contexte légal et social spécifique. La généralisation aux USA ou ailleurs reste douteuse.
En termes Le-Senniens, Canter cherche les "caractères" (au sens caractérologie) mais sans théorie de la personnalité. C'est de la cartographie sans géologie. On sait où sont les montagnes, pas pourquoi elles sont là.
Le FBI : de l'enthousiasme typologique au pragmatisme radical
Phase 1 (1970s-80s) : l'âge d'or des profilers
Robert Ressler, John Douglas, Roy Hazelwood du Behavioral Science Unit lancent le Criminal Personality Research Project. Ils interviewent 36 tueurs en série (Bundy, Kemper, Gacy...) et forgent la dichotomie célèbre :
- Organisé : QI élevé, planification, contrôle de la scène, dissimulation du corps, socialement compétent, suit l'affaire dans les médias.
- Désorganisé : QI faible, impulsif, scène chaotique, corps abandonné, isolement social, pas de suivi médiatique.
Opérationnel, médiatique, séduisant. Adopté massivement par les départements de police. Un succès de communication criminologique.
Phase 2 (1990s) : la critique empirique
David Canter démontre que 75% des scènes de crime présentent des éléments des DEUX catégories. La dichotomie ne reflète pas un "type" de tueur mais plutôt :
- L'évolution dans la série (début désorganisé, apprentissage, devenir organisé)
- Les variations situationnelles (victime résiste = désorganisation)
- La séquence temporelle (planification organisée, exécution émotionnelle désorganisée)
Exemple paradigmatique : BTK (Dennis Rader). Planification obsessionnelle (organisé), mais lors du passage à l'acte, perte de contrôle émotionnelle, jouissance prolongée, désordre (désorganisé). Quelle est sa "vraie" nature ?
La dichotomie est un artefact classificatoire qui simplifie abusivement une réalité continue et contextuelle.
Phase 3 (2005-aujourd'hui) : l'abandon des typologies
En 2005, Robert Morton et Mark Hilts publient pour le FBI un rapport sévère : les typologies sont "artificielles et contre-productives". Position officielle actuelle du BAU (Behavioral Analysis Unit) :
- Principes directeurs
- Refus des catégories a priori. Chaque cas est analysé inductivement, sans grille préétablie.
- Focus sur les comportements observables uniquement :
- Modus operandi (MO) : techniques utilisées, évoluent avec l'expérience
- Signature : éléments psychologiquement nécessaires, stables, liés à la gratification
- Contrôle de la victime (verbal, physique, chimique)
- Niveau de risque pris
- Temps passé sur la scène
- Comportement post-offense
- Pas de profil psychologique spéculatif. Trop aléatoire, juridiquement fragile, scientifiquement invérifiable.
- Pragmatisme investigatif : ce qui n'aide pas à identifier ou capturer le suspect est écarté.
Lecture Watzlawickienne : les typologies créent ce qu'elles décrivent
Le FBI a compris, probablement sans le conceptualiser ainsi, un principe constructiviste fondamental : les classifications ne décrivent pas une réalité préexistante, elles la construisent.
- Effets circulaires observés
- Les interrogatoires biaisés ("Vous êtes organisé, n'est-ce pas ?") obtiennent des réponses conformes.
- Les médias reproduisent les catégories, créant des scripts culturels.
- Les criminels eux-mêmes se catégorisent, adoptent l'identité proposée, agissent en conséquence (effet copycat raffiné).
- Les enquêteurs cherchent des indices confirmant leur hypothèse typologique initiale (biais de confirmation).
- La prophétie autoréalisatrice en action. Les tueurs "organisés" existent parce qu'on a inventé cette catégorie et qu'elle circule dans l'imaginaire collectif.
- Le FBI a fait son épistémologie pragmatique à la Peirce : si ça n'a pas d'effet pratique différentiel, c'est une distinction vide. Et les typologies n'en avaient plus.
Constat d'échec : l'absence criante de théorie
Ces trois approches partagent un vide théorique abyssal concernant :
- L'étiologie développementale : Que s'est-il passé dans l'enfance, l'adolescence ? Quelle trajectoire d'attachement ? Quels traumas séquentiels ? Quelle construction de la mentalisation ? Bergeret aurait des choses à dire sur les états-limites et les structures psychotiques, mais personne ne l'invite dans ce champ.
- La neurobiologie : Anomalies préfrontales, dysrégulation sérotoninergique, hypersensibilité amygdalienne, déficit d'empathie cognitive vs affective. Données massives ignorées.
- L'économie pulsionnelle : Quel rapport à la pulsion de mort ? Quelle défaillance du Surmoi ? Quelle jouissance spécifique ? Le meurtre en série n'est pas un comportement, c'est une solution psychique à une problématique interne. Personne ne le traite comme tel.
- La fonction adaptative darwinienne : pourquoi ce répertoire comportemental existe-t-il dans l'espèce humaine ? Quelle pression de sélection, quelle niche écologique, quelle stratégie reproductive aberrante ?
On cartographie des surfaces sans explorer les profondeurs. C'est de la criminologie plate.
Vers une approche intégrative
Les taxonomies ont échoué parce qu'elles confondent « description » et « explication ». Holmes & DeBurger spéculent sans rigueur. Canter mesure sans théoriser. Le FBI observe sans interpréter.
Une approche authentiquement scientifique devrait :
1. Ancrer l'analyse dans une théorie développementale robuste (attachement, trauma, construction de la personnalité).
2. Intégrer les données neurobiologiques disponibles, sans réductionnisme.
3. Penser la fonction adaptative du comportement, même aberrant, dans une perspective évolutionniste.
4. Reconnaître la construction sociale du phénomène (Watzlawick) sans tomber dans le relativisme.
5. Accepter la singularité irréductible de chaque cas, tout en cherchant des patterns généralisables.
Ce champ reste un désert théorique. Les tueurs en série continuent d'être traités comme des curiosités à classer plutôt que comme des révélateurs de processus psychopathologiques fondamentaux.
Le prochain article abordera précisément ce qui manque : l'angle darwinien. Pourquoi l'évolution a-t-elle permis qu'existe dans le répertoire comportemental humain cette capacité au meurtre en série ? Quelle est sa fonction, son coût, sa niche écologique ? Qu'est-ce que cela révèle de notre espèce ?
Sources :
Holmes, R. M., & DeBurger, J. (1988). Serial Murder. Sage Publications.
Ressler, R. K., Burgess, A. W., & Douglas, J. E. (1988). Sexual Homicide: Patterns and Motives. Lexington Books.
Canter, D., & Wentink, N. (2004). "An empirical test of Holmes and Holmes's serial murder typology". Criminal Justice and Behavior, 31(4), 489-515.
Canter, D. (1994). Criminal Shadows. HarperCollins. (Vulgarisation de ses travaux)
Canter, D., & Youngs, D. (2009). Investigative Psychology : Offender Profiling and the Analysis of Criminal Action. Wiley.
Morton, R. J., & Hilts, M. A. (Eds.). (2005). Serial Murder: Multi-Disciplinary Perspectives for Investigators. Behavioral Analysis Unit, FBI.
Raine, A., Buchsbaum, M., & LaCasse, L. (1997). "Brain abnormalities in murderers indicated by positron emission tomography". Biological Psychiatry, 42(6), 495-508.
Raine, A. (2013). The Anatomy of Violence : The Biological Roots of Crime. Pantheon. (Synthèse accessible)
Cleckley, H. (1941). The Mask of Sanity. Mosby.

L'Amour à tout prix ?
Le 01/11/2025
Anatomie de l'idéalisation narcissique pathologique
Quand l'amour devient tyrannie
« Je ne peux pas vivre sans toi. » Cette phrase, qui semble exprimer l'intensité d'un sentiment amoureux, révèle parfois une tout autre réalité : celle d'une dépendance narcissique où l'autre n'existe que comme prothèse psychique. L'idéalisation pathologique de l'objet n'est pas l'amour — c'est son ersatz, sa contrefaçon économique. Elle procède d'une confusion fondamentale : ce que le sujet prend pour de l'amour n'est qu'un investissement massif visant à combler une béance narcissique primitive.
Cette dynamique, que Freud identifiait dès 1914 dans « Pour introduire le narcissisme », pose une question centrale : comment distinguer l'investissement libidinal d'objet authentique de sa version pathologique, où l'autre devient le réceptacle projeté de ce que le sujet ne peut tolérer en lui-même ? L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas un excès d'amour — c'est son impossibilité.
Genèse structurale : Les racines du mirage
Le narcissisme primaire et ses avatars
Pour comprendre l'idéalisation pathologique, il faut remonter à l'économie narcissique primitive. Le narcissisme primaire, état mythique de complétude originaire, reste un fantasme organisateur pour tout sujet. Mais chez certains, la blessure narcissique précoce — liée à une carence d'investissement maternel suffisamment bon, pour parler comme Winnicott, ou à une défaillance des fonctions pare-excitantes — laisse une cicatrice béante.
Le processus normal dans des circonstances optimales de l’enfance se déroule de la façon suivante : l’enfant éprouve peu à peu une déception devant l’objet idéalisé (qui est le parent idéalisé) à mesure que l’évaluation qu’il en fait devient plus réaliste. L’enfant se rend compte des failles du parent. Il se produit alors un retrait des investissements narcissiques envers ce parent idéalisé et leur intériorisation se fait progressivement pour mener à l’acquisition de structures psychologiques permanentes qui continuent, à l’intérieur de soi, les fonctions auparavant exercées par le fameux parent idéalisé.
Mais cette intériorisation n’aura pas lieu si la perte de l’objet (le parent idéalisé) a été traumatique. L’enfant n’acquiert pas la structure interne nécessaire et son psychisme reste fixé à cette étape traumatique et tout au long de sa vie, son psychisme sera dépendant d’autres personnes (idéalisées a priori) en tant que substituts des fragments absents du parent idéalisé disparu.
Bergeret décrit avec précision comment cette faille précoce empêche la constitution d'un Moi suffisamment solide. Le sujet reste alors fixé à une économie narcissique archaïque, où la différenciation Moi/non-Moi demeure fragile. L'autre n'est pas reconnu dans son altérité : il n'existe que comme prolongement fantasmé du Moi, support d'une projection massive.
L'échec de la triangulation œdipienne
L'Œdipe, lorsqu'il est traversé pathologiquement, laisse le sujet captif d'une relation duelle fusionnelle. La fonction paternelle — qui devrait opérer la séparation d'avec l'objet primaire et introduire la castration symbolique — échoue à s'installer. Le tiers manque, l’altérité manque. L’enfant cherche désespérément dans chaque relation à reconstituer cette unité perdue.
Cette fixation explique pourquoi il y a « idéalisation pathologique ». La jalousie y est délirante, car tout tiers est vécu comme menace vitale : il vient rappeler la séparation insupportable.
La défaillance des identifications structurantes
Le Senne nous rappelle que le caractère se forge dans la durée, par sédimentation d'expériences relationnelles. Or, chez le sujet à idéalisation pathologique, les identifications primaires sont défaillantes ou conflictuelles. Soit le modèle parental était lui-même trop fragile narcissiquement pour offrir un support identificatoire solide, soit les images parentales étaient clivées (toute-bonne/toute-mauvaise), empêchant l'intégration d'une représentation nuancée de l'autre.
Cette carence identificatoire laisse le Moi appauvri, contraint de chercher à l'extérieur ce qu'il ne peut générer en lui-même : une cohérence, une valeur, une consistance. D'où la nécessité vitale de l'autre idéalisé, qui vient compenser ce déficit structural.
« Comme toute la perfection et la puissance résident maintenant dans l’objet idéalisé, l’enfant se sent vide et impuissant quand il en est séparé, aussi tente-t-il de maintenir avec cet objet une union continue. » (« Le Soi », Heinz Kohut, puf 1971).
Mécanismes de fonctionnement : L'économie du mirage
Le choix d'objet narcissique
Freud distingue deux types de choix d'objet (une personne) : le choix par étayage (la personne choisie ressemble aux figures protectrices de l'enfance) et le choix narcissique (la personne représente ce que le sujet est, a été, voudrait être ou une partie de lui-même). Dans l'idéalisation pathologique, le choix est exclusivement narcissique : l'autre n'est choisi que pour ce qu'il représente fantasmatiquement.
La personne idéalisée incarne le Moi idéal archaïque — cette image grandiose de complétude que le sujet ne peut maintenir seul. Il porte la projection massive de toutes les qualités que le sujet s'est vu contraint de renoncer sous la pression de la réalité et du Surmoi. L'autre devient littéralement le dépositaire du narcissisme perdu.
La projection et l'identification projective
Le mécanisme central de l'idéalisation pathologique est la projection massive. Le sujet projette sur l'objet ses propres qualités fantasmées, ses aspirations inaccessibles, sa puissance imaginaire. Mais cette projection n'est pas une simple attribution externe : elle s'accompagne d'une identification projective, où le sujet tente de contrôler l'autre de l'intérieur, de le forcer à incarner réellement ce qui est projeté sur lui.
Watzlawick et l'école de Palo Alto nous aideraient ici à comprendre la dimension interactionnelle : le sujet envoie des messages paradoxaux (« sois ce que je projette sur toi, mais ne change pas »), créant un double bind qui rend l'autre captif d'une assignation impossible. La communication devient pathologique, circulaire, autoconfirmatrice.
Le déni de la réalité et le clivage
Pour maintenir l'idéalisation, le sujet doit dénier toute information contradictoire. Le clivage opère massivement : la personne est soit totalement bonne (idéalisée), soit totalement mauvaise (persécutrice). Pas de nuances. Cette économie psychotique du clivage révèle la fragilité de l'organisation défensive.
Le réel est constamment dénié au profit de la construction fantasmatique. Chaque indice qui viendrait contredire l'image idéale est soit scotomisé (nié parce qu’intolérable), soit rationalisé, soit projeté ailleurs (« c'est moi qui ne le comprends pas assez bien »). Cette distorsion systématique de la perception maintient le mirage au prix d'une dépense énergétique considérable.
L'économie libidinale : tout ou rien
L'investissement libidinal dans l'idéalisation pathologique est massif, exclusif, totalitaire. Le sujet désinvestit toute autre personne, tout autre intérêt, toute autre source de satisfaction narcissique. C'est une économie du « tout ou rien », sans régulation possible. La libido est captive, figée sur cet objet unique.
Cette économie est intrinsèquement instable. Elle ne peut se maintenir qu'au prix d'un effort constant de déni, de contrôle, de surinvestissement. Elle épuise les ressources psychiques du sujet, qui vit dans l'angoisse permanente de perdre cet objet dont il dépend vitalement.
Le cycle addiction/désillusion
Comme Darwin nous le rappellerait, les comportements se répètent s'ils ont une fonction adaptative — même pathologique. L'idéalisation fonctionne sur un mode addictif : elle procure une jouissance immédiate (comblement fantasmatique de la béance narcissique), suivie inévitablement d'une chute (confrontation au réel de l'objet, qui ne peut incarner indéfiniment la projection).
Cette alternance génère un cycle infernal : idéalisation → surinvestissement → désillusion → dévalorisation (parfois haine) → nouvelle quête d'un objet idéal. Le sujet passe d'une relation à l'autre, reproduisant le même scénario, sans jamais interroger la structure qui le sous-tend. La répétition est ici au service du déni : chaque nouvel objet est censé être « le bon », celui qui enfin comblera la faille.
Manifestations cliniques : Les visages du mirage
Le tableau de la dépendance affective
Cliniquement, l'idéalisation pathologique se présente souvent sous le masque de la « dépendance affective ». Le sujet rapporte une impossibilité de vivre sans l'autre, des angoisses d'abandon massives, une jalousie envahissante, des comportements de contrôle et de surveillance. Il décrit son partenaire en termes hyperboliques, niant systématiquement ses défauts ou les minimisant.
Le discours révèle une confusion identitaire : « sans lui, je ne suis rien », « il est toute ma vie », « je ne sais plus qui je suis quand il n'est pas là ». Le sujet ne se perçoit pas comme entité autonome mais comme fragment d'un tout fantasmatique dont l'autre serait l'autre moitié (mythe de l'androgyne, utilisé défensivement).
Les avatars du masochisme relationnel
L'idéalisation pathologique conduit fréquemment à des configurations masochistes. Le sujet tolère l'intolérable — maltraitance, infidélités répétées, mépris — au nom de l'amour. Mais cette tolérance n'est pas altruiste : elle sert à préserver l'objet idéalisé coûte que coûte, quitte à se détruire soi-même.
Le masochisme ici n'est pas recherche de la souffrance pour elle-même mais conséquence logique d'une économie où la survie psychique est vécue comme dépendante du maintien de l'objet, quel qu'en soit le prix. Le sujet préfère souffrir que renoncer à l'illusion.
La violence du retournement
Lorsque l'idéalisation s'effondre — et elle s'effondre toujours, car aucun être réel ne peut soutenir indéfiniment une projection aussi massive — le renversement est brutal. L'amour se transforme en haine, l'objet idéalisé devient persécuteur, le même qui était « parfait » devient « le pire ».
Cette violence du retournement révèle que l'ambivalence n'avait jamais été intégrée. Le clivage se maintient, seul change le pôle investi. Le sujet oscille entre positions paranoïde (« il me veut du mal, il m'a trompé depuis le début ») et dépressive (« je suis nul, je n'ai rien compris, je mérite cette souffrance »), sans parvenir à une position intermédiaire de reconnaissance de la complexité de l'objet et de soi.
Conséquences : Le coût psychique et relationnel
L'appauvrissement du Moi
L'idéalisation pathologique appauvrit considérablement le Moi. Toute l'énergie psychique étant investie dans le maintien de l'illusion, les autres fonctions du Moi sont négligées : capacité de jugement, pensée autonome, créativité, investissements sociaux et professionnels. Le sujet se vide de sa substance propre au profit d'une existence par procuration.
Cet appauvrissement crée un cercle vicieux : plus le Moi s'appauvrit, plus il dépend de l'objet externe pour se sentir exister, plus l'idéalisation devient nécessaire. La dépendance se renforce au fil du temps, jusqu'à des états de décompensation grave lorsque l'objet fait défection.
L'impossibilité de la rencontre authentique
En figeant l'autre dans un rôle fantasmatique, l'idéalisation empêche toute rencontre véritable. L'autre réel — avec ses désirs propres, ses contradictions, sa finitude — ne peut exister. Il est réduit au statut d'objet partiel, support d'une projection. Cette négation de l'altérité empêche toute relation dialogique, au sens où Watzlawick pourrait l'entendre : il n'y a pas d'ajustement réciproque, pas de négociation, pas de reconnaissance mutuelle.
Le partenaire idéalisé se trouve assigné à une place impossible. Il doit incarner le fantasme du sujet tout en restant « naturel ». Toute tentative d'affirmer sa propre subjectivité est vécue comme trahison, abandon, preuve qu'il n'est « pas le bon ». Cette situation génère chez lui culpabilité, confusion, parfois même effondrement identitaire.
La répétition compulsive et l'échec thérapeutique
L'idéalisation pathologique s'inscrit dans une compulsion de répétition particulièrement résistante. Le sujet répète inlassablement le même scénario relationnel, cherchant dans chaque nouvelle relation à effacer l'échec de la précédente. Mais la structure demeurant inchangée, l'issue est prévisible.
Les risques de décompensation
Lorsque l'objet idéalisé se dérobe définitivement — rupture, décès, révélation de sa « vraie nature » — le risque de décompensation est majeur. Le sujet peut basculer dans des états mélancoliques graves (avec risque suicidaire élevé), des décompensations persécutives (l'objet perdu devient persécuteur), ou des agirs violents (passage à l'acte contre l'objet ou contre soi).
La mélancolie post-idéalisation est particulièrement grave car l'objet perdu emporte avec lui tout ce que le sujet avait projeté de valorisant. Le Moi, déjà appauvri, se retrouve confronté à sa vacuité. Les auto-reproches mélancoliques (« je suis nul, je ne vaux rien ») sont en réalité des reproches adressés à l'objet intériorisé.
Comment sortir du mirage
La confrontation progressive au fantasme
Il est nécessaire de ne pas conforter l'idéalisation. Face à une personne qui décrit son partenaire en termes dithyrambiques, on doit introduire le doute, questionner, pointer les contradictions. Non pour détruire brutalement l'illusion — ce serait traumatique — mais pour ouvrir un espace de questionnement.
Le travail sur les assises narcissiques
Il faut aider la personne à développer des sources de valorisation internes, indépendantes du regard de l'autre. Bergeret insisterait sur la nécessité de consolider le Moi par un étayage analytique patient, permettant au sujet d'intérioriser progressivement des fonctions auparavant externalisées.
Cela passe par la reconnaissance de ses affects, de ses désirs, de ses pensées propres, souvent niés ou confondus avec ceux de l'autre idéalisé.
La tolérance de l'ambivalence
Il est nécessaire que la personne puisse intégrer l'ambivalence. Tout objet est à la fois bon et mauvais, aimable et détestable, satisfaisant et frustrant. Cette réalité, évidente pour un sujet sain, est insupportable pour celui qui fonctionne sur le mode du clivage.
Progressivement, la personne peut apprendre que l'ambivalence n'est pas destruction, que l'on peut aimer quelqu'un tout en voyant ses défauts.
De l'illusion à la rencontre
L'idéalisation narcissique pathologique n'est pas une forme extrême de l'amour — c'est son antithèse. Là où l'amour reconnaît l'altérité et accepte la vulnérabilité, l'idéalisation nie et contrôle. Là où l'amour tolère l'ambivalence, l'idéalisation clive. Là où l'amour accepte le manque, l'idéalisation exige la complétude.
Comprendre cette pathologie exige d'en saisir les racines structurales : faille narcissique primitive, défaut de triangulation œdipienne, identifications défaillantes. Elle impose aussi d'analyser ses mécanismes économiques : choix d'objet narcissique, projection massive, déni du réel, surinvestissement exclusif. Les conséquences sont graves : appauvrissement du Moi, impossibilité de la rencontre, répétition compulsive, risques dépressifs majeurs.
Peut-être faut-il, pour conclure, rappeler cette évidence : on n'aime pas quelqu'un parce qu'il est parfait, mais parce qu'il est lui, avec ses failles et ses contradictions. L'amour véritable commence là où l'idéalisation s'achève — dans la reconnaissance lucide et néanmoins bienveillante de l'altérité irréductible de l'autre.
Ce qui se paie « à tout prix » n'est jamais l'amour — c'est toujours la défense contre son impossibilité.
Lire ses équipes sans se tromper
Le 12/10/2025
Le mythe qui coûte cher
Un collaborateur croise les bras pendant que vous présentez vos chiffres hebdomadaires.
Conclusion rapide instinctive : résistance, fermeture, désaccord. Vous notez mentalement de surveiller ce collaborateur.
Sauf qu'il avait froid. Ou mal au dos. Ou c'est sa position naturelle quand il réfléchit intensément, quand il est à l’écoute.
Ce petit exemple résume le problème : nous interprétons la gestuelle comme si elle était une langue univoque, un dictionnaire où chaque geste = une signification. C'est rassurant. C'est aussi faux et ça coûte cher en décisions RH mal fondées, en relations dégradées, en talents perdus.
Les managers lisent du "body language" comme on lisait jadis les horoscopes : on y voit ce qu'on veut y voir. Et puis on agit dessus.
Cet article propose une approche différente. Une qui s'appuie sur la biologie (Darwin), mais qui refuse le déterminisme simpliste. Une qui reconnaît que la gestuelle communique toujours quelque chose, mais que ce "quelque chose" dépend entièrement du contexte relationnel (Watzlawick).
Le résultat ? Vous lirez mieux vos équipes. Mais surtout, vous arrêterez de mal les interpréter.
Darwin : ce qu'on sait vraiment de nos gestes
Charles Darwin, dans ses observations sur l'expression des émotions, a établi un point crucial : certains gestes et expressions faciales transcendent les frontières culturelles. Un enfant aveugle-né fait la grimace de dégoût sans jamais avoir vu quelqu'un d'autre le faire. La peur produit les mêmes micro-expressions chez un japonais, un brésilien, un suédois.
Pourquoi ? Parce que l'évolution a gravé certains comportements dans notre neurobiologie. Ces gestes servaient à la survie : se faire petit quand on a peur, montrer les dents en agressivité, se détendre quand le danger passe.
Ce que cela signifie pour vous, manager :
Il existe des indicateurs biologiquement fondés de l'état émotionnel. Un collaborateur en stress chronique va présenter des patterns observables : tension dans les épaules, respiration courte, micro-contractions faciales. Ces signaux ne mentent pas, ils reflètent un état physiologique réel.
Un exemple concret : lors d'une réunion difficile, vous remarquez qu'une collaboratrice évite le contact visuel, se tortille dans sa chaise, a les mains crispées. Ce ne sont pas des "mensonges", c'est son système nerveux qui crie. Elle est en détresse, point. C'est factuel. Et vous devez lui demander pourquoi elle est en tension, qu’est-ce qui la perturbe, l’interroge.
Voici le piège : Darwin montre que ces gestes existent et qu'ils reflètent quelque chose de réel. Mais il ne dit pas ce qu'ils signifient exactement. C'est là que les managers se trompent.
Le même évitement du regard peut être : de la peur, de la honte, de la culpabilité, de la concentration, de l'autisme, de la dépression, ou simplement une préférence culturelle (dans certaines cultures, regarder le chef dans les yeux est irrespectueux).
Darwin nous donne les briques. Pas la maison.
Watzlawick : quand le contexte remet tout en question
Paul Watzlawick, en observant les systèmes relationnels, a démontré que la communication n'est jamais une transmission simple d'information. C'est une danse où les deux partenaires créent continuellement le sens, ensemble.
Son premier axiome est implacable : "On ne peut pas ne pas communiquer." Mais cela signifie aussi : on ne peut pas faire de communication hors contexte. Tout geste communique « quelque chose », mais ce « quelque chose » émerge de la situation relationnelle, pas du geste lui-même.
Transposons cela au management.
Le silence en réunion.
Vous posez une question. Un collaborateur reste silencieux. Darwin vous dit : peut-être qu'il réfléchit (respiration calme, posture stable). Ou peut-être qu'il est anxieux (micro-tremblements, regard baissé).
Mais Watzlawick vous pose des questions autrement plus utiles :
- Quelle est sa relation à vous ? Est-ce qu'il a peur de vous ?
- Quel est le contexte ? Y a-t-il déjà eu des représailles contre ceux qui ont parlé ?
- Qui d'autre est dans la salle ? Est-ce qu'il va parler ensuite en privé ?
- Quel est son tempérament ? Certaines personnes pensent à voix haute, d'autres réfléchissent en silence.
Le même silence peut vouloir dire : réflexion profonde, désaccord muet, peur, dépression, introversion, dévalorisation ("mon avis ne compte pas"), ou simplement que la question n'a pas déclenché sa curiosité.
La posture fermée.
Un commercial croise les bras lors d'une confrontation sur ses résultats. Vous pensez : il est sur la défensive, fermé, craint la critique.
Watzlawick demande : qu'avez-vous fait avant qu'il croise les bras ? Lui avez-vous déjà fait des remarques négatives en réunion ? Avez-vous une histoire relationnelle où vous l'avez mis en danger psychologiquement ? Si oui, alors oui, il se ferme—parce que vous avez créé un système où c'est nécessaire.
Mais si c'est son premier jour dans votre équipe et que c'est simplement sa posture naturelle ? Alors vous lisez de l'hostilité là où il n'y a que de la neutralité.
L'engagement apparent.
Une collaboratrice vous regarde droit dans les yeux pendant que vous parlez, opine du chef, prend des notes. Darwin dit : elle est engagée, intéressée. Watzlawick demande : d'où vient ce comportement ? Est-ce qu'elle se sent obligée de faire du spectacle parce que vous êtes son responsable ? Est-ce qu'elle a appris que c'était le comportement attendu pour être inclue au sein de l’équipe ? Ou est-ce qu'elle est réellement intéressée ?
Vous ne pouvez pas le savoir juste en regardant son non-verbal.
Le tempérament change la lecture
René Le Senne a proposé que les individus possèdent des tempéraments constitutifs : sensibilité, réactivité, résonance affective différentes. C'est génétique, c'est stable, et cela influence profondément comment chacun communique non-verbalement.
Un tempérament nerveux (émotif, secondaire chez Le Senne) va gesticuler davantage, parler plus vite, montrer plus de micro-expressions. La même anxiété interne va s'exprimer différemment chez lui que chez un tempérament flegmatique (non-émotif, primaire).
Exemple : Vous avez deux collaborateurs stressés avant une présentation importante.
Le premier (tempérament sanguin/nerveux) : parle vite, se lève et s'assoit, gesticule, change de couleur faciale, demande plusieurs fois si tout va bien.
Le second (tempérament apathique/flegmatique) : parle peu, bouge à peine, expression faciale neutre, semble impassible.
Si vous lisez le non-verbal naïvement, vous pensez : le premier est paniqué, le second est calme. Faux. Tous deux sont stressés. Ils l'expriment juste différemment.
Le manager compétent sait que le même état interne peut produire des gestualités radicalement opposées selon le tempérament. Cela signifie : vous ne pouvez pas utiliser un seul indicateur non-verbal pour conclure quelque chose.
Vous devez construire une baseline pour chaque personne. Comment se comporte-t-elle normalement ? Qu'est-ce qui change quand elle est anxieuse, contente, concentrée ? Puis vous pouvez détecter les écarts.
La relation managériale : un système où le non-verbal s'échange
Watzlawick insiste : dans une relation, les deux parties façonnent continuellement le comportement l'une de l'autre. C'est un système.
En management, cela veut dire : votre gestuelle affecte la gestuelle de votre équipe. Ce n'est pas une voie à sens unique.
Si vous entrez dans une réunion les bras croisés, le sourire crispé, regardant à peine votre équipe, vous créez un système où les gens vont se fermer aussi, parce qu’ils croient eux-aussi que les bras croisés sont un signe de fermeture. Vous n'avez pas lu leur fermeture—vous l'avez créée.
Inversement, si vous vous asseyez ouvert, que vous faites contact visuel, que vous vous penchez légèrement en avant quand quelqu'un parle, signe qui montre que vous vous intéressez, vous installez un système où la communication s'ouvre.
Exemple concret : Un manager remarque que son équipe ne parle jamais en réunion. Il conclut : ils sont passifs, démotivés, désengagés. Il intensifie sa critique. L'équipe se ferme davantage.
Watzlawick dirait : c'est un système. Le manager a créé, sans le savoir, un contexte où parler = danger. Peut-être qu'il interrompt. Peut-être qu'il critique celui qui s'exprime. Peut-être qu'il a l'air pressé. Le non-verbal du manager a configuré le système.
Pour casser le cercle, il faut que le manager change « sa » gestuelle en premier. S'il ralentit, s'il crée du silence confortable après ses questions, s'il hoche la tête quand quelqu'un parle, il invite un nouveau système.
C'est Watzlawick pur : on ne change pas le problème en le critiquant, on le change en transformant le système.
Ce que le manager compétent fait réellement
Armé de cette compréhension, voici comment vous devriez procéder.
- Observez sans juger
Ne confondez pas observation et interprétation. "Il a les épaules tendues" est une observation. "Il est stressé" est une interprétation. "Il est stressé donc il cache quelque chose" est une interprétation sur une interprétation—c'est où les erreurs se reproduisent.
- Cherchez les patterns, pas les gestes isolés
Un geste seul ne signifie rien. Une succession de comportements, sur du temps, signifie quelque chose. Si un collaborateur est toujours tendu, parle moins, évite les réunions collectives, alors oui, il se passe quelque chose. Mais vous devez le vérifier.
- Connaissez la baseline individuelle
Comment se comporte normalement cette personne ? Un introverti va paraître "fermé" comparé à un extraverti. Ce n'est pas qu'il est hostile—c'est sa baseline, son comportement habituel.
- Tenez compte du contexte relationnel
Si vous avez une histoire de confiance avec quelqu'un, vous pouvez interpréter son non-verbal différemment que si vous venez d'être nommé manager. Si la personne vient d'une culture différente, les règles changent.
- Vérifiez verbalement
C'est le point clé : posez des questions. "Je remarque que tu parles moins depuis quelques jours. Qu'est-ce qui se passe ?" Ne concluez pas, demandez.
Cette simple action transforme l'interprétation en dialogue. Elle crée un système où la communication devient possible.
- Modifiez votre propre gestuelle intentionnellement
Si vous voulez que votre équipe s'ouvre, commencez par vous ouvrir. Votre non-verbal configure le système relationnel. Utilisez-le comme outil de management.
- Acceptez l'ambiguïté
Parfois, vous ne saurez pas ce que signifie réellement un geste. C'est OK. C'est même honnête. "Je ne suis pas sûr de comprendre, explique-moi" est plus utile que de faire des hypothèses.
Les pièges à éviter
- Le biais de confirmation : Vous avez décidé que votre collaborateur est paresseux. Maintenant, chaque geste le confirme à vos yeux. S'il regarde son téléphone = preuve de désengagement. S'il parle peu = preuve de manque de motivation. Vous ne voyez que ce qui confirme votre hypothèse. Watzlawick l'appelle la "prédiction qui se réalise" : vous créez par votre comportement ce que vous prédisiez.
- La projection culturelle : Vous venez d'une culture où regarder le patron dans les yeux signifie respect. Vous interprétez celui qui regarde vers le bas comme manquant de confiance. Mais dans sa culture, c'est l'inverse. Vous vous trompez.
- L'interprétation clinique : Un collaborateur n'est pas votre patient. Ne diagnostiquez pas. "Tu es déprimé" basé sur un comportement non-verbal est une violation. Vous n'êtes pas qualifié et ce n'est pas votre rôle.
- Le monologue non-verbal : Vous "lisez" quelqu'un pendant toute une réunion et vous ne lui parlez jamais. Résultat ? Vous avez une version complète construite mentalement, qui n'a aucun rapport avec la réalité. Dialoguez.
Conclusion : une fenêtre, pas un miroir
La gestuelle communique. Darwin l'a prouvé : c'est enraciné biologiquement. Mais Watzlawick a prouvé qu'on ne peut pas lire la gestuelle en dehors du système relationnel.
En tant que manager, vous n'êtes pas un "lecteur de corps". Vous êtes un observateur humble et curieux. Vous remarquez des patterns. Vous posez des questions. Vous créez un système où la communication verbale et non-verbale peuvent s'aligner.
Cela demande plus d'effort que de lire un "dictionnaire du body language". Mais c'est aussi infiniment plus efficace. Et c'est la seule approche honnête.
Vos collaborateurs ne sont pas des énigmes à déchiffrer. Ce sont des humains complexes, avec des tempéraments différents, des histoires relationnelles avec vous, des contextes culturels propres.
Regardez-les. Observez-les. Mais surtout, parlez-leur.
Les matrices de compatibilité caractérielle sont-elles une impasse ?
Le 05/10/2025
Précision liminaire
Je pratique une branche de la psychologie - la caractérologie - notamment celle de Le Senne. Mais il faut être clair sur ce qu'elle apporte par rapport aux tests conventionnels de personnalité.
Les tests standardisés (MBTI, Big Five, DISC, etc.) produisent des profils statiques et descriptifs. Ils photographient un état supposé stable, catégorisent, et souvent promettent de prédire les comportements. Leur logique est celle du catalogue : vous êtes ceci, donc vous êtes susceptibles de faire cela.
La caractérologie fonctionne autrement. Elle n'est pas prédictive mais compréhensive.
Elle offre un langage pour saisir les tendances d'une personne – son rapport à l'émotion, à l'action, au temps – non pas pour l'enfermer dans une case, mais pour comprendre comment elle se défend, comment elle entre en relation, comment elle souffre. C'est un outil d'intelligibilité du fonctionnement psychique, pas un verdict.
Surtout, la caractérologie que je pratique n'est jamais isolée du contexte relationnel et systémique. Savoir qu'un sujet est "colérique" ou "sentimental" ne dit rien de sa relation à l'autre tant qu'on n'analyse pas « comment » ces tendances s'actualisent dans l'interaction concrète. C'est une grille de lecture parmi d'autres, pas une vérité finale.
L'appel du catalogue
La tentation est compréhensible. Face à un couple en crise ou une équipe dysfonctionnelle, pouvoir consulter une matrice croisant les profils psychologiques pour prédire qui "fonctionne" avec qui procurerait une illusion rassurante de maîtrise. Les tests de personnalité en recrutement, les applications de rencontre basées sur des algorithmes de compatibilité, les conseils conjugaux simplistes oscillant entre "les opposés s'attirent" et "qui se ressemble s'assemble" témoignent de ce fantasme prédictif.
Le marché regorge de ces outils : MBTI, ennéagramme (j’y suis formé moi-même), DISC (j’y suis moi-même certifié), et même des réappropriations sauvages de typologies cliniques comme celle de Le Senne. Tous promettent la même chose : anticiper le fonctionnement relationnel en additionnant des caractéristiques individuelles. C'est séduisant, c'est vendeur, et c'est fondamentalement erroné.
Bergeret : la structure se révèle dans le lien
Jean Bergeret nous rappelle que la structure de personnalité n'est pas un objet fixe qu'on "apporterait" dans la relation comme un bagage préexistant. Elle se révèle, se mobilise et se transforme *dans* l'interaction.
Prenons un exemple : un sujet à fonctionnement obsessionnel ne "sera" pas le même avec un partenaire hystérique qu'avec un autre obsessionnel. Ce n'est pas une simple addition de traits (obsessionnel + hystérique = X). C'est un processus relationnel où chacun convoque chez l'autre certaines défenses, certains modes de fonctionnement plutôt que d'autres.
Avec un partenaire hystérique, l'obsessionnel pourra se rigidifier davantage pour contenir l'émotion débordante de l'autre, ou au contraire découvrir une souplesse insoupçonnée face à la séduction. Avec un autre obsessionnel, il pourra entrer dans une compétition féroce pour le contrôle, ou trouver un confort dans la prévisibilité partagée. Ce qui émerge n'est pas prédictible par une matrice mais par l'analyse du système défensif activé « entre » ces deux personnes-là, dans ce contexte-là.
La personnalité se co-construit dans le lien. Vouloir prédire la relation à partir des individus isolés, c'est comme vouloir prévoir la mélodie en examinant séparément chaque note.
Darwin : l'adaptation contextuelle prime
Charles Darwin nous enseigne que la sélection naturelle ne favorise pas « le meilleur » ou le plus « fort » en absolu, mais l'adéquation au milieu. Transposé aux relations humaines : il n'existe pas de combinaison caractérielle universellement fonctionnelle.
Un couple formé de deux sujets "colériques" (au sens de Le Senne : émotifs, actifs, primaires) peut être parfaitement adapté dans un contexte d'adversité nécessitant de l'action rapide et de l'intensité – gérer une entreprise en crise, affronter une maladie grave, traverser une période d'instabilité sociale. Le même couple, placé dans un contexte de stabilité et de routine quotidienne, peut devenir dysfonctionnel par surinvestissement énergétique sans exutoire.
Inversement, deux « flegmatiques » (non-émotifs, actifs, secondaires) excelleront dans la consolidation tranquille d'un projet à long terme mais risquent l'enlisement face à une urgence requérant réactivité émotionnelle.
L'environnement – matériel, social, temporel – détermine quelle configuration relationnelle sera adaptative. Une matrice de compatibilité fige ce qui est par nature évolutif et contextuel. Elle présuppose un essentialisme des caractères là où règne le mouvement adaptatif.
Watzlawick : la circularité contre la causalité linéaire
Paul Watzlawick et l'école de Palo Alto démolissent définitivement l'idée qu'on pourrait prédire une interaction en additionnant des caractéristiques individuelles. Leur apport majeur : substituer la causalité circulaire à la causalité linéaire.
La pensée linéaire dit : "A est dominateur, donc B devient soumis". La pensée circulaire dit : "A et B co-créent un pattern complémentaire de domination/soumission, chacun renforçant le comportement de l'autre dans une boucle sans origine assignable". Qui a commencé ? Question absurde. Le système interactionnel précède les positions individuelles.
Les patterns relationnels – complémentaires (différence acceptée) ou symétriques (égalité revendiquée) – émergent de l'interaction. Ils ne préexistent pas dans les "caractères" des protagonistes. Un même individu développera des patterns radicalement différents selon son interlocuteur et le contexte communicationnel.
Le paradoxe devient alors évident : chercher LA bonne combinaison de profils empêche précisément de voir COMMENT fonctionne le système relationnel réel. On cherche la cause dans les individus alors qu'elle réside dans la structure de leur interaction.
Vouloir établir une matrice de compatibilité, c'est comme vouloir prédire une partie d'échecs en examinant séparément les pièces blanches et noires, sans considérer le jeu lui-même.
Implications pratiques
En thérapie conjugale
Le couple qui consulte en disant "nous ne sommes pas compatibles" exprime souvent un renoncement à comprendre ce qui se joue entre eux. Le travail thérapeutique consiste alors à déplacer la question : non pas "sommes-nous faits l'un pour l'autre ?" mais "que jouons-nous ensemble et pouvons-nous jouer autrement ?"
Explorer les patterns circulaires, identifier les double-liens, mettre au jour les bénéfices secondaires des dysfonctionnements : voilà le travail clinique. Une matrice de compatibilité court-circuite cette élaboration en offrant un verdict pseudo-scientifique là où il faudrait une analyse.
En intervention systémique (équipes, organisations)
En contexte professionnel, l'illusion est encore plus prégnante. Les outils RH promettent de composer "l'équipe idéale" en croisant des profils. Résultat : on constitue des groupes sur le papier harmonieux qui dysfonctionnent dans la réalité, parce que personne n'a pensé à la régulation systémique nécessaire.
Une équipe n'est pas une collection d'individus mais un système avec ses règles implicites, ses coalitions, ses boucs émissaires, ses non-dits. La vraie question n'est pas "qui avec qui ?" mais "quelles régulations mettre en place pour que la diversité devienne ressource plutôt que handicap ?"
Un sujet à structure limite peut être toxique dans une équipe sans cadre, et précieux dans une équipe fortement structurée où son intensité émotionnelle apporte du liant. Un obsessionnel sera paralysant dans un contexte exigeant de la réactivité, et salvateur dans un projet nécessitant rigueur et anticipation.
Conclusion : de la carte au territoire
Les outils typologiques – que ce soit Le Senne, le Big Five, le MBTI ou tout autre système classificatoire – ont leur utilité comme « cartes heuristiques » pour penser. Ils permettent de nommer, de différencier, de conceptualiser des tendances caractérielles. Ce sont des instruments d'intelligibilité, pas des GPS prédictifs.
L'erreur catastrophique consiste à les transformer en matrices de compatibilité, c'est-à-dire en instruments prédictifs d'appareillage relationnel. C'est confondre la carte avec le territoire, le concept avec le réel, la typologie avec la clinique.
La vraie expertise du praticien – thérapeute, coach, consultant – ne réside pas dans la maîtrise d'un catalogue de profils, mais dans sa capacité à analyser finement ce qui se joue « ici et maintenant » entre CES personnes-là, dans CE contexte-là. C'est plus exigeant intellectuellement, plus inconfortable pour le praticien/consultant et pour le patient ou client, mais c'est la seule voie cliniquement honnête.

Affaire Daval : trajectoire d'un meurtrier
Le 04/09/2025
L’affaire Daval a bouleversé la France par son paradoxe : celui du « gendre idéal » devenu meurtrier. Comment comprendre ce basculement ? La seule explication rationnelle ne peut se réduire à la jalousie, à une dispute ou au hasard tragique d’une soirée. Pour éclairer ce drame, il faut se tourner vers la caractérologie de René Le Senne, et plus particulièrement vers le type émotif – non actif – secondaire (EnAS).
Ce profil de caractère, bien identifié, est prédisposé à accumuler les tensions intérieures jusqu’au moment où la soupape cède. Jonathann Daval en incarne une illustration clinique.
Un terrain psychologique fragile
L’émotif vit tout intensément. Ses expériences, ses relations, ses échecs comme ses réussites, prennent une dimension disproportionnée. Daval apparaît, dès son adolescence, comme un garçon timide, introverti, manquant de confiance en lui. L’émotivité, sans l’activité qui permet de la transformer en action constructive, devient un poids.
Or, chez le non-actif, les conflits ne se règlent pas dans l’affrontement ou le dialogue. Ils s’intériorisent, se ruminent, fermentent. À cela s’ajoute la secondarité, c’est-à-dire la tendance à ressasser les blessures et à entretenir les rancunes. Dans le cas de Daval, cela se traduit par des années de frustrations silencieuses, soigneusement contenues derrière un masque d’effacement.
L’idéalisation comme refuge
Rencontrer Alexia au lycée fut pour lui une planche de salut narcissique. Elle était plus vive, plus affirmée, plus énergique. En la choisissant, il s’offrait une identité par procuration : « elle a changé ma vie », disait-il. En réalité, il s’est installé dans une relation asymétrique : elle comme moteur, lui comme suiveur.
L’idéalisation d’Alexia lui évitait la confrontation avec son propre vide intérieur. Mais idéaliser, c’est aussi se condamner : si l’objet aimé s’éloigne, c’est tout l’édifice psychique qui s’effondre. Or, leur couple traversait une crise majeure : disputes répétées, difficulté à concevoir un enfant, déséquilibre des places. L’homme effacé voyait poindre le risque ultime : être abandonné, se retrouver nu, sans femme, sans foyer, sans identité.
La cocotte-minute caractérologique
Un profil EnAS fonctionne comme une cocotte-minute émotionnelle. Chaque reproche, chaque humiliation, chaque conflit non exprimé s’ajoute dans le réservoir. Rien ne sort, tout se dépose dans les couches profondes de la mémoire affective. La secondarité maintient vivace ces blessures, la non-activité empêche de les sublimer, et l’émotivité leur donne une intensité presque insupportable.
Le soir du meurtre, la dispute fut « la dispute de trop ». Les mots d’Alexia, ses reproches, ont rouvert des années de blessures enfouies. Jonathann lui-même l’a reconnu à l’audience : « Tout est ressorti, ces années de colère, tout ce que j’ai emmagasiné… »
Il ne s’agit pas d’une explosion « soudaine » au sens strict. Le terrain était préparé depuis longtemps. La rupture, impossible à concevoir pour lui, équivalait psychiquement à une annihilation. Le passage à l’acte fut alors l’expression ultime d’un effondrement du Moi incapable de contenir davantage la pression.
Le meurtre comme fausse solution
Étrangler Alexia n’était pas un projet, mais une issue brutale à un conflit intérieur insoluble. Il voulait « qu’elle se taise », disait-il. Derrière cette phrase, on lit le désespoir d’un homme incapable d’affronter la vérité de son couple et de sa propre fragilité. Le meurtre fut une tentative désespérée de faire taire la source de ses tourments internes.
Mais une fois l’acte accompli, l’émotif redevient… émotif. D’où ces larmes, ces signes de tristesse authentique, ce chagrin réel. L’émotif-non actif-secondaire n’est pas un psychopathe froid : c’est un être hypersensible, mais prisonnier de son incapacité à transformer sa sensibilité en confrontation constructive. D’où ce paradoxe : meurtrier et triste à la fois.
Une leçon de caractérologie
L’affaire Daval montre avec une crudité tragique comment certains profils caractérologiques, laissés à eux-mêmes, peuvent devenir dangereux dans un contexte de crise. L’EnAS est vulnérable face à l’accumulation de stress. Tant que le cadre est protecteur, il s’y fond. Mais dès que le cadre menace de se fissurer, le risque d’explosion devient réel.
Comprendre cela n’excuse rien. Cela permet en revanche d’identifier un mécanisme psychologique récurrent : la violence comme débordement de tensions trop longtemps contenues. Daval n’est pas l’incarnation du mal absolu, mais l’illustration tragique d’une structure de caractère fragile, confrontée à une situation de couple destructrice.
Conclusion
Le « gendre idéal » n’a pas tenu. Non parce qu’il était pervers ou manipulateur de bout en bout, mais parce que son profil caractérologique le condamnait à l’échec face à un stress conjugal extrême.
L’émotif-non actif-secondaire peut être tendre, fidèle, attachant. Mais il est aussi celui qui, privé d’espace d’expression, accumule les rancunes silencieuses jusqu’à ce que l’implosion devienne inévitable. L’affaire Daval nous rappelle que la compréhension des structures de caractère n’est pas une spéculation théorique : c’est une grille de lecture indispensable pour prévenir, anticiper et, peut-être, éviter le pire.

Convergences
Le 30/08/2025
Les convergences de Freud, René Le Senne, Jean Bergeret, Charles Darwin et Paul Watzlawick : une lecture croisée de l’humain
L’histoire de la pensée psychologique et scientifique a souvent pris des chemins divergents. D’un côté, la psychanalyse freudienne, marquée par l’exploration des profondeurs de l’inconscient et des conflits psychiques. De l’autre, la caractérologie de René Le Senne, cherchant à décrire les structures fondamentales de la personnalité. À côté encore, la clinique de Jean Bergeret, attentive aux pathologies de la relation et aux modes d’organisation de la vie psychique. Mais également, l’évolutionnisme de Charles Darwin, qui replace l’homme dans la continuité biologique du vivant. Enfin, la théorie de la communication de Paul Watzlawick, ancrée dans une lecture interactionnelle et systémique.
À première vue, ces cinq penseurs n’ont pas grand-chose en commun. Freud s’intéressait aux rêves, Darwin aux pinsons des Galápagos, Le Senne à la typologie des caractères, Bergeret aux cliniques borderline et Watzlawick aux paradoxes de la communication humaine. Pourtant, si l’on gratte la surface, on découvre un faisceau de points de rencontre, qui dessinent une vision cohérente de l’homme : un être déterminé, contraint, traversé par des tensions internes et externes, fondamentalement relationnel, limité dans sa liberté mais inscrit dans une dynamique évolutive.
Je vous propose d’explorer ces convergences. Non pas pour les forcer artificiellement, mais parce qu’elles révèlent une manière commune d’aborder l’humain : non pas comme un individu souverain, mais comme un être façonné par des structures qui le dépassent.
Nous suivrons cinq fils directeurs : les structures qui déterminent l’homme, les conflits qui l’animent, la centralité du lien à l’autre, les limites de sa liberté, et enfin la dimension évolutive qui traverse sa condition.
L’homme déterminé par ses structures
Freud, Darwin, Le Senne, Bergeret et Watzlawick partagent une conviction fondamentale : l’homme ne se définit pas d’abord par sa liberté, mais par des structures qui le déterminent.
Freud : la tyrannie de l’inconscient
Freud a montré que l’homme est gouverné par des forces inconscientes. Le « ça », réservoir pulsionnel, agit en dehors de toute volonté consciente. Le « moi » tente de composer avec la réalité, tandis que le « surmoi » impose ses interdits. Loin d’être libre, l’homme est ainsi travaillé par des instances psychiques contradictoires. Les rêves, les lapsus, les symptômes névrotiques montrent la puissance de cet inconscient structuré.
René Le Senne : la structure caractérologique
René Le Senne a proposé une approche caractérologique fondée sur trois dimensions stables : l’émotivité, l’activité et le retentissement (primaire ou secondaire). Ces paramètres dessinent une « structure » relativement fixe, qui conditionne la manière d’être au monde. Un émotif primaire ne réagira pas comme un non-émotif secondaire : la liberté se trouve encadrée par cette trame.
Darwin : l’héritage de l’évolution
Pour Darwin, l’homme est avant tout un animal. Son comportement, ses instincts, ses émotions trouvent leur origine dans des processus évolutifs. La peur, la jalousie, la coopération, la tendance à protéger sa descendance : autant de traits qui s’expliquent par la sélection naturelle. L’individu ne choisit pas ces dispositions, il les reçoit en héritage.
Bergeret : les organisations de la personnalité
Jean Bergeret a montré que la personnalité se structure selon des organisations – névrotique, psychotique, limite – qui orientent la manière de gérer les conflits internes et externes. Ces organisations ne sont pas des choix conscients, mais des adaptations précoces à des environnements affectifs et relationnels.
Watzlawick : la prison de la communication
Pour Paul Watzlawick, l’homme est pris dans des systèmes de communication dont il ne peut sortir. « On ne peut pas ne pas communiquer » : même le silence est un message. Les relations imposent des codes et des significations qui échappent souvent au contrôle individuel.
Point commun : tous ces penseurs montrent que l’homme est déterminé par des structures – inconscientes, caractérologiques, biologiques, organisationnelles ou communicationnelles.
Conflits et tensions comme moteur
L’homme n’est pas seulement structuré : il est traversé par des tensions. Ces conflits constituent le moteur même de son fonctionnement psychique et social.
Freud : les conflits pulsionnels
La psychanalyse repose sur l’idée que l’homme est travaillé par des pulsions contradictoires : Eros (vie, sexualité, lien) et Thanatos (mort, destruction). Le principe de plaisir se heurte au principe de réalité. Les symptômes naissent de ces tensions jamais complètement résolues.
Bergeret : les conflits psychiques organisateurs
Bergeret a décrit comment chaque organisation de la personnalité gère les conflits. Le névrotique vit dans le conflit intrapsychique (désir vs interdit). Le psychotique gère la menace d’effondrement de l’identité. Le borderline oscille entre ces deux pôles, avec un conflit constant autour de l’abandon et de la dépendance.
Le Senne : la tension caractère/situation
Le Senne insistait sur la confrontation entre structure caractérologique et circonstances. Un caractère rigide se heurte à une situation exigeant de la souplesse, et naît alors un conflit intérieur qui oriente le comportement.
Darwin : la lutte pour l’existence
L’évolution repose sur la tension entre individus pour la survie et la reproduction. La nature est une scène de conflits permanents : prédateur et proie, individus concurrents, espèces en compétition.
Watzlawick : les paradoxes de la communication
La double contrainte (double bind) illustre la conflictualité relationnelle : « sois spontané ! », injonction contradictoire qui piège l’individu. Les relations humaines sont traversées de paradoxes inévitables.
Point commun : chez tous, l’homme est un être de contradiction, son équilibre dépend de la manière dont il gère ses conflits.
L’importance du lien à l’autre
Aucun de ces auteurs ne pense l’homme isolément. Tous soulignent la dimension fondamentale de la relation.
Freud : le transfert et l’amour
Freud a montré que le rapport à l’autre est fondateur : le sujet se constitue dans le regard et le désir de l’autre. Le transfert en psychanalyse révèle combien les relations passées continuent de structurer les relations présentes.
Bergeret : pathologies relationnelles
Pour Bergeret, les troubles de la personnalité sont avant tout des troubles du lien. Les borderline, par exemple, oscillent entre fusion et rejet, dépendance et haine de l’autre.
Watzlawick : les axiomes de la communication
La communication est constitutive du lien humain. On ne peut pas ne pas communiquer, chaque message porte un contenu et une dimension relationnelle, et toute interaction est ponctuée différemment selon les acteurs.
Darwin : l’origine de la coopération
Darwin voyait dans la coopération et la solidarité des instincts sociaux favorisés par l’évolution. Les groupes capables d’entraide avaient plus de chances de survie.
Le Senne : compatibilités caractérologiques
La caractérologie éclaire les affinités et les incompatibilités : certains caractères se complètent, d’autres s’affrontent. La relation dépend de ces structures profondes.
Point commun : l’homme est un être de relation, le lien à l’autre conditionne son existence.
Les limites de la liberté et de la conscience
Tous ces penseurs convergent sur un point dérangeant : la liberté humaine est très relative.
Pour Freud, nous croyons décider, mais c’est l’inconscient qui gouverne.
Pour Le Senne, nous croyons choisir, mais c’est le caractère qui fixe nos marges.
Pour Bergeret, nous croyons être autonomes, mais notre histoire affective nous détermine.
Pour Darwin, nous croyons être supérieurs, mais nous restons soumis aux lois biologiques.
Pour Watzlawick, nous croyons être libres, mais nous sommes pris dans des systèmes communicationnels dont nous ne maîtrisons pas les règles.
Point commun : l’homme est limité, sa liberté est un mythe réconfortant plus qu’une réalité.
Une vision dynamique et évolutive de l’humain
Malgré ces contraintes, ces penseurs ne décrivent pas un homme figé. Au contraire, tous insistent sur la dimension dynamique de l’humain.
Freud : l’appareil psychique est un champ de forces en perpétuel mouvement.
Darwin : l’évolution est un processus continu, qui façonne encore nos comportements.
Bergeret : les organisations psychiques sont des adaptations dynamiques à l’environnement relationnel.
Le Senne : le caractère est stable, mais il se module selon les expériences.
Watzlawick : la communication est un système vivant, toujours en réorganisation.
Point commun : l’homme est un processus, pas une essence.
En conclusion
Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick appartiennent à des traditions intellectuelles très différentes. Pourtant, leurs pensées se rejoignent sur plusieurs points :
L’homme est déterminé par des structures qui le dépassent.
Son existence est traversée de conflits et de contradictions.
Le lien à l’autre est fondamental.
Sa liberté est limitée.
Il est un être en mouvement, inscrit dans une dynamique évolutive.
En croisant ces perspectives, on obtient une image de l’humain bien plus complexe qu’une vision naïve de l’individu libre et rationnel. L’homme est un être paradoxal : contraint mais dynamique, limité mais créatif, toujours pris entre des déterminismes et des possibles.
Cette lecture croisée permet d’éclairer nos comportements contemporains. Face aux nouvelles pathologies du lien, aux illusions de liberté entretenues par les réseaux sociaux, ou encore aux tensions identitaires, les enseignements de Freud, Le Senne, Bergeret, Darwin et Watzlawick demeurent d’une actualité brûlante.
Pourquoi certaines personnes répètent les mêmes erreurs ?
Le 31/07/2025
« Je ne comprends pas… je retombe toujours dans les mêmes travers. »
« J’attire toujours le même type de personne. »
« Chaque fois que j’avance, je finis par saboter. »
Ces phrases résonnent dans les cabinets de psychologues, de thérapeutes et de coachs. Derrière l’apparent hasard de certaines répétitions se cache une mécanique bien plus profonde, enracinée dans la personnalité, le tempérament et l’histoire du sujet.
Voici une lecture croisée à la fois caractérologique, comportementale et psychanalytique, pour mieux comprendre ces scénarios qui se rejouent, souvent au détriment de notre épanouissement.
La répétition : un symptôme courant, une fonction adaptative
Répéter, en soi, n’a rien d’anormal. Notre cerveau fonctionne par schémas et routines, ce qui lui permet d’économiser de l’énergie cognitive. Ainsi, nous apprenons à marcher, conduire, parler ou résoudre des conflits à partir de nos expériences passées. Le problème surgit lorsque ces répétitions deviennent rigides, douloureuses, ou autodestructrices.
Le comportement appris : le poids du conditionnement
La psychologie comportementale montre que nos réactions sont souvent le fruit d’apprentissages précoces. Nous développons des réponses conditionnées selon les conséquences que nos actions ont eues par le passé :
Un comportement renforcé (par une récompense ou une réduction d’un malaise) tend à se maintenir.
Un comportement puni ou inefficace tend à s’éteindre… sauf si une dimension affective s’y accroche.
Par exemple, une personne qui a appris dans l’enfance que la soumission évitait les conflits familiaux pourra reproduire ce pattern dans ses relations adultes, même si cela nuit à son affirmation de soi.
Freud et la compulsion de répétition : rejouer pour (ne pas) comprendre
Freud fut l’un des premiers à théoriser la compulsion de répétition : la tendance inconsciente à rejouer certains scénarios traumatiques non élaborés.
Pourquoi ? Parce que le psychisme, pour intégrer un événement, doit pouvoir le représenter, le symboliser, le mettre en récit. Si ce n’est pas le cas (par exemple dans un trauma infantile), l’expérience revient… mais sous forme d’action, de répétition.
On ne s’en souvient pas, on le revit.
Par exemple, un sujet abandonné par un parent négligent peut inconsciemment choisir des partenaires distants ou indisponibles. Il tente de réparer l’histoire… mais en réactivant exactement le même schéma.
La structure caractérielle : nos filtres émotionnels et relationnels
La caractérologie, notamment celle initiée par René Le Senne, permet de comprendre comment nos traits de caractère profonds influencent la manière dont nous vivons et interprétons le monde.
Selon Le Senne, trois facteurs principaux structurent le caractère :
- Émotivité : sensibilité à l’impact affectif d’un événement. L’émotif adhère à ce qui l’émeut. D’autre part, l’émotivité se spécifie et souvent ne se traduira que dans les domaines où les intérêts vitaux de l’individu sont engagés. Ainsi, un émotif pourra être froid pour ce qui ne l’intéresse pas.
- Activité : tendance à passer à l’action ou à rester passif. L’inactif agit contre son gré, l’actif vit pour agir.
- Retentissement : on doit distinguer entre le retentissement actuel d’une représentation et son retentissement posthume. Tous les effets produits par une représentation pendant qu’elle occupe la conscience constituent le premier retentissement, la fonction primaire de la représentation. Tous les effets produits par une représentation après qu’elle a cessé d’être présente à la conscience constituent le second retentissement, la fonction secondaire de la représentation. Quand les effets d’une donnée mentale actuellement présente à la conscience refoulent ceux des données passées, la fonction primaire domine, on se trouve en présence d’un « primaire ». Dans le cas inverse, la « secondarité » domine et l’homme doit être dit secondaire. (Guy Palmade – « La caractérologie » – Puf, 1995).
Ces variables donnent naissance à plusieurs types caractériels, chacun ayant ses répétitions typiques.
Quelques exemples :
Le Passionné (émotif, actif, secondaire) : recherche de relations intenses. Il répète souvent des histoires d’amour conflictuelles, jalouses ou fusionnelles. Il dramatise, amplifie, relance des scénarios relationnels intenses, quitte à s’épuiser.
Le Flegmatique (non émotif, non actif, secondaire) : évite le conflit, préfère la stabilité. Il peut se retrouver dans des contextes professionnels ou conjugaux médiocres mais s’y maintient longtemps, par peur du changement ou du conflit.
Le Nerveux (émotif, non actif, primaire) : hypersensible, impulsif, souvent instable. Il peut répéter des décisions précipitées ou des sabotages à court terme, sous le coup de l’émotion.
Ces traits ne sont pas des fatalités, mais ils structurent des filtres de perception qui influencent nos choix, nos attirances, nos réactions, donc… nos répétitions.
Schémas précoces inadaptés
La thérapie des schémas de Jeffrey Young propose une lecture intégrative : certaines répétitions comportementales viennent de schémas précoces inadaptés, c’est-à-dire de croyances négatives construites très tôt (souvent dans l’enfance) à partir d’expériences relationnelles dévalorisantes ou insécurisantes.
Par exemple :
- Schéma d’abandon → partenaires émotionnellement indisponibles.
- Schéma de carence affective → recherche excessive de validation.
- Schéma de défaveur → sabotage des réussites.
Ces schémas activent des réponses comportementales automatiques, que le patient confond souvent avec sa « personnalité » alors qu’il s’agit de stratégies de survie émotionnelle.
Illustrations concrètes
Marie, 34 ans, passionnée
Marie tombe toujours amoureuse d’hommes instables, parfois violents, mais ne « supporte pas » la tiédeur ou la prévisibilité. En caractérologie, elle correspond à un type émotif-actif-secondaire (passionnée).
Sa compulsion de répétition est aussi alimentée par un schéma de trahison (père infidèle). Elle rejoue l’abandon et cherche à le maîtriser… en le provoquant.
Thomas, 41 ans, flegmatique
Thomas reste dans un poste sous-payé depuis dix ans malgré un potentiel reconnu. Il évite les conflits, n’ose pas demander une augmentation ni postuler ailleurs. Il est de type flegmatique secondaire, peu émotif, peu actif, ruminant.
Son schéma de soumission l’amène à répéter des situations de dévalorisation, par peur de perdre l’approbation des autres.
Comment sortir de la répétition ?
Briser les répétitions nécessite :
La prise de conscience du schéma : reconnaître le pattern, voir ses origines, repérer les déclencheurs.
L’identification des croyances associées : « Je ne mérite pas mieux », « Je suis trop… », « Si je me défends, on me rejette ».
Un travail sur les traits de caractère : non pas pour les « changer », mais pour les apprivoiser et les adapter.
La mise en place de nouvelles réponses comportementales : expérimenter progressivement d’autres manières d’agir ou de réagir.
Une forme de tolérance à l’inconfort : car sortir d’un schéma familier, même douloureux, provoque de l’angoisse.
La répétition n’est pas une faiblesse, c’est un signal
Répéter les mêmes erreurs n’est pas un défaut moral mais un langage de l’inconscient et du caractère. C’est une tentative de maintenir une forme de cohérence interne, souvent coûteuse émotionnellement mais qui a du sens si on sait l’écouter.
Analyser ses schémas, comprendre son fonctionnement caractériel, décrypter ses conditionnements comportementaux, c’est ouvrir la voie à une transformation réelle — pas celle d’un idéal rêvé, mais celle d’un soi plus libre, plus lucide et plus apaisé.

